Introduction

La volonté de réforme n'est pas un phénomène nouveau. En effet, depuis que le français se lit et s'écrit, on a toujours cherché, à intervalles réguliers, à modifier -ou au contraire, à préserver- l'écriture.

Le problème ressurgit aujourd'hui une fois de plus, et une donnée nouvelle s'est ajoutée: le problème de l'orthographe ne concerne plus seulement l'Hexagone, mais la francophonie toute entière. Mais même si le débat s'est géographiquement élargi, les données demeurent les mêmes. Pour avoir une vue d'ensemble de la question, il faut d'abord avoir une idée des complications de l'orthographe actuelle, de son évolution depuis des siècles, des réformes réussies ou ratées qui ont eu lieu tout au long de son histoire, des points particuliers qui pourraient être modifiés et des variables en jeu dans tout projet de réforme.

Les langues de type indo-européen comme le français tendent à avoir une écriture qui est une transcription de la parole, c'est-à-dire une écriture où un signe correspond à un son, autrement dit une écriture phonographique. Le français, pour des raisons de tous ordres, n'est pas parvenu à cet état que semble avoir presque atteint l'espagnol, par exemple, et la graphie française, dans plusieurs cas, ne correspond que très approximativement à la prononciation du mot (exemple : compte).

Le matériau graphique dont dispose le sujet francophone aujourd'hui comprend 26 lettres (six graphèmes-voyelles et vingt graphèmes-consonnes) et cinq signes diacritiques (cédille, accent aigu, accent grave, accent circonflexe, tréma) dont la combinaison donne 39 signes possibles pour transcrire les phonèmes. Le français possède par ailleurs 32 phonèmes (13 voyelles et 19 consonnes).

Comment décrire la correspondance qui s'établit entre le graphème et le phonème? On peut dégager cinq types de correspondances phono-graphiques.

  • Un graphème peut correspondre à un phonème qui constitue alors sa valeur de base, celle qui est liée au minimum de contraintes. Ainsi la valeur de base du graphème <c> est le phonème /k/, parce que c'est la valeur qu'il a dans la majorité des positions, sauf devant <e> et <i>. Si les graphèmes ne possédaient qu'une seule valeur, l'on aurait une écriture simple; mais, en réalité, de tous les graphèmes du français, seuls <j> et <v> jouissent de cette correspondance univoque, ne possédant qu'une valeur de base. En effet, chaque fois que <v> et <j > apparaissent, ils correspondent à /v/ et /z/, tandis que <b>, par exemple, pourra correspondre à /b/ dans bébé, mais à /p/ dans subtil.
  • Beaucoup de graphèmes, outre une valeur de base, possèdent aussi une valeur de position qui tient compte de leur environnement dans le mot : <c> pourra ainsi, devant les voyelles <e> et <i>, avoir la valeur /s/ (exemple : cent/cible). On comprendra tout de suite qu'un des aspects problématiques de l'orthographe sera la concurrence de plusieurs graphèmes dans la transcription d'un seul phonème. Par exemple, <s> a sa valeur de base /s/ dans serf et <c> a sa valeur de position /s/ dans cerf; <g> a sa valeur de position /z / dans geai et <j> sa valeur de base /z/ dans jais.
  • De plus, certains graphèmes ont parfois une valeur zéro. Prenons, par exemple, la finale verbale de troisième personne plurielle -ent comme dans : ils expédient. C'est à cette valeur que se rattachent le <h> dit muet (exemple : homme), les consonnes doubles qui, en principe, ne se prononcent jamais comme des géminées en français, sauf par expressivité (exemple : im-mense !), le <e> muet à valeur zéro (exemple : asseoir, dénouement) et de nombreuses consonnes muettes, souvent dues à l'étymologie, vraie ou fausse (exemple: dompter < domitare et compte < computare). C'est la valeur zéro qui constitue aux yeux de beaucoup de gens le plus grand scandale de l'orthographe française.
  • Quelques graphèmes ont en outre une valeur auxiliaire, parce qu'ils indiquent que la lettre précédente doit être prononcée d'une certaine façon. Ainsi, le graphème <u> indique que le <g> doit se prononcer /g/ devant <e> et <i> sans être lui-même prononcé (exemple : vague / gui).
  •  Enfin, il faut signaler l'existence de digrammes, c'est-à-dire la combinaison de deux lettres équivalent à un seul phonème. C'est le cas de <on> correspondant à une nasale /õ/, ou <eu> correspondant à / /.

Ce qui complique encore le tableau et qui constitue une caractéristique du français, c'est le fait que, si l'on s'évade du cadre étroit du mot, il arrive que soient prononcées, dans la chaîne parlée, des lettres qui, dans le mot isolé, n'auraient pas été prononcées (elles auraient une valeur zéro). On aura reconnu là le phénomène de la liaison que l'on a dans : <les autres enfants> /l zotr zãfã/.

Le français, dans la graphie de ses mots, dénote des valeurs phoniques à près de 80%, mais il fait appel au sens du mot et à la série sémantique à laquelle il appartient dans plusieurs cas (exemple : temps - temporel, temporiser, temporaire). Ainsi, temps contient <p> (non prononcé) -alors qu'au Moyen Âge, il s'écrivait tens - non seulement parce que son étymon contient un <p> (tempus, temporis), mais parce qu'il appartient à la série temporel, temporiser, temporaire... où le <p> se prononce. Des différences de graphies sont ainsi expliquées par l'existence ou l'inexistence d'une série (que Thimonnier appelle « analogique » et que d'autres appellent « paradigmatique »). On dira complète avec accent grave, parce qu'il a un dérivé complétude, mais muette avec deux <t>, parce qu'un dérivé du type *muétude n'existe pas.

