Le français dans les Amériques. Quand langue véhiculaire et langue vernaculaire encadrent une nouvelle géopolitique des régions.
Angéline Martel (1)

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Mondialisation, régionalisation, nationalisation, communautarisation, individualisation

Autant de mouvements concentriques dans des espaces qui, comme un cours d'eau agité par une pierre, marquent les flux et les reflux : de l'ensemble à l'individu, de l'individu vers l'ensemble.

Mais ces cinq concepts illustrent surtout un continuum de transferts ; idées, valeurs, biens, produits, capitaux, services, populations se déplacent continuellement entre chacun de ces espaces. Les langues y servent de courrois de transmission et de transformation.

L'individu, centre de tout cet univers, membre de la communauté, de la nation, de la région ou du monde, y acquiert diverses expériences qui modulent son adhésion à des principes de vie qu'il se construit pour lui-même. C'est son identité unique en provenance d'espaces divers et variés, plus ou moins amples. Ses langues en sont partie intégrante : médiums et valeurs, contenus et contenants.

Dans ce contexte, comment réfléchir à l'avenir d'une langue comme le français sur les deux continents américains?

Commençons par préciser deux aspects de la question. D'une part, le français, se développe pour que les locuteurs du français, particulièrement ceux dont l'identité est francophone, puissent y puiser leur inspiration et leur source d'expression. D'autre part, le français sert d'instrument de communication entre individus et groupes, indépendamment de l'identité de ceux-ci.

Deux notions sociolinguistiques sont utiles pour mieux situer les enjeux : celles de « langue vernaculaire » et celle de « langue véhiculaire »(2) . Une langue vernaculaire(3) est « la langue utilisée dans le cadre des échanges informels entre proches du même groupe » ; c'est la langue de l'identité et de l'appartenance. Une langue véhiculaire(4) est une langue « utilisée entre locuteurs ou groupes de locuteurs n'ayant pas la même langue première » ; c'est la langue souvent fonctionnelle, celle des échanges et des enrichissements interculturels.

Dans les Amériques et plus particulièrement en Amérique du Nord, le français est une langue vernaculaire présente de manière à la fois concentrée et éparse, avec plusieurs variantes linguistiques :

  • Près de 6 millions (5 784 635 (5)) de francophones (dans le sens identitaire du terme) au Québec l'ont comme langue maternelle (unique, double ou multiple et 5 892 855 l'utilisent dans la vie de tous les jours comme langue d'usage ;

  • Près d'un million (970 205) dans les communautés francophones et acadiennes du Canada l'ont comme langue maternelle(6) et 618 522 d'entre eux l'utilisent comme langue d'usage à la maison ;
  • aux États-Unis il est présent dans tous les États mais il est plus particulièrement la langue de communautés éparses sur la côte américaine, du Vermont à la Louisiane pour un total de 1 900 000 locuteur de langue maternelle française selon le Bureau de la statistique américaine ;

  • dans les territoires d'outre mer français Saint-Pierre et Miquelon(7) Martinique, Guadeloupe, Guyane française ;

  • son dérivé, le créole, est parlé par plus de 7 millions de personnes principalement à Haïti(8) , en République Dominicaine, à New York et au Québec ;

  • des îlots de communautés francophones sont présents autour des Délégations du Québec, des Alliances françaises, des départements de français des universités, etc, partout dans les Amériques.

En Amérique du Nord, « le nombre de francophones est stable. S'il y a augmentation dans les Caraïbes, il est en revanche, au mieux stationnaire, et parfois en baisse dans les pays de l'Amérique latine, avec, notamment la réduction de la place des langues étrangères dans l'enseignement(9) » .

Le français est aussi une langue véhiculaire à plusieurs titres, ce qui lui confère une longueur d'avance appréciable dans les politiques de l'expansion d'une langue, même si l'anglais prend une place hégémonique dans cette sphère ;

  • Elle a longtemps été la langue de la diplomatie, quoique ce rôle international soit en nette décroissance ;

  • Elle est, avec l'anglais, la seule langue enseignée dans tous les pays du monde, à des titres et des degrés divers(10) ;

  • Elle est l'une des langues officielles du Canada et de Haïti et la langue de quatre départements d'outre-mer français (Martinique, Guadeloupe, Guyane française et Saint-Pierre et Miquelon) ;

  • Elle est enseignée comme langue seconde ou étrangère à des millions de jeunes et de mois jeunes.

Notons que ce contexte américain se situe dans un contexte mondial où le nombre de locuteurs de français est en hausse depuis 1990. Voici quelques chiffres :

Même si le français est à la fois langue vernaculaire et langue véhiculaire, ces deux dimensions, sans être interchangeables sont inséparables. On ne peut partager sur la base d'une langue véhiculaire si celle-ci n'existe pas comme langue vernaculaire (à moins d'utiliser une langue morte) car c'est son utilisation dans la vie de tous les jours qui crée son capital linguistique et culturel échangeable. Inversement, si on restreint le champ d'action d'un capital linguistique et culturel uniquement à sa communauté, voire même sa nation, l'enrichissement qu'il peut apporter aux autres est inexistant, retreignant son rayonnement vers l'extérieur et limitant le dynamisme que stimule la diversité en provenance de l'extérieur.

