Angéline MARTEL

Maweja Mbaya, vous êtes professeur de linguistique générale et appliquée (anglais et français) et Vice-doyen de la Faculté de Lettres et Sciences Humaines de l'Université Gaston Berger de Saint-Louis au Sénégal (1). Pouvez-vous nous parler de votre université ?

Maweja MBAYA

L'Université Gaston Berger a été créée il y a dix ans seulement. C'est la deuxième université sénégalaise après l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar : 2.500 étudiants et étudiantes en 2000-2001 ; 70 enseignants et enseignantes, quatre facultés (Lettres et Sciences Humaines, Économie et Gestion, Sciences juridiques et politiques, Mathématiques appliquées et Informatique).

L'Université Gaston Berger a fixé «l'excellence » comme mot d'ordre. Elle travaille vers cet objectif. Malheureusement le manque de moyens et les grèves estudiantines intempestives perturbent régulièrement le bon déroulement des enseignements et de la recherche.

La Faculté des Lettres dont je suis Vice-Doyen compte cinq départements : Français, Anglais, Langues étrangères appliquées, Sociologie et Géographie. C'est la plus peuplée de l'université avec 1 500 étudiants et étudiantes sur les 2 500. La Faculté des Lettres dispose d'un service technique et d'un service de documentation qu'il faut mettre à jour et qui nécessitent des moyens financiers importants pour bien fonctionner, moyens que l'université n'a pas actuellement.

À la Faculté des Lettres, nous avons des filières classiques, mais aussi de nouvelles filières axées sur la professionnalisation telles que les Langues étrangères appliquées ou la Sociologie. L'objectif de la filière des Langues étrangères appliquées, par exemple, est de permettre à l'étudiant ou l'étudiante d'utiliser des connaissances linguistiques au service de l'entreprise. À part les cours théoriques et les séminaires animés par les intervenants ou intervenantes du monde professionnel, l'étudiant ou l'étudiante fait des stages en entreprise pour se familiariser avec les réalités de cette dernière pendant qu'il est encore aux études.

 Angéline MARTEL

Vous êtes aussi professeur de linguistique appliquée. Quel est votre rôle à cet égard ?

Maweja MBAYA

Le professeur de linguistique appliquée initie les étudiants et les étudiantes à l'application des théories linguistiques à divers domaines, surtout au domaine de l'enseignement des langues étrangères (français, anglais). Veiller à ce que la langue étrangère soit bien enseignée et bien assimilée pour que l'élève soit capable de comprendre et de se faire comprendre par les autres (surtout par les locuteurs natifs) est l'objectif majeur. S'appuyant sur les descriptions des langues locales et étrangères, nous analysons les grandes difficultés que rencontrent les élèves, les contenus des programmes, les méthodologies d'enseignement, les questions liées aux manuels, la motivation des élèves, etc.

Nous nous intéressons également à l'usage de la langue dans la société (variations géographiques et sociales, attitudes, multilinguisme, coexistence et conflits, politique linguistique, alternance codique, emprunts, etc.).

La traduction et la lexicographie sont également nos préoccupations.

 Angéline MARTEL

Quel est, à votre avis, l'avenir de l'université africaine ? Devez-vous repenser à de nouvelles institutions ?

Maweja MBAYA

L'université africaine, héritée de la colonisation, s'avère aujourd'hui inadaptée aux réalités et mutations de l'Afrique.

Naguère réservée à une poignée d'élites, aujourd'hui l'université africaine est ouverte à de grandes populations estudiantines, mais ses infrastructures n'évoluent pas. Ce manque d'infrastructures, ajouté à la gestion souvent catastrophique des ressources humaines et matérielles de l'université, sont à la base du dysfonctionnement qui caractérise l'université africaine d'aujourd'hui et qui se traduit par des interminables grèves des étudiants et étudiantes et du personnel.

Outre ceci, l'université africaine est une université isolée par rapport à sa société et par rapport aux autres universités du monde (du nord et du sud). L'université ne rayonne pas dans son milieu ; elle n'est pas (jusqu'à très récemment du moins) très au courant de ce qui se fait dans d'autres universités surtout en matière de recherche.