On a prétendu, à propos de la dérivation, que le français cherchait à retrouver l'étymon latin dans les mots; il serait plus juste de dire que le français a, en effet, souvent recours, dans la dérivation, à une racine latine (sirop > sirupeux), mais que rien ne lui interdit, si cela est possible, de dériver librement (sirop > siroter). Dans beaucoup de cas, on se rend compte, lorsqu'il y a deux séries de dérivés pour un seul mot, que chaque série correspond à un sens particulier du mot dont elle dérive ou que chacune dérive d'une forme différente du même mot avec un sens différent. Ainsi, chaton est dérivé de chat représentant l'animal, mais chatterie, lui, l'est d'un sens particulier de chatte. De même, donateur est fait sur don, mais donneur sur donner, et dans certains contextes, sur le sens particulier « trahir » de donner. On observe, en outre, que des différences de graphie dans les dérivés s'expliquent par l'existence ou l'inexistence d'un mot simple autonome. C'est parce qu'il existe un mot comme porter que l'on écrira avec deux <p>, apporter; mais il n'existe pas de mot *paiser et partant, l'on écrira apaiser avec un seul <p>.

Dans ce même ordre d'idées, la langue écrite, grâce à l'insertion du mot dans une série pain/panade, pin/pinède, peint/peinture, est amenée, contrairement à la langue orale, à distinguer des homonymes homophones, mais non homographes, instituant ainsi un mode d'appréhension propre à l'écrit. On ne saurait affirmer, cependant, que c'est la règle, car beaucoup d'homonymes de sens très différents ne sont pas graphiquement distingués (cousin - parent et cousin - insecte) et, à l'inverse, certains sont distingués malgré une signification très rapprochée (appas/appâts, cuisseau/cuissot).

Les deux facteurs qui influencent le fonctionnement graphique de la dérivation, le code phonologique et le code sémantique, sont contradictoires, mais ils s'ajustent l'un à l'autre pour aboutir à une cohérence incontestable.

Une fois signalés les cinq types de correspondances phono-graphiques que l'on trouve en français, il faut mentionner que les divers graphèmes se distribuent dans les mots avec une certaine régularité. Par exemple, certaines consonnes ne sont jamais doublées, comme le <v> ou le <x>; les consonnes <h>, <l> et <r> sont les seules qui puissent suivre un <c> à l'initiale (exemple: cri). L'ensemble de ces régularités constitue le code phono-graphique du français.

On observe que l'écrit s'écarte de cette régularité dans deux cas particuliers : dans le cas des monosyllables qui constituent une série à part (c'est ainsi que l'on prononcera différemment <ces> dans ces /s / ou dans pouces /s /) et dans le cas des mots étrangers qui introduisent dans le code des variantes non conformes à celui-ci.

 

Histoire de l’orthographe française

 Il convient, avant d'aborder la question de la réforme de l'orthographe, d'avoir une idée claire de l'histoire de celle-ci. Ce n'est qu'alors que l'on pourra comprendre l'état actuel de l'orthographe et juger de l'intérêt des relations -bonnes ou mauvaises- qu'entretiennent avec elle ceux qui, par métier ou par goût, s'en servent.

  1. Le Moyen Âge

Le Moyen Âge est réputé avoir été un âge où l'écriture était très proche d'une reproduction fidèle de la langue parlée et où chaque lettre se prononçait. Si on reprend l'exemple cité dans Pierre Guiraud, L'ancien français (1968:59) :

« des peaus de chievres blanches »

dont l'orthographe est restée relativement stable. On prononçait :

«d s peaus d i vr s blãn s »

tandis qu'aujourd'hui, on prononce :

« d po d' vr' blã ' »

L'orthographe très simple de l'époque autorisait l'existence de nombreux homographes. Par exemple: <mes> = mes, mais, mets. Si, de toute évidence, le fait n'a pas gêné, c'est que les textes écrits en français étaient des reproductions de morceaux parlés dont ils ne constituaient qu'une transcription aide-mémoire. Un texte, en effet, n'avait pas à être déchiffré, il était un simple rappel d'un contenu connu. Ce n'est donc pas à proprement parler une langue écrite. La langue écrite de l'époque, celle dont on se sert pour écrire des textes nouveaux, pour communiquer une information nouvelle, est le latin.

  1. La fin du Moyen Âge

Ce n'est qu'à partir des XIVe et XVe siècles que l'expansion du pouvoir royal sur le territoire de la France et la multiplication des cours de justice, où il est désormais obligatoire de rédiger les procès-verbaux en français, va faire augmenter le nombre d'écrits en français au détriment des écrits en latin.

Pour bien comprendre l'orthographe de l'époque, il faut se souvenir que, pour écrire le français, on ne dispose pratiquement que des 22 lettres de l'alphabet latin (le <k> n'est guère employé et le <j>, le <v> et le <w> n'ont pas encore été adoptés). Un deuxième fait qu'il faut garder en mémoire est que la structure de la syllabe parlée à l'époque se termine toujours par une voyelle, selon la formule CV.

