EST-CE UNE UTOPIE DE CROIRE QU'UNE SOCIÉTÉ CONSENSUELLEMENT MULTICULTURELLE, PLURILINGUE ET POLYGLOSSIQUE EST POSSIBLE?
 

Le concept de diglossie

Pour Ferguson, la diglossie désignait l'emploi régulier de deux variétés par des locuteurs appartenant à la même communauté linguistique avec des fonctions complémentaires, « hautes », voire « basses ». Cette valeur inégale des variétés ouvre la porte à une interprétation en terme de domination; on a cru pouvoir faire correspondre le modèle diglossique du répertoire linguistique avec un modèle des inégalités et du pouvoir dans la stratification sociale (Tabouret-Keller, 1978). Les sociolinguistes qui travaillent dans les domaines catalan et occitan, ont fait du « conflit diglossique » entre variétés dominante et dominée un trait définitoire sinon le trait définitoire central de la diglossie (Aracil, 1965; Lafont, 1979).

Or, dans le contexte de recherches microsociolinguistiques récentes sur la gestion de répertoires pluriels par les membres de sociétés complexes, une conception différente de la diglossie a vu le jour. À l'origine de ce changement de perspective, il y a une série d'objections faites à Ferguson: sa conception de la diglossie est trop restrictive, elle exclut des situations que l'on voudrait considérer intuitivement comme diglossiques et elle n'est pas toujours adéquate pour les exemples de situations linguistiques qu'il cite.

 

L'exemple de la Suisse

Pour ne prendre que la dimension « prestige respectif des variétés », la Suisse offre un terrain d'étude particulièrement intéressant : Tous les Suisses alémaniques acquièrent, comme langue première, une forme de schwyzertütsch (dialecte alémanique). À l'école, ils apprennent en plus une variété régionale de l'allemand appelée schriftdeutsch. La distance linguistique entre schwyzertütsch et schriftdeutsch est considérable et elle est ressentie par beaucoup de locuteurs comme différence entre deux langues. Le principe de la répartition fonctionnelle entre les deux idiomes est on ne peut plus simple : on parle schwyzertütsch et on écrit le schriftdeutsch. Dans un certain nombre de situations, les deux idiomes sont évidemment concurrentiels, mais le choix de la variété n'est pour ainsi dire jamais déterminé par le thème; on peut parler de tout ñ des problèmes quotidiens jusqu'à la philosophie existentialiste et à la physique nucléaire ñ en schwyzertütsch aussi bien qu'en allemand. Et il n'y a surtout aucune différence de prestige entre les deux variétés. Toutes les couches sociales emploient, sans exception, le dialecte dans leur vie familiale et professionnelle. En clair : on ne choisit jamais le schriftdeutsch pour des raisons de prestige social. Les dialectes véhiculent, pour tous les locuteurs, les mêmes valeurs comme « proximité », « spontanéité », « intimité », « familiarité », « identité ». La diglossie médiale observée correspond à une complémentarité fonctionnelle consensuelle. Cela ne signifie pas, cependant, qu'on ne trouve pas de modifications dans le répartition des deux idiomes ñ en gros en faveur du schwyzertütsch ñ : consensualité et dynamisme ne s'excluent nullement.

 

Le concept de diglossie comme hyperonyme

Nous ne prétendons évidemment pas faire de la situation en Suisse le « prototype » de la diglossie. Mais elle nous semble mériter la dénomination « diglossie » au même titre que des situations plus conflictuelles, voire plus hiérarchisées. Nous avons donc proposé de ne pas restreindre la portée de la notion de diglossie à un seul type de situation, mais de considérer ce terme comme un hyperonyme recouvrant un ensemble de situations assez différentes (voir Lüdi, 1990). L'espace conceptuel de la diglossie serait occupé par un ensemble de situations caractérisées par une ressemblance de « famille » en même temps que par des différences mesurables sur plusieurs axes de variation. Établir une typologie des situations diglossiques revient alors à délimiter d'abord des points de focalisation sur chacun des axes et à regrouper ensuite les situations ainsi distinguées en fonction de besoins comparatifs précis. Les situations en Catalogne/Occitanie et en Suisse correspondraient, dans ce modèle, à deux points focaux caractérisés par des faisceaux de traits sensiblement différents.

 

Diglossie et choix des langues

Des recherches sur le choix de langue dans des contextes diglossiques permettent d'ajouter encore une dimension à cette discussion. Dans une société diglossique, le choix de langue peut être conçu comme une série d'actes d'identité à travers lesquels les interlocuteurs révèlent « et leur identité personnelle et leur aspiration à des rôles sociaux » (Le Page/Tabouret-Keller, 1985, 14). L'identité linguistique ñ et, par là même, la frontière entre groupes linguistiques ñ se construit, confirme et restructure en d'autres termes à travers les choix de langue successifs qui sont à interpréter comme autant d'actes d'identité et font ainsi partie du jeu langagier; il est un des endroits où la situation ñ et la relation entre les interlocuteurs ñ est interprétée et définie par ces derniers. Or, tout semble indiquer que, dans de nombreux cas, différentes « identités » manifestées par des choix de langue différents constituent des facettes d'une seule et même personnalité que l'individu réussit à constituer en système. En d'autres termes, les options identitaires ne s'excluent pas mutuellement, mais peuvent être interprétées comme des composantes d'une identité complexe et diffuse (cf. Lüdi/, Py et al., 1995 pour plus de détails). Le bilingue vivant dans une société diglossique, a ainsi la possibilité d'exploiter ses ressources communicatives en fonction de ses désirs et de ses besoins. En même temps, il participe à la construction du système de valeurs langagier qui détermine quel est le « capital symbolique » lié à la maîtrise et à l'emploi de l'une ou de l'autre variété.

