La dynamique des langues : un champ de constructions à portée socio-politique
Angéline Martel

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Introduction

Le contexte socio-politique : des constellations d'idéologies planétaires

La dynamique des langues

Conclusion

Bibliographie

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Introduction

En ce début de millénaire, il est important de cerner les orientations que nous souhaitons poursuivre au cours des prochaines années. Bien sûr, un début de millénaire, un début de siècle, un début d'année, un anniversaire, une nouvelle journée, ne sont que des étapes symboliques dans le continuum de la vie. Pourtant, ce sont aussi des invitations à la réflexions. C'est ce que j'aimerais faire avec vous en réfléchissant à nouveau sur la thématique qui nous réunit : la dynamique des langues.

Dans son magnum opus, William Mackey conclut ainsi : « La dynamique d'une langue ne peut exister qu'à l'intérieur de son écologie sociale ». Il nous invite alors, et c'est aussi l'esprit de DiversCité Langues, à dépasser les disciplines pour que nous nous posions des questions sociales.

L'étude du champ de la dynamique des langues (1) , constituant une nouvelle science multi et interdisciplinaire, avec ses concepts opératoires (2), étude à la fois théorique et appliqué, est pourtant elle aussi tributaire des conditions sociales dans lesquelles elle s'exerce.

Il s'ensuit qu'elle confirme ou infirme les grandes idéologies qui traversent nos sociétés (3). Par ses domaines d'intervention, de la politique et de l'aménagement linguistiques à l'enseignement des langues, elle est en train de construire des descriptions/analyses des processus et des conditions d'organisation des langues en société. Par ses théorisations, des rapports de forces aux analyses de discours, elle participe à la constitution de modèles et de simulations qui décrivent l'interaction entre les langues et leurs contextes sociaux, politiques, économiques, juridiques, etc.

Sa science et ses concepts sont donc autant de constructions déplacées, replacées ou retirées autour de jeux et d'enjeux linguistiques et sociaux qui mettent en scènes les grandes idéologies de notre temps. Pourtant, et c'est l'hypothèse que je fais dans ce texte, les fondements mêmes et les intentions sous-jacentes de ce champ en construction penchent vers les idéologies de complémentarité et tentent de les ancrer dans des pratiques linguistiques attentives à des considérations d'amélioration des conditions de vie culturelles et sociales des individus et des communautés.

Le contexte socio-politique : des constellations d'idéologies planétaires

À l'heure actuelle, deux paradigmes idéologiques à portée éthique s'affrontent à l'échelle planétaire, tant dans les discours que dans les pratiques sociales. Inégalement positionnées, ces constellations idéologiques s'opposent ; mais elles s'interinfluencent aussi, s'interpénètrent, parfois se travestissent et se masquent de sorte que l'une ressemble à l'autre. Elles ne sont donc jamais pures, ni dans leurs constructions, ni dans leurs institutions, ni dans leurs effets.

Les idéologies de compétitivité

Sur un axe hiérarchique (vertical, pour ainsi dire), les idéologies dominantes s'agglutinent autour de la notion, et de pratiques, de concurrence. La mondialisation des échanges et des sociétés intensifie ce courant en compétitivité (4), c'est-à-dire que la concurrence cesse d'être un moyen pour devenir une fin en soi, un mode de vie. Ces idéologies reposent sur (au moins) quatre piliers épistémologiques :

  • Inspirées par les conditions de survie dans le monde physique et animal, elles concluent, à l'instar de Darwin, que la survie est accordée aux plus forts.
  • La notion de liberté y est perçue comme un instrument de développement humain.
  • L'idée que le profit, extension du cadre économique, est une légitime et désirable récompense de l'activité humaine. Le profit représenterait le Bien.
  • L'argent, comme instrument d'universalité, gouverne les nécessités de positionnement.

