Angéline MARTEL
Monsieur Maurais, vous travaillez depuis longtemps comme observateur, chercheur et aménagiste au Québec. Vous venez de terminer une étude sur le débat linguistique aux États-Unis. Vous en faites également une comparaison avec les politiques linguistiques canadiennes et québécoises. Pouvez-vous nous dire tout d’abord quels sont les fondements que vous attribuez au débat linguistique aux États-Unis?
Monsieur MAURAIS
Le débat linguistique qui a cours aux États-Unis depuis, en gros, la présidence de Ronald Reagan, même s'il a compté parmi ses instigateurs un ancien linguiste (le sénateur S.I. Hayakawa - ... d'origine canadienne), s'est basé sur un certain nombre d'idées fausses, sur des erreurs factuelles et sur des comparaisons mal comprises et souvent erronées avec le Canada, et particulièrement avec le Québec.
Angéline MARTEL
Pouvez-vous nous donner quelques exemples de ces idées ?
Monsieur MAURAIS
La première idée qui sous-tend l'action des groupes comme « English Only » ou « English First » est qu'à un pays doit correspondre une langue, et une seule (« One Language, One Nation »). En somme, c'est la vieille idée de l'État-Nation.

L'idée n'est d'ailleurs pas nouvelle aux États-Unis. Dès 1919, Theodore Roosevelt déclarait : « We have room but for one language here, and that is the English language, for we intend to see that the crucible turns our people out as Americans, of American nationality, and not as dwellers in a polyglot boarding-house ». Du point de vue linguistique, il s'agit là d'une illusion. On estime qu'il se parle à l'heure actuelle quelque 5 000 langues dans le monde; or, il n'y a tout au plus que quelque 200 pays. On ne parvient à trouver l'unilinguisme que dans quelques micro-États, et encore.

Angéline MARTEL
Au moment de leur indépendance, les États-Unis n'ont pas choisi de langue officielle. S'agissait-il d'une action délibérée ?
Monsieur MAURAIS
Oui, tout à fait. Mais il ne faudrait pas en conclure que les États-Unis, à l'époque, n'avaient pas de politique linguistique. En effet, le libéralisme, ou le non-interventionnisme, est lui aussi une forme de politique linguistique.

D. Marshall indique que : « Il ressort de notre analyse de l'histoire américaine que le fait de ne pas avoir de langue officielle n'est pas dû à un oubli de la part des auteurs de la Constitution, mais résulte d'une volonté délibérée de planification linguistique » 

Dans les faits, les États-Unis ont appliqué, depuis le début, une politique linguistique jacobine. Avec le résultat qu'aujourd'hui l'unilinguisme anglais règne de façon quasi incontestée dans l'administration fédérale. Selon un rapport du « General Accounting Office », de 1990 à 1994 moins de 1 % des documents du gouvernement fédéral ont été produits dans des langues autres que l'anglais.

C'est ce qui entraîne le jugement suivant en 1995 de la part de Edward Chen, membre de l'« American Civil Liberties Union of Northern California » : « If anything, [...] language minorities are vastly under-served ».

Aujourd'hui, il n'y a aux États-Unis qu'un seul État bilingue, Hawaï, et encore ce bilinguisme est-il largement symbolique. Tous les autres États sont dans les faits unilingues anglais, à des degrés divers, même si selon une compilation de l'association « English First », seulement 23 États se sont officiellement déclarés de langue anglaise : Alabama, Arizona, Arkansas, Californie, Colorado, Floride, Géorgie, Illinois, Indiana, Louisiane, Kentucky, Mississippi, Montana, Nebraska, New Hampshire, Caroline du Nord, Dakota du Nord, Caroline du Sud, Dakota du Sud, Tennessee, Virginie, Wyoming.

Malgré ce que croient plusieurs, le français n'a pas de statut juridique en Louisiane et ce, depuis 1811. Toutefois, dans le passé, certains États ont été officiellement bilingues, comme la Californie pendant une trentaine d'années. Il faut aussi mentionner le cas spécial de Porto Rico qui n'est pas un État américain de plein droit mais a plutôt le statut de État associé; pendant quelques années à partir de 1990, Porto Rico a eu une seule langue officielle, l'espagnol. Mais la loi a été modifiée et cet État est redevenu officiellement bilingue. Si vous voulez bien, nous reviendrons plus tard sur le cas de Porto Rico que l'on compare très souvent au Québec.

