Pour référence :
TRUCHOT, Claude. 1999.
Les langues européennes des territoires nationaux aux espaces globalisés. Observations sur les effets linguistiques de la mondialisation en Europe. DiversCité Langues.  En ligne. Vol. IV. Disponible à http://www.uquebec.ca/diverscite

 

Les langues européennes

  1. Langues et territoires

L'Europe a été profondément marquée par la structuration politique en États-Nations. Prenant la succession des États monarchiques, les États-Nations se sont d’abord affirmés au XIXe siècle, avec le mouvement des nationalités, à mesure que d'autres forces se substituaient à celle des monarques, que les bourgeoisies prenaient le pouvoir aux aristocraties, que les sociétés industrielles prenaient le pas sur les sociétés agraires. Cette structuration s’est poursuivie au début du XXe siècle en Europe du Nord et en fin de siècle en Europe centrale et orientale. L’État-Nation constitue maintenant sur la totalité du continent l’unité de base du découpage politique.

L'impact linguistique de cette structuration politique a été considérable. Dans presque tous les cas de figure, une langue a eu pour fonction d’assurer l’identité et l’homogénéité de la nation. La plupart des pays européens ont une seule langue nationale qui est aussi leur seule langue officielle, celle dans laquelle les lois du pays sont rédigées, la justice est rendue, l'administration est exercée, l'enseignement est dispensé, les sciences, les techniques, l'information, la littérature, la culture, sont créées et diffusées, les biens sont produits, distribués et consommés. Dans les quelques pays d’Europe occidentale dont le statut est plurilingue, comme la Belgique et la Suisse, la territorialité de chacune de leurs langues nationales et officielles est le principe de base de leur fonctionnement linguistique. En Europe centrale et orientale, dans le grand remodelage politique que connaît cette région, c’est ce principe de territorialité de la langue qui tend à prédominer et qui se trouve confronté aux brassages de peuples qui ont marqué son histoire. Sur l’ensemble de l’Europe, le Luxembourg est la seule réelle exception qui s'affirme avec une langue nationale mais dont l’usage est strictement oral, le luxembourgeois, et qui utilise conjointement deux langues officielles écrites et orales, le français et l'allemand.

Les territoires nationaux intègrent de manière inégale les autres communautés et groupes linguistiques qui y vivent. Plusieurs communautés linguistiques s’identifient de manière très forte à des territoires reconnus (Catalogne, Pays Basque, Sud-Tyrol, Pays de Galles). Dans la Fédération de Russie la territorialité est reconnue aux nombreuses « nationalités » minoritaires par le traité fédéral de 1992 et la constitution de 1993. Mais beaucoup de langues ont été placées à un échelon inférieur de la hiérarchie territoriale, comme en témoigne le nom de « régionales » qui leur a souvent été donné. Elles sont actuellement mieux reconnues qu’elles ne l’ont été. En tout cas des dispositions ont été prises pour les protéger et favoriser leur promotion. L’Union européenne apporte une aide au Bureau européen des langues moins répandues. Le Conseil de l'Europe a élaboré et adopté en 1992 une Charte des langues régionales et minoritaires qui définit les mesures et les engagements que prennent des États qui la ratifient vis à vis de ces langues (Conseil de l’Europe, 1992).

Par contre les langues parlées par les diasporas issues de différentes formes de migrations sont peu prises en compte. L’appellation de « non-territoriales » qui leur est souvent attribuée situe le niveau de cette prise en compte. Dans la plupart des pays européens la tendance dominante est de considérer que l’acquisition de la langue nationale et officielle est l’enjeu linguistique majeur de l’insertion de la partie de leur population issue de l’immigration. Dans les pays et communautés francophones d’Europe l’enseignement des « langues d’origine » est relativement marginal dans les systèmes éducatifs.

  1. Langues et mondialisation

Alors que se densifiait et se renforçait sa structuration politique en États-Nations, l’Europe se trouvait confrontée parallèlement à de profondes transformations. En effet de nombreuses activités qui étaient organisées à l’intérieur de frontières nationales se sont inscrites progressivement dans une autre dimension. Depuis quelques dizaines d’années l’internationalisation de l’économie, définie par Riccardo Petrella (1990) comme « l’intégration croissante à travers les pays du monde des flux des connaissances techniques, des matières premières, des biens intermédiaires, des produits et des services » a engendré des espaces d’activités plus larges que ceux des territoires nationaux. La mondialisation, c’est à dire la mise en marché de la plupart des activités humaines, la mise en concurrence généralisée des marchés sectorisés, en particulier par des frontières nationales, et leur globalisation à l’échelle planétaire, a accéléré ce processus d’internationalisation (Olivier Dollfus, 1997). Elle lui a donné aussi une dimension nouvelle en l’imposant comme un mode de développement, structuré et défendu par une idéologie très influente, l’idéologie néo-libérale. Les entreprises multinationales ou internationalisées, la culture industrialisée, la recherche scientifique, le tourisme, les systèmes de transport, les réseaux de la société de l’information, constituent des secteurs d’activités dont le mode de fonctionnement est largement supra-territorial et souvent mondial.

On peut faire l’hypothèse que cette nouvelle dimension des activités humaines qui se superpose aux découpages territoriaux engendre des usages linguistiques différents de ceux qui se sont imposés sur les territoires nationaux, ou au moins qu’elle les influence. Pour donner corps à cette hypothèse il convient de rassembler dans un premier temps des données empiriques. L’analyse doit porter sur l’ensemble des échanges linguistiques qui se déroulent dans des domaines directement touchés par le processus de mondialisation, de manière à déterminer les contraintes qui les modèlent et les régulent, et à faire apparaître la dynamique des transformations sociolinguistiques. L’interrogation à laquelle il conviendrait de répondre au terme d’une recherche approfondie est de savoir si le processus de mondialisation est en train d’influer sur le cours de l’histoire des langues comme la structuration en États-Nations a pu le faire dans le passé.