Le positionnement dans les rapports de pouvoir est donc fonction du degré de profits obtenus. L'objectif de l'action y est instrumental. La technique et la raison sont des moyens efficaces pour atteindre des objectifs impersonnels.

De nombreuses situations attestent de la mise en œuvre de ces idéologies, la plus évidente étant la marchandisation généralisée des mots, des connaissances, des langues, des cultures, des individus, de la nature, etc.

Le paradigme de la compétitivité a des effets profonds sur les structures socio-politiques, changeant l'Occident, changeant toutes les civilisations. Les États, dont les lignes de conduites sont déterminées par le pouvoir et les richesses, alignent leurs objectifs sur une logique de marché et se positionnent les uns contre les autres, forment des alliances stratégiques par larges conglomérats s'opposant en influence et en commerce. Les organisations mafieuses rivalisent et vont jusqu'à dominer sociétés et gouvernements. Les cultures sont colonisées, notamment sous l'influence occidentale et américaine, par le marché des médias et de l'industrie des loisirs. Des millions d'enfants et de femmes travaillent dans des conditions de semi-esclavage parce que les multinationales tentent de réduire leurs coûts de production. De nouvelles classes de privilégiés émergent : les info-riches qui ont accès à Internet et aux technologies de la communication ; les Triadiens qui vivent dans les trois régions les plus riches de la planète (l'Amérique du Nord, l'Europe de l'Ouest et le Japon) ; les « jet setters » qui travaillent comme cadre pour les multinationales ; etc. Les langues les moins répandues disparaissent à un rythme accéléré, au bénéfice de langues internationales du marché et/ou dominantes. En somme, la compétitivité renforce les conditions d'oppression/sousmission/conflit/rivalité/contrôle/autorité/impérialisme/centralisation/monopole dans des actions orientées vers les capitaux.

Les idéologies de solidarité

Par ailleurs, sur un axe égalitaire (horizontal), des constellations d'idéologies fondées sur la solidarité et la complémentarité tentent d'effectuer un retournement de l'axe du pouvoir, tentent de résister à, voire même de contrer, les organisations et relations socio-politiques parasitiques et prédatoires que favorise la compétitivité. Le paradigme qu'elles forment est aussi aujourd'hui le fruit de l'Occident à travers les communications interculturelles et les échanges intercivilisationnels. Ce paradigme de la solidarité repose lui aussi sur (au moins) quatre fondements épistémologiques :

  • Il réfute la notion de survie du plus fort et y substitue celle de responsabilité des plus forts envers les plus faibles.
  • Il préconise la complémentarité avec l'Autre comme outil de développement humain.
  • Il met en scène de nouveaux acteurs (individus activistes ou intellectuels, organisations non-gouvernementales, communautés ethniques, linguistiques, etc) qui résistent aux pouvoirs, à l'autorité et à la domination.
  • Le Bien reposerait sur le bien-être individuel atteint par le développement collectif.

Ce paradigme privilégie le réseautage et se base sur les relations de personnes à personnes et non de structures à structures. D'importance sont les identités vécues et la logique personnelle (et non la rationalité). L'échange est valorisé afin de remplacer les symbioses parasitiques et les comportements prédatoires. Cette constellation d'idéologies légitime et valorise la diversité en tant que diversité (et non comme stratégie), tant linguistique que culturelle, raciale, sexuelle, géographique, etc. Ce faisant, elle reconnaît l'égalité des peuples, des communautés, des individus et favorise un ethos de non-violence en politique et dans les interactions humaines. La diversité n'y est donc pas marginale. Au contraire, la diversité est composée d'une diversité d'individus, d'« interactants ».

