| Sociopolitiquement engagé, ce livre
sur les droits linguistico-humains apporte une
contribution scientifique et humanitaire importante eu égard à une théorisation et à
une compréhension de contextes linguistiques (et historiques) contemporains. Il décrit
de nombreuses situations d'injustice sociale qui marquent, à travers le monde, les
inégalités entre majorités et minorités linguistiques
et il propose des fondements pour l'institutionnalisation de situations plus justes et
équitables. Dans leur essai de constitution d'une thématique multidisciplinaire à la croisée du droit international, des sciences sociales et des humanités, les auteures et auteurs de Linguistic Human Rights. Overcoming Linguistic Discrimination théorisent en apportant clarté conceptuelle et arpentage novateur d'un territoire jusqu'ici relativement vierge. Ainsi, les droits linguistico-humains se définissent par rapport au large champ des droits fondamentaux, ceux qu'aucun État ne peut se justifier de restreindre ou de violer. Les droits linguistico-humains constitueraient des standards minimaux, individuels et collectifs. À cet égard, Tove Skutnabb-Kangas, Robert Phillipson et al.proposent une définition « virtuelle » de ces droits puisqu'aucune convention internationale ne vient aujourd'hui reconnaître formellement l'ensemble des droits que recouvrirait cette thématique : droit à la langue maternelle (de l'ethnie), droit à la langue seconde (de l'État) et droit à la langue étrangère (de l'international). En ce sens, le livre s'inscrit dans une dynamique de transformation sociale à l'ère des États de droit; il s'avère un excellent compendium pour analyser ces droits, les codifier et les promouvoir. Linguistic Human Rights. Overcoming Linguistic Discrimination comprend, outre l'introduction, trois parties équilibrées entre (I) la théorisation des droits linguistico-humains, (II) la description de situations d'émancipation ou de soumission et (III) l'étude des dilemmes posés par le postcolonialisme. Ces trois parties sont complétées d'abondantes informations connexes : vingt-trois extraits de textes de lois ou de propositions sur les droits linguistico-humains, une bibliographie consolidée, une notice biographique des vingt contributrices et contributeurs, de même que trois index (langues, personnes et thèmes). Le tout est agrémenté d'abondantes notes, de touchantes capsules descriptives de situations d'injustices linguistiques et d'introductions à chacune des parties. Universitaires, juristes, professionnelles et professionnels de politique et aménagement linguistiques, enseignantes et enseignants, autorités locales, nationales et internationales y trouveront un ensemble impressionnant, rigoureux et pédagogique, de données et de visions pour l'action tout comme pour la réflexion. L'introduction situe la problématique. Elle l'inscrit dans la foulée des études de théorie sociale de la domination en invitant à l'analyse de contextes linguistiques, de structures de pouvoir, de cadres politiques (régionaux, nationaux et international) qui contribuent à la perpétuation d'injustices sociales. Elle dénonce les raisons des carences de droits linguistico-humains des minorités : la réticence proverbiale des États au nom de deux mythes (le monolinguisme conduit à la croissance économique et les droits des minorités menacent l'intégrité et l'unité nationales) que Tove Skutnabb-Kangas, Mark Rannut et Robert Phillipson démasquent abondamment en s'insérant sous le discours stato-national et en démontrant les intérêts des majorités. Cette introduction décrit également la résultante d'un déni de droit linguistico-humain : les conflits linguistiques et ethniques. La composante linguistique ne joue un rôle, selon les auteures et auteurs, que dans la mesure où le clivage linguistique suit également un clivage social, ethnique, politique et économique (p. 7). Ainsi, la langue s'avère partie intégrante d'un magma de forces délimitant le statut de chaque groupe linguistique en présence. La première partie, portant sur la théorisation des droits linguistico-humains repose, tout comme le livre entier d'ailleurs, sur une hypothèse fondamentale, celle de l'importance de la diversité linguistique : une « diversité-réalité » et une « diversité-valeur d'action et de réflexion ». Elle cherche à encadrer diverses formules pour accommoder cette diversité : la proposition d'un modèle à trois paliers d'autonomie linguistique (étatique, provincial et local/municipal) de François Grin; l'appel à la justice et à la tolérance des majorités de Joshua Fishman; la répartition des rôles et des responsabilités respectives des États, des individus et des ethos d'Alexei Leontiev; la codification et l'analyse des dispositions antérieurement adoptées ou proposées de Tove Skutnabb-Kangas et Robert Phillipson; la quadruple typologie (officialisation, institutionnalisation, standardisation et libéralisation) de législations linguistiques de Joseph Turi; et le droit au nom comme marqueur de l'identité sociale de Björn Jernudd. Une deuxième partie décrit quelques situations d'émancipation et de soumission : la politique assimilatrice des États-Unis et le discours de désinformation, respectivement présentés par Eduardo Hernández-Chávez et Jim Cummins; la lutte estonienne contre l'(ex)Union soviétique par Mark Rannut; l'hésitante reconstitution de la vitalité maori en Nouvelle-Zélande par Timoti Kãretu; les gains législatifs des Samis en Norvège par Henrik Magga; les nouvelles politiques pluralistes de l'Australie par Jurek Smolicz et John Gibbons, William White et Pauline Gibbons. Dans la troisième partie sur l'étude des