Or, nous vivons dans un monde où, après la consolidation des communautés et des nations, des régions plurilingues et pluriculturelles se forment, la mondialisation se faisant monnaie courante. La dynamique du développement communautaire se réajuste donc à une autre échelle avec d'autres impératifs très différents qu'à l'ère des communications lentes et des aires géographiques réduites au communautaire et au national. Le développement communautaire devient lui-même interculturel en provenance d'autres sphères : par nécessité, par contact et par choix.

Ainsi, la création de nouvelles zones de libre-échange, par exemple, l'ALENA (Accords de libre-échange nord-américains), la ZLEA (Zone de libre-échange des Amériques), le MERCO-SUR (Zone de libre-échange entre le Mexique, l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud), l'AEC (Association des États de la Caraïbe), favorise la régionalisation. Mais ces zones ne sont jamais seulement qu'économiques. Elles sont aussi porteuses de nouvelles identités régionales qui se superposent et s'ajoutent aux identités communautaires et nationales.

Dans ce contexte, est-il nécessaire d'entériner la sphère d'influence du français, comme langue véhiculaire, dans les zones régionales ? Et si oui, dans quel but ? En conséquence de ce que j'ai proposé antérieurement, deux objectifs doivent impérativement être fixés. D'une part, entériner la sphère d'influence du français pour assurer le développement du français comme langue vernaculaire des communautés et des groupes inclus dans ces régions. D'autre part, bonifier le partage interculturel qui permet à la langue véhiculaire à la fois de participer au développement et l'enrichissement de toutes les communautés (même l'américaine) qu'elles soient de langue française ou non.

Mais comment bonifier la position du français sans entrer dans d'inutiles efforts de rapports de pouvoir ? Parmi toutes les mesures que nous pourrions privilégier, j'en mentionne trois en conclusion. Celles-ci s'avèrent des points de jonction entre le rôle que joue le français comme langue véhiculaire et celui qu'elle joue comme langue vernaculaire :

  • 1. L'inclusion de dispositions linguistiques obligatoires dans les accords de libre-échange.
    Le gouvernement canadien, comme représentant du plus grand pays où le français est langue officielle dans les Amériques (à la fois véhiculaire et vernaculaire) a pour responsabilité d'assurer que les produits et services qui circulent dans les zones régionales auxquelles il participe soient étiquetés en français, tout comme en anglais, en espagnol, en portugais, selon le cas.

    Cette mesure assure le développement du français comme langue véhiculaire (geste de politique linguistique) et la participation du français comme langue vernaculaire au développement d'identités harmonieuses. Dans l'échiquier des communautés, ce geste légitime la place des communautés de langue française, partout dans les Amériques. Car, pour qu'une nouvelle identité se construise en harmonie avec les identités communautaires et nationales, la langue doit minimalement participer comme condition de base à la construction des nouveaux espaces économiques régionaux.

    Dans ce contexte, il est alors moins impératif d'assurer que trois ou quatre langues soient des langues de travail des organismes régionaux, que ces soit l'ALENA ou la ZLEA. Mais mettre la priorité au plurilinguisme de distribution permet de redistribuer les ressources nécessaires à la traduction vers le plus grand nombre possible d'utilisateurs et d'utilisatrices.

  • 2. L'inclusion des biens et produits culturels dans les accords de libre-échange.
    Aucun flux, ni financier ni économique, n'est que financier ou économique. Tous ces flux sont aussi culturels parce que, d'une manière ou d'une autre, ils obligent l'échange de biens qui sont culturellement colorés. Les biens culturels traversent donc les frontières tout comme ceux privilégiés officiellement par les accords de libre échange.

    La crainte de la domination des produits culturels américains est certes légitime et favorise un discours d'exclusion culturelle et de valorisation de la diversité. Mais la domination américaine serait mieux contrôlée si d'une part, les nations reconnaissaient tout d'abord la diversité linguistique et culturelle américaine car les États-Unis sont loin d'être eux-mêmes un bloc culturel monolithique. D'autre part, cette domination ferait l'objet d'une contre-domination par la valorisation de l'échange d'idée et de valeurs entre les diverses communautés et nations.

    Preuve à l'appui, les résultats de l'ALENA se font déjà sentir dans les échanges entre les États-Unis et le Mexique. Or, il s'avère que cette zone de libre-échange produit un mouvement sans précédent de population vers la frontière sud des Etats-Unis, région que l'on nomme déjà Amerixa, région qui change un continent. Ce faisant, les cultures s'en trouvent modifiées. Par exemple, le nouveau rythme musical de cette région s'appelle le « nortec », un mélange mexicain et américain de tradition et de techno . Cette musique n'est plus, ni mexicaine, ni américaine, mais nouvelle.