La conséquence de ces deux faits est, d'une part, qu'il va falloir recourir à l'artifice de l'adjonction de consonnes écrites, qui peuvent être étymologiques ou non, selon qu'elles se trouvent dans le mot latin d'origine ou non, pour éviter une ambiguïté de lecture, car cette fois, le texte n'étant pas su à l'avance, les risques d'erreur sont grands. Par exemple : uile > huile pour ne pas lire vile (le <h> n'est pas étymologique : oleum); debuoir pour qu'on lise devoir et non deu-oir (le <b> est étymologique: debere); un s'écrira ung pour qu'on ne lise pas vu, le <n> manuscrit ressemblant aussi à un <u>. D'autre part, ces ajouts étant surtout faits en fin de syllabe, il va de soi, pour le lecteur, qu'ils n'ont pas à être prononcés : « Dès lors qu'une syllabe orale se termine toujours par une voyelle, il est entendu que, dans la syllabe graphique correspondante, toute consonne qui suit la voyelle et précède la consonne initiale de la syllabe suivante ne saurait avoir une valeur phonique quelconque. » (C. B.-Benvéniste et A. Chervel, 1967:66) (exemple : <soubdainement> /sud nmã/). Cette époque a su ainsi, malgré certains abus, produire une graphie qui assurait une lisibilité excellente. On lui a parfois fait la réputation d'avoir donné des créations monstrueuses -citons la graphie <acestptant> pour <acceptant>- mais il reste qu'elles reflétaient en grande partie le système phonologique de l'époque.

  1. Du XVIe au XIXe siècle

À partir du XVIe siècle, la structure de la syllabe va se modifier au point que l'écart entre la prononciation et l'écriture va s'accentuer. Mais il faut attendre au XVIIIe siècle pour que, la structure de la syllabe ayant changé et pouvant désormais se terminer par une consonne audible, on doive statuer sur les consonnes qui, jusque là, avaient été inaudibles. C'est à ces nouvelles conditions et avec un retard considérable sur l'usage que l'on doit la réforme orthographique menée par l'abbé D'Olivet en 1740. Des éléments proposés déjà au siècle précédent sont alors adoptés pour répondre aux besoins de réforme que posent les conditions nouvelles. Par exemple: estre qui, au XVIe siècle se prononçait / tr / et qui, au XVIIe siècle, pour correspondre à la nouvelle prononciation de l'écrit, se prononcerait / str /, sera écrit être avec accent circonflexe pour être prononcé / :tr /. Beaucoup de consonnes non prononcées disparaissent ainsi

C'est au XVIIIe siècle aussi que les deux lettres <v> et <j> acquièrent enfin droit de cité avec la quatrième édition du dictionnaire de l'Académie en 1762. La révolution française contribue à la promotion de la prononciation / e/ du digramme <oi> à la fin de certains mots. En 1835, l'Académie accepte que s'écrivent désormais <ai> ces finales prononcées comme dans les mots où il s'écrit <ai> (exemple : mais). En effet, le groupe <oi>, qui se prononçait au Moyen Âge / j/, a évolué vers /we/, lequel a connu deux développements distincts : la prononciation / e/, qui est la prononciation populaire -c'est pour cette raison que la Révolution va contribuer à la promouvoir- s'imposera pour les finales d'imparfait et de conditionnel (exemple : allais, irais) et pour certains noms de peuples (exemple : Français); la prononciations /wa/ s'imposera dans les autres cas (exemple : croire, Niçois). C'est là la dernière fois qu'un changement dans le système phonologique se verra entériner par un changement dans la graphie. Après 1835, le système phonologique a continué à se modifier (citons la perte de distinction de longueur de voyelle -les finales de ému et émue, par exemple, qui, auparavant, se distinguaient par une différence de longueur, ne se distinguent plus- ) mais, sauf modifications mineures, la graphie n'a plus bougé.

 

Histoire des réformes jusqu’au XIXe siècle  

L'écriture du français a pris un spect politique le jour où le latin, comme langue écrite, a commencé à perdre du terrain dans tous les domaines de la vie civile (cours de justice et parlements). Au XVIe siècle, l'ordonnance de Villers-Coterêts (1539), par laquelle le français est décrété seule langue de l'administration, consacre le rôle prépondérant du pouvoir politique en matière de langue. Les projets de réformes et les réformes ne seront, cependant, pas le fait du pouvoir politique lui-même, mais celui d'individus ou d'organismes.

Le XVIe siècle voit apparaître les premiers ouvrages de grammaire et les premières tentatives pour régulariser l'orthographe. De nouveaux signes diacritiques (les accents, la cédille...), voire de nouveaux alphabets sont proposés, comme celui que Rambaud imagina en 1578, qui ne seront, cependant, pas adoptés.

On prône une simplification de l'orthographe, afin de la rapprocher de la langue parlée (par exemple, Louis Meigret), notamment en supprimant des lettres non prononcées, inutiles. Mais les tenants de l'école traditionnelle, défenseurs de l'écriture étymologique (par exemple Robert et Henri Estienne) vont avoir gain de cause en partie du fait que leurs adversaires sont divisés et en partie du fait de la liberté qui règne encore en matière d'écriture. Brunot écrit d'ailleurs à ce sujet (1927:123) : « On pouvait toujours compter » des gens suyvans le son, les autres l'usage. les autres l'abus, [les] autres leur opinion et volunté.