La généralisation de ce paradigme pourrait peut-être être le « vrai progrès de l'humanité » et la réalisation que les écologies qui fonctionnent sont celles « that are characterized by predominantly mutually beneficial links and only to a small degree by competitive relationships » (Mühlhäusler, 2000)

Quoique les succès des idéologies de la solidarité soient mitigés par la continuité de domination par des structures oppressives, certaines forces attestent à sa radiation. Depuis le début des années 70, les démocraties, même si elles n'offrent pas partout des possibilités d'une vie libre et démocratique, se définissent comme des structures d'émancipation des totalitarismes. Paradoxalement, sous l'instigation de l'Occident dont les efforts pour contenir sa propre violence se généralisent aux autres blocs géographiques, des principes de coexistence et des dispositions internationales, des constitutions nationales se généralisent en vue de protéger les communautés et les individus les plus faibles. De nombreuses associations non-gouvernementales, qu'elles soient à base communautaire, nationale ou internationale, sont fondées en défense de, en solidarité avec, en aide aux plus pauvres, démunies et opprimées. Les mouvements sociaux et civils s'unissent par l'activisme et la résistance critique. Les dictateurs doivent rendre compte de leurs crimes. Les minorités reçoivent graduellement les moyens de développer leur communauté et leur langue, en particulier par l'éducation. Les paroles des individus en marge des pouvoirs sont publiés et accessibles à travers le monde. En somme, le paradigme de la solidarité renforce les actions d'émancipation/libération/négociation/autonomie/indépendance/auto-détermination/décentralisation/auto-gestion.

La dynamique des langues
Comment le champ thématique de la dynamique des langues se situe-il par rapport à ces paradigmes?

C'est la question à laquelle s'adresse la suite de ce texte. J'ai choisi trois concepts pour illustrer mon propos. Le premier, celui de diversité linguistique, traverse tout le champ et tente de s'imposer comme concept opératoire d'analyse et d'actions orientés vers le paradigme de complémentarité mais il est souvent interprété dans un contexte stato-national qui le transpose dans le paradigme de la compétitivité. Le deuxième, celui de plurilinguisme, fait partie des valeurs montantes, particulièrement en matière de politique et d'aménagement linguistiques mais là encore, une absence de critique situe le plus souvent les études et les actions qui en découlent dans le paradigme de la compétitivité. Le troisième, celui de diglossie, montre les méandres d'un concept qui se voulant neutre en science passe par une prise de conscience socio-politique pour aujourd'hui en appeler à un nouveau concept qui pourrait instaurer un paradigme de complémentarité.

Le concept de diversité linguistique

Le concept de « diversité linguistique » démontre l'intimité des liens entre le social et le scientifique : de par ses origines contestataires, il appartient en principe au paradigme de solidarité mais sa mise en œuvre se heurte à ses références territoriales de l'État-nation auxquelles s'opposent des mouvements sociaux.

Tout d'abord, le concept de diversité émerge comme partie intégrante du discours public et politique à partir des années 70 alors que les « soubresauts contestataires que connaissent les sociétés occidentales rejoignent les interrogations identitaires des pays décolonisés » (Jucquois, 1996, 7). Dans les sciences, le concept de « diversité » fait son entrée dès le dix-neuvième siècle dans les domaines de la géographie humaine et de la biologie. Toutefois, le développement de la diversité comme construit scientifique dans l'ensemble des sciences humaines se fait encore attendre et, comme le note Jucquois dans DiversCité Langues, peu de réflexions portent encore sur ce qu'est la diversité dans nos sociétés contemporaines, sous quelles formes et dans quelles conditions elle se manifeste, qui en parle, avec quels objectifs, etc.

Plusieurs construits apparentés font partie de l'éventail conceptuel : multilinguisme, plurilinguisme, multiculturalisme, interculturalisme, contact des langues, expansion linguistique, etc. Parmi ces termes, celui de diversité linguistique tente de s'insérer, par son intention, dans le paradigme de solidarité. Tout d'abord, il décrit une situation dans laquelle plusieurs groupes linguistiques sont nécessairement en interaction ; il invoque donc l'ensemble des rapports entre les langues et se démarque des concepts qui décrivent les aires de développement d'une langue particulière. Ensuite, il opère à partir d'un point de vue qui valorise implicitement la différence plutôt que de la considérer comme problème. Pourtant, nous disposons encore de peu d'études qui théorisent ou analysent la diversité linguistique.

