Angéline MARTEL
Monsieur Bibeau, au Canada, au Québec et plus généralement dans les champs de la sociolinguistique et de la didactique, on constate que les concepts opératoires se butent à une difficulté croissante pour décrire les situations linguistiques. Placeriez-vous dans cette catégorie le concept de « langue maternelle », celui de « langue d'enseignement », celui aussi de « langue seconde » et encore celui de « langue étrangère »?
Monsieur BIBEAU
Oui, parmi d'autres. Par exemple, si on demandait quel est le statut du français au Québec et au Canada, il ne faut surtout pas répondre trop rapidement.

Tout le monde sait, au Canada du moins et peut-être est-ce à cause de Statistique Canada, je n'ose l'affirmer, mais cela est une autre question, tout le monde sait donc que la langue maternelle est « la première langue apprise », ou plutôt acquise, par une personne (un enfant). Il s'agit habituellement de la langue de la mère, tout au moins de la langue du foyer.

Ainsi, au Québec, le français est la langue maternelle de plus de 80 % des Québécois; au Canada, le français est la langue maternelle de près de 25 % des Canadiens, dont la grande majorité vivent au Québec. Jusqu'ici, tout va bien.

Mais dans les foyers où deux langues sont apprises simultanément par les enfants (le français et l'anglais; le français et l'italien; le français et le grec; le français et le chinois, etc.), le français est-il une langue maternelle? Et l'autre langue? Les enfants possèdent-ils alors deux langues maternelles? L'une des langues est-elle plus maternelle que l'autre? Surtout lorsque c'est le père qui la parle à l'enfant? ... Et lorsque l'enfant entre à l'école, puis sur le marché du travail, et qu'une seule des deux langues est utilisée, que devient l'autre? Seconde?

 
Angéline MARTEL
Dans ces circonstances, le concept de langue maternelle est un concept polysémique. Le concept de langue d'enseignement l'est-il autant?
Monsieur BIBEAU
Certainement. Dans certaines classes dites « françaises » du Québec où se retrouvent un bon nombre sinon une majorité d'élèves dont le français n'est pas la langue maternelle, même si la langue maternelle de l'enseignant(e) est le français, comment appeler la langue dans laquelle se fait l'enseignement?

Le français, bien entendu! Mais s'agit-il alors du français langue maternelle ou du français langue d'enseignement? La réponse est facile : français langue d'enseignement. Oui, mais comment appeler alors les classes françaises où tous les élèves (ou la très grande majorité) ont le français comme langue maternelle? Est-ce qu'on enseigne le français langue maternelle? Et comment appeler le français utilisé en général dans les classes du Québec? Le français tout court! Et alors comment distinguer le français utilisé dans les classes anglaises pour l'enseignement du français langue seconde, étrangère ou vivante du français utilisé dans les classes françaises? Toujours langue d'enseignement?

En fait, on le voit, l'expression « français langue d'enseignement », qui est utilisée de plus en plus souvent par les responsables éducatifs québécois et qui se veut un raccourci socioculturel visant à tenir compte du fait que des élèves peuvent ne pas avoir le français comme langue maternelle, finit par gommer les conditions réelles du français enseigné. Vous le voyez : si on vous demande quel est le statut du français dans l'école québécoise, n'hésitez pas à répondre : ça dépend! ... Ce qui indique que le concept ne décrit plus les nombreux cas dans une situation ou dans l'autre.

Angéline MARTEL
Et quels concepts utilisera-t-on pour décrire les diverses situations dans la salle de classe?
Monsieur BIBEAU
À mon avis, avec langue maternelle et langue d'enseignement, vous n'êtes pas encore entré(e) dans les questions pédagogiques ou méthodologiques.

Comme cela, mine de rien, si on vous demandait si le français est enseigné au Québec comme on enseigne une langue maternelle ou comme on enseigne une langue seconde (ou étrangère, ou vivante), vous ne pourriez que répondre : Eh bien! Voici :

(1) dans le cas des classes où tous les élèves ont le français comme langue maternelle, on enseigne le français comme une langue maternelle;

(2) dans le cas où une partie des élèves de la classe n'ont pas le français comme langue maternelle, on enseigne le français comme ... en partie langue maternelle, en partie langue seconde ... du moins c'est ce qu'on suppose;

(3) dans le cas des classes d'accueil (pour jeunes immigrants récents, avant leur entrée dans des classes françaises régulières), on enseigne certainement le français comme langue seconde, bien que l'embauche des enseignants se fait surtout parmi des enseignants spécialisés ou formés en français langue maternelle (pour des raisons de convention collective faisant passer l'ancienneté avant la formation, sans doute) et bien que le ministère de l'Éducation du Québec utilise surtout l'expression « français langue d'enseignement » (pour éviter d'avoir à le déterminer, sans doute);

(4) dans les classes dites anglaises (sous la juridiction de Commissions scolaires anglophones), le français est enseigné comme une langue seconde, même lorsqu'une partie de la classe a le français comme langue maternelle.

