Les droits linguistiques

Depuis 1948,année de l’adoption de la Déclaration des droits de l’homme par l’Assemblée générale des Nations Unies, la place du droit s’est accru dans nos sociétés contemporaines. Alors que des évènements de célébration culminant vers la date anniversaire du 10 décembre de la Déclaration ont lieu un peu partout dans le monde et que nous sommes invités à signer une liste d’adhésion à cette Déclaration, il serait pertinent de s’interroger sur le rôle et la place que joue le droit dans nos sociétés. De s’interroger également sur l’expansion de la vision occidentale du droit, sur la place que chercheurs, chercheures et scientifiques jouent dans ce processus, sur l’efficacité des outils internationaux dans la quête de sociétés plus justes. Autant de sujets qui, d’angles différents, cherchent à comprendre les configurations et la portée du droit dans la vie quotidienne des populations du monde. C’est en quelque sorte la démarche que nous amorçons par la publication de septembre de DiversCité Langues.

Le droit fait aujourd’hui partie des normes d’organisation sociale de sorte que, graduellement, c’est aussi vers le droit que se tournent les planifications et les revendications de ceux et celles qui cherchent à établir des systèmes de relations plus égalitaires, plus justes, plus équilibrées entre collectivités et individus. La sphère d’activité passe du local au régional à l’étatique à l’international. Le droit est devenu une fiction qui guide les visions collectives et individuelles.

Le droit est idéologie en ce qu’il est un système d’idées plus ou moins cohérentes, de principes éthiques, de représentations holistiques qui gèrent les relations entre les individus et les collectivités (avec la nature aussi, avec les étrangers, etc.). À titre d’idéologie, il est source de sens commun. Il « construit le consentement ». Il cristallise des valeurs, des compromis sociopolitiques. Et il le fait d’une manière quasi-naturelle pour ceux et celles qui l’emploient. Il reflète encore les intérêts des agents qui le partagent, l’utilisent, en parlent; il peut être à la fois instrument d’oppression et outil d’émancipation tant pour ceux qui le revendiquent que pour ceux qui l’élaborent.

Le droit est aussi une sphère d’actions pour mettre en œuvre/faciliter les visions-fictions. C’est le « droit vécu ». Celui-ci politise le concept, l’outil, l’idéologie du droit. Le droit devient alors un champ de rapports de pouvoir. Il s’inscrit dans l’élaboration de dispositions, leur mise en œuvre, la judiciarisation, le recours au tribunaux, l’activisme judiciaire.

Au cours de la dernière décennie, un importance grandissante est accordée aux droits linguistiques. Près de 75% des États souverains du monde ont aujourd’hui promulgué au moins une disposition linguistique : statut de langue officielle, langue d’usage dans les cours de justice et l’administration, langue de l’éducation, droit à la langue d’une communauté linguistique minoritaire, etc.

Par ailleurs, une synergie s’est développée entre droits linguistiques et droit de la personne. Parmi les visions-fictions qui sont nées dans la foulée de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le concept de « droit linguistiques de la personne » fait son chemin. Par ce concept se développe une idéologie qui considère que la langue fait partie des droits humains fondamentaux. Car à quoi servirait notamment le droit d’expression sans le droit à la langue? Au cours des dernière années, deux propositions ont vu le jour à cet égard.

Tout d’abord, en juin 1996, à Barcelone, était proclamée la Déclaration universelle des droits linguistiques avec le soutien de l’UNESCO et du PEN Club international. Cette Déclaration cherche à proposer des conditions de développement pour les collectivités dont la langue et la culture sont menacées par une ou d’autres langues dominantes ; ce qui est le cas pour la très grande majorité des langues du monde. La Déclaration est très précise et détaillée; elle sert de liste de conditions et dispositions idéales de développement. Elle distingue entre « communautés historiques « sur leur propre territoire et « groupes linguistiques », enclaves minoritaires au sein d’une communauté historique. Malgré la difficulté de la mise en application « universelle » de ces concepts sociolinguistiques, malgré également le bouleversement des frontières et la déterritorialisation des relations et échanges, ce document constitue une proposition fondamentale vers le droit vécu dans des sociétés linguistiquement plus justes.

La deuxième proposition, les « Recommandations de La Haye sur les droits éducatifs des minorités nationales » est plus courte et moins précise. Elle contient une série de principes qui, en 21 articles, indiquent des souhaits sans décréter des conditions d’exercices. Ces recommandations sont le résultat des travaux d’un comité d’experts sous l’égide de la Foundation on Inter-Ethnic Relations sous l’égide de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Le document met l’accent sur l’offre proactive et généreuse de services éducatifs que les États doivent mettre en œuvre pour, et avec, les minorités « nationales » sur leur territoires. Dans un esprit d’égalité, d’équité et de décentralisation, les recommandations visent à guider des conditions de cohabitation linguistique et culturelle entre communautés.