À la fin du XVIIe siècle, les lexicographes se partagent à nouveau en deux tendances: Richelet (avec son dictionnaire en 1680) qui propose une simplification et l'Académie qui refuse (avec son dictionnaire en 1694). La simplification aura lieu, cependant, elle apparaît inévitable à cause du changement de structure de la syllabe. Ainsi, à intervalles réguliers, l'Académie, dans les éditions successives de son dictionnaire, va modifier, alléger, remplacer, les graphies conformément aux nouvelles conditions régissant l'usage. Une des refontes majeures, celle de l'abbé d'Olivet en 1740, dont les résultats seront consignés dans la troisième édition du dictionnaire de l'Académie, affecte un pourcentage important du vocabulaire (5 000 mots). Elle constitue une des réformes les plus marquantes de notre vocabulaire. Cette refonte n'a rencontré que peu d'opposition puisqu'elle a eu lieu à une époque où une grande partie de la population était illettrée et où la connaissance de l'orthographe n'était pas considérée comme une obligation pour la plupart des écrivains, connaissance qu'ils laissaient à leur imprimeur ou à leur éditeur.

Les XVIIe et XVIIIe siècles ont ainsi connu une simplification de l'orthographe, mais il est remarquable, d'une part, que les réformes n'ont jamais été très loin dans le sens d'un rapprochement avec la langue parlée et que, d'autre part, elles ne font qu'entériner un usage déjà prévalent. Néanmoins, l'on peut affirmer que du XIVe au XIXe siècle, il y a eu régulièrement adaptation partielle de l'orthographe au système phonologique. La dernière réforme date de 1835: la graphie <ais> remplace la graphie <ois> pour marquer l'imparfait et le conditionnel (voir page 11).

C'est aussi au début du XIXe siècle, en 1832, que l'Académie se voit officiellement attribuer le rôle de garante de la langue. Le fait coïncide avec l'expansion de l'instruction publique obligatoire permettant à de larges couches de la population l'accès à l'écriture et à la lecture. On ne saurait minimiser l'importance de ces nouvelles conditions. L'orthographe s'institutionnalise et ne sera plus une simple technique; elle va se confondre désormais avec la grammaire. C'est en partie pourquoi les projets de réforme qui jalonnent le siècle ne peuvent plus être menés à bien.

 

Histoire des réformes à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle

C'est donc dans un contexte tout à fait différent de celui du XVIIe siècle qu'apparaît à la fin du XIXe siècle le mouvement réformiste. Les réformes proposées se heurtent alors à une orthographe bien implantée sur tout le territoire, répandue par un enseignement très au point. Citons les faits concernant le mouvement réformiste en 1889 :

« Rédigée par L. Havet et couverte de 7 000 signatures, une première pétition est présentée à l'Académie française. Elle est accompagnée d'une pétition suisse, d'une autre belge, et d'une autre encore signée de 300 professeurs étrangers. Le directeur de la Revue de philologie française, Léon Clédat, milite en faveur de la réforme et passe à l'acte en imprimant sa revue en orthographe simplifiée. Gaston Paris et d'autres personnalités se joignent au mouvement... qui n'est pas suivi ni par le corps enseignant, ni par le grand public, ni par les imprimeurs. » (Lire, p. 61)

Ces réformes prônées par des linguistes, des phonéticiens, certaines d'entre elles ayant l'aval des pouvoirs publics, vont rester lettre morte. Le mouvement suscitera l'arrêté de 1901 qui n'a jamais été appliqué. Cet arrêté, qui, selon N. Catach, « constitue pourtant le seul résultat tangible, historique, de toute cette période », a les mêmes défauts et a eu le même sort que celui de 1976.

Les projets de réforme du début du siècle ont rencontré une résistance du côté de l'Académie, des gens de lettres et des éditeurs (peur des stocks invendus et des pertes de bénéfices des libraires), des imprimeurs, des professeurs du secondaire, des journaux et de l'industrie, de même que d'un public mal informé. De plus, une des causes majeures de ces échecs est l'ambition démesurée des réformateurs. Le mouvement aura senti la nécessité d'une plus grande modération et acquis une solide base scientifique.

Depuis cette époque, il n'y a plus eu à proprement parler de mouvement réformiste, mais tout au plus des réformateurs. L'après-guerre va connaître une série de propositions de réformes que nous ne saurions décrire dans le détail. Citons Dauzat (1940), la Commission Langevin-Wallon (1948), Beaulieux (1952), Lafitte-Houssat (1950), la Ligue pour une réforme de l'orthographe, le projet 1952 (premier projet Beslais). Nous allons décrire seulement les plus récentes et les plus intéressantes.

  1. La Commission Beslais

En 1960, à la suite d'un article paru dans Le Monde rappelant le voeu des experts des pays francophones réunis par l'UNESCO en 1953 et sur recommandation des membres de l'Académie des Sciences, le ministre de l'Éducation nationale mandate une commission ministérielle d'études orthographiques dirigée par A. Beslais et chargée de concevoir un projet de réforme de l'orthographe. La commission remet en 1965 son rapport qui affecte 8 843 mots, soit 20 % du lexique.

Le but que se propose la commission Beslais est d'éliminer de l'orthographe les surcharges et les absurdités. En se basant sur des sondages, des listes de fautes, des propositions antérieures, la commission organise, en dehors d'un cadre théorique précis, les mots par famille, selon l'étymologie. Selon les promoteurs de la réforme, les modalités d'application s'étaleraient sur 16 ans, affecteraient tous les paliers d'éducation et les mesures seraient appliquées dans tous les textes officiels.

  1. Le projet Thimonnier (1970)

En 1970 paraît l'ouvrage de René Thimonnier, Code orthographique grammatical, arrivant après Le système graphique du français (1967) destiné à un public plus spécialisé. Dans le premier ouvrage, il livre au grand public les résultats de ses recherches et il organise la matière de façon à servir l'enseignement de l'orthographe. Il propose, en outre, un « émondage » qui affecterait 228 mots dont 69 d'usage courant (sur 35 000). C'est ce projet de réforme, approuvé par le ministère de l'Éducation nationale et l'Académie française, qui a été soumis à l'examen du C.I.L.F.

