1. Une thématique : Diversité linguistique : concepts, conditions, acteurs

  1. De nouveaux textes
  1. Une nouvelle architecture de navigation
  1. Un nouveau graphisme de revue électronique
  1. Le concept de diversité linguistique

  1. Condition : un défi sociopolitique de diversité linguistique complémentaire
  1. Les forces interactives

  1. Les découpages conceptuels
  1. Résumé
  1. Références

 


DiversCité Nouvelle

Janvier 1998 inaugure le nouveau visage de DiversCité Langues avec sa nouvelle thématique, ses nouveaux textes, sa nouvelle architecture de navigation et son nouveau graphisme de revue électronique, etc.

  1. Une nouvelle thématique : « Diversité linguistique : concepts, conditions, acteurs »

Le thème « Diversité linguistique : concepts, conditions, acteurs » s’impose pour une revue qui publie des réflexions sur les enjeux contemporains de la dynamique des langues.

« La diversité linguistique » et « La dynamique des langues » sont des champs thématiques en construction, estimions-nous au comité de rédaction de DiversCité Langues en novembre 1996. Notre rassemblement autour de cette revue et forum électroniques, et le vôtre, constitue en quelque sorte une intention de contribuer à l’architecture et à la construction de l’édifice des connaissances sur la dynamique des langues, particulièrement dans le contexte contemporain de la mondialisation des échanges et des sociétés.

Le champ, estimions-nous encore, s’intéresse aux interrelations entre les phénomènes linguistiques et les phénomènes socioculturels, qu’il s’agisse de langues nationales, officielles, secondes, étrangères, régionales, minoritaires, de variétés géosociales, de leurs interrelations et leurs contextes d’utilisation, d’un point de vue tant collectif et social qu’individuel.

Mais l’intérêt que nous portons à ce champ, annonçons-le d’emblée, s’inscrit dans des préoccupations toutes particulières pour la diversité, le pluralisme, la complémentarité des situations linguistiques, les locuteurs et leurs langues. Car dans ce monde en mutation, il s’agit de participer à établir des conditions pour que les langues soient des outils et des processus d’émancipation et de bien-être des individus et des collectivités, des conditions de complémentarité et de communication, plutôt que d’être (ou de participer à) des instruments de domination et de sujétion.

Dans ce cadre à la fois scientifique et éthique, nos concepts, et les perspectives qu’ils introduisent, nos méthodologies, nos questions liminaires, sont nécessairement remises en questions et appelées à continuer leur évolution.

Une première question s’avère celle-ci : « Comment conserver la diversité linguistique tout en favorisant l'harmonie entre individus, communautés et États? ». Ce questionnement, axé sur une éthique de la diversité, notamment linguistique, et de complémentarité sociale est relativement récent dans les consciences collectives et dans l’évolution du modèle stato-national.

Or, nous l’avons déjà remarqué, les manifestations qui sous tendent à l’heure actuelle ces questions sont souvent négatives -- conflits interethniques, nationalismes exacerbés, linguicides, législations restrictives, ethnonymes péjoratifs -- et plus difficilement positives -- confirmation de l’affirmation du droit à l’identité, invitation à la compréhension interculturelle --. Tout se passe comme si les premières appartenaient aux faits et à la « réalité » et les secondes à la fiction et aux mythes. Car celles-ci en appellent à une nouvelle configuration des rapports de pouvoir entre indivudus, communautés et États, alors que celles-là les affirment à outrance. Mais, puisque les fictions et les mythes remplissent une fonction sociale dans la production d’idéologies qui s’incarnent dans des politiques et des institutions, il convient d’interroger les idéologies émergentes en regard d’une part, d’une éthique, d’une fiction, qui les guiderait et d’autre part, en regard des actuelles conditions sociopolitiques et économiques des locuteurs.

Ces réflexions, entre autres, ont mené le comité de rédaction de DiversCité Langues à diviser les articles entre « Réflexions et analyses » et « Descriptions de situations » afin de marquer l’intérêt, l’importance et la nécessaire complémentarité des types d’analyses : l’une fondamentale et globale, l’autre ancrée dans la situation.

  1. De nouveaux textes

En ce début d’année 1998, nous offrons un entretien avec Jacques MAURAIS et un article de Georges LÜDI.