Ce nouveau questionnement axé sur la diversité linguistique devient aujourd'hui central alors que de nombreux États mettent en oeuvre des politiques linguistiques explicites, et se dotent en particulier de langues officielles et nationales. Pourtant, les fondements mêmes de l'État-nation moderne ne sont pas pluralistes ni diversifiés. En effet, l'élaboration en Europe du modèle stato-national , son exportation mondiale et sa généralisation contemporaine (Badie, 1992 ; Lapierre, 1988), n'avaient pas à l'origine de telles exigences. Bien au contraire, le modèle stato-national (5) repose sur la construction d'un espace universel au-delà des particularismes (6). Ainsi, il consacre un espace plus ou moins grand, plus ou moins puissant, d'homogénéisation systématique.

Sur le plan linguistique, l'avènement du modèle stato-national comme modèle d'organisation sociopolitique a plutôt contribué à la diminution du nombre de langues parlées dans le monde (Nichols, 1994 ; Lapierre, 1988). Et les langues ont fait partie des instruments politiques utilisés par les classes et les espaces dominants pour consolider leur pouvoir et leurs bureaucraties. C'est ainsi que le choix d'une ou plusieurs langues officielles, de certaines variétés, devient un enjeu déterminant dans la construction ou l'évolution d'un État-nation et que les langues non reconnues sont, soit reléguées aux zones de la société civile et de la sphère privée, soit utilisées à des fins stratégiques. Pourtant, il n'existe pas, démographiquement parlant, d'État monolingue. Il existe cependant des États qui, historiquement, par des politiques linguistiques de monolinguisme explicites ou implicites ont tenté de diminuer, d'éclipser ou de détourner la diversité linguistique (7). D'ailleurs, Daniel Baggioni (1998), dans un texte de DiversCité Langues, postule, politiques linguistiques à l'appui, que les États officiellement bilingues ou multilingues sont l'exception et que la tendance serait vers une accentuation de l'État comme aire de diffusion et développement d'une langue nationale.

Il en ressort que l'acception de la diversité linguistique dans un paradigme de solidarité ne peut advenir que par une prise de conscience, et peut-être un dépassement, du cadre de référence idéologique du modèle stato-national.

Ce dépassement est d'ailleurs encouragé aujourd'hui par des résistances provenant de nombreux espaces. Entre autres, les politiques de monolinguisme sont, au mieux, vivement critiquées. Au pire, cumulées à des conditions de domination économique, religieuse et culturelle, elles font l'objet de conflits ouverts entre les groupes dominants et dominés. De plus, à la mondialisation des échanges correspond son contraire, l'affirmation des communautés locales, régionales et minoritaires, dans un mouvement où

les langues s'avèrent de puissants symboles (8) et des plus spectaculaires signes de l'ethnicité (Gueunier, 1985: 132). Ce monde est donc caractérisé par des demandes de reconnaissance du droit à l'identité, par des poussées de nationalismes dont la langue est un élément important et par le sentiment du droit des peuples et des individus à leur langue, à l'oral comme à l'écrit. La langue y est un symbole d'identité collective en conflit avec le pouvoir stato-national.

Ainsi, l'idéologie de la diversité linguistique se construit-elle actuellement, par son opposition avec l'idéologie homogénéiste, dans trois champs d'action complémentaires : (1) à l'échelle internationale, celui des langues nationales dans le cadre de la construction de superstructures économiques et sociopolitiques, (2) celui du partage géopolitique entre les langues officielles et communautaires (régionales, minoritaires, majoritaire, d'immigration) au sein d'un État et (3) celui de l'enseignement/apprentissage des langues à l'échelle communautaire, nationale et internationale.