 
Angéline MARTEL
Et comment décririez-vous alors la situation au Canada?
Monsieur BIBEAU
Pour le Canada, à l'extérieur du Québec, la problématique est différente. Mais là aussi, tout dépend :

(1) dans les classes régulières anglaises, le français est enseigné comme une langue seconde;

(2) dans les classes d'immersion, classes anglaises où le français est utilisé pour l'enseignement des matières scolaires(toutes ou partie de), le français est présumément enseigné comme une langue maternelle, en tout cas si on considère la formation de plusieurs enseignant(e)s et le matériel utilisé; dans d'autres classes d'immersion, le français est enseigné surtout comme une langue seconde : la variation ici n'est pas bien connue (pour des raisons d'urgence sociopolitique, sans doute);

(3) dans les classes françaises, le français est enseigné comme langue maternelle, bien que, dans plusieurs cas, la langue maternelle des élèves ne soit pas le seul français et que leur maîtrise du français n'atteigne souvent pas celle d'unilingues français : donc peut-être un peu à mi-chemin entre les deux.

 
Angéline MARTEL
Feriez-vous la même analyse pour les concepts de langue seconde et de langue étrangère?
Monsieur BIBEAU
Bien sûr. Cette autre distinction s'impose. Car la question des différences entre langue seconde et langue étrangère n'a pas encore été abordée aujourd'hui, non plus que les différences entre la pédagogie des langues secondes et des langues étrangères ou vivantes. Il faut donc continuer l'analyse!

Durant de nombreuses années, et cela jusque dans les années 50, l'expression langue seconde était le plus souvent synonyme de deuxième langue apprise. On rangeait même la troisième langue apprise (ou la quatrième) parmi les langues secondes en pensant surtout à la pédagogie liée à l'enseignementñapprentissage d'une langue non maternelle.

Le concept de langue vivante existait déjà pour s'opposer à celui de langue morte (latin, grec, hébreu ancien, etc.). Les nuances que nous connaissons aujourd'hui n'étaient pas jugées nécessaires (Cuq en parle, 1991). On peut dire que la dure nécessité a été perçue durant et après la guerre de 1939-45, c'est-à-dire au moment où les nations et les communautés linguistiques ont connu des chambardements culturels, démographiques et politiques importants. En particulier le développement des démocraties, la reconnaissance des ethnies et le regroupement des états et des peuples dans des fédérations souvent pluriethniques et plurilingues.

Faisons ici une petite parenthèse documentaire si vous le permettez. L'étude de Gauthier, Leclerc et Maurais a montré que la grande majorité des pays consultés (ce qui représente une bonne partie de l'Occident et une partie du Moyen-Orient) ont adopté des lois portant sur l'usage et la répartition des langues à l'intérieur des frontières (ont fait ce qu'on appelle de l'aménagement linguistique). Lorsqu'on regarde, en plus, l'aménagement politique de l'Afrique telle que l'ont laissée, pour ne pas dire abandonnée, les pays colonisateurs (à peu près tous les pays de l'Europe), et qu'on découvre qu'il n'y a aucun groupe ethnique qui ne soit divisé en petits morceaux répartis dans deux ou plusieurs pays différents, même voisins, (pour éviter les collusions nationalistes, sans doute) et qu'un seul pays peut contenir entre cinq et cent vingt-cinq communautés de langues intérieures différentes, sans compter la ou les langues européennes, on comprend que la problématique des langues et des cultures à travers le monde ait besoin, en plus d'une grande ouverture et d'une aussi grande compréhension, d'une nomenclature lexicale pour parler des langues et de leur statut.

C'est ainsi que les concepts de langue maternelle, langue nationale, langue seconde, langue tierce, etc., langue étrangère, langue vivante (sans compter langue naturelle, langue vernaculaire, langue d'origine, langue moderne, langue technique, langue de communication internationale, etc.) se sont imposés non seulement à la communauté scientifique, mais à la communauté politique et culturelle internationale. Voici la fin de la parenthèse.

Angéline MARTEL
Revenons donc aux concepts de langues secondes et étrangères. Peut-on faire la même analyse pour d'autres pays?
Monsieur BIBEAU
Exactement. Pour des raisons sociopolitiques du même ordre, si on demandait quel est le statut de telle ou telle langue, l'anglais et le français par exemple, en France, aux États-Unis, au Canada, ou du français au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Côte-d'Ivoire, au Cameroun, au Zaïre, on ne peut répondre indifféremment langue seconde, langue étrangère ou langue vivante, ou même langue maternelle, car la même langue possède des statuts différents selon le pays, selon les régions du pays, selon l'histoire du pays ou de la région et selon la situation politique actuelle, et vos interlocuteurs interpréteraient votre réponse comme sérieuse et bien informée ou comme véritablement incompétente, sinon insultante.