Ainsi commence symboliquement l’année par un pont s’arc-boutant entre l’Europe et l’Amérique. Venus de deux situations linguistiques différentes, les deux chercheurs interrogent les conditions d’exercice du plurilinguisme et contrastent restriction et ouverture.

Dans un très long entretien, le premier, Jacques MAURAIS explique, avec de nombreuses références à l’appui, les idéologies qui dirigent le mouvement d’« English Only » aux États-Unis. Il compare ce mouvement à d’autres situations linguistiques, notamment celle du Québec et celle de Porto Rico. S’entrechoquent au cours de l’entretien, les forces qui sous tendent les langues anglaise et espagnol, française et anglaise, en sol nord-américain. En somme, il contribue à la thématique de DiversCité Langues en montrant jusqu’à quel point la position d’une langue dominante ne peut être comparée à celle d’une langue plus fragile. Il fait également voir comment la position d’une langue influe sur l’inclusion et l’exclusion des uns et des autres. L’on lira avec intérêt les conséquences d’une interprétation restrictive du choix d’une seule langue : interdiction de parler espagnol dans la cour d’école, dans un taxi, dans un autobus. Enfin, il montre bien les paradoxes que génèrent les questions linguistiques lorsque la distinction entre la situation de force ou de fragilité relatives d’une langue n’est pas suffisamment prise en compte et que l’idéologie fonde la désinformation qui peut en découler.

L’article de Georges LÜDI, pour sa part, poursuit les réflexions de son auteur sur la concrétisation de conditions de polyglossie. Chiffres et cartes à l’appui, Georges Lüdi décrit le plurilinguisme suisse, plurilinguisme issu des migrations qui s’est superposé au quadrilinguisme historique. L’hypothèse qui fonde son texte est que le plurilinguisme individuel est un capital important pour un individu, une communauté et un État. Et que ce plurilinguisme s’acquiert, non seulement par la famille et les communautés mais aussi à l’école. En somme, l’article de Georges LÜDI est un témoignage de l’évolution vers la reconnaissance de sphères multiples pour les langues. Conséquemment, il propose que la politique linguistique, notamment la politique linguistique éducative, se construise sur un édifice scientifique de description de la situation et de principe de complémentarité des langues. L’on lira aussi avec intérêt la description de la dynamique démographique d’une ville comme celle de Bâle, où les communautés linguistiques (alloglottes) et culturelles occupent des espaces qui s’interpénètrent et se prolongent dans les communautés nationales.

  1. Une nouvelle architecture de navigation

Nous avons voulu faciliter la consultation des textes et assurer une présentation claire et efficace de DiversCité Langues.

À cet effet, le principe fondamental de navigation pour la revue a toujours été celui de permettre une compréhension à la fois globale du site et particulière dans la partie consultée. Nous avons tenté de concrétiser encore mieux ce principe afin d’offrir une simultanéité de perception et de lecture dans le global et le fractal (le mot est de Pierre Lévy) que l’imprimé permet plus difficilement.

Voici donc quelques caractéristiques de cette nouvelle architecture de navigation :

  • La barre de navigation principale est placée en haut de la page-écran pour faciliter la lecture des grandes composantes de la revue : présentation, éditoriaux, articles, entretiens, nouvelles des langues.
  • La barre de navigation secondaire est placée à droite, comme un index, plutôt qu’à gauche, comme c’est régulièrement le cas sur Internet. Ceci facilite la consultation des outils : les forums, les publications sur la dynamique des langues, l’organisation de DiversCité Langues, les ressources, les suggestions de sites Internet.
  • Une « bande repère » permet de conserver un point de référence constant dans la partie de la revue qui est consultée.
  • Un aperçu et un accès immédiat aux nouveautés sont disponibles dès l’entrée, à la deuxième page-écran.
  • Les différentes composantes d’un article sont immédiatement et simultanément accessibles : résumés, texte complet, sommaire, curriculum vitae de l’auteur, adresse électronique, titre et article.
  • Les occasions d’interactivité sont démultipliées. D’ailleurs, le site de DiversCité Langues se construira graduellement grâce à vos interventions : nouvelles des langues que vous fournirez, éléments bibliographiques que vous transmettrez, commentaires que vous formulerez, articles que vous soumettrez.
  1. Un nouveau graphisme de revue électronique

Les concepts graphiques de l’Internet évoluent, nos connaissances et nos pratiques s’approfondissent. Dans cette nouvelle parution de DiversCité Langues, nous avons tenté de faciliter la lecture et en augmenter le plaisir par un graphisme sobre, délicat mais efficace. Il vous appartiendra de nous faire part de la réussite ou de l’échec de cet objectif que nous nous sommes fixé.