Les origines idéologiques des deux propositions sont donc très différentes. La première trouve son ancrage dans le cas des communautés linguistiques territorialisées qui mettent en œuvre, par des moyens étatiques –qui leur appartiennent ou non- des mesures de protection et de promotion de leur langue et leur culture. La deuxième émane d’actions diplomatiques, celles du Haut Commissariat aux minorités nationales, qui tentent de résoudre des conflits entre groupes majoritaires/dominants et minorités/dominés.

 

Douglas Kibbee: Théorie et idéologie linguistiques

Pour ce mois de septembre, DiversCité Langues présente un article sous la rubrique « Analyse et réflexions » : il est de Douglas Kibbee et est intitulé : « Théorie linguistique et droits humains linguistiques: perspectives tirées de l’histoire des communautés linguistiques en France ».

Douglas Kibbee amorce ses réflexions à partir du principe de la Déclaration universelle des droits linguistiques de Barcelone (1996) et, par un retour sur l’histoire de France, il montre comment la vision d’une diversité linguistique harmonieuse ne serait peut-être pas nécessairement servie par les fondements territoriaux de cette Déclaration.

Il met ainsi en évidence l’un des paradoxes inhérents dans nos métaphores sociopolitiques : celui qu’un système clos. La montée en puissance d’une seule langue officielle qui tente de développer/sauvegarder cette langue et sa culture sur un territoire propre peut diminuer la vigueur, voire détruire, les autres langues et variantes linguistiques sur ce territoire.

Douglas Kibbee fait encore voir, de manière concrète, le rôle que joue une idéologie nationale dans le développement ou la disparition de la diversité linguistique.

Voilà bien une problématique d’actualité dans le cadre de la mondialisation des échanges et des sociétés : celle de la valeur territoriale dans l’élaboration d’instruments de droits, dans la politique et l’aménagement linguistiques.

 

Entretien avec Frederico Gomes de Matos

La conversation engagée par DiversCité Langues avec Frederico Gomes de Matos aborde les droits linguistiques et la Déclaration de Barcelon (1996) d’un tout autre angle. Nous sommes ici au cœur du droit comme outil d’avancement des idées et comme socle de visions-fictions.

Professor de Matos explique son interprétation de la Déclaration. Il y détecte un momentum et une ouverture vers une prise en charge de la diversité linguistique. Sa perspective se situe au niveau du droit comme sphère d’action pour mettre en œuvre sa vision-fiction d’harmonie linguistique.

Son concept d’« identité écolinguistique » ne manquera pas d’intéresser ceux et celles qui réfléchissent aux interculturalismes. Car dans un contexte mondial d’identités multiples, le développement d’un tel concept pourrait permettre de transformer la vision monolithique d’identité vers une compréhension profonde des mécanismes vécus de la pluralité et de la diversité.

 

Ressources : Orthographe et féminisation

En plus de s’enrichir par une augmentation de sites Internet sélectionnés pour consultation, DiversCité Langues vous propose un enrichissement de ses « Ressources » dans les rubriques : « Orthographe » et « Féminisation ».

Pour l’Orthographe, vous pourrez consulter le plan des thèmes que nous souhaitons aborder au cours des prochains mois:

historique des réformes de l'orthographe du français, description de l'orthographe moderne, comptes-rendus des rectifications de l'orthographe française de 1990 et l’accès à des logiciels de vérification avec la nouvelle orthographe. N’hésitez pas à nous communiquer vos commentaires et suggestions.

Pour le moment, nous vous proposons un article de Joseph Pattee, rédigé en collaboration avec l’Office de la langue française du Québec. Cet article retrace l’histoire de l’orthographe française et trace les enjeux d’aujourd’hui pour la francophonie.

Vous trouverez également un tableau des rectifications orthographiques proposées en 1990, quelques documents sur les positions de diverses instances de la francophonie, une bibliographie et des articles de Pierrette Vachon L’Heureux et Claude Simard.

 

Pour la rubrique « Féminisation », vous trouverez d’ores et déjà un Contexte sociopolitique et institutionnel, des recommandations pour l’écriture des textes soumis à DiversCité Langues, une bibliographie.

Je tiens à remercier Marie-Louise Moreau et Pierrette Vachon-L’Heureux, coordonnatrices de ces rubriques pour un travail méticuleux, imaginatif et soucieux des besoins du lectorat de DiversCité Langues.

 

Compte rendus de « Handbook of sociolinguistics », collectif sous la direction de  F.Coulmas

Vient de paraître un livre important pour la dynamique des langues : The Handbook of Sociolinguistics, édité par Florian Coulmas aux éditions Blackwell (1997).

Paul Pupier, de l’Université du Québec à Montréal (Québec, Canada) en fournit un compte rendu détaillé. Il y analyse les concepts utilisés (language contact, language death, etc) et les perspectives scientifiques (notamment la nord-américaine, la francophone, l’européenne).