Angéline MARTEL
Professeur Gomes de Matos, vous avez été actif dans la promotion des droits linguistiques. Pourriez-vous brièvement tracer leur histoire? Comment la notion des droits linguistiques a-t-elle pris naissance?
Monsieur GOMES DE MATOS
Le concept des droits de l'homme a des origines multiples de même que celui des droits linguistiques. Si les droits de l'homme sont une forme contemporaine de la doctrine des droits naturels (ceux que les êtres humains ont en raison de leur humanité), les droits linguistiques sont une conception qui est née à la fin du XXième siècle.

Pour commencer à comprendre les origines diverses des droits linguistiques, cinq ressources bibliographiques sont recommandées :

  1. un examen de la façon dont le concept de langue a été traité dans les traditions religieuses et politiques de différentes régions du monde. Une source particulièrement riche serait, par exemple, Albert P. Blaustein et Dana Blaustein : Resolving Language Conflicts: a Study of the World's Constitutions
  1. une lecture approfondie de la Déclaration universelle des droits de l’homme (Nations Unies, 1948) et de la plus récente Déclaration universelle des droits linguistiques (Barcelone, Pen International, CIEMEN, et UNESCO, 1996).
  1. une lecture des actes du premier congrès de l'Association internationale de droits linguistiques comparés : Langue et Droit/ Language and Law - Actes du Premier Congrès de L'Institut International de Droit Linguistique Comparé.
  1. une lecture approfondie de la section de cinq-pages sur les droits humains dans le document visionnaire Language Policies for the World of the Twenty-first Century. Report for UNESCO, par Edward Batley, Michel Candelier, Gisela Hermann-Brennecke et Gyorgy Szepe.
  1. une lecture de l’excellent livre de Tove Skuttnab-Kangas et Robert Phillipson (Éds): Linguistic Human Rights. Overcoming linguistic discrimination. Voilà un livre incontournable pour acquérir des connaissances de base sur la catégorie ou le domaine des droits de l'homme qui reflète la recherche humaine du droit à une vie linguistiquement juste et paisible.
Angéline MARTEL
Quels évènements considéreriez-vous comme des étapes dans l'histoire des droits linguistiques?

 

Monsieur GOMES DE MATOS
Tout d'abord, la publication de la Déclaration des droits de l’homme qui a maintenant 50-ans (1948) et deuxièmement, la Conférence internationale sur des droits de l'homme et les droits culturels, tenue à l'Université fédérale de l'École de droit de Pernambuco (1987), au cours de laquelle a été écrite et proclamée la Déclaration de Recife, l’un des documents qui a inspiré la Déclaration universelle des droits linguistiques de 1996.

Un événement bibliographique a été le rapport de David Crystal dans The Cambridge Encyclopedia of Language dans lequel le linguiste britannique souligne que les « humains ont des droits linguistiques qui ne devraient pas être négligés » et que « seule une attention publique concentrée sur les questions des droits linguistiques favorisera la reconnaissance de tels droits... »

La fondation d'un Institut international de droits linguistiques comparés à Montréal, en 1986, est un autre évènement significatif dans la jeune histoire des droits linguistiques. 

Enfin, mais non la moindre, la Déclaration de Barcelone (aussi connue sous le nom de Déclaration universelle des droits linguistiques), et proclamée le 6 juin 1996. Elle est maintenant disponible sur Internet à http://www.troc.es/mercator/dudl-gb.htm

 
Angéline MARTEL
Selon vous, la Déclaration universelle des droits linguistiques de 1996, également connues sous le nom de Déclaration de Barcelone, est-elle générique et comment peut-elle être comprise?
Monsieur GOMES DE MATOS
La DUDL « part du principe que les droits linguistiques sont à la fois individuels et collectifs ». À l’article 3.1, la Déclaration explicite cinq « droits personnels inaliénables »:
  • le droit d'être reconnu comme membre d'une communauté linguistique;
  • le droit de parler sa propre langue en privé comme en public ;
  • le droit à l’usage de son propre nom ;
  • le droit d'entrer en contact et de s'associer avec les autres membres de sa communauté linguistique d'origine ;
  • le droit de maintenir et de développer sa propre culture.