  1. Le Conseil international de la langue française (1972)

En 1968, le C.I.L.F. -fondé en 1967- est chargé par le ministre de l'Éducation de faire un rapport sur le projet Thimonnier. Ce rapport est remis en 1972 au ministre qui, l'année suivante, en saisit l'Académie française. Le secrétaire de l'Académie, Jean Mistler, annonce qu'il tiendra compte des conclusions de la commission. En 1975, il fait paraître dans un article les quelques suggestions que son organisme a retenues et qui doivent être consignées dans la 9e édition de son dictionnaire. L'Académie, en effet, consigne ces modifications dans le premier fascicule de son dictionnaire, en 1986. En fait, un très petit nombre de propositions du C.I.L.F. ont été retenues. L'Académie elle-même annulera en 1987, dans son deuxième fascicule, ses décisions de 1975.

Devant cette volte-face de l'Académie, l'organisme, par la voix de son directeur, monsieur Joseph Hanse, renonce en 1988 à prêter son concours à tout projet de réforme et se concentre sur le projet lancé en 1980, le projet d'harmonisation des graphies entre une dizaine de dictionnaires contemporains, visant à supprimer les variantes apparaissant d'un dictionnaire à l'autre et à choisir une forme privilégiée pour chaque mot.

  1. L'arrêté Haby (1976)

En 1976 paraît l'arrêté Haby qui remplace celui de 1901. L'arrêté ne prétend modifier  ni l'orthographe, ni l'enseignement du français, il prescrit que dans les examens et les concours dépendant du ministère de l'Éducation, il ne sera pas compté de fautes pour une trentaine de cas. On oppose ce que veut le bon usage et la tolérance. De plus, le ministre précise que les règles de grammaire doivent continuer à être enseignées.

L'arrêté fait état de trois types de tolérances. 1. Lorsque la grammaire admet deux possibilités sans différence notable de sens, par exemple : l'alternance subjonctif imparfait/subjonctif présent dans les subordonnées introduites par un verbe au passé ou au conditionnel : je voulais/voudrais qu'elle vînt/vienne. 2. Lorsque la grammaire admet deux tournures qui ne sont pas, cependant, équivalentes, il faut faire un choix selon le contexte. Ainsi, après un collectif suivi d'un complément au pluriel, on accepte l'un ou l'autre accord dans tous les cas. J. Hanse a noté que cette libre alternance conduit à des absurdités : le pluriel n'a pas de sens dans l'exemple suivant : *La foule des curieux furent coupés en deux, ni l'accord avec air dans *Elle a l'air enceint, type d'exemple où, en principe, l'accord peut se faire indifféremment avec le sujet ou avec le mot air. 3. Certains cas où la norme grammaticale est difficile à justifier.

M. Grevisse a inclus le texte de l'arrêté dans la onzième édition du Bon usage (1980), mais il se prononce ailleurs ouvertement contre. Beaucoup de gens s'y opposent, dont J. Hanse. Au Québec, la D.E.A. (Direction de l'éducation des adultes) indique, dans un document, que l'on devra en tenir compte, sans toutefois l'enseigner. La Commission de terminologie de l'Office de la langue française (CTOLF) s'y oppose formellement en 1985.

L'arrêté de 1976, comme celui de 1901, n'a pas eu de suite. Comment expliquer cet échec? Il est dû sans doute au domaine d'application trop restreint de l'arrêté, les concours. Il ne tient compte ni des recommandations, ni de l'usage. De plus, l'idée d'une libre alternance semble satisfaire peu de monde: fausse dans son application, elle rebute les esprits épris de certitudes par goût ou par métier. Joseph Hanse écrit : « L'enfant et l'adolescent ont besoin [non pas de tolérances], mais de vérité, de mesure, de compréhension, de sagesse et -pourquoi ne pas le dire?- de rigueur. » Il ajoute: « parce qu'elle légitime l'incohérence, je suis nettement hostile aux tolérances grammaticales ». On demande, en effet, au maître de français d'enseigner des règles et de tolérer leur transgression aux examens. Voyons maintenant les raisons que l'on invoque pour promouvoir une réforme de l'orthographe, ce qui rend l'entreprise difficile et ce sur quoi elle peut porter.

 

Enjeu de la réforme et positions des intervenants

Ces dernières années, la réforme fait presque l'unanimité des professeurs et des instituteurs de France (près de 90 %), selon une enquête menée auprès de ses adhérents par le syndicat national des instituteurs et professeurs de collège (SNI-PEGC). Ils favorisent une réforme modérée, étalée sur cinq ans, à partir de propositions émanant de l'AIROE (Association pour l'information et la recherche sur les orthographes et les systèmes d'écriture), créé précisément pour promouvoir une réforme progressive.

Le premier ministre français, Michel Rocard, se déclare dans Lire favorable à une réforme, de même que le ministre de la Francophonie, Alain Decaux.

Beaucoup de linguistes et de professionnels du langage appuient la réforme, témoins les dix linguistes qui lancent un appel, dans le quotidien Le Monde, pour « une modernisation de l'écriture du français ».