Nous essaierons ici d’observer les usages linguistiques dans le domaine de la « langue au travail », en faisant porter dans un premier temps les observations sur le secteur que constituent les entreprises multinationales ou internationales. Dans un deuxième temps, nous élargirons la perspective en analysant les relations entre la connaissance des langues et le marché du travail telles qu’elles apparaissent dans les offres d’emploi. Bien que le monde de l’entreprise se laisse difficilement étudier et que les données soient peu nombreuses, c’est le domaine de référence par excellence en matière de d’internationalisation et mondialisation, et donc celui qui devrait être le plus influent sur l’évolution des usages linguistiques. Élaborer un cadre d’analyse de cet espace est donc fondamental. Nous amorcerons un élargissement de cette étude en abordant un autre domaine, celui de la « langue de la culture », en présentant plusieurs observations portant sur secteur européen du « cinéma-monde » (David Putnam, 1997), régulé essentiellement par les lois du marché économique mondial. Enfin nous aborderons les questions d’enseignement des langues étrangères en essayant d’analyser dans quelle mesure cet enseignement, dans les systèmes éducatifs des États, est influencé par le processus de mondialisation, et nous mettrons ses mutations en rapport avec celles que l’on peut observer dans le domaine de la langue au travail

 

Usages linguistiques dans les sociétés multinationales

  1. Modes de communication dans l’entreprise multinationale

Dans une entreprise multinationale les effets linguistiques de l’internationalisation et de la mondialisation se font sentir à différents niveaux de son fonctionnement : direction et gestion, innovation (le niveau où sont conçus les techniques et les produits), fabrication, commercialisation. Les modes de communication orale (réunions, contacts personnels et téléphoniques, vidéoconférences) associent des personnels d’origines linguistiques différentes. La communication écrite (directives, notes, documents techniques, courriers échangés par voie postale et électronique) est aussi destinée à des personnes de langues différentes. Elle circule entre différents pays, du siège vers les sites et filiales, et directement entre les localisations. Des membres du personnel, directeurs, cadres, mais aussi ingénieurs et techniciens, se déplacent dans les différentes implantations. Ils y séjournent. Ils peuvent y être affectés, ce qui est fréquemment le cas des cadres. Ils peuvent même y être affectés de manière virtuelle, c’est à dire en accomplissant leur tâche au moyen du réseau Internet sans quitter le siège social.

  1. La « langue de l’entreprise »

L’une des stratégies utilisées par les entreprises pour trouver une réponse à ce type de problèmes est d’utiliser une langue véhiculaire de fonctionnement interne. Le Document 1 illustre ce mode de fonctionnement.

 

Document 1

Extrait d’une offre d’emploi parue dans Le Monde, le 22 octobre 1997

Vous êtes de culture internationale?

Alors venez piloter des projets d’envergure mondiale.

MANAGERS INTERNATIONAUX

AMADEUS Développement (Nice)

AMADEUS Marketing (Nice - Madrid)

AMADEUS est une Société multinationale de plus de 1 300 personnes de 42 nationalités différentes dont la langue de travail est l’anglais.

Cette entreprise qui se définit elle-même comme une « société multinationale » est spécialisée dans la fourniture de services à des agences de voyages. Les 1300 personnes qu’elle emploie sont de 42 nationalités différentes. Bien que certaines de ses activités fondamentales soient situées en France et en Espagne, celles-ci ne se restreignent pas à ces deux pays, ses projets étant « d’envergure mondiale ». Ces activités ne se déroulent pas dans la langue de ces territoires nationaux mais dans une langue véhiculaire unique, l’anglais. L’entreprise l’a institutionnalisée comme langue de travail, ainsi que l’aurait fait une institution internationale bénéficiant de l’extraterritorialité.

Cette institutionnalisation de l’anglais est apparue d’abord en Europe du nord. Elle a été mise en évidence par les travaux de H. Hollqvist (1984) qui a décrit de manière détaillée ce statut de l’anglais chez Ericsson (téléphonie) et S.A.S. (transports aériens). L’anglais y a été instauré « langue de l’entreprise » (company language). Ceci signifie que son usage est obligatoire pour toutes les formes de communication, écrites et orales, qui impliquent des locuteurs d’origines linguistiques différentes. H. Hollqvist cite également le groupe Volvo (véhicules automobiles) qui a été une des premières entreprises à introduire l’anglais comme « langue de l’entreprise » dès janvier 1975.

Après les pays nordiques cette pratique s’est étendue à d’autres parties de l’Europe. The Story of English (McCrum et al., 1986) présente le cas d’Iveco, entreprise italienne construisant du matériel de transport routier et industriel, basée à Turin, et dont le capital est international. Le documentaire télévisuel de la BBC tiré de cet ouvrage donne la parole à des cadres provenant de différents pays européens, mais dont aucun n’est anglophone. Tous déclarent que désormais leur langue de l’entreprise est l’anglais.

F. Coulmas (1992) avance également les exemples du fabricant allemand de pneumatiques Continental et de l’entreprise néerlandaise d’électronique Philips, mais ne se réfère pas à des études les concernant. Le consortium Airbus Industries qui regroupe les principaux constructeurs aéronautiques allemands, britanniques, espagnols et français est également fréquemment cité.