À l’article 3.2, quatre autres exemples sont donnés des « droits collectifs des groupes linguistiques » :

  • le droit pour chaque groupe à l’enseignement de sa langue et de sa culture ;
  • le droit pour chaque groupe de disposer de services culturels ;
  • le droit pour chaque groupe à une présence équitable de sa langue et de sa culture dans les médias ;
  • le droit pour chaque membre des groupes considérés de se voir répondre dans sa propre langue dans ses relations avec les pouvoirs publics et dans les relations socio-économiques.

La DUDL se base principalement sur le concept de « communauté linguistique ». Conséquemment, dans les articles 7 à 52, l’expression la plus fréquemment utilisée est « toutes les communautés linguistiques… ». Par exemple, l'article 10 stipule que : « toutes les communautés linguistiques sont égales en droit ». Puisque l’accent de la Déclaration est sur « les communautés linguistiques historiques dans leur propre espace territorial » (Art.2), l’interprétation et la mise en œuvre du document deviendra un défi créateur au tous ceux concernés par les droits linguistiques des groupes et des personnes.

 
Angéline MARTEL
La DUDL distingue entre « les communautés linguistiques historiques » et les « groupes linguistiques ». Elle propose, pour les groupes linguistiques, une échelle inférieure de droits que pour les communautés linguistiques historiques, comme vous l’avez indiqué. Quel impact, pensez-vous, une telle catégorisation peut-elle avoir sur des collectivités et les langues ?
Monsieur GOMES DE MATOS
Bien sûr, les communautés linguistiques sont composées de multiples types de groupes et ces derniers se composent des personnes. La DUDL a mis l’accent sur les communautés historiques parce que les langues ont été traditionnellement définies comme des systèmes partagés par les communautés, ainsi, par exemple, la macrocommunauté des pays de langue portugaise, la macrocommunauté des pays de langue française, etc...

Comme document largement conçu de manière universelle, la DUDL utilise la communauté linguistique comme un point de départ et ensuite mène ses lecteurs au prochain niveau d’abstraction, celui des groupes linguistiques. Faire autrement aurait produit un document beaucoup plus long et beaucoup plus détaillé qu'il ne l’est. Toutefois, le point important à considérer est que des droits linguistiques, qu’ils soient collectivement ou individuellement considérés, devraient être harmonisées, reconnus, promus, respectés, mis en œuvre d'une manière équilibrée de sorte que les droits, et les responsabilités qui s’y rattachent, aident les individus à fonctionner convenablement comme citoyens.

La disponibilité de la DUDL permettra de donner une spécificité aux droits formulés, ainsi préparant le terrain pour une discussion mondiale sur les droits des groupes et des individus.

La diffusion et l'application de la DUDL aura nécessairement un impact significatif sur la législation linguistique en général, de même que sur la mise à jour des constitutions nationales en ce qui concerne les aspects linguistiques de la citoyenneté. Le document influencera certainement les politiques de la langue de l’éducation (par exemple, par l'attention croissante des planificateurs vers des droits linguistiques, comme on peut le constater dans Language Planning. From Practice to Theory, du professeur Robert B. Kaplan et de Richard B. Baldauf Jr.). Elle provoquera sûrement une révision de la formation des enseignants et enseignantes de langues partout dans le monde.

D'une manière primordiale, la DUDL contribuera à mettre en valeur le multilinguisme et l'interculturalisme. Elle aidera également en favorisant ce que le sociolinguiste Terrence G. Wiley nomme le « statut des langues et des cultures précédemment ignorées ».

 

 

 

Angéline MARTEL
Comment la notion des droits linguistiques peut-elle inspirer l'enseignement et l’apprentissage des langues?
Monsieur GOMES DE MATOS
La section 2 du DUDL sur l'éducation, et en particulier les articles 23 à 30, pourraient inspirer les enseignants et enseignantes de langues à formuler leurs propres listes de droits linguistiques. C’est ce que j'avais fait même avant la proclamation de la DUDL.