Plus particulièrement, voici quelques-unes de ces particularités graphiques :

  • La première page-écran, celle d’entrée, offre une transition entre l’ancien site de DiversCité Langues et le nouveau. Un changement de couleurs et de concept graphique s’opère, tout en conservant la « signature » de la revue. Nous avons ainsi voulu conserver mais renouveler le logo de DiversCité Langues.
  • De grands espaces blancs ont été conservés dans la section de lecture des textes afin de transférer sur Internet la clarté et le plaisir de la lecture sur papier.
  • Des images, photos, oeuvres d’art, au choix de l’auteur, seront ajoutées pour illustrer et introduire les articles. Cette pratique commencera avec la parution de juin.

 

Réflexions sur « Diversité linguistique : concepts, conditions, acteurs »

Je me permets de faire avec vous quelques réflexions sur la thématique de ce volume.

  1. Le concept de diversité linguistique

Pour amorcer nos réflexions sur le thème de la  « diversité linguistique : concept, conditions, acteurs », il convient de s’interroger brièvement sur un concept central, celui de « diversité ».

Celui-ci émerge comme partie intégrante du discours public et politique à partir des années 70 alors que les  « soubresauts contestataires que connaissent les sociétés occidentales rejoignent les interrogations identitaires des pays décolonisés » (Jucquois, 1996, 7). Dans les sciences, le concept de « diversité » fait son entrée dès le dix-neuvième siècle dans les domaines de la géographie humaine et de la biologie. Toutefois, le développement de la « diversité » comme construit scientifique dans l’ensemble des sciences humaines se fait encore attendre et, comme le note Jucquois dans DiversCité Langues, peu de réflexions portent encore sur ce qu’est la diversité dans nos sociétés contemporaines, sous quelles formes et dans quelles conditions elle se manifeste, qui en parle, avec quels objectifs, etc.

En sociolinguistique, plusieurs construits apparentés font partie de l’éventail conceptuel : multilinguisme, plurilinguisme, multiculturalisme, interculturalisme, « contact des langues », « expansion linguistique », etc. Parmi ces termes, celui de « diversité » proviendrait d’un courant particulier de la science. Tout d’abord, il décrit une situation dans laquelle plusieurs groupes linguistiques sont nécessairement en interaction; il invoque donc l’ensemble des rapports entre les langues et se démarque des concepts qui décrivent les aires de développement d’une langue particulière. Ensuite, il opère à partir d’un point de vue qui valorise implicitement la différence plutôt que de la considérer comme problème.

La fenêtre que nous entrebâillons sur la diversité dans la dynamique des langues conduit à considérer celles-ci (les langues) non comme des objets figés, objets d’étude extérieurs à l’être humain, mais comme des outils participant à des processus dynamiques au sein même de la vie des individus et des collectivités. Ainsi, nous sommes invités à réfléchir aux « langues vécues » et non seulement aux « langues vivantes ».

  1. Condition : un défi sociopolitique de diversité linguistique complémentaire

Ce nouveau questionnement axé sur une éthique de la diversité linguistique devient aujourd’hui central alors que de nombreux États mettent en oeuvre des politiques linguistiques explicites,et se dotent en particulier de langues officielles et nationales. Or, les fondements mêmes de l’État-nation moderne ne sont pas pluralistes ni diversifiés. En effet, l’élaboration en Europe du modèle stato-national, son exportation mondiale et sa généralisation contemporaine (Badie, 1992 ; Lapierre, 1988), n’avaient pas à l’origine de telles exigences. Bien au contraire, le modèle stato-national repose sur la construction d’un espace universel au-delà des particularismes. Ainsi, il consacre un espace plus ou moins grand, plus ou moins puissant, d’homogénéisation systématique. Or, une difficulté survient lorsque cet espace, en fabriquant l’unicité, domine la diversité sur laquelle il repose et tente de la diminuer ou de l’éradiquer.