  1. Stratégies linguistiques d’entreprises

Si les études sur la langue de l’entreprise réalisées jusqu’à présent permettent de comprendre la nature du phénomène, elles ne permettent pas d’en situer l’ampleur. Dans de nombreuses entreprises multinationales le recours à l’anglais est fréquent mais variable (C. Truchot, 1990). Son utilisation dépend de nombreux facteurs. Ainsi une diffusion internationale importante de la langue du pays dont l’entreprise est originaire atténue la nécessité du recours à une langue véhiculaire. De plus le choix du recours à une langue véhiculaire pour la communication interne ne sera pas nécessairement celui fait pour la communication externe: une distinction doit être établie entre la « langue au travail », usages linguistiques déterminés par les contraintes de communication interne, et la « langue des échanges », usages linguistiques dans les transactions, les relations avec les clients, l’exploration des marchés.

Soulignons que de nombreuses entreprises gèrent leur stratégie de développement international en s’adaptant aux usages linguistiques des pays où elles s’implantent. Mais on ne dispose pratiquement pas d’études sur ce type de stratégie, les recherches ou observations réalisées portant presque toutes sur l’usage des langues étrangères. Si la plupart de ces études se concentrent sur le rôle de l’anglais, certaines montrent que des entreprises insèrent de manière délibérées d’autres langues dans leur mode de fonctionnement. Un assez grand nombre d’entreprises associent la langue de leur pays d’origine, de leur siège social, à leur internationalisation de manière à promouvoir une image de marque liée à un pays et à sa langue. C’est ce que souligne R. Moiroud (1993): « Il nous paraît essentiel de conserver l’identité culturelle de l’entreprise, élément indissociable de son image de marque : imagine-t-on Ferrari ou Lavazza ne parlant plus italien, Bosch ou Siemens ayant perdu l’usage de l’allemand, Renault ne parlant plus français? ». Remarquons toutefois que l’influence de ce facteur est très variable. Ainsi des composants électroniques, des services informatiques sont moins identifiables sur le plan culturel qu’un produit alimentaire. L’internationalisation d’un produit élimine souvent aussi toute connotation culturelle limitée à un territoire.

La conjonction de plusieurs facteurs, tels qu’une position dominante sur un marché et le poids économique et démographique de la langue d’origine, encourage certaines entreprises à se servir de cette langue dans leur stratégie d’implantation internationale. Ainsi Saint-Gobain qui emploie environ 100 000 personnes, dont 36 000 Français, dans 30 pays, se considère comme « une multinationale à la française ». L’entreprise a été créée et a fonctionné pendant trois siècles en français, devenu la langue officielle du groupe. Cette implantation de la langue française s’appuie largement sur la maîtrise technologique que le groupe s’est assurée, en particulier dans le domaine du verre. Cette maîtrise lui permet de former son personnel, en France et en français, aux techniques qu’il a créé. L’anglais est néanmoins utilisé au niveau de la communication interne pour les discussions et débats (Sources: Document du Conseil supérieur de la langue française, France, 1991, et Pauthenier-Geoffroy C., 1998).

Rhône Poulenc (chimie, pharmacie), entreprise qui emploie 90 000 personnes, dont la moitié hors de France, qui réalise 75% de son chiffre d’affaire à l’étranger en étant présente dans 140 pays, revendique même d’être un agent actif de diffusion du français. Ainsi les cadres étrangers de l’entreprise, en Italie, en Allemagne, en Espagne, ont l’habitude de s’exprimer en français. Mais elle reconnaît aussi faire un usage conséquent de la langue anglaise sur le territoire français. (Document du Ministère de la francophonie, France, 1992).

  1. La langue du pouvoir

Le choix de privilégier l’usage d’une langue à l’intérieur d’une multinationale est souvent lié à des questions de pouvoir. Une étude réalisée dans un site français du constructeur automobile américain General Motors (Y. Cox, 1984, citée dans C. Truchot, 1990) montre que l’usage de l’anglais, fort développé dans cette société, quelles que soient ses localisations, était dû en grande partie à la volonté du siège social à Detroit de contrôler ses sites et filiales dans le monde. Dans sa contribution à l’enquête de la Fondation Nuffield sur les langues au Royaume-Uni, S. Hagen (1998) observe que la plupart des entreprises européennes qui s’installent dans ce pays exigent d’une partie de leur personnel la connaissance de leur langue d’origine. Ainsi le constructeur automobile allemand BMW, après avoir acheté le constructeur britannique Rover, a entrepris de former à l’allemand d’une partie importante de son personnel britannique. Même lorsque l’entreprise multinationale décide de s’adapter aux usages linguistiques du pays d’accueil, la connaissance de la langue du pays d’origine apparaît comme une nécessité aux cadres qui n’en sont pas originaires, car elle conditionne leur progression à l’intérieur de l’entreprise. Ils seront surtout incités à le faire si cette langue a une base démographique conséquente et un rôle international reconnu. Percy Barnevik, principal dirigeant du groupe suédois Wallenberg (Electrolux, Ericsson, SKF, Scania), souligne qu’en Allemagne « on veut que les membres des conseils d’administration des entreprises internationales soient germanophones alors que dans les petits pays de l’Europe du Nord la pratique est d’utiliser l’anglais » (Le Monde, 18 mars 1998).

L’accélération du processus de mondialisation et les fusions d’entreprises qu’elle provoque entraînent souvent des modifications des usages linguistiques. Ainsi l’entreprise Siemens AG, dont le siège social est à Münich et qui emploie dans une vingtaine de secteurs professionnels environ 400 000 personnes dont la moitié en Allemagne, était connue pour utiliser l’allemand afin d’assurer les relations entre la maison-mère et les filiales disséminées dans le monde. L’entreprise avait la réputation d’être exigeante sur la connaissance qu’avaient de l’allemand les non-germanophones qu’elle embauchait et qu’elle formait à son école de langue: la Siemens Sprachenschule de Münich. A la fin des années 1990, Siemens AG a décidé que l’allemand ne convenait plus à sa taille mondiale et lui a substitué l’usage de l’anglais, reconvertissant à cette langue sa communication interne et la vocation de son école de langue. Citons aussi l’exemple de Novartis (chimie, pharmacie) issue de la fusion des entreprises suisses Sandoz et Ciba-Geigy qui a décidé de travailler en anglais et de fixer son siège social à Londres (G. Lüdi, 1999).