Voici quatre exemples de ma liste Checklist of Children's Language Learning Rights, la question clé étant: Donnez-vous aux jeunes étudiants et étudiantes le droit de penser à la façon dont ils apprennent les langues et celui d’expérimenter avec diverses stratégies d'étude? Si oui, comment peuvent-ils :

  • Apprendre à explorer l'aspect amusant du langage, c’est-à-dire, par des activités ludiques telles que des jeux, des chansons, des quizzes, et ainsi de suite?
  • Apprendre les langues d'une façon écologiquement appropriée, c’est-à-dire, en considérant comment, en tant qu’êtres humains, nous pouvons interagir avec l'environnement de manière mutuellement respectueuse et digne et, de ce fait vivre notre identité écolinguistique?
  • Apprendre les langues en tant que des moyens de contribuer à l’objectif d’une paix communicative, favorisant ainsi un monde qui développe la paix et l’amour?

 Voici trois exemples de droits linguistiques des enseignants et enseignantes de langues que j’ai formulés dans les années 80. Les enseignants et enseignantes de langues ont le droit de connaître la nature de la langue, sa structure, et ses usages de manière systématique et pratique ;

  • améliorer leur compétence communicative dans la (les) langue (s) qu'ils enseignent ;
  • apprendre comment évaluer les textes oraux et écrits des étudiants d'une manière humanisante.

La section 4 de la DUDL qui porte sur des médias et la technologie pourrait inspirer les chercheurs en communication visuelle et en litéracie des médias à formuler les droits linguistiques des professionnels de médias, ceux des journalistes. Par exemple : Comment les droits d'une profession si importante seraient-ils exprimés? Que diriez-vous de l’envers de la médaille, c’est-à-dire, de leurs responsabilités linguistiques ? En appareillant les droits et les responsabilités linguistiques, les différents groupes professionnels des médias feront l’expérience de la démocratie linguistique et aideront à préparer les étudiants du 21ième siècle qui optent pour une carrière dans les médias.

La section 5 sur la culture, particulièrement son article 44, peut inspirer tous ceux et celles qui partagent ma conviction que non seulement les êtres humains ont des droits culturels mais aussi des droits à l'INTERculturel. Dans une intervention récente en faveur des droits interculturelles,, j'ai fait la remarque que des droits interculturels sont conçus comme un autre domaine qui apporte un élargissement au processus constant d’approfondissement des droits humains.

Espérons que les exemples fournis illustrent que les possibilités pour explorer la DUDL sont théoriquement illimitées, tout comme la créativité humaine. Jusqu’à quel point de tels droits linguistiques (et d'autres droits qui leur sont étroitement liés) peuvent devenir spécifiques dépendra de la volonté du chercheur ou de la chercheure. Il vous appartient, à vous, tout comme aux groupes auxquels vous appartenez d’analyser ce nouveau membre de la famille des droits humains. Ce faisant, vous contribuerez à la construction d’une humanité dans un monde contenant de moins en moins de violence linguistique, d’injustice, de discrimination, de polarisation.

 
Angéline MARTEL
Vous avez fait référence à une nouvelle notion, celle « d’identité écolinguisitique ».Pourriez-vous élaborer sur votre perception de cette notion?
Monsieur DOMES DE MATOS
Tout être d'humain a une identité, un ensemble de caractéristiques personnelles par qui il ou elle est reconnaissable. Certaines de ces caractéristiques sont à caractère physique, psychologique, social, culturel, politique, spirituel. Étant donné le rôle central que joue le langage dans les cultures humaines, plus spécifiquement comme un système ou une ressource avec lequel les locuteurs représentent leur environnement, j’argumente en faveur de ce que j’appelle une identité écolinguistique.  

Ce concept serait plus large que celui d’une identité stylistique. À titre de membres des écosystèmes appelés les langues, nous activons notre identité écolinguistique quand, par exemple, nous nommons des entités dans la nature, ou encore quand nous nommons l’être humain (parfois inhumain!) par des métaphores qui utilisent des noms d’animaux. Par exemple, dans la culture brésilienne, si vous dites que quelqu'un est un animal, vous voulez dire que cette personne a un comportement socialement indésirable, qu’il ou qu’elle est grossier, mal élevé, etc. De la même manière, dans les cultures anglophones, quand on dit : « vous agissez comme un animal », on représente notre perception d'un être humain par une métaphore écolinguistiquement inacceptable. C'est un domaine de recherche interculturel très révélateur qui devrait être étudié par tous ceux qui s’intéressent à ce que quelques sociologues appelleraient l’écolitéracie.