Le concept de plurilinguisme
Le concept de plurilinguisme fait aujourd'hui partie du vocabulaire courant.

En sociolinguistique, ce concept se veut, à l'échelle collective, l'équivalent du concept de bilinguisme qui s'applique à l'échelle individuelle (Moreau, 1998). Plus précisément, il serait réservé pour décrire des situations de coexistence de langues, de pluralité de communautés linguistiques dans un espace donné. Il se distingue par ailleurs de multilinguisme qui qualifie la connaissance multiple de langues par un même individu (Truchot, 1994).

C'est en politique linguistique que le concept trouve son champ d'intervention privilégié, même s'il s'y trouve comme un vague concept opératoire. Il sert plutôt de vision à portée idéologique et politique. Dans un premier cas, il sert d'orientation à préconiser afin de mettre en place des mesures qui permettent d'assurer le rayonnement des langues nationales, particulièrement sur le territoire européen, en regard d'une concurrence avec la langue anglaise. Dans ce cas de figure, les idéologies sont ambiguës. Sous un discours de pluralité et de complémentarité, le paradigme en vigueur est celui de la concurrence. Dans un deuxième cas, le concept de plurilinguisme sert à légitimer des actions en faveur des langues qui, régionales ou moins répandues, ont au cours des siècles subi l'oppression de langues plus puissantes. L'appel au plurilinguisme devient alors un appel à la complémentarité et à la justice. En troisième lieu, le concept de plurilinguisme sert au développement de politiques linguistiques en faveur de l'apprentissage des langues. Il vise alors un partage des patrimoines linguistiques avec des objectifs variés : échanges communautaires, commerce et affaires, besoin de communication, etc.

Or, sous-tendant le concept de plurilinguisme dans chacun des cas précédents repose une représentation du territoire qui n'est pas toujours articulée. De la même manière que la diversité linguistique est habituellement pensée en terme de territoire national, d'État-nation, avec les ambiguïtés que nous avons notées, les actions de politique linguistique en faveur du plurilinguisme sont ambiguës.

Par exemple, les politiques de bilinguisme officiel se partagent entre le principe de territorialité -l'individu se conforme à la langue de son État, son canton, sa région- et le principe d'individualité -l'État se plie à la langue de l'individu. Or, en politique du plurilinguisme, il n'existe pas encore de concept qui délimiterait ces espaces linguistiques regroupant les locuteurs d'une langue. Souvent et encore, elles ont de facto pris l'État-nation comme cadre de référence et ont établi leurs typologies dans ce contexte. L'adoption généralisée du modèle stato-national dans la sphère sociopolitique a donc souvent été transposée dans les fondements mêmes de nos analyses scientifiques comme présupposés incontournables.

Mais les langues se meuvent dans leurs propres espaces linguistiques aux frontières floues, mouvantes et superposées de sorte que le cadre stato-national demeure incomplet pour en étudier la dynamique. Un cadre de référence stato-national pourrait donc être complété pour plusieurs raisons :

  • éthique en se demandant si l'État-nation est une structure sociopolitique convergeant vers la complémentarité dans la diversité;
  • contemporaine en se demandant quel est l'impact de la mondialisation sur les langues au sein de et entre les États, et
  • idéologique en se demandant quelle est la nature des forces culturelles qui construisent les discours, les représentations, les présuppositions sur les langues.

De nouveaux concepts pourraient contribuer à faire évoluer notre science, des concepts comme celui d' « espace » qui peut être à la fois utilisé dans son sens littéral et dans son sens métaphorique : une référence spatiale à des lieux géographiquement construits, habituellement par les États-nations, et une référence symbolique à ces sphères évanescentes qui transgressent les limites spatiales parce qu'elles appartiennent au domaine intangible de l'esprit (l'identité) et des interactions sociales (la langue, l'histoire). L'espace est aussi un appel à la sociocritique des pratiques parce qu'il ne fixe pas, de manière préétablie, le territoire à protéger. Aussi, ces espaces comportent-ils au moins deux dimensions.