Parmi les exemples que nous avons cités, deux entreprises françaises ont entamé des processus de fusion en 1999, Renault avec l'entreprise japonaise Nissan, et Rhône-Poulenc avec l'entreprise allemande Hoechst pour former Aventis, et on peut se demander, si, dans le processus, l'une et l'autre conserveront leur caractère français. Aventis vient d'apporter une réponse par l¹intermédiaire d'offres d'emplois parues en anglais dans la presse française: «AVENTIS is seeking the following personnel for its headquarters in Strasbourg... . The above positions constitute a career opening for candidates meeting the following criteria: experience of working in an international environment, holding BAC +2/4 bilingual-English (official working language)». (Les Dernières Nouvelles d'Alsace, 21 août 1999)

 

Connaissance des langues et marché du travail

  1. Les exigences linguistiques dans les offres d’emploi

Les exigences linguistiques précisées dans les offres d’emplois constituent des indicateurs de l’usage des langues dans les secteurs d’activités économiques internationalisés. Une recherche effectuée à l’université de Duisburg (Allemagne) (H. Glück,1992, cité par U. Ammon, 1995, document 2 ci-dessus), portant sur les offres d’emplois parues dans la presse de six pays européens en 1991, fait apparaître, à côté d’une demande très forte pour l’anglais, une demande assez conséquente pour le français et l’allemand, largement devant l’espagnol. La connaissance du français est plus souvent requise que celle de l’allemand dans les pays de l’Union Européenne. Mais la demande pour l’allemand dans des pays d’Europe centrale candidats à l’entrée dans l’Union Européenne (Hongrie, Pologne) est presque aussi forte que celle pour l’anglais.

Document 2

Les exigences linguistiques dans les offres d’emplois parues dans la presse

de six pays européens en 1991

Union européenne

Grande-Bretagne français : 15%, allemand : 7%, espagnol : 5%,

Espagne anglais : 60 %, français : 21%, allemand : 7%

France anglais : 71 %, allemand : 11%, espagnol : 5%

Italie anglais : 69%, français : 9%, allemand : 6%

Europe centrale

Hongrie allemand :40%, anglais : 37%, français : 3%,

Pologne anglais : 46%, allemand : 26%, français : 7%,

d’après H. Glück, 1992 (trad. CT)

Un relevé comparatif effectué sur les offres d’emploi publiées dans le journal Le Monde, bien que limité à 300 offres parues en mars 1998, est en cohérence avec les données de l’étude allemande (Document 3). Le taux d’offres à exigences linguistiques est important : 72% de l’échantillon, parmi lesquelles la demande de connaissance de l’anglais est quasi-générale : 96% (69% des emplois). La demande de connaissance de l’allemand est de 21% (15% des emplois), et celle d’autres langues de 14% (10% des emplois), cette demande étant diversifiée ou non précisée. Notons un pourcentage important d’offres (31%, soit 21% des emplois) dans lesquelles est exigée la connaissance de deux langues (rarement plus).

Document 3

Exigences linguistiques dans les offres d’emploi parues dans Le Monde

Date: mars 1998

%/emplois %/exigences linguistiques

Offres d’emploi avec

exigences linguistiques 72

Emplois exigeant

deux langues ou plus 21 31

Demande par langue

anglais 69 96

allemand 15 21

autres langues 10 14

Toutes ces offres à exigences linguistiques proviennent d’entreprises ou d’institutions ayant une fonction internationale dans des domaines tels que l’informatique, les réseaux de communication, les secteurs de pointe, le conseil, l’audit, mais aussi le droit et les ressources humaines. Inversement les offres qui n’ont pas d’exigence linguistique concernent presque toutes des emplois de gestion et d’aménagement du territoire national : bâtiment et travaux publics, transports, services (banque, assurance), santé, collectivités locales. Notons qu’en France les offres d’emplois relevant de l’État, dont ceux du secteur de l’éducation, ne sont en général pas publiés dans la presse.

Toutes les offres d’emploi parues dans Le Monde requièrent une formation post-scolaire, et concernent des fonctions d’encadrement ou de niveau de qualification élevée dans des entreprises fortement internationalisées. Un relevé, effectué sur un journal régional, L’Est Républicain , publié dans l’est de la France offre à l’analyse des éléments différents (Document 4).

Document 4

Exigences linguistiques dans les offres d’emploi parues dans

L’Est Républicain (Besançon)

Date: mars 1998 %

Offres d’emploi avec

exigences linguistiques 7

Répartition par types d’emplois

- encadrement 16

- autres personnels 1

Demande par langue

anglais 3

allemand 4

Ce relevé porte également sur 300 offres d’offres publiées en mars 1998 dans l’édition de Besançon de ce quotidien. Le niveau de qualification de ces offres est nettement moins élevé que dans Le Monde. On recense environ 40% d’emplois d’encadrement, en règle générale des cadres intermédiaires et des techniciens. Les autres offres concernent des emplois d’exécution, mais pour lesquels une qualification est en général demandée. Elles émanent pour la plupart de P.M.E.. La demande en langues est faible : 7% . Elle est quasiment inexistante (1%) pour les personnels d’exécution. Notons que l’allemand est plus demandé que l’anglais (4% contre 3%). Si l’observation de cette faible demande en langues doit être mise en évidence, les éléments fournis par la formulation des demandes ne permettent pas de l’interpréter, et de la relier par exemple à la nature du tissu de P.M.E. ou au niveau de qualification des emplois. Des offres d’emploi émanant des grandes entreprises du nord de la région : Peugeot (automobiles), Alsthom (matériels ferroviaires), absentes de ce relevé auraient fourni des éléments de comparaison. Il est possible que les effets du processus de mondialisation sur le tissu économique de cette région, pourtant prospère, soient relativement faibles. Une étude de terrain serait certainement révélatrice.