Le français par exemple, traverse actuellement dans les pays du Maghreb une sorte de vertige du statut qui le fait passer de celui de langue seconde à celui de langue étrangère, puis à celui de langue étrangère à statut spécial, au fur et à mesure que la situation politique intérieure évolue. Dans certains pays africains, l'anglais a le statut de langue nationale, sans avoir le statut de langue maternelle, bien sûr, mais sans avoir non plus celui de langue seconde ou étrangère.

Angéline MARTEL
Et pour le Canada. Les concepts de langue seconde et de langue étrangère n'ont-ils pas aussi des connotations politiques?
Monsieur BIBEAU
Tout à fait. C'est d'ailleurs l'un des aspects de ces concepts : d'être des concepts sociopolitiques. L'appellationlangue seconde s'applique à la langue reconnue officiellement (c'est-à-dire légalement ou constitutionnellement) comme telle ou à chacune des langues officielles lorsqu'elle est évoquée par le groupe linguistique qui ne la parle pas comme langue maternelle. Ainsi, le Canada ne possède que deux langues secondes, si l'on peut dire : le français pour les anglophones; l'anglais pour les francophones. Et s'il arrivait qu'un groupe traite la langue de l'autre groupe d'étrangère, il s'exposerait à des ... complications sociopolitiques de communication. Car, langue étrangère se réfère à une langue qui n'a pas de statut particulier dans le pays. Mais ...

Oui, mais ..., même là, pour éviter d'appliquer le qualificatif étrangère à la langue d'un citoyen canadien qui n'a pas le français ou l'anglais comme langue maternelle, on préfère utiliser l'expression langue d'origine ou langue patrimoniale. De sorte qu'au Canada, aussi bien qu'au Québec, il n'y a aucune langue qu'on peut qualifier d'étrangère (sauf pour de véritables étrangers de passage) lorsqu'on veut être politically correct.

Angéline MARTEL
Comment vous situez-vous par rapport à la tradition conceptuelle à cet égard?
Monsieur BIBEAU
En pédagogie ou en didactique des langues, il existe un certain nombre de travaux et d'articles sur la différence qu'il convient de faire entre l'enseignement de la langue seconde et l'enseignement de la langue étrangère. Je pense en particulier aux tentatives de Vignier (1987), de Cuq (1992), de Ngalasso(1992), de Widmer(1993), de Dabène (1994) qui examinent cette question dans une perspective semblable.

Ils font ressortir deux facteurs importants : l'environnement immédiat et l'attitude-motivation à l'égard de la langue enseignée. Dans le premier cas, il peut arriver qu'une langue seconde soit présente dans l'environnement immédiat des apprenants (locuteurs natifs, médias, etc.), alors que cela n'arrive pas souvent pour une langue étrangère : il est alors possible et souhaitable que les enseignants exploitent cette présence dans des activités pédagogiques de contacts. Dans le second cas, il peut arriver que l'attitude-motivation à l'égard d'une langue seconde ayant un statut et une présence reconnus dans le pays ou la région soit plus positive qu'elle ne le serait pour une langue étrangère : on sait (ou on devine) l'importance de ces facteurs affectifs dans l'apprentissage et l'exploitation pédagogique qu'on peut en faire.

Cependant, ces auteurs témoignent d'un grand sens du réalisme en affirmant que les avantages évoqués sont loin d'être toujours présents et que, même lorsqu'ils sont présents, ils ne jouent pas nécessairement dans le sens positif.

Il est facile de constater cela à Montréal même, et dans beaucoup d'endroits dans le reste du Canada, où la présence effective de la langue seconde dans l'environnement immédiat n'a pas toujours un effet évident, pas plus d'ailleurs que l'attitude et la motivation, qui sont parfois (souvent, diraient les pessimistes ou les réalistes) carrément négatives, surtout lorsque l'enseignement est obligatoire. Et cela aussi bien pour le français langue seconde que pour l'anglais langue seconde.

 
Angéline MARTEL
Revenons aux facteurs politiques et sociaux qui sous-tendent les concepts scientifiques. Que reflètent-ils à votre avis?
Monsieur BIBEAU
Aborder la question des langues, que ce soit de manière générale pour discuter avec des amis, que ce soit pour mieux comprendre leurs fonctions dans la vie sociale, culturelle ou politique, que ce soit pour examiner les formes possibles d'aménagement linguistique d'un pays ou d'une région, que ce soit pour étudier les influences qu'elles exercent les unes sur les autres, que ce soit pour en planifier l'enseignement et la pédagogie, implique toujours, ou presque toujours, des considérations d'ordre politique.