  • L'une, mieux connue, comporte comme horizon et perspective, les aspects physiques de la dynamique des langues ; géographie (montagnes, océans), géopolitique (État-nation), géolinguistique (espaces de multilinguisme).
  • L'autre, moins répandue, observe le balancier idéologique dans le temps. Elle se fixe un horizon culturel; celui des représentations, des idéologies, des motifs des acteurs/locuteurs. Elle constate que deux paradigmes, jamais purs, s'y opposent, s'y interpénètrent, s'y interinfluencent.

Ainsi, le concept de plurilinguisme, s'il sert d'orientation générale pour les politiques linguistiques, n'a pas encore posé de réflexions critiques suffisantes sur ses propres référents territoriaux. Dans cette absence, il participe aux deux paradigmes de concurrence et de complémentarité.

Le concept de diglossie
Ce concept suit un parcours intéressant qui montre comment le social interpelle le scientifique.

À l'origine, ce concept de sociolinguistique décrivait les situations de coexistence entre deux variétés de langue linguistiquement apparentées. Pour l'un de ses fondateurs, Ferguson (1959), il désignait l'emploi régulier de deux variétés de langue par des locuteurs appartenant à la même communauté linguistique avec des fonctions complémentaires, fonctions dite « hautes » ou « basses », ainsi, en Grèce, la katharvousa et la démotiki (aujourd'hui connue comme diglossie fonctionnelle). La question du type de langue décrit devint ensuite importante de sorte que Fishman (1967) suggère son extension vers l'emploi de deux langues, non nécessairement apparentées.

Mais le tournant majeur du concept a sans doute été effectué au contact avec la sociolinguistique engagée, la catalane et l'occitane (Aracil, 1965; Lafont, 1979), qui y a inséré ses propres préoccupations sociales et a fait du trait domination/dominé (à l'origine haute et basse, prestige, non-prestige) une caractéristique définitoire du concept. Ainsi, le concept de « conflit diglossique », et les différences de prestige ont aidé à effectuer une sociolinguistique de la domination, dénonçant ainsi les rapports de force inégalitaires pour les communautés linguistiques et pour leurs locuteurs. La prise en compte de l'aspect socio-politique des communautés minoritaires et l'adhésion des sociolinguistes à une idéologie de solidarité avec les groupes dominés a permis l'insertion de perspective critique dans la sociolinguistique.

Au cours des deux dernières décennies, le concept de diglossie s'est enrichi de traits descriptifs qui en nomment les champs d'interaction -diglossie formelle (entre l'oral et l'écrit)-, l'étendue de la communautés -diglossie intrafamiliale (au sein de la famille), diglossie locale (langue du foyer, langue du milieu professionnel), diglossie institutionnelle- ou encore de l'étendue historique -diglossie coloniale, diglossie créole- et le rapproche du concept de bilinguisme, habituellement réservé à l'individu.

Si la sociolinguistique a ainsi participé à la mise en évidence de situations de domination linguistique, à leur description, à leur analyse à travers le concept de diglossie, elle tente encore aujourd'hui d'opérer une transition et surtout une réalisation pro-active d'un modèle de complémentarité des langues. Ainsi, Lüdi propose-t-il en question au forum de discussion de DiversCité Langues : « Est-ce une utopie de croire qu'une société consensuellement multiculturelle, plurilingue et polyglossique est possible? Les concepts de diglossie et de polyglossie peuvent-ils nous aider à penser cette société? ». Et il argumente ainsi la création d'un nouveau concept, celui de polyglossie :

En raison du grand nombre de variétés peu, voire très peu répandues, la préservation de toutes les langues par la voie de l'officialisation et de l'instauration du principe de territorialité est non seulement peu utile (dans le cas d'idiomes trop petits), mais aussi peu réaliste (à la lumière des migrations de plus en plus fréquentes). À contrario, le maintien du pluralisme linguistique n'est pas seulement souhaitable dans la perspective des langues menacées, mais surtout nécessaire dans un intérêt plus global. De la même manière que la destruction de la biodiversité, l'homogénéisation linguistique et la perte de langues minorisées auraient, en effet, des conséquences imprévisibles et négatives pour l'humanité (Mühlhäusler, 1994, 142).