  1. Utilisation des ressources linguistiques

Document 5

Exigences linguistiques dans les offres d’emploi parues dans

Les Dernières Nouvelles d’Alsace (Strasbourg)

% %/exigences linguistiques

Date: mars 1998

Types d’emplois

- cadres intermédiaires 50

- emplois d’exécution 50

Offres d’emploi avec

exigences linguistiques 30

Répartition par types d’emplois

- cadres 54

- emplois d’exécution 7

Demande par langue

allemand 25

cadres 42 78

anglais 6

cadres 12 22

 Un troisième relevé réalisé sur les offres d’emploi parues dans Les Dernières Nouvelles d’Alsace, quotidien publié à Strasbourg, élargit encore le tableau offert par les données recueillies dans Le Monde et L’Est Républicain. Il porte également sur 300 offres parues en mars 1998 (Document 5). Sans être aussi élevé que dans Le Monde, le niveau moyen des emplois qui sont proposés est plus élevé que dans L’Est Républicain. Le taux d’offres à exigences linguistiques y est nettement plus élevé : 30% pour l’ensemble, 54% pour le personnel d’encadrement. L’allemand prédomine très fortement : 25% pour l’ensemble, 42% pour les emplois d’encadrement, 78% des exigences linguistiques contre 22% pour l’anglais. La majorité des demandes viennent d’entreprises allemandes qui ont besoin de personnels qui travaillent soit en Allemagne en rapport avec le marché français, soit sur le territoire français, essentiellement en Alsace. Une part minoritaire de ces offres émane d’entreprises françaises qui ont besoin de personnels bilingues pour travailler sur le marché allemand ou germanophone. Une analyse du contenu des offres montre que les entreprises allemandes implantées en Alsace exigent souvent de leur personnels d’encadrement qu’ils connaissent l’allemand. Par contre elles formulent rarement de telles exigences pour le personnel d’exécution.

Une étude en cours portant sur les offres publiées pendant une période de six mois permettra de vérifier ces résultats. Mais on peut faire quelques observations. Au travers de ces offres, l’Alsace apparaît comme une sorte de vivier linguistique connu des milieux économiques et satisfaisant certains des besoins linguistiques qu’ils expriment. Selon toute vraisemblance ces milieux, plutôt que d’utiliser l’anglais comme langue véhiculaire (ou de n’utiliser que cette langue), préfèrent utiliser des ressources linguistiques locales, celles d’une région où les parlers germaniques, les dialectes alsaciens, sont d’usage courant. Un effort important y est fait pour développer l’enseignement de l’allemand standard à côté du français, langue de l’éducation : apprentissage précoce, enseignement renforcé, enseignement paritaire français-allemand. Cette demande économique pourrait constituer un mode de valorisation important de ressources linguistiques naturelles. Toutefois une étude récente de chercheurs strasbourgeois ( A. Bothorel et D. Huck, 1999) montre que ce sont plutôt les milieux aisés qui ne transmettent pas ou plus le dialecte alsacien que les milieux populaires qui continuent à le transmettre recherchent les filières d’éducation offrant un niveau de compétence en français et en allemand susceptible de répondre à la demande économique. Cet effet social doit aussi être pris en compte parmi les effets linguistiques de la mondialisation.

 

Les langues, le « cinéma-monde » et l’Europe

  1. Le « cinéma-monde » et l’Europe

En matière de culture médiatisée, les effets de la mondialisation sont à la fois techniques, économiques et culturels. Ils sont techniques car les moyens modernes, sans cesse en mutation, permettent de donner une couverture planétaire, en tout cas aisément internationale, à la diffusion culturelle. Ils sont économiques dans la mesure où se sont mises en place des structures industrielles et commerciales à la mesure du marché mondial. Ils sont culturels dans la mesure où sont réalisées des productions qui sont destinées au marché mondial et non plus à des marchés nationaux spécifiques, c’est à dire des « produits culturels » qui soient acceptables par plusieurs marchés nationaux simultanément, si possible par tous. Il n’est pas nécessaire de souligner le rôle dominant de l’appareil américain de production et de diffusion audio-visuelles à tous ces niveaux. Le bilan publié en 1999 par le PNUD, Programme des nations unies pour le développement, montre que le marché mondial des produits culturels est de plus en plus concentré autour de Hollywood (dont 50% des recettes proviennent de l’étranger, contre à peine 30% en 1980). « En 1996, l’industrie cinématographique américaine détenant 70% du marché européen, 83% du marché latino-américain, et 50% du marché japonais » (extrait cité par Le Monde, 13 juillet 1999)

Document 6

Répartition des spectateurs dans les salles de cinéma selon l’origine des films dans les 15 pays de l’Union européenne :

films américains : 76%

productions nationales : en moyenne, environ 15 %,

films d’autres origines : moins de 10%

Répartition linguistique des films d’autres origines :

films français ou en français : 2 à 3%

autres films anglophones : 2 à 3%

autres : 2 à 3%

Sources : Observatoire Européen de l’Audio-visuel (1996)

Centre National du Cinéma Français (1996)

L’Observatoire Européen de l’Audio-visuel (Document 6) relève qu’en 1994, dans les 15 pays de l’Union européenne, 76% des spectateurs dans les salles de cinéma avaient regardé des films américains. Le score moyen des productions nationales s’établissait autour de 15 %, avec de fortes variations entre les pays. La diffusion cinématographique en Europe se réduit pour l’essentiel à un face à face entre les films américains et des productions nationales dont la diffusion ne dépasse pas les frontières du territoire où elles sont tournées. Les autres films anglophones (britanniques, australiens, ou tournés en anglais par différents réalisateurs) ayant un taux de diffusion de 2% à 3%, on peut considérer que la part de la langue anglaise dans la diffusion totale est environ de 80%. Seules productions à s’insérer dans un espace extranational, les films français et francophones ont une diffusion européenne d’environ 3% (hors de France où leur part de marché se situe aux environs de 30% : 37% en 1997, mais 27% en 1998).