 

Identité et diglossie

Ces processus identitaires se déroulent évidemment dans un espace social que les personnes intéressées ne contrôlent que très partiellement. On rappellera, ici, des conflits éventuels, entre le système de valeur d'un groupe minorisé (qui dépend de la grandeur du groupe, de ses habitudes matrimoniales, de ses croyances et pratiques religieuses, de son pouvoir économique, etc.) et celui de la société dominante englobante. Les langues qui participent à des situations de diglossie ont donc souvent un statut et une portée communicative différents et font partie du jeu du pouvoir. Dans cette lutte des variétés pour le pouvoir, il y a des moments de combat ouvert. À d'autres moments, « le propre du fonctionnement diglossique est d'occulter l'origine [sc. socio-politique] de cette dominance en lui substituant une complémentarité fondée en droit, dans la conscience des usagers » (Gardès-Madray & Brès, 1987, 78). On peut, dans de tels cas, tenter de renverser le mouvement récessif par un acte de volonté délibéré de la communauté linguistique. Revendiquer l'identité dominée peut donc se traduire dans des efforts d'officialiser la langue dominée.

 

De diglossie à polyglossie

Cependant, l'important mouvement de revalorisation des langues et cultures régionales et sociales que l'on peut observer à travers le monde peut aussi être interprété différemment, à savoir comme indice d'un changement intéressant dans le domaine langue, identité et contrôle. Les relations entre variétés de prestige (« centre ») et variétés à moindre prestige (« périphérie ») font alors elles-mêmes l'objet de contestation dans le sens que l'on n'admet plus la hiérarchie « langue élaborée, universelle » > « langue non aménagée, à portée communicative limitée ». Ceci est vrai pour des cas de polyglossie « coloniale » entre une langue européenne et un créole aussi bien que pour la relation entre langue standard et dialectes non conventionnels. En raison du grand nombre de variétés peu, voire très peu répandues, la préservation de toutes les langues par la voie de l'officialisation et de l'instauration du principe de territorialité est non seulement peu utile (dans le cas d'idiomes trop petits), mais aussi peu réaliste (à la lumière des migrations de plus en plus fréquentes). À contrario, le maintien du pluralisme linguistique n'est pas seulement souhaitable dans la perspective des langues menacées, mais surtout nécessaire dans un intérêt plus global. De la même manière que la destruction de la biodiversité, l'homogénéisation linguistique et la perte de langues minorisées auraient, en effet, des conséquences imprévisibles et négatives pour l'humanité (Mühlhäusler, 1994, 142).

Il est d'autant plus important de renoncer à réduire la diglossie à sa dimension conflictuelle et de se poser la question de savoir quelles mesures peuvent être prises pour gérer des répertoires plurilingues, sociaux aussi bien qu'individuels, au profit de tous les intéressés. Il s'agirait, en d'autres termes, de remplacer une politique visant à l'unilinguisme dans certaines langues par une politique visant un plurilinguisme généralisé.

 

Question

Est-ce une utopie de croire qu'une société consensuellement multiculturelle, plurilingue et polyglossique est possible?

Les concepts de diglossie et de polyglossie peuvent-ils nous aider à penser cette société?

 

Bibliographie

ARACIL, LL. (1965) : Conflit linguistique et normalisation linguistique dans l'Europe nouvelle, Nancy.

FERGUSON, CH. A. (1959) : « Diglossia », Word 15, 325­340.

GARDÈS-MADRAY, F. & BRÈS, J. (1987) : « Conflits de nomination en situation diglossique », in VERMES, G. & BOUTET, J. (Éds.)France, pays multilingue. t. 2: Pratiques des langues en France, Paris, 78­90.

LAFONT, R. (1979) : « La diglossie en pays occitan ou le réel occulté », in : KLOEPFER, R. (éd.) : Bildung und Ausbildung in der Romania. 2 : Sprachwissenschaft und Landeskunde, München, Fink, 504­512.

LE PAGE, R. B. & TABOURET-KELLER, A. (1985) : Acts of Identity, Cambridge, Cambridge University Press.

LÜDI, G. (1990) : « Diglossie et polyglossie », in Lexikon der Romanistischen Linguistik, HOLTUS, G., METZELTIN, M. & SCHMITT, CHR. (eds.), Tübingen, t. V/1, 307­334.

LÜDI, G., PY, B. et al. (1995) Changement de langage et langage du changement. Aspects linguistiques de la migration interne en Suisse, Lausanne, L'Âge d'Homme.

MÜHLHÄUSLER, P. (1994) : « Language planning and small languages », in : LÜDI, G. (Ed.),Sprachstandardisierung, Fribourg, 131­160.

TABOURET-KELLER, A. (1978) : « Bilinguisme et diglossie dans le domaine des créoles français », Éudes créoles 1, 135­152.