Angéline MARTEL
Oui, mais avant, parlons des langues autochtones. Qu’en est-il pour ces langues ?
Monsieur MAURAIS
Nonobstant ce que je viens de dire sur l'unilinguisme anglais et le jacobinisme linguistique de l'administration américaine, il faut ajouter que les États-Unis ont adopté une loi sur les langues autochtones, alors que le Canada n'en a pas. Le 30 octobre 1990, le Congrès a adopté le Native American Languages Act qui reconnaît le droit d'utiliser les langues amérindiennes comme véhicules de l'enseignement et qui donne le pouvoir aux tribus, aux États et aux territoires d'accorder un statut officiel à ces langues. Au Canada, seul le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest a légiféré spécifiquement sur les langues autochtones (Official Languages Ordinance de 1984 qui, en 1988, a été enchâssée dans la loi fédérale sur les langues officielles).

Toutefois, au Québec, la Charte de la langue française reconnaît le droit des autochtones de recevoir l'enseignement dans leur langue; de plus, le gouvernement québécois a reconnu les peuples autochtones du Québec comme des nations distinctes en février 1983. Par la suite, l'Assemblée nationale a officialisé cette reconnaissance en mars 1985.

Angéline MARTEL
Pouvez-vous nous indiquer comment les lois ou modifications constitutionnelles suscitées par le mouvement de « English Only » sont restrictives ?
Monsieur MAURAIS
Certains des 23 États américains qui ont adopté des lois ou des modifications constitutionnelles faisant de l'anglais leur langue officielle se sont servi de ces dispositions pour adopter des mesures restreignant l'usage d'autres langues d'une manière que n'a jamais utilisée le Québec.

Mais ce n'est pas là un phénomène récent puisque dans les années 1880, la loi Bennett au Wisconsin et la loi Edwards en Illinois avaient limité l'utilisation de l'allemand dans les écoles. Dans les années 1920, à la suite de la Grande Guerre, une vingtaine d'États du Mid-West a adopté des lois pour interdire l'enseignement de l'allemand; c'est dans cette foulée que le Nebraska a fait de l'anglais sa langue officielle en 1921. Certaines des lois adoptées depuis les années 1980 interdisent de fournir des services gouvernementaux ou municipaux dans une langue autre que l'anglais aux administrés qui ne maîtrisent pas cette dernière langue.

Mais encore, la modification constitutionnelle de l'Arizona en 1988 a eu comme conséquence d'interdire aux employés de l'État de communiquer avec les administrés en espagnol ou en navajo. L'ordonnance anti-bilinguisme de 1980 du comté de Dade en Floride a eu pour effets d'interdire la distribution de documents d'information sur la protection contre les incendies en d’autres langues, d'interdire la publication d'horaires de transport en commun en plusieurs langues, de prohiber l'offre de renseignements en espagnol aux consommateurs, d'empêcher de donner des services prénataux en créole dans l'hôpital du comté, d'interdire le financement de festivals ethniques, et même de forcer le zoo à retirer de son affichage les dénominations scientifiques latines de ses animaux.

En Californie, à la suite de l'adoption de la « Proposition 63 » qui faisait de l'anglais la langue officielle en 1986, plusieurs municipalités ont adopté des règlements limitant le nombre de langues pouvant apparaître dans l'affichage commercial; ce fut notamment le cas à Monterey Park. Dans cette dernière ville, on s'est aussi servi d'un règlement municipal contre le bilinguisme pour interdire aux bibliothèques publiques d'acheter des livres en langues étrangères.

L'adoption d'autant de mesures linguistiques a pu, dans certains cas, créer des situations d'intolérance dans le public. Ces dernières années, la Cour Supérieure de Sacramento a eu à juger le cas d’un chauffeur d'autocar qui avait interdit aux passagers de parler espagnol dans son véhicule sous peine d'expulsion.

Dans l'État du Texas, un juge a même interdit à une mère de parler espagnol à son enfant, disant qu'il s'agissait d'un cas de mauvais traitement (« child abuse »). À l'époque où l'ordonnance contre le bilinguisme du comté de Dade (Floride) était en vigueur, on a interdit de parler espagnol dans la cour d'une école.

Angéline MARTEL
Vous avez mentionné les comparaisons souvent faites avec les politiques linguistiques québécoises et canadiennes. Pouvez-vous les comparer pour nous ?
Monsieur MAURAIS
La Charte de la langue française, dans sa version originale de 1977 (donc avant les assouplissements qui lui ont été apportés), n'imposait l'unilinguisme français que dans une demi-douzaine de domaines (l'affichage commercial, l'affichage des organismes de l'administration, la signalisation routière, etc.); encore cet unilinguisme s'accompagnait-il d'exceptions dans la plupart des cas. Même lorsqu'il n'y en avait pas, comme pour la signalisation routière, le recours à des pictogrammes permettait de transmettre facilement les messages aux non-francophones.