  1. Langues et cinéma

L’impact linguistique de cette situation varie selon l’adaptation linguistique des films. Trois techniques sont utilisées : le doublage, le sous-titrage, la traduction simultanée lue hors-champ par une seule voix qui se superpose à la bande sonore. Leurs coûts étant très différents, leur utilisation dépend de critères de rentabilité. Le plus coûteux, le doublage, est effectué lorsqu’un large marché linguistique permet de le rentabiliser (allemand, espagnol, italien, français). Lorsque le marché est plus restreint (langues scandinaves, néerlandais, portugais), c’est le sous-titrage qui est utilisé. Lorsque les moyens sont trop limités, on se contente d’une traduction lue par une voix hors-champ. C’est une technique courante en Pologne par exemple.

Les effets linguistiques de la domination américaine et anglophone sur le cinéma sont donc variables. Ils sont sans doute importants dans les pays qui ont une langue de diffusion réduite, là où le sous-titrage est utilisé, puisque le contact linguistique est direct. Dans les pays qui utilisent le doublage, l’influence linguistique est moindre, la présence de l’anglais se réduisant aux éléments écrits qui paraissent sur l’écran, aux titres, aux patronymes des acteurs. Mais il est probable que la technique du sous-titrage est celle qui est amenée à se développer. Dans les grands marchés linguistiques, les diffuseurs la substituent au doublage pour les publics jeunes, urbains, pour les téléspectateurs des chaînes câblées et des bouquets de satellites. Avec l’augmentation du niveau de ressources en Europe centrale et orientale, elle remplacera la technique économique mais réductrice de la traduction orale. On peut prévoir qu’à l’avenir la diffusion cinématographique en Europe sera un espace qui se sera affranchi en grande partie des langues des territoires nationaux.

 

Les mutations de l’enseignement des langues étrangères en Europe

  1. L’anglais ...

Le Document 7 présente les principales langues étrangères apprises dans les systèmes éducatifs des pays de l’Union européenne. L’anglais a une position particulièrement dominante. Les statistiques de la Commission européenne révèlent qu’en 1994-1995 dans la plupart des pays non-anglophones, plus de 90% des élèves apprenaient cette langue. Le taux moyen s’établit à 89%. Un nombre restreint d’autres langues sont apprises par des fractions minoritaires d’élèves, le français arrivant en seconde position avec 32%, suivi de l’allemand (18%) et de l’espagnol (8%).

Document 7

Langues étrangères apprises dans l’enseignement secondaire

(Par rapport à l’ensemble de la population scolaire concernée)

1992-1993 anglais : 88% français : 32% allemand : 19% espagnol : 9%

1994-1995 anglais : 89% français : 32% allemand : 18% espagnol : 8%

Sources : Eurydice (1995 et 1997)

De plus la position dominante de l’anglais ne tient pas uniquement au nombre d’apprenants qui se portent sur cette langue. Il tient aussi aux fonctions qui lui sont dévolues. Ainsi l’anglais n’est plus que rarement en position de concurrence avec d’autres langues. Ces dernières ne sont choisies que par de faibles proportions d’élèves là où elles se trouvent en choix alternatif à l’anglais, comme le français en Espagne ou l’allemand en France. Seule l’Italie fait exception grâce à un système de répartition des élèves entre l’anglais et le français qui réduit en partie la concurrence entre ces deux langues. Certains pays comme les Pays-Bas, le Danemark, la Suède, ont rendu l’apprentissage de l’anglais obligatoire. Dans la plupart des autres, l’obligation d’apprentissage d’une langue étrangère aboutit de fait à l’obligation d’apprentissage de l’anglais.

  1. ...et les autres

Hors de Belgique et du Luxembourg, les scores les plus élevés du français sont dans les pays anglophones ( Royaume-Uni et Irlande: environ 70% des élèves), où il tient dans une certaine mesure la place qui est celle le l’anglais ailleurs. S’y ajoutent les Pays-Bas et le Portugal (plus de la moitié des élèves). L’enseignement de l’allemand (18%) est surtout développé en Europe du Nord : Pays-Bas (78%), Danemark (68%), Suède (45%), Finlande (33%), mais l’est très peu ailleurs. L’allemand et le français sont donc en distribution complémentaire, chacune de ces langues ayant ses territoires principaux de diffusion. L’enseignement de l’espagnol se limite à la France (33%) et au Luxembourg (10%), mais est inférieur à 5% ou inexistant ailleurs. Les autres langues, là où elles sont enseignées, ne sont choisies que par de faibles pourcentages de la population scolaire.