Quelles sont les raisons pour lesquelles une réforme de l'orthographe, dans le sens d'une simplification, se fait-elle sentir? C'est la complexité de notre orthographe et son caractère archaïque qui affecte toutes sortes de domaines, citons d'abord :

L'informatique : l'informatisation du français demande des adaptations coûteuses parce que les signes diacritiques nombreux du français compliquent la confection de logiciels et de banques de données (25 % plus de signes typographiques que l'anglais, par exemple). On exige que langue et culture s'adaptent l'une à l'autre comme il y a quelques siècles la langue s'est adaptée à l'imprimerie. Le désir de simplification afin d'être concurrentiel par rapport à l'anglais a suscité, toutefois, des réactions vives : Paul Teyssier, par exemple, voit dans la volonté de réforme un signe de complaisance vis-à-vis de l'impérialisme étranger.

L'enseignement : la plupart des auteurs parlent d'une crise de l'orthographe dans les écoles. Cette crise serait due à la lourdeur de l'orthographe, technique mal assimilée chez les élèves; ils préconisent une réforme pour en alléger le contenu et en faciliter l'apprentissage. Dans cet ordre d'idées, la C.E.Q. (Centrale de l'enseignement du Québec) et l'A.Q.P.F. (Association québécoise des professeurs de français) déclarent qu'elles militeront en faveur d'une simplification du français pour mettre fin à un facteur de discrimination et permettre un meilleur enseignement de la langue, délivrée de ses exceptions. Les raisons pédagogiques se doublent de raisons politiques : en effet, lire et écrire sont considérés par plusieurs comme un droit civique et la réforme comme un facteur de démocratisation.

La diffusion : plusieurs considèrent l'orthographe actuelle comme un frein à l'expansion du français comme langue de communication et comme langue de culture. C. Hagège, par exemple, considère qu'une réforme (mineure) du français favoriserait son rayonnement.

Si l'idée de réforme orthographique peut paraître acquise dans son principe, il n'en reste pas moins qu'il y a plusieurs facteurs qui jouent en sa défaveur.

Un de ces facteurs, c'est la façon dont on envisage l'orthographe. Il existe deux attitudes générales face à l'orthographe.

On peut y voir une accumulation de traits désuets figés dans le temps qui, du fait d'une mentalité traditionnaliste, s'est maintenue pendant des décennies. L'écriture est alors chaotique et parfaitement arbitraire. Selon ces vues, l'écriture actuelle est un héritage du passé, qu'il faut préserver. Le statu quo est préféré à des modifications qui seraient, de toute façon, également arbitraires avec le désavantage de ne jouir d'aucune tradition. Cette attitude est celle, par exemple, de Edmond Faral (dans Vie et langage, novembre 1953) qui écrit : « [Il n'y a aucune] garantie que la nouvelle orthographe serait mieux sue que l'ancienne » ou encore Alain Nadaud qui prétend que les aberrations de notre orthographe constituent notre héritage et notre identité.

Mais on admet généralement qu'il y a une certaine cohérence dans la graphie. Cette idée, déjà défendue au XVIe siècle, avait été perdue de vue au XIXe siècle, époque où l'instruction obligatoire a axé l'enseignement sur des règles et des exceptions.

Cette cohérence a été soulignée dans les années soixante par C. B.-Benvéniste et A. Chervel, puis en 1970, dans différentes études, par R. Thimonnier. Les premiers ont montré la complexité des articulations de l'écriture avec ses codes et ses sous-codes et l'appoint de la signification des mots pour pallier les défaillances du code phono-graphique.

Le second, plus superficiel, mais plus exhaustif, a opéré le décompte des séries analogiques du français, groupant les mots par séries et facilitant ainsi d'autant l'apprentissage de l'orthographe.

Cependant, la reconnaissance d'un ordre sous-jacent ne conduit pas nécessairement aux mêmes conclusions. Pour C. B.-Benvéniste et A. Chervel, l'écriture n'est pas la langue, mais une simple technique de transcription de celle-ci; c'est pourquoi ils ne voient pas d'inconvénient majeur à ce que puisse être adopté un système différent, tout aussi cohérent que le système actuel, mais édifié sur des bases phonologiques. Les deux auteurs, cependant, tout en faisant plusieurs suggestions quant à l'établissement d'un nouveau système d'écriture qui ferait une plus large place à la considération de la langue orale, ne proposent pas une nouvelle écriture, alléguant que pour mener à bien une telle entreprise, il faudrait que soient faites encore de nombreuses enquêtes et de nombreuses recherches. Ainsi, loin de détruire l'idée de réforme, la notion de système la renforce.

Par ailleurs, un auteur comme R. Thimonnier propose, à partir de prémisses similaires (la cohérence du système graphique), des modifications à apporter qui réparent les défauts les plus patents de l'orthographe. Elles sont en nombre infime. On voit que la cohérence chez lui n'entraîne pas l'idée qu'elle pourrait être remplacée par une cohérence équivalente, plus simple, mais que cette cohérence est garante de continuité. Il écrit (1970:31) : « On ne saurait la [une réforme d'envergure] justifier que si l'on s'en tient à l'hypothèse, maintenant dépassée, d'un système anarchique ». Et les abus les plus criants corrigés, il importe de mettre l'accent plutôt sur un enseignement simplifié et méthodique de l'orthographe. Ce glissement vers la pédagogie de l'orthographe qui élude le problème du renouvellement de l'orthographe est sans doute dû en partie au fait que les réformes successivement proposées n'ont jamais vu le jour.