Nous croyons qu'avec l'avènement de nouvelles technologies de l'information et les multiples accords de coopération inter-universitaires qui voient le jour dans plusieurs universités du continent, l'université africaine devra faire face à ce défi du 21ième siècle.

 Angéline MARTEL

Quels sont les intérêts les plus marqués des étudiants et des étudiantes ?

Maweja MBAYA

Nous formons, à la Faculté des Lettres, les futurs enseignants et enseignantes d'anglais, de français, d'espagnol, et un personnel qualifié pour le secteur privé.

Leurs intérêts portent surtout sur la didactique et tout ce qui touche à la maîtrise des langues étrangères (compréhension et traduction) et qui peut leur procurer facilement un emploi.

  • La situation sociolinguistique du Sénégal

 Angéline MARTEL

Quelle est la situation sociolinguistique du Sénégal ? Quelle est, par exemple, la situation des langues locales ?

Maweja MBAYA

Le Sénégal compte une trentaine de langues dont six langues nationales de grande communication et une langue officielle, le français, qui a été introduite par le colonisateur.

De ces six langues nationales (wolof, pulaar, seereer, joola, malinké et soninké), le wolof occupe une place de choix non pas en tant que langue maternelle mais en tant que langue de communication. Langue de la capitale, Dakar, et des grandes villes, le wolof est parlé aujourd'hui par plus de 80% de la population sénégalaise. Il s'implante de plus en plus dans les zones non wolofones et est parlé également dans les pays voisins. Le wolof devient ainsi au Sénégal plus qu'une langue véhiculaire à l'instar d'autres langues parlées dans les villes africaines (lingala en République démocratique du Congo et au Congo-Brazzaville, sango en République Centrafricaine, bambara au Mali, mooré au Burkina Faso ou haoussa au Niger).

Le wolof parlé dans les villes est une forme hybride caractérisée par des mélanges (emprunts et alternances codiques) et des néologismes de toutes sortes ; ce qui témoigne ainsi de la dynamique de la situation de contact de langues qui prévaut au Sénégal et dans d'autres pays africains.

 Angéline MARTEL

Les langues nationales sont-elles en expansion aujourd'hui ?

Maweja MBAYA

Parler de langues nationales en pleine expansion au Sénégal ou en Afrique noire en général serait trop dire. De grands efforts ont été déployés, il faut l'avouer, pour le développement des langues africaines ; malheureusement, faute de moyens (comme toujours) les choses n'ont pas beaucoup changé concrètement. Le système scolaire est encore marqué par la forte présence du français. Les langues nationales sont utilisées uniquement au niveau des centres d'alphabétisation. Quelques cours de langues nationales sont dispensés par-ci par-là au niveau de l'université et dans le secteur informel.

  • L'avenir du français au Sénégal

 Angéline MARTEL

Quel est, à votre avis, l'avenir du français au Sénégal ?

Maweja MBAYA

Le français, la langue officielle du Sénégal, fait face au niveau de l'usage quotidien, à une grande concurrence de la part des langues nationales. Il fait également face, dans le secteur culturel et informel, à la concurrence de la langue anglo-saxonne.

Des études récentes ont montré en effet que la grande majorité des Sénégalais recourent aux langues locales dans les situations informelles, voire même dans certains contextes formels tels que les débats parlementaires ou quelques fois dans l'éducation et l'administration.

Quant à la langue anglaise, elle s'enracine de plus en plus dans le secteur privé et dans les activités culturelles dans ce pays (musique et art). L'anglais est enseigné officiellement à partir de l'école secondaire jusqu'à l'université. Il est aussi enseigné dans plusieurs centres de langues privés qui voient le jour chaque jour à Dakar et dans les grandes villes.

En outre, pour des raisons de manque de motivation et de moyens, le français est mal enseigné et mal appris. Il est aujourd'hui en situation de net déclin par rapport aux années soixante (après les indépendances) où l'engouement vis-à-vis de cette langue était général.

 Angéline MARTEL

Quelle sera donc sa situation demain ?

