Angéline MARTEL
Monsieur SIGUAN, vous analysez la dynamique des langues à travers le monde depuis plusieurs décennies. Quels sont les changements majeurs qui sont survenus au cours de ces décennies et qui ont ou auront des conséquences déterminantes sur la diversité linguistique mondiale?
Monsieur SIGUAN
Le développement extraordinaire des moyens de transport et des systèmes de transmission de l'information a accru la nécessité de connaître et d'utiliser des langues étrangères. Cette tendance favorise surtout les plus grandes langues, celles qui deviennent langues de communication internationale. Et en première place, elle favorise l'anglais.

Mais en même temps, nous voyons se dessiner une tendance contraire. Dans tout le monde, probablement en guise de réaction devant la pression envers l'uniformité, on constate une augmentation de la « fidélité linguistique » envers les langues mineures et on voit des efforts pour ranimer des langues qui semblaient sur le point de dispaître.
Angéline MARTEL
Votre dernier livre L'Europe des langues, fait état de la diversité linguistique européenne et des courants qui l'affectent dans la construction de la communauté européenne. Comment cette dynamique européenne est-elle particulière, comment diffère-t-elle de celle que l'on peut retrouver sur d'autres continents?
Monsieur SIGUAN
En gros, ce que je viens de dire pour le monde en général s'applique aussi à l'Europe. Mais avec quelques nuances.

Dans les pays de l'Union européenne, l'anglais est aussi la langue étrangère la plus étudiée, mais par contre l'anglais n'apparaît pas comme « la » seconde langue des Européens. On continue aussi à étudier et à utiliser d'autres langues étrangères et les organes de l'Union proposent explicitement aux citoyens de l'Europe unie la connaissance d'au moins deux langues étrangères.

Du côté des langues mineures, non seulement nous trouvons les attitudes de défense des identités linguistiques que je viens de rappeler, mais dans beaucoup de cas, nous avons constaté des progrès évidents faits par des langues qui ont gagné, déjà, une reconnaissance politique. Et des espoirs pour d'autres.

Angéline MARTEL
Quel rôle les États sont-ils appelés à jouer à l'égard de la diversité linguistique? Sur quelles bases établir les politiques linguistiques?
Monsieur SIGUAN
Dans mon livre L'Europe des langues j'ai tâché de montrer la relation entre la constitution des États nations et l'idéologie du nationalisme linguistique; j'ai montré que l'objectif de l'unification linguistique comme condition pour l'État nation n'est pas l'unique formule possible. La tradition impériale, de Charlemagne à l'Empire autrichien, était plurilingue; de nos jours, on constate, entre les pays de l'Union européenne l'existence de politiques linguistiques très différentes : on passe du monolinguisme comme objectif, c'est le cas de la France, au fédéralisme linguistique, c'est le cas de la Belgique ou de la Suisse, et on peut noter encore l'autonomie linguistique attribuée à certains territoires, c'est le cas de l'Espagne ou le plurilinguisme d'État, cas du Luxembourg.

À mon avis, l'évolution dans toute l'Europe ira dans le sens d'une plus grande acceptation de la diversité linguistique à l'intérieur des États. Cette évolution sera le résultat d'une plus grande conscience politique ­ conscience de leur identité ­ des populations qui parlent ces langues mineures. Dans le cadre de l'Union européenne, cette évolution peut être plus claire, non pas parce que l'Union a une politique très claire en faveur de ses langues ­ ce n'est pas le cas ­, mais dans la mesure où l'Union s'engage dans la reconnaissance de la politique régionale à l'intérieur de l'Union.

Angéline MARTEL
Vous vous intéressez également à l'apprentissage des langues secondes et étrangères. Quelles tendances de la didactique contemporaine vous semblent les plus prometteuses? Et à quelles fins?
Monsieur SIGUAN
Les méthodes pour l'enseignement des langues secondes changent continuellement et ces changements sont quelquefois inutiles et même nuisibles. Mais depuis trente ans nous voyons se dessiner la tendance, à mon avis très positive, qui consiste à associer l'enseignement d'une langue seconde à l'acquisition de la première. C'est la base des méthodes communicatives.

À ce sujet, je veux souligner deux possibilités.

Premièrement, à partir du moment où l'élève est capable de communiquer dans la seconde langue, il est préférable, plutôt que de lui proposer des connaissances sur cette langue, d'utiliser celle-ci pour lui faire approfondir d'autres questions. Par exemple, pour l'informer sur des problèmes écologiques, sur les déséquilibres dans le monde, etc.

Deuxièmement, la meilleure manière d'assurer l'intérêt pour les langues, c'est de multiplier les échanges entre écoliers et entre écoles de différents pays. Échanges avec déplacements, bien sûr, mais aussi échanges sans déplacements, par des moyens actuels de communication à distance : télécopieur, Internet, et par la constitution de réseaux pour des projets en coopération.

Angéline MARTEL
À votre avis, le numérique (et Internet) peut-il participer à la conservation ou à la disparition de la diversité linguistique
Monsieur SIGUAN
Comme l'ordinateur et comme toutes les innovations techniques dans le domaine du traitement et de la transmission de l'information, Internet facilite surtout l'expansion des grandes langues, devenues, comme je viens de le dire, langues de communication internationale, et en toute première place de l'anglais. Mais, en même temps, Internet offre à toute langue, même la plus modeste en nombre de locuteurs, des possibilités de diffusion extraordinaires, impensables à une autre époque. Seulement, il faut en profiter.
Angéline MARTEL
Pouvez-vous décrire pour nos lecteurs et nos lectrices la vision que vous vous faites du citoyen ou de la citoyenne de demain? Comment concrétiser cet idéal?
Monsieur SIGUAN
L'histoire nous enseigne que le progrès moral de l'humanité n'est pas sûr et que l'homme n'apprend pas des erreurs de ses ancêtres. Alors je vais être réaliste et modeste et me limiter à ce que je voudrais pour le système d'enseignement que devraient préparer les citoyens de demain.

Me plaçant dans une perspective européenne, j'aimerais un système éducatif capable de former des citoyens avec une conscience européenne, fondée sur une tradition culturelle commune et débordant les limites nationales et nationalistes. Mais, en même temps, parce que l'humanisme et les droits de l'homme font partie essentielle de cette tradition, une éducation tolérante et solidaire ouverte aux besoins de tous les hommes de la planète.

Dans un système éducatif de ce genre, l'enseignement des langues secondes, qui ne seraient plus perçues comme langues étrangères, aurait une place importante. Mais ce serait un enseignement des langues au service de la compréhension mutuelle, de la solidarité et de la paix.

Angéline MARTEL
Quels conseils donneriez-vous à une nouvelle revue comme DiversCité Langues à l'égard du rôle qu'une revue scientifique est appelée à jouer dans une communauté virtuelle de chercheurs et de chercheures du monde entier?
Monsieur SIGUAN
- Premièrement, une revue qui utilise Internet a besoin d'une ou de plusieurs langues communes, à large diffusion. Mais comme je viens de le rappeler, Internet permet aussi d'échanger dans n'importe quelle langue. Je souhaite donc que la revue puisse faciliter la présence d'un grand nombre de langues sur Internet.
- Deuxièmement, je souhaite non seulement la présence de langues différentes, mais aussi et surtout des échanges entre les usagers parlant chacun sa langue et collaborant dans des projets communs.
Angéline MARTEL
Monsieur Siguan, nous vous remercions d'avoir bien voulu partager vos réflexions avec DiversCité Langues et avec nos lecteurs et lectrices.