  1. La pédagogie de l'orthographe

Il existe plusieurs écrits qui traitent de cet aspect complémentaire de la réforme de l'orthographe, celui de son enseignement. On doutera de la valeur « formative » de l'apprentissage de l'orthographe tel qu'il se pratique aujourd'hui; on recommande des pratiques d'écriture liées à des situations réelles et en vue de communiquer; on recommande d'assujettir l'image à l'écriture pour combattre la crise de l'orthographe; on s'élève non pas contre la dictée mais contre la dictée « à pièges » comme celle du Point.

Un second facteur, c'est l'idée que l'on se fait d'une réforme, si elle doit être radicale ou non.

On peut s'étonner, en effet, en voyant ce sur quoi portent les réformes proposées (voir 6. Contenu des réformes) depuis le début du siècle, du tollé qu'elles ont pu susciter. Le fait s'explique aisément si l'on songe qu'un changement, si minime soit-il, semble être considéré comme le premier pas vers un bouleversement total, bouleversement qui est souvent assimilé à l'écriture phonétique. Citons : « Une réforme modérée ne supprimerait pas les difficultés et serait aussitôt jugée insuffisante par la meute des chambardeurs. Par la porte entrouverte aux réformes, ils se précipiteraient en hurlant pour imposer ce qu'ils veulent : des changements si profonds qu'ils nous éloigneraient à jamais de notre culture classique.» ou « Si le français ne procède pas méthodiquement à l'élimination de toutes ces lettres inutiles qui compliquent [...], il risque d'enrayer sa diffusion parmi les peuples ayant leur propre langue nationale tout en exposant ses usagers à la tentation de l'écriture phonétique.».

Cependant, de l'avis de beaucoup de réformateurs -qu'ils soient radicaux ou non- l'écriture phonétique est une impossibilité, ne serait-ce qu'à cause de la variété des prononciations dans le monde francophone; elle représenterait, en outre, une sérieuse complication pour l'enseignement. Mais le spectre de l'écriture phonétique hante toujours les esprits et ceci explique peut-être que des réformes timides, voire timorées, mais intelligentes et d'application progressive se soient invariablement butées à une forte résistance.

Le dernier facteur est sociologique; il est lié au poids de l'école et de la tradition scolaire.

Parmi les raisons invoquées contre une réforme de l'orthographe figure l'attitude qui veut que ce que des générations ont pris tant de temps à assimiler à l'école ne saurait être facilité pour les générations à venir. A. Goosse écrit : « L'usager ordinaire répugne aux réformes. Celui qui a peiné pour apprendre ne se résigne pas à avoir peiné pour rien, a-t-on dit. » Cette attitude est, du reste, parfaitement en conformité avec la place qui a été assignée à l'orthographe dans l'éducation générale.

D'une part, l'orthographe, assimilée à la grammaire et à la connaissance de la langue, permet d'opérer une discrimination parmi les élèves, accentuant un clivage entre ceux qui n'assimilent pas le code, en partie parce que leur métier futur ne les y oblige pas, et ceux qui font, à des titres divers, métier d'écrire et qui comptent parmi les « lettrés ». De toute évidence, la difficulté d'apprendre valorise. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à observer l'engouement actuel pour les concours d'orthographe, signe de ce que l'orthographe tend à devenir une fin en soi. C'est peut-être dans ce sens qu'Alain Rey dit que la réforme est techniquement nécessaire, mais socialement impensable.

L'orthographe, d'autre part, tend à être considérée comme un bien culturel à préserver parce qu'elle est le miroir de l'histoire de la langue. Cette préoccupation est propre à une époque qui n'a pas connu depuis plus d'un siècle une adaptation sérieuse du code écrit à l'usage parlé. Antérieurement, chaque époque reprenait l'orthographe à son compte et l'adaptait aux changements survenus dans l'usage. On revoyait alors les livres parus auparavant et on procédait à leur révision selon les nouvelles exigences.

 

Contenu des réformes

On a coutume, chez beaucoup d'auteurs, de distinguer orthographe d'usage et orthographe grammaticale. La première s'applique aux éléments proprement lexicaux (exemple : dompter) et la seconde, aux éléments grammaticaux (exemple : beau/belle). « L'orthographe grammaticale est celle qui concerne les variations en genre et en nombre du nom, la conjugaison des verbes et les phénomènes d'accord qui en résultent. » (C. B.-Benvéniste, 1967:174).

Cette distinction n'est pas toujours facile à maintenir : ainsi, le <d> de blond, selon qu'on cherchera à l'expliquer par l'existence du dérivé blondeur ou par l'existence du féminin blonde relèvera tantôt de l'orthographe d'usage, tantôt de l'orthographe grammaticale. Il reste que beaucoup d'auteurs maintiennent cette distinction et c'est ce qui permet à Beslais de dire qu'il ne touchera pas à la grammaire puisque son projet de réforme touche surtout à l'orthographe d'usage.

Nous allons mentionner les points les plus souvent cités dans les projets de réforme avec quelques variantes selon les projets.

a. Les lettres grecques

Dans plusieurs projets de réforme (voir tableau en page 38), il est recommandé de simplifier les graphies des mots dérivés du grec en supprimant le <h> dans des mots tels que rhume, archonte, et théorie, si la prononciation ne change pas, ou remplacer le <ph> par <f> dans philosophie.

b. L'<x> final de pluriel

Dans la plupart des cas, on recommande que les sept pluriels en <oux> soient modifiés en <ous> (poux > pous). Il n'existe pas de consensus pour les autres pluriels en <-x> (<aux>/<eux>). Certains veulent régulariser les pluriels en <-s> (animaus, cheveus), d'autres, comme le C.I.L.F., veulent étendre le pluriel en <-x> à la plupart des mots en <-eu> et <-au> (pneux, landaux).

c. Simplification des consonnes doubles

Les consonnes doubles donnent lieu à toutes sortes de traitements que l'on ne peut énumérer ici. La plupart proposent la simplification des consonnes doubles : doner serait refait sur donation et colier sur encolure, simplification qui n'aurait lieu que quand les consonnes ne sont pas prononcées (ce qui exclut suggestion et accès, par exemple). Ici encore, plusieurs conservent les consonne doubles quand il faut différencier : arrête et arête, courais et courrais.