Maweja MBAYA

Compte tenu du long passé francophone dont jouit le Sénégal et de l'influence française dans ce pays, il est pour le moment difficile de prédire la chute, même à long terme, du français dans ce pays en faveur soit des langues nationales, soit de l'anglais.

Ce qui nous paraît plus ou moins sûr est que le secteur privé continuera encore à être fortement marqué par la présence anglaise et par les langues sénégalaises étant donné l'attitude positive affichée actuellement, par les jeunes surtout, vis-à-vis de ces langues. Pour se maintenir, le français devra de toute évidence compter sur les efforts du mouvement de la Francophonie. C'est d'ailleurs le cas de plusieurs pays africains.

Angéline MARTEL

Le multilinguisme a-t-il donc un avenir au Sénégal ?

Maweja MBAYA

Le Sénégal est un pays multilingue comme beaucoup d'autres pays africains et il le restera. Les langues étrangères côtoient les langues locales dans la communication ethnique, interethnique et officielle. Il s'agit d'un environnement où vivent ensemble langues vernaculaires, langues véhiculaires et langues officielles.

Les langues ici vivent certaines en situation de complémentarité et d'autres en situation de conflit. Quelques exemples :

  • le français et les langues locales (les lingua francas) vivent en situation de conflit dû au fait qu'ils se disputent le rôle de « langue officielle » dans certains secteurs;
  • le français et l'anglais sont en situation de diglossie même si l'anglais n'est qu'une langue étrangère dans ce pays. Le français continue à être utilisé dans le secteur officiel alors que l'anglais s'enracine plus dans le secteur informel ;
  • le français et l'arabe sont également en situation diglossique ; la première étant utilisée dans la religion chrétienne et la deuxième la langue de l'islam ;
  • enfin, certaines langues nationales se disputent entre elles-mêmes une certaine influence au niveau de la communication intérieure ; c'est le cas du wolof et du pulaar.

Angéline MARTEL

Pouvez-vous nous donner quelques éléments des politiques linguistiques officielles en application au Sénégal ?

Maweja MBAYA

Comme c'est aussi le cas dans beaucoup de pays d'Afrique, le Sénégal applique une politique linguistique essentiellement tacite.

L'acte constitutionnel stipule que le français est la langue officielle et que six langues sont élevées au rang de langues nationales (depuis les années soixante-dix). Depuis lors, aucune autre décision officielle n'a pu changer le statut de ces langues. En dépit de plusieurs décisions prises en vue de développer les langues locales, rien n'a pu en pratique être appliqué concrètement faute surtout de moyens. Le français continue à jouir officiellement du même prestige, malgré un changement net dans les aspirations et attitudes des populations vis-à-vis de celui-ci.

  • La mondialisation et l'Afrique

Angéline MARTEL

Comment la mondialisation se fait-elle sentir dans votre milieu ?

Maweja MBAYA

Rien ne pourrait à l'heure actuelle être attendu de la mondialisation si ce n'est engloutir les valeurs africaines. L'Afrique ne saurait tenir face aux grandes puissances dû à ses problèmes et à sa division actuels et au manque de moyens.

Comme solution, il faut une réorganisation interne. IL faut mettre en place des regroupements qui feront que l'Afrique elle-aussi ait à apporter et non pas seulement à recevoir des autres.

Sur le plan linguistique et culturel, l'Afrique a besoin de mettre en place des lingua franca fédérales qui pourront être des véhicules efficaces de ses multiples cultures au niveau planétaire. Mondialisation, oui ! Mais l'Afrique doit tout d'abord s'organiser pour être sûre qu'elle aussi peut réussir dans ce mouvement du siècle.

Note :

(1) A l'Université Gaston Berger de Saint-Louis (U.G.B.), la Faculté s'appelle Unité de Formation et de Recherches (U.F.R.). Le Doyen de Faculté s'appelle Directeur d'U.F.R. et le Vice-Doyen Directeur Adjoint d'U.F.R.. Le Département s'appelle Section et le Chef de Département s'appelle Chef de Section.