Il serait donc faux de présenter la Charte de la langue français, même dans sa première version, comme une loi extrémiste cherchant à imposer l'unilinguisme français dans tous les domaines; il s'agit plutôt d'un effort législatif pour définir et réguler les rapports entre les langues, singulièrement entre le français et l'anglais, au Québec. Cette philosophie qui sous-tend toute la loi 101 explique pourquoi il n'est pas interdit à l'administration publique de communiquer en d'autres langues que le français avec les personnes physiques. Cela explique aussi pourquoi la loi 101, et la loi 142 après elle, ont reconnu les institutions de la communauté anglophone.

La loi 142 de décembre 1986 a garanti à la minorité anglophone des services sociaux et de santé dans sa langue en dehors des institutions gérées par la communauté anglophone. En vertu de cette loi, 254 établissements ont été tenus d'offrir des services en anglais.

Du point de vue de la langue des services, il est important de noter que la loi 101 donne des droits (dans ses articles dits déclaratoires) alors que la loi 142 a créé des obligations aux organismes qui dispensent les services. En fait, la loi 142 donne des droits à la langue anglaise plutôt qu'à la communauté anglophone : grâce à elle, des francophones et des allophones peuvent aussi bien revendiquer de recevoir des services en anglais. Par ailleurs, la loi 142 a depuis été intégré à la loi 120 : l'article 15 précise que « toute personne d'expression anglaise a le droit de recevoir en langue anglaise des services de santé et des services sociaux » (compte tenu de l'organisation et des ressources diverses des établissements); l'article 348 donne les conditions d'élaboration, dans les régies régionales, des programmes d'accès destinés aux personnes d'expression anglaise; l'article 508 donne au gouvernement le devoir de « désigner parmi les établissements reconnus en vertu du paragraphe f de l'article 113 de la Charte de la langue française ceux qui sont tenus de rendre accessibles aux personnes d'expression anglaise, les services de santé et les services sociaux en langue anglaise ».

Angéline MARTEL
Et sur la base des contacts entre les langues, comment ces politiques linguistiques diffèrent-elles ?
Monsieur MAURAIS
La légitimité qui fonde la Charte de la langue française n'est pas la même que celle qui sous-tend les initiatives adoptées aux États-Unis depuis les années 1980 pour faire déclarer l'anglais comme langue officielle soit de l’Union, soit des différents États.

Au Québec, il y a une légitimité démocratique à la base de la loi 101. Elle a été a adoptée pour corriger des injustices historiques dont était victime la majorité francophone, notamment celles qui avaient été révélées lors de la publication du rapport Laurendeau-Dunton. Rappelons que ce rapport établissait qu'au Québec même, les francophones arrivaient au 12e rang dans l'échelle des revenus, juste avant les immigrants d'origine italienne et les Amérindiens.

Aux États-Unis, les analystes s'entendent pour décrire le phénomène « English Only » comme un mouvement de droite anti-immigrants. Selon Ricento, dans un article qui date de 1996: « The founder of US English, Michigan ophthalmologist John Tanton, has long been interested in restricting immigration to the US, particularly from countries south of the border; [...] financial records of US English revealed that the organization had received $680,000 between 1982 and 1989 from the Pioneer Fund, an organization dedicated to 'race betterment' through eugenics ».

En fait, avant de lancer « U.S. English », Tanton avait fondé la FAIR (Federation for American Immigration Reform) qui militait en faveur de restrictions sur l'immigration. Quant à English First, à l'origine un projet du Committee to Protect the Family, il a été fondé par Larry Pratt, qui était aussi président de l'association Gun Owners of America. La mouvance « English Only » reçoit aussi l'appui de groupes comme l'American Legion et les Veterans of Foreign Wars of the United States.

Au Canada, ce qui se rapproche le plus de ces mouvements américains du point de vue idéologique, c'est sans doute l'Alliance for the Preservation of English in Canada (APEC). C'est l'APEC qui fut à l'origine de la première d'une vague de résolutions et de règlements municipaux anti-bilinguisme, la résolution du canton de Matilda en 1987. Dans cette foulée fut adopté le célèbre règlement municipal de Sault-Sainte-Marie le 29 janvier 1990.

Angéline MARTEL
Comment la question de l'intégration linguistique de l’immigration diffère-t-elle au Québec et aux États-Unis ?
Monsieur MAURAIS
Au Québec, au moment de l'adoption de la Charte de la langue française en 1977, à peine 20 % des élèves allophones étaient inscrits dans des écoles françaises.