Dans tous les pays du monde, des langues sont en contact les unes avec les autres et possèdent un statut plus ou moins défini dont on ne peut négliger l'importance relative ni les possibilités de comparaison, sinon d'opposition. Chaque langue, comme moyen d'expression d'une communauté, véhicule une culture, des référents particuliers sur la vie et sur le réel, des valeurs particulières, des intérêts sociaux, politiques et économiques particuliers qui lui enlèvent toute neutralité par rapport à une autre langue ou à une communauté voisine. À plus forte raison lorsque le voisinage se retrouve dans la même région ou dans le même pays.

On ne peut négliger longtemps le fait socioculturel suivant : chaque langue est le produit complexe et systématique d'une communauté destinée à exprimer ce qu'elle est et ce qu'elle veut être et ne saurait sans raisons graves se laisser remplacer ou doubler par une autre langue. Comme pour l'espèce humaine, la fonction « naturelle » des langues et des cultures, autant dire la fonction des communautés, est de se maintenir et de se perpétuer. Lorsqu'elles le peuvent.

C'est ainsi que le contact des langues et des cultures ne peut qu'engendrer des oppositions de communautés : oppositions de référents, oppositions de valeurs, oppositions d'intérêts, oppositions de ... survie. Au point que Leclerc (1989) n'a pas trouvé de titre plus juste à son livre sur les contacts linguistiques dans plusieurs pays du monde que La guerre des langues. Guerre assez souvent indirecte, camouflée, larvée, déguisée, rendue politically correcte, mais guerre parfois ouverte (même armée), dont l'issue, dans un cas comme dans l'autre, ressemble à l'issue des combats de coqs ou des batailles de territoire, remportées par les plus forts (numériquement, démographiquement, économiquement ou politiquement), ou autrement par les plus habiles, les plus rusés ou les plus « chanceux ». Et cela même dans des pays ou des états dits démocratiques comme le Québec, le Canada, les États-Unis, les pays d'Europe et ... tous les pays du monde.

Angéline MARTEL
Ce discours est-il inhabituel? Et pourquoi?
Monsieur BIBEAU
Oui, il pourrait paraître politically incorrect, ce discours, certainement! Mais absolutely correct! Même si l'habileté politique réussit à faire croire à l'égalité de tous devant la loi, la loi est adoptée et appliquée par les citoyens de la communauté majoritaire qui savent qu'ils auront, grâce à leur majorité démocratique, raison des autres communautés par l'usure, en laissant jouer les facteurs, fort peu démocratiques ceux-là, du travail et de l'économie. Car s'il y a bien des droits de la personne, il n'y a pas de droits de la communauté.

On dit alors que la ruse politique est meilleure conseillère que l'attitude réaliste qui aviserait les communautés minoritaires qu'elles seront à plus ou moins long terme assimilées. Ce discours donne du temps aux communautés minoritaires et réduit la conscience qu'elles pourraient avoir de leur déclin culturel progressif. Il peut également leur faire abandonner la tentation politique à laquelle elles pourraient céder de protéger leur avenir culturel et d'exiger une forme ou une autre d'autonomie ... à moins qu'une communauté ou une autre parvienne à se convaincre qu'elle est elle-même largement majoritaire sur une partie bien identifiée du territoire et que les principes démocratiques affichés par les autres peuvent aussi s'appliquer à elle ... (points de suspension). Et cela parce que la langue ne se sépare pas aussi facilement qu'on le voudrait de l'identité culturelle, sociale et même politique des personnes qui la parlent comme langue principale : elle fait partie intégrante de leur identité.

Angéline MARTEL
Que diriez-vous en conclusion?
Monsieur BIBEAU
Je dirais que la question du statut des langues, non seulement au Québec et au Canada, mais dans la plupart des pays du monde, n'est pas une question innocente, comme on essaie parfois de nous le faire croire. C'est une question fort complexe et j'ajouterais, dans la perspective des études que je mène présentement, politically sensible mais sociologically, psychologically, ethnologically, sémiologically, culturally, philosophically, pedagogically ... sensitive and pertinent. L'innocence dans le domaine des langues et de leurs fonctions n'est plus excusable, même politically.
 
Dabène, L. 1994. Repères sociolinguistiques pour l'enseignement des langues. Vanves, Hachette.

Ngalasso, M.M. 1992. « Le concept de français langue seconde ». Etudes de linguistique appliquée, No 88.

Vigner, G. 1987. « Français langue seconde. Une didactique spécifique ». Diagonales, No 4.

Widmer, J. 1993. « Identités linguistiques et contacts des cultures. Quelques remarques à propos des statuts symboliques ». Tranel, No 19.