Il est d'autant plus important de renoncer à réduire la diglossie à sa dimension conflictuelle et de se poser la question de savoir quelles mesures peuvent être prises pour gérer des répertoires plurilingues, sociaux aussi bien qu'individuels, au profit de tous les intéressés. Il s'agirait, en d'autres termes, de remplacer une politique visant à l'unilinguisme dans certaines langues par une politique visant un plurilinguisme généralisé.

Le concept de diglossie a donc permis des descriptions et analyses de la domination pour aujourd'hui conduire à l'identification de conditions de complémentarité des langues, participant ainsi à l'élaboration et à la mise en œuvre d'un paradigme de complémentarité : œuvre à la fois scientifique et sociale.

Conclusion

Ces quelques exemples tentent de montrer comment le champ de la dynamique des langues s'insère dans le paradigme montant de la solidarité tout en transformant ses outils conceptuels qui à la fois nomment les situations de domination et qui veulent inaugurer des concepts linguistiques de solidarité et de complémentarité. À cet égard, la dynamique des langues est un champ d'étude à la fois descriptif, notamment des conditions de domination, et proactif vers la complémentarité, particulièrement par sa participation à des actions de politique et d'aménagement linguistique. À nous, scientifiques, d'assurer que nos études permettent de l'ancrer, sans perpétuer les idéologies de la compétitivité.

Bibliographie

Aracil, LL. 1965. Conflit linguistique et normalisation linguistique dans l'Europe nouvelle. Nancy.

Badie, Bertrand. L'État importé. Essai sur l'occidentalisation de l'ordre politique. Paris : Fayard.

Baggioni, Daniel. 1996. Du rôle des États dans la construction de l'unicité et de la diversité en Europe à l'aube de l'an 2000. DiversCité Langues. En ligne. Vol.II. Disponible à http://www.uquebec.ca/diverscite

Ferguson, Charles. 1959. Diglossia. Word, 15 ; 325-340.

Fishman, Joshua. 1967. Bilingualism with and without diglossia, diglossia with and without bilingualism, Journal of Social Issues, 23 : 2, 29-38.

Groupe de Lisbonne. 1995. Limites à la compétitivité. Montréal : Boréal.

Gueunier, Nicole. 1985. Place possible de la langue par rapport aux minorités culturelles. Revue de littérature comparée, 2, 131-144.

Jucquois, Guy. 1996. Aspects de la diversité dans les sociétés contemporaines occidentales. DiversCité Langues. En ligne. Vol. I. Disponible à http://www.uquebec.ca/diverscite

Lafont, Robert. 1979. La diglossie en pays occitan ou le réel occulté. In Kloepfer, R (Éd.), Bildung und Ausbilding in der Romania. 2 ; Sprachwissenchaft und Landeskunde, München, fink, 504-512.

Lapierre, Jean-William. 1988. Le pouvoir politique et les langues. Paris : Presses Universitaires de France.

Lüdi, Georges. 1998. De la diglossie à la polyglossie. Ces concepts peuvent-ils servir de bases pour guider les nouvelles réalités et politiques linguistiques? DiversCité Langues, forums de discussion. En ligne http://www.uquebec.ca/diverscite

Martel, Angéline. 1996. Diversité linguistique et éthique des politiques linguistiques. Questions sur les pratiques canadiennes et québécoises. DiversCité Langues. En ligne. Vol. 1I. Disponible à http://www.uquebec.ca/diverscite

Moreau, Marie-Louise. 1998. Les concepts de la sociolinguistique. Belgique : Mardaga.