Aux États-Unis, une très forte proportion des immigrants apprennent rapidement l'anglais, même en l'absence de loi linguistique. On admet généralement que 97 % des Américains parlent l'anglais. Dans la plus importante minorité linguistique, les hispanophones, 80 % parlent l'anglais. Chez les Chicanos de première génération, 95 % peuvent parler l'anglais; à la deuxième génération, plus de 50 % ne sont déjà plus capables de parler l'espagnol.

Angéline MARTEL
Pourquoi alors les comparaisons sont-elles aussi vivaces ?
Monsieur MAURAIS
Tout d’abord parce que les documents de U.S. English et d'English First contiennent un grand nombre de faussetés sur la situation linguistique du Québec. Par exemple : « Look what happened in Canada, where radical bilingualists have held power in Quebec. It is now criminal offense for companies not to give French equal billing with English. It's doubled the paperwork load, driven up the cost of doing business and forced businesses out of the province ».

Certains autres Américains, en apparence mieux informés, font valoir que les objectifs poursuivis par la Charte de la langue française et les promoteurs des lois déclarant l'anglais comme langue officielle aux États-Unis sont les mêmes. C'est ce que pense Geoffrey K. Pullum, qui a tenu pendant plusieurs années une chronique dans une importante revue américaine de linguistique. Il dit : « The language policy of the PQ was very much like the one being proposed under this [English Language] Amendment. [...] In Quebec, the francophone majority want a French First policy, and in the rest of Canada French (like its speakers) is treated with utter contempt. [...] English First proposes that English speakers in California should embark on a language policy exactly equivalent to the one adopted by the PQ when it attained power ».

Mais il explique la politique du Parti québécois de la façon suivante : « Their policy was not bilingualism but francization. They made education in English illegal except under certain very narrow circumstances, and began imposing French as the language of business ».

D.F. Marshall (1986 :53), dans le très sérieux International Journal of the Sociology of Language va même jusqu’à dire : « a French majority is forcing an English-speaking minority to educate its children in French ».

Toujours dans l’International Journal of the Sociology of Language, on a pu lire, plus récemment, sous la plume de Christina Bratt Paulston : « I personnally find the Quebecois legislation a travesty of linguistic human rights, denying immigrants access to English and forcing them to learn French » alors que l’enseignement de l’anglais est obligatoire dans toutes les écoles du Québec et que tous, immigrants ou non, peuvent choisir d’étudier en français ou en anglais après le secondaire.

On peut encore citer un passage de la « Déclaration sur les droits linguistiques » (Statement of Language Rights) de la Linguistic Society of America qui prête à discussion : « Where linguistic discord does arise, as it has with various degrees of intensity in Belgium, Quebec, and Sri Lanka, it is generally the result of majority attempts to disadvantage or suppress a minority linguistic community, or it reflects underlying racial or religious conflicts ». Comme la référence est faite au Québec, et non au Canada, on doit comprendre que la minorité opprimée serait celle de langue anglaise. Il est bon de rappeler que cette opinion n'est pas celle du Comité des droits de l'homme des Nations-Unies : « [...] les minorités visées à l'article 27 [du Pacte] sont les groupes minoritaires à l'échelle de l'État [...], et non pas des minorités dans une province. Les citoyens canadiens anglophones ne peuvent être considérés comme une minorité linguistique ».

Angéline MARTEL
Pourrait-on poursuivre les comparaisons à partir de domaines particuliers d’intervention ? La langue de travail par exemple ?
Monsieur MAURAIS
En 1994 seulement, aux États-Unis, il y aurait eu quelque 120 plaintes à caractère linguistique portées devant l' « Equal Employment Opportunity Commission ». Plusieurs de ces plaintes avaient trait à des sanctions administratives infligées à des employés qui avaient eu des conversions dans une langue autre que l'anglais sur les lieux de leur travail. Un commis de supermarché de Coral Gables a été suspendu pour avoir parlé espagnol pendant son travail. L'ACLU a tenté de faire retirer un règlement qui imposait l'unilinguisme anglais aux employés du restaurant universitaire de l'Université de la Californie à San Francisco .

Pour sa part, la loi 101 n'intervient pas dans les conversations entre employés sur leurs lieux de travail. Son objectif est plutôt d'imposer le français dans les communications institutionnelles et de voir à ce que les clients qui veulent être servis en français puissent l'être. Elle permet le bilinguisme toutes les fois qu'il est nécessaire aux communications des entreprises avec l'extérieur du Québec.

