Le processus de mondialisation est-il en train d’influer sur le cours de l’histoire des langues en Europe comme la structuration en États-Nations a pu le faire dans le passé? On peut constater en tout cas que se forment des « espaces » dans lesquelles fusionnent ou se créent des activités qui auparavant étaient structurées à l’échelon du territoire national. Ces espaces se superposent aux territoires des États-Nations. On peut les qualifier de « globalisés », au sens propre du terme « global ». Leurs activités ne sont pas indépendantes des territoires, mais elles tendent de manière plus ou moins importante à s’en affranchir. La plupart des sociétés multinationales constituent des « espaces globalisés ». A l’intérieur de tels espaces des usages linguistiques propres peuvent être identifiés. Les facteurs qui motivent ces usages sont strictement ou prioritairement économiques. Ils sont plus influents que les modes de régulation linguistiques des territoires nationaux, régulation qui ne s’imposera à eux que si l’intérêt économique de s’y conformer est manifeste.

Dans ces espaces la langue anglaise a un rôle transversal, « transglossique », qui la rend souvent hégémonique. C’est le cas particulièrement dans le « cinéma-monde », dont la place en Europe par rapport aux autres productions cinématographiques est analysée. Toutefois un tableau la présentant comme « la langue globale » des espaces globalisés, reléguant toutes les autres sur les territoires nationaux, ne serait pas exact. Dans la plupart des cas d’autres langues jouent un rôle, de manière variable selon les contextes, dans des fonctions qui sont en général complémentaires, mais qui peuvent être concurrentielles. C’est le cas notamment du français et de l’allemand dont la place relative par rapport à l’anglais est mise en évidence par plusieurs études sur les exigences linguistiques dans les offres d’emplois. Toutefois la place de ces langues ne dépend pas d’un principe de respect de la diversité linguistique, mais de leur poids démographique et économique, c’est à dire, comme pour l’anglais, d’une logique de marché, ou d’un rapport de pouvoir.

 

Dans l’enseignement des langues au sein des systèmes éducatifs le rapport entre langues est assez proche de celui que l’on observe sur les lieux de travail. Toutefois la place de l’anglais y est amplifiée. On peut supposer que les usages linguistiques dans les emplois de haut niveau ont un effet d’entraînement influençant les choix des usagers et responsables des systèmes éducatifs. En fait se pose la question de la fonction réelle de l’enseignement des langues étrangères. Si cette fonction était d’orienter la formation vers des objectifs d’ouverture culturelle, l’enseignement des langues étrangères ne serait pas polarisé par l’apprentissage d’une langue aussi dominante. Est-elle d’orienter la formation vers les besoins de l’économie? Ce n’est même pas certain. En consacrant l’essentiel de leurs investissements à une langue, les acteurs des systèmes éducatifs semblent bien négliger les autres besoins linguistiques de l’économie, comme le montrent plusieurs exemples analysés dans cette étude. En fait, en assurant à chaque personne une formation à l’anglais, les systèmes éducatifs contribuent à donner à cette langue un statut quasiment officiel sur chaque territoire national. On peut même se demander si la généralisation de l’apprentissage de l’anglais, en particulier dans l’enseignement primaire, n’a pas aussi une fonction d’homogénéisation linguistique, comme ont eu les langues nationales au début de l’ère des États-Nations.