 
Angéline MARTEL
Comment avez-vous mis en application dans le contexte brésilien, votre vaste expérience des droits éducatifs linguistiques?
Monsieur GOMES DE MATOS
En raison du mon implication dans la préparation des enseignants et enseignantes de portugais (comme langue maternelle et étrangère) et de l'anglais (comme langue étrangère), j'ai pu appliquer une approche linguistique humaniste et une approche de paix communicative aux droits linguistiques dans les deux contextes par des conférences et des ateliers en formation initiale et en formation continue dans plusieurs villes brésiliennes.

Non seulement je considère l'importance des perceptions que les enseignants et enseignantes ont de leurs propres droits linguistiques, mais également celles de l'étudiant ou de l’étudiante puisque la pédagogie doit être portée par les deux acteurs qui sont mutuellement associés.

Une autre stratégie utilisée a été la publication de listes de droits linguistiques dans des bulletins et des journaux. Plus récemment, comme résultats de l'intégration de mes perspectives sur les droits de l'homme, sur la paix, sur l’éducation, sur la sociolinguistique, et le christianisme, les Presses de l'Université fédérale de Pernambuco a publié mon livre Pedagogia da Positividade. Comunicação Construtiva em Português.

J'estime que, puisque les enseignants et enseignantes de portugais, langue maternelle, sont le plus grand groupe de la profession d'éducateurs de langue au Brésil, ils devraient être sensibilisés à, et être disposés à intervenir pour, les approches centrées vers les droits linguistiques qui mettront en valeur la fascinante histoire vieille de 5000-ans de l'enseignement des langues.

Le mouvement en faveur des droits éducatifs linguistiques au Brésil a gagné du terrain, avec le soutien des collègues d'autres universités. Une initiative particulièrement fructueuse a été une conférence tenue à l'Université fédérale de Santa Catarina en 1996, dont les résultats fut un rapport sur les droits linguistiques des étudiants dans les écoles brésiliennes.

Enfin, mais non moins important, le XIXième Congrès mondial de la FIPLV (Fédération internationale des professeurs de langues vivantes), tenu à Recife en mars, 1997, a aidé à présenter plus formellement les droits linguistiques à un auditoire latino-américain par la présentation officielle et la discussion de la DUDL lors d’une table ronde présidée par le Professeur Michel Candelier, alors président de la FIPLV. Je suis sûr que plus la DUDL sera connue, discutée, étudiée, raffinée, elle jouera un rôle significatif dans les programmes d'étude brésilien de langues étrangères dans les écoles secondaires.

En ce moment, des aspects des droits linguistiques sont incorporés au nouveau projet de directives du ministère brésilien de l'éducation pour l’enseignement des langues étrangères. J’y participe à titre de conseillers.

 

Angéline MARTEL

Comment résumeriez-vous votre perception des droits linguistiques?

Monsieur GOMES DE MATOS

Si je devais résumer ma pensée sur les droits linguistiques en un seul principe, je le dirais de cette façon: « Chaque être humain a le droit à une vie linguistiquement libre, paisible, et responsable ».

Un tel énoncé inclus trois des composantes essentielles de ce que j'appelle une vie communicative constructive : liberté, paix, et responsabilité. Le langage est un repère puissant d'identité de l’individu et de la communauté, une conscience, une identification et, de manière primordiale, la mise en œuvre des droits linguistiques pour les personnes, les groupes, et les communautés est une responsabilité importante partagée universellement par les personnes et les institutions.

Ainsi, les systèmes d'éducation ont un rôle essentiel à jouer en aidant à traduire des textes tels que la Déclaration universelle des droits linguistiques en textes plus facilement compris par des lecteurs et lectrices de différentes catégories d'âge. Par les fondements politiques des droits linguistiques et l'intérêt croissant du droit international (qui regroupe des spécialistes sur l’émergence d'un tel membre de la famille des droits humains), il appartient à tous ceux et celles engagés dans cette cause de contribuer à son avancement de sorte que la DUDL, lorsqu’elle sera universellement discutée et améliorée, puisse être officiellement reconnue par les Nations Unies.

Puis-je conclure en invitant vos lecteurs et lectrices à faire leur part et à aider à atteindre ce but? Ce faisant, nous mettrons en pratique la directive par laquelle je commence mes ateliers sur des droits linguistiques à l’intention des enseignants et enseignantes de langues : Aimez votre « prochain » linguistique.