Mühlhäusler, Peter. 2000. Ecology of Languages. In Current Issues in Language Planning at http://cilp.arts.usyd.edu.au/themes/CIPL-LEcology.html

Nichols, Joanna. 1992. Linguistic Diversity in Space and Time. Chicago : University of Chicago Press.

Truchot, Claude. 1994. Le plurilinguisme européen. Théories et pratiques en politique linguistique. Paris : Champion.

Wallerstein, Immanuel. 1998, La sociologie et le savoir utile. Bulletin 72, International Sociological Association, 2.

Notes

(1)Nous l'avons défini ainsi : « L'étude de la dynamique des langues est un champ thématique en construction qui s'intéresse aux interrelations entre les phénomènes linguistiques et les phénomènes socioculturels, qu'il s'agisse de langues nationales, officielles, autochtones, des communautés immigrantes, secondes, étrangères, régionales, minoritaires, de variétés géosociales, de leurs interrelations et de leurs contextes d'utilisation, d'un point de vue tant collectif et social qu'individuel » : DiversCité Langues, Présentation à http://www.uquebec.ca/diverscite

(2)Certains les qualifient de mous et inexacts. L'étude de Marie-Louise Moreau Sociolinguistique, concepts de base à beaucoup contribué à les faire avancer à cet égard.

(3)Ainsi, certains, comme Max Weber, ont fait appel à une neutralité de la science, pour inviter les scientifiques de se démarquer des pressions sociales exercées par les puissants de leur pays qui les poussaient à orienter leurs travaux et à engager leurs écrits dans des directions particulières. D'autres ont remarqué à quel point les « scientifiques sociaux, sous le couvert d'une recherche à valeur neutre, poursuivaient des programmes et décrivaient le monde d'une manière qui était en fait dictée par les puissances de leur pays afin d'asseoir le status quo » (Immanuel Wallerstein, 1998, 2).

(4)Le concept de « compétitivité » a été lancé par le Groupe de Lisbonne (1995) qui a longuement analysé la transformation de la concurrence, l'une des forces motrices de l'innovation et de la productivité, en compétitivité comme credo universel.

(5) « En réalité, les modèles occidentaux de gouvernement s'imposent comme universels de manière tautologique, puisque de tous les ordres politiques, seul l'ordre étatique s'autoproclame universel, par recours à un postulat dont il peut d'autant moins se défaire qu'il est reçu par tous comme constitutif de sa propre définition » (Badie, 1992 : 69)

(6) « Tous les exercices typologiques montreraient aisément que l'État est la seule forme de gouvernement qui récuse de la manière sysématique toute identité particulariste (...) Construit par références directe à la raison, il ne peut que se prétendre universel et ses principes de fonctionnement ne peuvent que viser à réduire la variété des ordres politiques qui composent le système international. Impliquant, à la différence de tous les autres, une autonomie de l'espace politique et la formation d'un espace public différencié de la société civile, il ne peut parachever sa construction qu'en se distinguant du particulier, qu'il s'agisse des intérêts privés, des cultures spécifiques ou des groupements communautaires. L'argument n'est pas qu'intellectuel; il se vérifie dans la pratique quotidienne des États et à travers leur oeuvre de façonnement d'un système international à leur image. » (Badie, 1992 : 70)

(7) C'est le cas, généralement, des États centralisateurs. Des quelque 200 États souverains du monde, la grande majorité est officiellement monolingue, environ 40 sont officiellement bilingues ou multilingues.

(8) « Dans un cadre de pensée post-moderne, la langue se comprend alors mieux, non comme une chose qui existe en elle-même et sert les pouvoirs établis, mais comme une relation entre ses diverses formes : un forme instrumentale et un contenu symbolique » (Gueunier, 1985 : 142)

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