En fait les langues autres que l’anglais doivent leur place à l’insertion de l’enseignement d’une deuxième langue ou d’une troisième langue (LV2, LV3) dans le système éducatif. La plupart des systèmes éducatifs des pays de l’Union européenne procèdent à cette insertion. Aux Pays-Bas l’obligation d’apprentissage de deux langues étrangères a été étendue en 1993-1994 à tout le tronc commun obligatoire et une LV3 introduite à un stade ultérieur. En France l’enseignement d’une LV2 a été généralisée en 1998 à partir de la classe de 4ème des collèges (3ème année de l’enseignement secondaire). En Grèce l’obligation d’apprendre deux LV pendant les six ans de l’enseignement secondaire avait été introduite en 1992. Outre la Grèce et les Pays-Bas l’enseignement d’une deuxième langue vivante est obligatoire en Belgique dans chaque communauté linguistique, au Danemark, en Finlande et en Suède. L’adhésion à l’Union européenne a sans doute été un facteur incitatif puisque en 1995, date de leur adhésion, l’Autriche, la Finlande et la Suède ont décidé de diversifier un enseignement des langues fortement orienté vers l’anglais. En Suède la part du français est passée de 3% à 20% et celle de l’allemand de 20% à 40% . L’Espagne qui était le dernier pays communautaire à n’enseigner qu’une seule langue étrangère a décidé d’enseigner une LV2 à partir de 1997, du moins hors des communautés autonomes qui ont des langues co-officielles. L’apprentissage d’une deuxième ou d’une troisième langue vivante étrangère bénéficie surtout au français et à l’allemand. On assiste à des évolutions comme la montée de l’italien en France et de l’espagnol en Allemagne, à un intérêt pour les langues slaves en Autriche. Mais ces évolutions sont encore peu marquées. Soulignons enfin que dans presque tous les cas de figure, l’apprentissage d’une LV2 ou d’une LV3 est d’une durée nettement plus limitée que celle d’une LV1(Sources: M. Candelier, 1994 et CELV, 1997).

  1. L’apprentissage des langues à l’école primaire, développement nouveau de l’enseignement des langues vivantes, nouvel espace pour la langue anglaise

L’extension de l’apprentissage des langues étrangères à l’enseignement primaire (enfants de moins de 11 ans) est une donnée nouvelle de l’enseignement des langues dans l’Union européenne. Jusqu’alors seuls les pays du Nord de l’Europe avaient tenté l’expérience sur une large échelle. Actuellement cet apprentissage se généralise à tous les pays non anglophones (sauf au Royaume-Uni, exception faite de l’Écosse, et en Irlande). Dans tous les cas de figure il est rendu obligatoire ou en passe de l’être, les débuts de l’apprentissage pouvant varier, de l’âge de 7 ans à l’âge de 10 ans.

Document 8

Langues étrangères apprises dans l’enseignement primaire

(Par rapport à l’ensemble de la population scolaire concernée)

1992-1993 anglais : 18% français : 2%

1994-1995 anglais : 26% français : 4%

Sources : Eurydice (1995 et 1997)

Comme le révèle de Document 8 ce secteur est presque uniquement le domaine de l’anglais. Sa place s’accroît même rapidement, passant de 18% de la population scolaire en 1992-1993 à 26% en 1994-1995 (il faut toutefois indiquer que les premières statistiques portent sur douze pays alors que les secondes prennent en compte trois pays supplémentaires (Suède, Finlande, Autriche) dans lesquels l’enseignement de l’anglais était déjà très développé).

En 1992-1993, les 2% atteints par le français, seule autre langue représentée, venaient surtout de Belgique (Communauté flamande) et du Luxembourg, deux États où le français bénéficie d’un statut spécifique en tant que langue officielle d’État. On peut considérer que l’augmentation à 4% constatée en 1994-1995 provient des quelques pays ou régions où son enseignement a été organisé sur une autre base (Italie, Portugal, Écosse). Mais il n’atteint pas des pourcentages significatifs de population scolaire. La part des autres langues est tellement marginale qu’elle n’a pas été relevée par les statistiques de la Commission européenne.

  1. Des mutations qui se généralisent à l’ensemble de l’Europe.

Document 9

L’enseignement des langues étrangères en Europe Centrale et Orientale

Belarus (1995-96)

anglais : 65% allemand : 20% français : 10%

Bulgarie (1994-95, langues autres que russe)

anglais : 60% français : 25% allemand : 22%

Estonie(1994-95)

anglais : 52% russe : 26% allemand : 20% français : 2%

Hongrie (1994-1995, langues autres que russe)

anglais : 75% allemand : 60% français : 10%

Lettonie(1994-95)

anglais : 53% russe : 27% allemand : 21% français :1%

Lithuanie(1994-95, LV1)

anglais : 53% allemand :23% russe : 18% français : 6%

Pologne (1994-1995)

anglais : 65% allemand : 55% russe : 35% français : 20%

Roumanie(1994-95)

français : 75% anglais : 56% allemand : 8%

Russie (1994-1995)

anglais : 60% allemand : 31% français : 8% autres: 0,5%

Slovaquie (1994-1995, langues autres que russe)

anglais :85% allemand : 65% français : 8%

République Tchèque (1994-95)

anglais : 85% allemand : 65% français : 12% russe : 4%

Yougoslavie (1996-1997)

anglais : 56% russe : 26% français : 9,5% allemand : 8%

Sources : CELV (1997), Eurydice (1997), communications personnelles

En Europe centrale et orientale l’enseignement des langues étrangères est en complète et rapide mutation. Avant 1989, l’enseignement du russe y était partout obligatoire, et la place des autres langues souvent fixée par des quotas. Actuellement la place des langues est déterminée par l’offre et la demande. La substitution d’autres langues au russe est organisée partout, parfois freinée par manque de moyens. Comme le montre le document 9, l’anglais est devenu presque partout la première langue vivante enseignée, et les proportions d’élèves qui choisissent cette langue, rejoignent rapidement celles que l’on observe dans l’Union européenne. Mais l’allemand possède une position très forte, souvent ancienne, en étant enseigné à des proportions de populations scolaires importantes, dans certains cas voisines de l’anglais. Le français conserve une position traditionnellement forte en Roumanie. Ailleurs sa présence est restreinte. Dans un avenir peu éloigné l’anglais occupera la même fonction dominante qui est la sienne dans les pays de l’Europe occidentale, quelques langues se partageant aussi des fonctions complémentaires, la différence notable étant la position de l’allemand parmi ces langues.