Sur le plan linguistique, l’avènement du modèle stato-national comme modèle d’organisation sociopolitique a plutôt contribué à la diminution du nombre de langues parlées dans le monde (Nichols, 1994 ; Lapierre, 1988). Et les langues ont fait partie des instruments politiques utilisés par les classes et les espaces dominants pour consolider leur pouvoir et leurs bureaucraties. C’est ainsi que le choix d'une ou plusieurs langues officielles, de certaines variétés, devient un enjeu déterminant dans la construction ou l’évolution d'un État-nation et que les langues non reconnues sont, soit reléguées aux zones de la société civile et de la sphère privée, soit utilisées à des fins stratégiques. Pourtant, il n'existe pas, démographiquement parlant, d'État monolingue. Il existe cependant des États qui, historiquement, par des politiques linguistiques de monolinguisme explicites ou implicites ont tenté de diminuer, d’éclipser ou de détourner la diversité linguistique. D’ailleurs, Daniel Baggioni, dans un texte de DiversCité Langues, postule, politiques linguistiques à l’appui, que les États officiellement bilingues ou multilingues sont l’exception et que la tendance serait vers une accentuation de l’État comme aire de diffusion et développement d’une langue nationale.

Il en ressort que l’acception sociopolitique de la diversité linguistique ne peut advenir que par un changement idéologique au sein du modèle stato-national et par une réconciliation entre ses bases rationnelles et les idéologies communautaires, complémentaires et identitaires.

Ce changement est encouragé aujourd’hui par des résistances provenant de nombreux espaces. Entre autres, les politiques de monolinguisme sont, au mieux, vivement critiquées. Au pire, cumulées à des conditions de domination économique, religieuse et culturelle, elles font l'objet de conflits ouverts entre les groupes dominants et dominés. De plus, à la mondialisation des échanges correspond son contraire, l'affirmation des communautés locales, régionales et minoritaires, dans un mouvement où les langues s'avèrent de puissants symboles et des plus spectaculaires signes de l'ethnicité (Gueunier, 1985: 132). Ce monde moderne est caractérisé par des demandes de reconnaissance du droit à l’identité, par des poussées de nationalismes dont la langue est un élément important et par le sentiment du droit des peuples et des individus à leur langue, à l’oral comme à l’écrit. La langue y est un symbole d’identité collective en conflit avec le pouvoir stato-national.

Ainsi, l’idéologie de la diversité linguistique se construit-elle actuellement, par son opposition avec l’idéologie homogénéiste, dans trois champs d’action complémentaires : (1) à l’échelle internationale, celui des langues nationales dans le cadre de la construction de superstructures économiques et sociopolitiques, (2) celui du partage géopolitique entre les langues officielles et communautaires (régionales, minoritaires, majoritaire, d’immigration) au sein d’un État et (3) celui de l’enseignement/apprentissage des langues à l’échelle communautaire, nationale et internationale.

C’est dans ce contexte que nous sommes appelés à repenser nos concepts opératoires. Dans cette perspective, une étude de la dynamique des langues reposerait sur des concepts qui tiendraient compte de la vie et des forces interactives dans l’espace et le temps vers des objectifs de complémentarité.

  1. Les forces interactives

Les forces qui affectent la dynamique des langues sont catégorisées de plusieurs manières. Traditionnellement, nous avons étudié l’impact de forces que l’on pourrait appeler générales (non spécifiquement orientées vers les langues) et les forces volontaristes (les politiques et les aménagements linguistiques).

Parmi ces forces générales, nous distinguons celles qui augmentent le nombre de locuteurs comme la natalité, l’endogamie, l’expansion territoriale, l'immigration et celles qui en diminuent le nombre : les forces de la guerre, de la famine, des désastres naturels, des génocides, de l’exogamie, de la maladie, de la déportation, de la relocatisation, de l’émigration, de l’esclavage, du nomadisme des peuples sans État.

