1999

En cette dernière année de millénaire, le monde s’attend à des bouleversements, des transformations, des changements de paradigmes. Pourtant, toutes ces nouveautés reposent sur un édifice humain et physique vieux de plusieurs millénaires de sorte que les transformations n’en seront toujours que partielles.

À DiversCité Langues, l’année n’annonce encore aucun bouleversement majeur. Nous tenterons plutôt d’améliore encore les services que nous offrons. Nous continuerons à vous offrir des textes de grande qualité, choisis pour leur pertinence en regard de la diversité linguistique.

Pour commencer l’année, nous porterons une attention particulière à la langue des sciences. Nos propres réflexions sur la sociopolitique de la langue des sciences et un article fort pertinent de Guy Jucquois portant sur la diversité et les sciences. Notre entretien de ce début d’année montre la science à l’œuvre par la présentation du projet « Evlang » avec Michel Candelier.

 

Sciences et technologies : servantes de l’État et de l’économie

Il y a un quart de siècle, la plupart de pays du monde n’envisageaient guère de mettre en œuvre des politiques de la science. Pourtant aujourd’hui, la plupart de pays occidentaux ont institutionnalisé la science et la technologie : par des politiques, des mécanismes de subventions, des soutiens de développement, des structures de gestion, etc.

Les pays de l’OCDE (Organisation pour la coopération et le développement économique) par exemple, ont connu trois étapes de politiques de la science et de la technologie depuis la Deuxième Guerre mondiale.

  • 1950-1960. L’ère des « Politiques de la science » considère la science dans un modèle linéaire de recherche fondamentale (et universitaire) qui devient appliquée et ensuite s’incarne en technologie, en production et en commercialisation.
  • 1960-1980. L’ère des « Politiques de la science et de la technologie » voit l’émergence d’un discours et de pratiques d’intervention de l’État. La science et la technologie s’allient pour accentuer le mouvement vers la production de produits de consommation.
  • 1990--. L’ère des « Politiques de l’innovation » conduit à l’utilisation de la science et de la technologie à des fins politiques avouées et généralisées. Ensemble, elles sont des sphères de production dont l’importance se justifie dans leur rôle de création du bien-être et de la concurrence entre pays.

Aujourd’hui donc, la nouvelle vague de politiques de la science et de la technologie met l’accent sur l’innovation. En fait, le discours sur l'innovation représente un paradigme qui constitue à la fois une rupture et une continuité. Tout d'abord, par son accent sur la production de biens de consommation, l'innovation sort la science et technologie des endroits traditionnels de production, c’est-à-dire des universités et des centres de recherche, et les place dans les entreprises et l’industrie. Deuxièmement, elle déplace la recherche fondamentale du point initial dans la chaîne de la production vers un processus collectif d'où toutes les étapes de création et de production sont interconnectées. D’ailleurs, l'innovation est définie par l’OCDE comme « le développement et la commercialisation d'un produit ou d’une méthode de production/distribution avec pour objectif de fournir de nouveaux ou meilleurs services aux consommateurs ».

 

Dynamique des langues et développement scientifique et technologique

Dans ce contexte de mondialisation croissante, quelles sont donc les incidences sur la dynamique des langues ? Sur le plan de la dynamique étatique tout d’abord :

  • Les États développent des politiques dans la mesure où elles servent leur positionnement. Aujourd’hui, c’est moins la science que la technologie et l’innovation qui attire leur attention.
  • Plus le produit de la science/technologie est offert à un public généralisé, plus les États interviennent pour en réguler la langue.
  • Plus un État adopte une idéologie nationaliste, plus est-il loyal à la langue communautaire, plus intervient-il avec des mesures larges et importantes.

Mais encore, le changement de paradigme modifie radicalement la dynamique d'utilisation des langues dans le développement scientifique et technologique. Les acteurs impliqués ne peuvent plus réclamer leur allégeance uniquement à la science puisque les États, les organismes supraétatiques, les entreprises et les industries subventionnent la grande majorité de la recherche dans le monde entier. La langue du subventionnaire prend une plus grande importance ; les chercheurs ne peuvent y échapper.