 

Conclusions

  1. Espaces globalisés

Le processus de mondialisation est-il en train d’influer sur le cours de l’histoire des langues comme la structuration en États-Nations a pu le faire dans le passé? Ce que montrent en tout cas plusieurs des exemples que nous avons rassemblés est que se forment des espaces dans lesquelles fusionnent ou se créent des activités qui auparavant étaient structurées à l’échelon du territoire national. Ces espaces se superposent aux territoires des États-Nations. On peut les qualifier de « globalisés », au sens propre du terme « global ». Leurs activités ne sont pas indépendantes des territoires, mais elles tendent de manière plus ou moins importante à s’en affranchir. La plupart des sociétés multinationales constituent des « espaces globalisés ». A l’intérieur de tels espaces des usages linguistiques propres peuvent être identifiés. Les facteurs qui motivent ces usages sont strictement ou prioritairement économiques. Ils sont plus influents que les modes de régulation linguistiques des territoires, régulation qui s’imposera à eux surtout si l’intérêt économique de s’y conformer est manifeste.

Dans ces espaces la langue anglaise a un rôle transversal, « transglossique », qui la rend souvent hégémonique, parfois en situation de monopole. Toutefois un tableau la présentant comme la « langue globale » de ces espaces, reléguant les autres sur les territoires nationaux, ne serait pas exact. Dans la plupart des cas d’autres langues jouent un rôle, de manière variable selon les contextes, dans des fonctions qui sont en général complémentaires, mais qui peuvent être concurrentielles. Toutefois leur place ne dépend pas d’une logique de respect de la diversité linguistique, mais de leur poids démographique et économique. L’usage de ces langues se situe donc lui aussi dans une logique de marché.

  1. Enseignement des langues étrangères et globalisation

Le rapport entre langues dans l’enseignement des langues au sein des systèmes éducatifs semble proche de celui que l’on observe sur les lieux de travail, du moins au travers de l’image des langues au travail que véhiculent les offres d’emploi. Toutefois la place de l’anglais paraît amplifiée et celle des autres langues minorée par rapport à ce qu’on observe dans les espaces globalisés, du moins si l’on se réfère aux exemples que nous venons d’examiner. De plus les exigences linguistiques concernent essentiellement les emplois les plus rémunérés, alors que l’enseignement des langues concerne toute la population. On peut supposer que les usages linguistiques dans les emplois de haut niveau ont un effet d’entraînement influençant les choix des usagers et responsables des systèmes éducatifs. Si les sociétés multinationales sont des agents linguistiques influents, les États et autres acteurs qui organisent les systèmes éducatifs démultiplient et amplifient à l’échelon de chaque territoire les choix linguistiques des espaces globalisés.

En fait se pose la question de la fonction réelle de l’enseignement des langues étrangères dans les systèmes éducatifs. Si cette fonction était d’orienter la formation vers des objectifs d’ouverture culturelle l’enseignement des langues étrangères ne serait pas polarisé par l’apprentissage d’une langue aussi dominante. Est-elle d’orienter la formation vers les besoins de l’économie? Ce n’est même pas certain. En consacrant l’essentiel de leurs investissements à une langue, les acteurs des systèmes éducatifs semblent bien négliger les autres besoins linguistiques de l’économie. En tout cas lorsqu’une initiative différente est prise allant dans le sens des besoins de l’économie, le marché du travail a tôt fait d’en faire la promotion. De ce point de vue l’exemple de l’enseignement bilingue en Alsace est éclairant.

En assurant à chaque personne une formation à l’anglais, les systèmes éducatifs contribuent à donner à cette un statut quasiment officiel sur chaque territoire national. On peut même se demander si cette généralisation de l’apprentissage de l’anglais, en particulier dans l’enseignement primaire, n’a pas aussi une fonction d’homogénéisation linguistique, comme ont eu les langues nationales au début de l’ère des États-Nations.

  1. Élargissement de l’étude

L’étude sur la langue au travail fait apparaître des pistes d’élargissement et d’approfondissement : relations entre espaces globalisés et territoires, effets des pratiques linguistiques de ces espaces sur celles des territoires, conséquences sociales. On a vu par exemple que certaines entreprises ont un fonctionnement linguistique totalement étranger aux territoires nationaux où elles sont installées. D’autres les prennent en compte, mais de manière variable. Il conviendrait d’explorer ces facteurs de variation, et d’étudier ces relations dans d’autres secteurs que ceux présentés ici. Les espaces globalisés privilégient les individus multilingues dont la compétence linguistique inclut les langues de ces espaces. On peut donc penser que les individus monolingues, ou les multilingues parlant des langues qui n’y sont pas en usage, sont soumis à une certaine forme d’exclusion linguistique, qu’une nouvelle stratification sociale à base linguistique est en train de s’opérer.

Il faut surtout élargir l’étude à d’autres domaines d’usage. L’analyse des effets linguistiques de la mondialisation du cinéma montrent qu’ils touchent ou toucheront des couches de population bien plus larges que celles qui sont intégrés dans les espaces globalisés. On pourrait ajouter toutes les formes de culture industrialisée utilisant le son et l’image et surtout celles qui ont un support numérisé. Dans le domaine de la langue de l’enseignement, il faudrait aussi étudier les mutations de l’usage des langues comme moyens d’enseignement, sous l’effets de causes telles que l’internationalisation de l’éducation et la mondialisation de la recherche scientifique. L’impact d’une institution comme l’Union européenne sur les usages linguistiques en Europe est à étudier de très près. Les unions économiques et politiques d’États sont une des formes de la mondialisation. A l’échelle mondiale, l’Union européenne est considérée comme l’institution économique et politique dont la supranationalité est la plus développée. Ses choix linguistiques seront probablement déterminants sur l’avenir des langues en Europe.

 

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