À ces forces s’ajoutent d’autres forces générales, celles qui augmentent ou diminuent les fonctions d’une langue comme l’acculturation (déculturation), le modernisme (traditionalisme), le dynamisme culturel, le type de travail, l’identité culturelle (loyauté culturelle), le style de vie (urbain/rural), le pouvoir économique (pauvreté ou la richesse des locuteurs).

S’ajoutent encore les forces volontaristes qui prennent aujourd’hui une ampleur sans précédent sous la forme de politiques et d’aménagement linguistiques.

Ces forces interactives prennent, chacune à leur tour, une importance relative selon les temps et selon les lieux. Aujourd’hui, par exemple, sous la poussée des forces du marché, du capitalisme et de la consommation, les forces économiques prennent un rôle invasif. Dans un contexte de dynamique des langues, il s’agit donc d’effectuer des regards croisés ou encore de fournir des visions panoramiques de ces forces en regard d’une diversité linguistique complémentaire. Il s’agit aussi de dépouiller de leur opacité les creusets idéologiques qu’ils soient économiques ou étatiques afin de mieux saisir l’impact social et humain des forces à l’œuvre.

  1. Les découpages conceptuels

La science est également tributaire des cadres conceptuels sociaux et politiques.

Max Weber […] en appelait à l’appropriation et à l’utilisation du savoir des sciences sociales par les nationalistes allemands afin de poursuivre des objectifs politiques particuliers. Une des implications de l’appel au savoir à valeur neutre était d’insister sur la nécessité pour les scientifiques de se démarquer des pressions sociales exercées par les puissants de leur pays qui les poussaient à orienter leurs travaux et à engager leurs écrits dans des directions particulières.

Robert Lynd écrivait dans un contexte où il croyait que bon nombre de scientifiques sociaux, sous le couvert d’une recherche à valeur neutre, poursuivaient des programmes et décrivaient le monde d’une manière qui était en fait dictée par les puissances de leur pays afin d’asseoir le status quo. (Immanuel Wallerstein, 1998, 2)

N’en est-il pas de même pour les études portant sur les langues.

Souvent et encore, elles ont de facto pris l’État-Nation comme cadre de référence et ont établi leurs typologies dans ce contexte. L’adoption généralisée du modèle stato-national dans la sphère sociopolitique a donc souvent été transposée dans les fondements mêmes de nos analyses scientifiques comme présupposés incontournable. Mais, les langues opèrent dans leurs propres espaces linguistiques aux frontières floues, mouvantes et superposées de sorte que le cadre stato-national demeure incomplet pour en étudier la dynamique; chaque variété de langue étant une aurore boréale dans le ciel des temps.

Un cadre de référence stato-national doit donc être complété pour plusieurs raisons :

  1. éthique en se demandant si l’État-Nation est une structure sociopolitique convergeant vers la complémentarité dans la diversité;
  2. contemporaine en se demandant quel est l’impact de la mondialisation sur les langues au sein de et entre les États, et
  3. idéologique en se demandant quelle est la nature des forces culturelles qui construisent les discours, les représentations, les présuppositions sur les langues.

De nouveaux concepts devraient donc contribuer à faire évoluer notre science, des concepts comme celui d’ « espace » qui peut être à la fois utilisé dans son sens littéral et dans son sens métaphorique : une référence spatiale à des lieux géographiquement construits, habituellement par les États-nations, et une référence symbolique à ces sphères évanescentes qui transgressent les limites spatiales parce qu’elles appartiennent au domaine intangible de l’esprit (l’identité) et des interactions sociales (la langue, l’histoire). L’espace est aussi un appel à la sociocritique des pratiques parce qu’il ne fixe pas, de manière préétablie, le territoire à protéger.

Aussi, ces espaces comportent au moins deux dimensions.

L’une, mieux connue, comporte comme horizon et perspective, les aspects physiques de la dynamique des langues ; géographie (montagnes, océans), géopolitique (État-nation), géolinguistique (espaces de multilinguisme).

L’autre, moins répandue, observe le balancier idéologique dans le temps. Elle se fixe un horizon culturel; celui des représentations, des idéologies, des motifs des acteurs/locuteurs. Elle constate que deux paradigmes, jamais purs, s’y opposent, s’y interpénètrent, s’y interinfluencent. Cet horizon culturel révèle d’autres forces, jusqu’ici moins étudiées en dynamique des langues. Ce sont pourtant des forces percutantes alors que nous progressons vers l’ère avancée des politiques linguistiques.