dilemmes posés par le postcolonialisme, l'analyse de situations se poursuit avec
l'intention d'en faire émerger les structures du pouvoir : celle de l'éducation en
Amérique latine et de la signification d'un rejet du bilinguisme (rejet du statut
minoritaire) contre l'acceptation du bi-multi-culturalisme de Rainer Enrique Hamel;
l'ambivalence et l'inconstance des politiques envers les minorités indigènes du Mexique
et du Brésil également de Rainer Enrique Hamel; celle de l'Asie du Sud à travers
laquelle Lachman Khubchandani critique les concepts monolithiques, territorialisés et
homogénéisateurs de l'Occident; celle de la pédagogie de l'enseignement des langues
secondes et étrangères d'inspiration occidentale critiquée par Makhan Tickoo à travers
la situation du Kashmiri en Inde; celle de l'Afrique où la langue maternelle est
évincée du système d'éducation, du droit et de l'administration publique par Robert
Phillipson et Tove Skutnabb-Kangas; et enfin celle des Kurdes de Turquie auquel le droit
à la langue maternelle est non seulement nié mais soumis à un génocide linguistique
(linguicide) historique par Tove Skutnabb-Kangas et Sertaç Bucak. En conclusion, soulignons deux aspects du droit
et de son rôle dans nos sociétés contemporaines. Tout d'abord, il convient de saisir la
notion de droit linguisitico-humain dans un sens très large, débordant d'emblée de sa
dimension strictement juridique et judiciaire, de manière à englober tout ce qui se fait
au nom du droit, en marge de celui-ci ou contre celui-ci. Le domaine du droit se comprend
comme un amalgame de discours, comme un réseau d'agents, d'institutions et de pratiques
sociales concrètes qui interagissent à l'intérieur d'un processus dynamique (Landowski,
1988). Ce qui intéresse en somme ici, c'est le « droit vécu » davantage que
la chronique judiciaire ou l'analyse proprement juridique et le livre de Tove
Skutnabb-Kangas et Robert Phillipson fait admirablement bien ressortir cette dimension
politicosociale du droit. Mais ce constat doit être complété de sorte
que l'approche sociocritique qui sous-tend ce livre ne peut être complète sans soumettre
le droit lui-même à une critique des rapports de pouvoir, ce que font, malheureusement,
peu de contributions. Or, le droit n'est pas non plus à l'abri des rapports de pouvoir.
Au contraire, il porte l'empreinte de ceux qui prédominent au moment de son élaboration,
de son interprétation et de son implantation (habituellement les majorités). Dans sa
forme et dans son contenu, le droit porte l'empreinte des rapports de pouvoir et
de celle, par conséquent, des idéologies qui prévalaient au moment de son
élaboration. Au moment d'interpréter le droit, il est clair aussi que des confrontations
idéologiques se produisent du fait même des différences de signification attribuées au
texte de loi par les groupes concernés (Martel, 1995). En fait, le droit constitue une
formalisation de la délimitation des pouvoirs et nous serions trop optimistes de voir
dans l'instauration de droits linguistico-humains une panacée aux rapports inégalitaires
de pouvoir. Pourtant, bien que le droit porte l'empreinte des
rapports de pouvoir, il n'est pas pour autant un simple reflet de ceux-ci. Car il existe
un lien entre le droit et l'idéologie (homogénéiste, dualiste, pluraliste) qui joue
tantôt contre les minorités, tantôt en leur faveur. À cet égard, l'articulation entre
l'idéologie et le droit est de nature fondamentalement dialectique. Le droit, sans
consensus idéologique qui le soutienne, ne saurait se suffire durablement à lui-même et
risquerait à la limite de rester lettre morte. Inversement, le droit est susceptible
d'orienter les valeurs et les comportements; il renferme un pouvoir pédagogique qui crée
des valeurs sociales, en déplace d'autres, reconnaît celles qui existent déjà
(Landowski, 1988). Aussi, le droit peut se concevoir comme un discours normalisé, en ce
sens que, au nom d'un pouvoir de sanction que lui délègue l'État, il établit des
valeurs par lesquelles il définit les critères du bien et du mal, ceux de l'acceptable
de l'inacceptable (Cornell, 1987). Ce faisant, il transforme les valeurs et, à cet
égard, l'optimiste en faveur des droits linguistico-humains de Linguistic Human
Rights. Overcoming Linguistic Discrimination est tout à fait justifié. CORNELL, Drucilla. 1987. The Problem of
Normative Authority in Legal Interpretation. Roberta Kevelson, Law and Semiotics.
Vol. 1. New York : Plenum Press, 149-157. LANDOWSKI, Éric. 1988. Toward a Semiotic
and Narrative Approach to Law. Revue internationale de sémiotique juridique, 1,
(1), 79-104. MARTEL, Angéline. 1995. Les droits constitutionnels des minorités linguistiques en matière d'éducation sont-ils solides? Ottawa Law Review/Revue de droit d'Ottawa, 27 (1), 59-98.
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