  • 3. Le développement des échanges interculturels dans Internet
    Internet est en nette croissance. Il s'agit d'un espace qui est à la fois communautaire, national, régional et mondial. L'usage du français y occupe la troisième place et est aussi en hausse(12) touchant 3,7% des abonnés d'Internet ; 47,55% sont de langue anglaise et 6,1% sont de langue allemande.

    L'ajout de forums de discussions sur des expériences interculturelles pourrait permettre de démystifier le processus d'échanges entre communautés. C'est en valorisant l'unicité de chaque communauté et de chaque individu que l'on permet la prise de conscience identitaire et sa valorisation.

    Cette dernière mesure pourrait contribuer au développement du français dans les Amériques, au nom de la solidarité entre francophones de divers groupes, peuples, nations, régions. Au nom également du partage entre les locuteurs du français comme langue vernaculaire et du français comme langue véhiculaire.

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  1. Professeure de sociolinguistique, Télé-université et rédactrice en chef de la revue DiversCité Langues à http://www.uquebec.ca/diverscite. Courriel amartel@teluq.uquebec.ca. Pour plus d'information, consulter: http://www.amartel.net.

  2. Voir Louis-Jean Calvet dans Marie-Louise Moreau (Éd.), 1997. Sociolinguistique, Concepts de base. Bruxelles : Mardaga »

  3. Si l'on s'en tient aux dictionnaires d'usage courant, une langue vernaculaire est tantôt une langue « domestique », tantôt une langue « indigène ». Toutefois, ces deux adjectifs n'ont pas tout à fait le même sens. Si nous considérons que vernaculaire signifie « domestique », le terme s'oppose alors à véhiculaire, mais si vernaculaire signifie « indigène », alors vernaculaire s'oppose à étranger. Toutefois, il arrive que des langues de large extension (comme le wolof au Sénégal, le bambara au Mali, le français en France, etc.) soient aussi pratiquées dans le cadre restreint des échanges familiaux, des relations de voisinage, etc. ; elles peuvent donc être considérées à la fois comme des véhiculaires et comme des vernaculaires (au sens de « domestique »). Par ailleurs, une langue véhiculaire peut avoir son origine dans le pays où elle est pratiquée (elle est donc véhiculaire et vernaculaire, au sens de « indigène »), comme elle peut être d'origine étrangère (l'anglais en Inde, le français en Afrique, etc.). Pour dissiper le flou de la notion, je proposerais de réserver l'appellation de langue vernaculaire à une langue utilisée dans le cadre des échanges informels entre proches du même groupe, comme par exemple dans le cadre familial, quelle que soit sa diffusion à l'extérieur de ce cadre (qu'elle soit ou non véhiculaire). » (Calvet, 1997 : 291-292)

  4. « Une langue véhiculaire de locuteurs n'ayant pas la même première langue. Cette langue peut être celle d'une des parties prenantes (lorsque par exemple un Anglais communique en anglais avec un Allemand), une tierce langue (lorsque par exemple un Allemand et un Japonais communiquent entre eux en anglais) ou une langue créée (comme un pidgin ou le munukutuba au Congo.
    L'analyse de différents cas d'émergence véhiculaire permet de dresser une liste de facteurs de véhicularisation, ou d'expansion des langues :

    • Facteurs géographiques : un fleuve, une piste, un port, c'est-à-dire des axes de communication, et les échanges commerciaux supposent que s'installe une communication linguistique.

    • Facteurs politiques : la manière dont les États se constituent, la politique linguistique qu'ils adoptent favorisent la diffusion de certaines langues.

    • Facteurs idéologiques : le prestige dont certaines langues disposent, leur association avec une religion, ou avec une technologie, etc. peuvent contribuer à leur expansion.

    Facteurs sociologiques : ainsi, l'urbanisation, par le brassage des groupes et de leurs langues, catalyse l'émergence de langues d'intégration à la ville. » (Calvet, 1997 : 289-290)
  5. Statistique Canada, 1996 http://www.statcan.ca/francais/Pgdb/People/Population/demo18b_f.htm

  6. http://www.census.gov/population/socdemo/language/table4.txt

  7. « 5,114 d'une population de 5,235 personnes ». Voir http://www.sil.org/ethnologue/]

  8. Selon Ethnologue, « Creole French : 7,000,000 in Haiti (1995); 159,000 in Dominican Republic; 200,000 in New York City (1977 I. Hancock); 12,317 in Canada (1975 govt. report); 438 in Puerto Rico; 7,382,000 in total » [http://www.sil.org/ethnologue/]

  9. http://www.hcfrancophonie.org/

  10. Le Haut Conseil de la francophonie à http://www.hcfrancophonie.org/. Nous n'avons pas de chiffres exact mais par exemple, en Allemagne, ils sont 1 900 000, au Nigéria, 1 800 000, au Royaume-Uni, 5 000 000.

  11. http://www.hcfrancophonie.org/

  12. Pour des informations sur les langues dans Internet, voir http://www.glreach.com/globstats/index.php3

i A ce sujet, voir « Welcome to Amexica. What's happening on U.S.-Mexico border is changing a continent », Time, 11 juin 2001.