Et force est de constater qu’aujourd’hui, l’une de ces forces serait en position préférentielle. On pourrait opposer ces forces idéologiques en utilisant des mots-balises de trois domaines différents en les regroupant sous les pôles de la concurrence ou de la complémentarité :

Concurrence Complémentarité
Domaine socioculturel
Sujétion émancipation
Soumission « empowerment »
Oppression libération
Conflit solidarité
Rivalité harmonie
Domination autonomie
Domaine politique
Contrôle indépendance
Autorité autodétermination
Impérialisme protection
Domaine économique
Centralisation décentralisation
Monopole autogestion
Concurrence

Et du point de vue de la dynamique des langues, les concepts et les pratiques effectives d’« uniformisation », « homogénéisation »,  ne s’apparentent-ils pas au pôle « concurrence » alors que celui de « diversité » pourrait participer à celui de complémentarité.

Mais les choses ne sont jamais aussi simple et nous y réfléchirons ensemble.

  1. Résumé

Résumons.

  • La dynamique des langues est un champ en construction.
  • Sa construction effective repose sur l’orientation ou la perspective qui la guide.
  • À DiversCité Langues, cette orientation choisit de mettre l’accent sur la diversité et la pluralité.
  • Mais cette orientation ne peut prendre racine sans se demander dans quelles conditions la diversité linguistique peut être complémentaire.
  • Les concepts inspirant les études en dynamique des langues (multi ou unidisciplinaires) reposent habituellement sur des notions de forces et ont comme cadre les États-nations.
  • De plus, elles sont tributaires de l’étude à l’intérieur d’un paradigme idéologique dominant : celui de la concurrence.
  • Nous pouvons donc nous demander si
    • l’utilisation de ces concepts contribue à l’établissement d’une diversité linguistique complémentaire ;
    • d’autres concepts y contribueraient mieux ;
    • dans quels espaces et quelles conditions la diversité linguistique réussit à entretenir des conditions de complémentarité ;
    • dans quels espaces et quelles conditions la diversité linguistique échoue.
  • Et plus généralement, comment le paradigme autonomie/complémentarité/diversité se construit-il par opposition à celui de la domination/concurrence/homogénéité ?

Un dernier constat. Dans toute entreprise repose une bonne part de science (des descriptions, des faits, des interprétations) et une part de fiction, nécessaire à une vision sociale. Comment alors poser cette fiction de manière à ce qu’elle guide le retour du balancier vers un paradigme plus équilibré, moins tendanciel vers la domination ? Comment avancer sans illusions sur la « diversité » et les discours qui l’entoure?

DiversCité Langues est un espace où l’on y réfléchit, scientifiquement.

  1. Références

Badie, Bertrand. L’État importé. Essai sur l’occidentalisation de l’ordre politique. Paris : Fayard.

Baggioni, Daniel. 1996. Du rôle des États dans la construction de l'unicité et de la diversité en Europe à l'aube de l'an 2000. DiversCité Langues. En ligne. Vol.II. Disponible à http://www.uquebec.ca/diverscite

Gueunier, Nicole. 1985. Place possible de la langue par rapport aux minorités culturelles. Revue de littérature comparée, 2, 131-144.

Jucquois, Guy. 1996. Aspects de la diversité dans les sociétés contemporaines occidentales. DiversCité Langues. En ligne. Vol. I. Disponible à http://www.uquebec.ca/diverscite

Lapierre, Jean-William. 1988. Le pouvoir politique et les langues. Paris : Presses Universitaires de France.

Martel, Angéline. 1996. Diversité linguistique et éthique des politiques linguistiques. Questions sur les pratiques canadiennes et québécoises. DiversCité Langues. En ligne. Vol. 1I. Disponible à http://www.uquebec.ca/diverscite

Nichols, Joanna. 1992. Linguistic Diversity in Space and Time. Chicago : University of Chicago Press.

Wallerstein, Immanuel. 1998, La sociologie et le savoir utile. Bulletin 72, International Sociological Association, 2.