Angéline MARTEL
Et la langue de la consommation ?
Monsieur MAURAIS
Lorsque l'anglais fut déclaré langue officielle de la Floride, un commis de banque a informé un client qu'il n'accepterait plus qu'il libelle en espagnol les chèques qu'il faisait pour payer son hypothèque. Dans le même État, des activistes ont tenté de boycotter la chaîne MacDonald parce qu'elle offrait des menus bilingues.

Il n'y a jamais eu de tels excès dans l'application de la loi 101. En particulier, la loi permet le bilinguisme des menus (dans la mesure où la version dans une autre langue n'occupe pas plus d'espace que la version française).

Angéline MARTEL
On sait qu’au Québec, la langue d’enseignement a été un enjeu majeur. Comment les problématiques diffèrent-elles ?
Monsieur MAURAIS
Aux États-Unis, le débat entourant les propositions de déclarer l'anglais comme langue officielle a beaucoup été centré sur la question de l'enseignement bilingue. Dans plusieurs États, le but avoué des initiatives référendaires demandant de déclarer l'anglais comme langue officielle était de réduire sinon d'éliminer le financement public de l'enseignement bilingue destiné aux immigrants.

L'enseignement bilingue, aux États-Unis, n'est qu'un enseignement transitoire, visant l'intégration aux classes régulières données en anglais : « the goal of these so-called bilingual programs is to improve the English proficiency of LEP [limited-English-proficient] students so they can be mainstreamed into English-only classrooms as soon as possible ». La recherche a montré que tel était bien le cas : « Most experts believe that bilingual education properly administered is an effective method of helping students make the transition to instruction in English. [...] [T]he most comprehensive research on the subject indicates that the more extensive the instruction in the native language, the better the students perform in a variety of subjects, such as math and science, as well as English ».

L'enseignement bilingue n'existe pas comme tel au Québec (sous cette appellation). Des cours d'immersion en français existent dans le réseau anglais. Des écoles juives de Montréal connaissent même la « double immersion » (en français et en hébreu). L'enseignement donné dans les écoles « ethniques » (grecques, arméniennes, etc.) est aussi de type bilingue. Mais ce qui se rapproche le plus de la conception américaine de l'enseignement bilingue, ce sont les programmes d'intégration offerts aux élèves allophones pour faciliter leur transition aux classes normales où l'enseignement se donne uniquement en français.

Angéline MARTEL
Les partisans de « U.S. English » et d'« English First » ont deux épouvantails qu'ils brandissent sans cesse dans leurs discussions : Porto Rico et le Québec. Pouvez-vous situer pour nos lecteurs et lectrices les enjeux linguistiques de Porto Rico ?
Monsieur MAURAIS
À Porto Rico pendant près d'un siècle, jusqu'en 1991, l'anglais a joui d'un statut co-officiel avec l'espagnol. La loi du 5 mai 1991 a proclamé l'espagnol comme unique langue officielle; cette loi a depuis été abolie. L'unilinguisme espagnol officiel n'a donc duré que quelques années. Dans les faits, cependant, l'unilinguisme espagnol domine largement; l'anglais est utilisé principalement dans les bureaux du gouvernement américain.

À la lecture de leurs documents, on voit bien que les partisans de « U.S. English » et d' « English First » ont une vision jacobine de la question linguistique. Ils ne comprennent pas que, sur une partie du territoire (et, dans le cas de Porto Rico, il ne s'agit même pas du territoire national), il puisse y avoir une autre langue commune. Par exemple, une publication d'« English First » note d'abord : « 98% of the population speaks Spanish and 20% are fluent in English ». Puis on ajoute immédiatement : « The one out of five Puerto Ricans who are fluent in English are served by just one English-language radio station out of the 116 on the island ». Après avoir eu recours à ce genre d'arguments, les auteurs se posent ensuite la question : « Puerto Rico: Another Quebec in the Making? »

Même les adversaires des groupes « U.S. English » et « English First » ne semblent pas comprendre que tous n'ont pas à connaître l'anglais. Pour revenir au cas du Québec, le conseiller de l'American Civil Liberties Union of Northern California s'étonne de la faible proportion des Québécois capables de s'exprimer en anglais : « Twenty years ago, the rate of French speakers' acquisition of English was so slight that native born Spanish speakers in the Southwest were thirty times more likely than French-speaking Quebecois to adopt English as their dominant language. [...] Even today only 32% of French speakers in Quebec are bilingual in English (compared to 80% of American Hispanics) ». En autres mots, il n’y a pas assez de francophones au Québec qui choisissent l’anglais comme leur langue principale…

Cette dernière citation peut servir de conclusion car elle montre bien la vision impérialiste, souvent inconsciente, qu'ont des questions de politique linguistique plusieurs Américains, même parmi les mieux intentionnés.

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