Angéline MARTEL
Monsieur de Robillard, nous avons appris avec grande tristesse, le décès de Monsieur Daniel Baggioni. Nous en sommes d’autant plus touchés que nous avions publié l’un de ses articles à DiversCité Langues en 1997.

Nous souhaitons aujourd’hui lui rendre hommage et profiter de cette occasion pour réfléchir avec vous au rôle de chercheur en sociolinguistique.

Vous qui avez eu le privilège de travailler intensément et de manière continue avec Daniel Baggioni, pourriez-vous nous dire quels aspects de ses travaux ont eu et auront encore un impact soutenu dans la communauté scientifique ?

Monsieur DE ROBILLARD
Je voudrais, si vous le permettez, faire un bref préambule. Une partie de ce que je vais dire est évidemment lié à une époque particulière de la vie de Daniel Baggioni où nous avons beaucoup échangé (milieu des années 80 jusqu'au milieu des années 90 à peu près). Ce que je vais dire est donc bien évidemment situé dans le temps, et, à l'évidence, influencé par le type de relation que nous avions instauré. Je dis cela parce que je m'en voudrais beaucoup de donner une image figée de Daniel (figé, Daniel!), soit à ceux qui ne l'ont pas connu, soit à ceux qui l'ont connu, et qui ne comprendraient vraiment pas cela.
Angéline MARTEL
Nous sommes des chercheurs et chercheures dont les travaux participent à la construction des idéologies politiques de notre temps, soit par leur opposition aux idées dominantes, soit par leur confirmation, soit par l’imagination. Comment la lucidité de Daniel Baggioni s’exprimait-elle à cet égard ?
Monsieur DE ROBILLARD
J'ai beaucoup appris, comme jeune chercheur, avec D. Baggioni, en position en quelque sorte d'« apprenti » d'ailleurs (au sens traditionnel de celui qui regarde faire un maître, et travaille avec lui), puisqu'il nous est arrivé de passer une ou deux semaines à travailler ensemble, de manière très intense, ce qui a un sens quand on connaît l'extraordinaire vitalité de Daniel Baggioni. Nous avons donc eu beaucoup de discussions très informelles, et je pense, dénuées de toute nécessité de préserver une image.

Daniel avait milité dans le cadre « partisan » traditionnel, et il croyait sans doute à ce type d'engagement politique. Mais ce qui m'a frappé lors de nos discussions, c'était une permanente conscience que ses travaux (par exemple ceux sur l'Île Maurice) pouvaient avoir une influence sur le réel, mais pas seulement à travers la lecture que pourraient en faire des décideurs politiques ou économiques. Il rappelait souvent le rôle de l’« honnête homme », de l'intellectuel, qui en s'informant aux sources de travaux scientifiques, par exemple sociolinguistiques, pouvait peut-être jouer un rôle dynamique par la suite.

Il disait souvent que nos travaux pourraient avoir une influence de manière très médiate, avec un long temps de latence et de mûrissement, parce qu'il leur faudrait le temps de « percoler » les milieux intellectuels. C'était donc une vision du politique qui faisait beaucoup de place aux citoyens de base, et pas seulement aux appareils « partisans » et à l'État.

Angéline MARTEL
Vous avez travaillé à la construction et à la description de situation en Francophonie avec Daniel Baggioni. Quelles ont été les étapes marquantes de ces travaux?
Monsieur DE ROBILLARD
Le travail le plus important réalisé avec lui est, je pense celui effectué sur l'Île Maurice. Nous étions partis de l'idée simple que cela faisait environ dix ans qu'aucun travail de synthèse n'avait été fait sur cette situation, et qu'il était temps de faire le point. Ce qui m'a paru important, c'est de voir, à travers ce travail, comment les faits en provenance du terrain pouvaient prendre sens lorsque Daniel Baggioni les confrontait aux théories, avec un esprit de synthèse qui éliminait les aspects secondaires pour aller droit aux mécanismes essentiels.

Même si le sociolinguiste fait en général la part belle au « conflit », il m'a ainsi appris, dans le cas de l'Île Maurice, à distinguer la dimension « gesticulation » destinée à impressionner les « allophones » de la véritable dimension conflictuelle d'une situation, et cela nous a beaucoup aidés, je pense, à voir, malgré les conflits endémiques, comment pouvait se constituer une véritable communauté linguistique mauricienne, nourrie de conflits, mais non moins pour cela une communauté.

Sur le plan de la méthode, il m'a beaucoup aidé à me débarrasser de ce que l'on peut appeler le « fétichisme de la méthode » qui peut pousser le jeune chercheur à s'entourer de multiples précautions, à essayer de réaliser des enquêtes ou des observations « parfaites », complètement objectives, etc.

Son approche consistait à se proposer de travailler de la manière la plus rigoureuse possible, compte tenu des conditions de terrain, et, bien entendu, de décrire clairement les conditions d'enquête, pour que les lecteurs puissent apprécier eux-mêmes le degré de fiabilité des données.

Cela me paraît honnête, rigoureux, et pragmatique en même temps.

Angéline MARTEL
Merleau-Ponty disait que tout texte laisse entrevoir, en creux, entre les mots, la vie et la situation de la personne qui écrit ; qu'un monde vit dans les espaces entre les mots. Vous qui avez bien connu Daniel Baggioni, qui était l'être en creux dans les textes que nous lisons?
Monsieur DE ROBILLARD
Je m'interroge souvent sur ce qui a fait que Daniel Baggioni devienne un chercheur conjuguant des terrains très différents, au moins en apparence : histoire de la linguistique, politique linguistique créolistique, étude de l'espace francophone. On s'explique facilement, par les situations réelles, l'intérêt simultané pour les créoles et l'espace francophone (les créoles français sont apparus dans des zones francophones). L'intérêt pour l'histoire de la linguistique et la politique linguistique se comprend sans doute par sa préoccupation pour le réel, et l'action sur le réel. On peut comprendre alors l'ensemble : les situations auxquelles Daniel s'est intéressé sont des situations où l'aménagement linguistique est souhaitable, et cette action, pour lui, ne se concevait pas sans réflexion théorique, sans profondeur historique.

L'être en creux : un homme qui vivait intensément les conflits de son temps sur le mode des idées, et sur le mode de l'action, lorsqu'il le pouvait.

Angéline MARTEL
Pouvez-vous nous faire part d'un souvenir personnel marquant qui donnerait aux lecteurs et lectrices de DiversCité Langues un goût des liens entre le scientifique et le personnel ?
Monsieur DE ROBILLARD
Notre véritable rencontre s'est faite le lendemain du jour où, las d'attendre son arrivée à un cours qu'il devait donner à des étudiants de Licence nous sommes partis en laissant sur le tableau le dessin d'une horloge marquant l'heure de notre départ. Le lendemain, on s'est parlé autour de cet incident qui l'avait mécontenté bien sûr, mais aussi beaucoup enchanté et amusé, par une certaine insoumission qu'il aimait à cultiver chez ses étudiants.