Les sites physiques de recherche se transforment : des universités aux industries, aux hôpitaux, aux centres publics de recherches, aux petites entreprises, aux communautés et aux associations, même si ce transfert ne se produit pas aussi rapidement que les politiques peuvent mener à croire (Godin et Trépanier, 1995). La transmission entre les chercheurs n'est plus horizontale parmi des pairs mais est soumise au jugement vertical d'autres sphères de la société, en particulier celles des affaires et des industries. L'évaluation de la qualité de la recherche est de plus en plus vue en termes de rentabilité sur un marché global. La notion de la communauté scientifique se déplace : d'un groupe restreint à un corps diffus comprenant des entrepreneurs, gestionnaires, industriels, bureaucrates. Ainsi, la création de la science et de la technologie se fait dans une arène où l’anglais, par la force économique qui sous-tend tous ces processus, prend une plus grande place.

La tour d'ivoire s’effondre. De grands pans de la recherche ont été industrialisés et domestiquées. Science, technologie, positionnement étatique et économie s’entremêlent. Une nouvelle terminologie s’impose d’ailleurs. La « technoscience » vient représenter le développement asocial et amoral de la connaissance comme servantes de l’industrialisation et de l'économie.

Les langues sont ainsi soumises aux pressions économistes et consumérisantes. Pourtant, elles conservent leurs valeurs culturelles et identitaires, à la fois comme médium omniprésent de création/appropriation/publication des sciences et des technologies et comme produit. Les langues deviennent ainsi l’antireflet du miroir : elles deviennent le symbole du contraire de la mondialisation économiste et sans éthique. Si la tour d’ivoire n’existe plus, la Tour de Babel acquiert une valeur positive de rempart humain et social.

 

Article de Guy Jucquois sur la diversité et les sciences

En 1996, lors de la première publication de DiversCité Langues, Guy Jucquois y publiait un article très fouillé sur la notion de diversité. Il récidive aujourd’hui par un nouvel article sur la capacité de la science d’accommoder la diversité.

Son argument porte à réflexion. Il propose une double grille de lecture des conditions de diversité dans la science. D’une part, sur un axe horizontal aux deux pôles qui opposent monothétique et l’herméneutique. Dans cette opposition s’articulent les tendances à l’universalisation, à la préhension collective, aux pratiques du pouvoir; celles-ci sont en contraste avec les approches plus microscopiques, herméneutiques, qui ont pour objectif d’accroître l’autonomie et la liberté des individus. D’autre part, Guy Jucquois articule un pôle horizontal où il distique entre les aspects normatifs ou sociaux et les aspects éthiques qui s’avèrent plus de l’ordre des engagements individuels.

En somme, il montre les diverses manières par lesquelles les sciences sont réductrices de la diversité : la démarche scientifique traditionnelle vers la généralisation (l’universel), le langage lui-même avec ses impératifs de linéarité, le caractère scientifique qui n’est accordé qu’aux sciences qui décrivent (général) et non à celles qui interprètent, la vision du monde, en soi limitée à un temps et un espace précis.

 

Entretien avec Michel Candelier à propos d’ « Evlang »

Les projets d’« éveil aux langues » sont de plus en plus nombreux, particulièrement en Europe de l’Ouest. Nous vous proposons un entretien avec Michel Candelier à ce sujet. Il y explique les origines et les fondements d’un important projet de recherche pour la préparation et l’évaluation d’un matériel didactique selon cette approche qui tente de sensibiliser les jeunes du primaire au rôle et à la nature du langage, sans obliger à l’apprentissage d’une langue particulière.

Financé par la Commission Européenne, assorti de nombreux partenaires institutionnels et individuels, le projet dirigé par Michel Candelier a pour objectifs de développer des représentations et attitudes positives (ouverture à la diversité linguistique et culturelle, motivation à l’apprentissage des langues) et de développer des aptitudes d’ordre métalinguistiques/métacognitifs (capacités d’observation et de raisonnement) et cognitifs (facilitation à la maîtrise des langues).

 

Références

Godin, Benoît & Michel Trépanier. 1995. La politique scientifique et technologique québécoise : la mise en place d’un nouveau système national d’innovation. Recherches sociographiques, 36, 3, 445-477.

Martel, Angéline. 1998. When Does Knowledge Have a National Language? Language Policy Making for Science and Technology. Communication au XVIe congrès de l’Association internationale de sociologie, Montréal, 26 juillet.