La régularisation des formes èle/ète dans les verbes en eler et eter (jette > jète) fait presque l'unanimité. C'est la position du C.I.L.F. et de l'Académie (Mistler).

On propose de régulariser les séries analogiques : on referait chariot sur charrue (> charriot). Le consensus ne se fait pas, cependant, sur le principe de base. La plupart adoptent le principe selon lequel on normalise d'après la majorité des formes (C.I.L.F.); Imbs, au contraire, croit qu'il faut normaliser en allant vers le simple quel que soit le nombre de formes: tous les mots de la famille de chariot s'aligneraient sur lui et on écrirait donc charue.

d. Suppression des lettres étymologiques

On suggère de les supprimer si elles ne se prononcent pas : doigt; de supprimer les erreurs d'étymologie : poids > pois (de pensum). Les projets se distinguent selon que l'on veut garder la distinction graphique entre les homonymes ou non : doigt/doit; selon que l'on veut respecter les séries analogiques ou non : champ/champêtre.

e. Les mots composés

La question des mots composés est une des plus controversées. Il n'existe actuellement même pas de consensus sur le pluriel des mots composés; J. Hanse a montré la variété des graphies du pluriel de brise-glace que l'on trouve dans les dictionnaires courants : brise-glace (DAF), brises-glaces (Grand Robert), brise-glaces (Bordas, Grand Larousse).

Même en l'absence de réforme, une harmonisation des dictionnaires, souhaitable, a été entreprise. Dans les projets de réforme, il y a toujours une place pour les mots composés que l'on souhaite unifier ou à tout le moins, on cherche à unifier le plus possible chaque formation spécifique selon la nature des composants (mot à éléments variables : cerf-volant; mots à premier élément variable : sans-façon; idée verbale suivie d'un complément: brise-glace) en les divisant en composés formés de mots séparés, en composés formés de mots réunis par un trait d'union, de composés devenus un mot unique. Une des positions les plus explicites est celle du C.I.L.F.

f. Les accents

Le C.I.L.F. propose de supprimer l'accent circonflexe des adverbes du type crûment (cf. absolument).

La plupart défendent un emploi plus uniforme du tréma qui se placerait sur la lettre à prononcer : aiguë > aigüe; gageure > gageüre; lingüiste.

On modifierait, en outre, l'accentuation pour la faire correspondre à la prononciation: événement > évènement; protégerai > protègerai (C.I.L.F., Mistler).

Un point fait l'unanimité : depuis l'échec des réformes du début du siècle, le principe d'une réforme limitée, conservatrice, modérée, va de soi. Il s'agit de supprimer les écarts les plus criants, de supprimer les excès incompatibles avec une mémorisation normale (Imbs). Il faut procéder à un «aménagement rationnel et sans excès de notre langue écrite, sans sacrifier ce qui fait de l'orthographe grammaticale un précieux instrument d'expression de toutes les nuances de l'esprit ». Hanse insiste sur le fait qu'une réforme ne doit pas changer la physionomie d'un texte (rapport 1972). Et de plus en plus, s'affirme une volonté de procéder à une réforme de caractère international dans le cadre de la francophonie.

Ce point acquis, il faut déterminer qui peut mener à bien une réforme. Si, d'une part, il est relativement aisé de savoir qui définit l'usage (ce sont d'abord les sujets parlants, l'école, les imprimeurs et les gens du livre, les enseignants et les écrivains, les universitaires -grammairiens, lexicographes et linguistes-, des organismes comme le C.I.L.F.), il est beaucoup plus malaisé de savoir qui peut mener à bien une réforme.

L'État, organisateur de l'enseignement public, étant la source juridique de l'autorité, il ne saurait avoir un rôle négligeable (ministère de l'Éducation et ministère de la Culture). Cependant, il délègue souvent son autorité à des organismes comme l'Académie. L'Académie, d'ailleurs, est souvent citée comme l'organisme qui pourrait le mieux défendre un projet de réforme, même si elle se considère elle-même simplement comme le « greffier » de l'usage; toutefois, elle connaîtrait un « déclin lent, mais définitif de son prestige ». À côté des organismes officiels, il existe souvent des groupes culturels et économiques qui ont une autorité de fait. Ce sont notamment les gens de lettres, les rédacteurs du Petit Larousse et ceux du Petit Robert et les enseignants, qui font connaître leur opinion dans les journaux et dans des publications diverses. Qui peut être appelé à se prononcer? Probablement tous les intervenants que nous venons de citer. De temps à autres s'élève même une voix pour laisser le choix au peuple (M. Rocard comme Aulard du Siècle en 1907) ou à la rue (Frédéric Mitterand) ou pour suggérer des États généraux de la langue française (A. Fontaine, directeur du Monde) ou des États généraux des usagers (Serge July, directeur de Libération).

Il reste que, quelle que soit la solution envisagée, il faudra veiller, dans un climat de dialogue, à obtenir le consensus le plus large et ce, dans le cadre de la francophonie.

 

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