Pour référence :
MOREAU, Marie-Louise. 1999. La pluralité des normes dans la francophonie. DiversCité Langues.  En ligne. Vol. IV. Disponible à http://www.teluq.uquebec.ca/diverscite

 

Introduction

L'observateur le moins averti note que le français tel qu'il est pratiqué en Afrique, en Belgique, au Québec ou en Suisse, etc. ne s'identifie pas strictement à celui dont usent les Français. Parmi les mécanismes à l'origine de ce processus de différenciation, la littérature scientifique en retient trois à titre principal.

1. Le français, dans ces divers territoires, se trouve au contact d'autres langues, substrats ou adstrats, qui le marquent de leur empreinte, sous la forme d'interférences de divers types (phonique, lexical, morphosyntaxique, pragmatique). Dans le prolongement de ce point de vue, pour les situations où le français n'est pas la première langue de socialisation, on invoque parfois la restructuration dont une langue fait l'objet lorsqu'elle est acquise comme langue seconde (voir par exemple Manessy 1981, 1992).

2. Les besoins langagiers des utilisateurs diffèrent selon leur environnement et chaque communauté se dote des moyens linguistiques nécessaires à l'expression de ses réalités.

3. L'innovation est un autre ressort fondamental de la différenciation. Dans chaque groupe, les locuteurs se servent des ressources de la langue et l'animent d'une dynamique propre. C'est bien la créativité linguistique des locuteurs qui est à l'origine de néologismes comme essencerie (« station d'essence ») au Sénégal, motamoter (« apprendre par cœur ») au Cameroun, dépanneur (« magasin de produits de consommation courante, ouvert sur d’autres plages horaires que les magasins ordinaires ») au Québec, pendulaire (« personne qui travaille dans une autre ville que celle où elle réside et qui fait la navette chaque jour entre les deux ») en Suisse, navetteur (avec le même sens) en Belgique, etc.

 

Il n'entre nullement dans mes intentions de contester la pertinence - indéniable - de ces attributions causales. Je voudrais seulement formuler quelques réflexions en rapport direct avec mon propos central.

1) Il me paraît que la focalisation de l'attention sur le contact de langue, les phénomènes d'interlangue ou les realia n'est pas neutre d'implications socio-psycho-idéologiques. On pose en effet que le facteur déterminant la différenciation est une sorte d'incapacité (c'est parce qu'ils sont soumis à l'influence d'autres langues que les locuteurs ne parviennent pas à rejoindre le modèle proposé) dans le premier cas, la contrainte de la nécessité dans le deuxième. C'est bien sûr une tout autre image des locuteurs et de leur compétence linguistique qu'on donne quand on s'intéresse à l'innovation linguistique. Et il n'est pas douteux que mettre l'accent sur telle source de différenciation ou sur telle autre est générateur ou au contraire réducteur d'insécurité linguistique (Francard 1993-1994, Bavoux 1996).

2) Contact de langue, interlangue, créativité sont des notions importantes quand on veut déterminer l'origine des phénomènes. Mais ce n'est pas parce que le gletter (« baver ») belge procède d'un mot wallon qu'on est autorisé à considérer que les utilisateurs actuels de ce terme font un emprunt au wallon, et que l'usage de ce terme résulte d'un bilinguisme français wallon, qu'on ne pourrait d'ailleurs pas attester chez la plupart d'entre eux. De même, si on peut raisonnablement supposer que le fouilleter (« fouiller ») sénégalais a été produit initialement par des locuteurs qui ne disposaient pas d'une pleine maîtrise du français, peut-on faire le même procès à ceux qui l'utilisent aujourd'hui en conformité avec les pratiques linguistiques de leur groupe ? Un raisonnement analogue peut être tenu en ce qui concerne la créativité : le pendulaire suisse mentionné plus haut résulte assurément d'une création, mais cela ne signifie évidemment pas que toutes les occurrences de ce mot sont produites à chaque fois par des mécanismes néologiques. Il y a un temps - court - où les unités et les structures peuvent être considérées comme des emprunts ou comme des faits d'interlangue ou comme des innovations, il y a un temps où elles font partie du répertoire linguistique partagé par les membres du groupe.

3) Quand les Français disent soixante-dix, les Belges et les Suisses utilisent septante. Rien, bien sûr, ne permet de dire que Belges et Suisses ne sont pas capables, pour des raisons de substrat ou d'adstrat, de rejoindre l'usage français. Là où la majorité des Français produisent un [R] uvulaire, la plupart des Africains réalisent un [r] apical. Mais lorsqu'on leur demande de produire des énoncés avec des [R] uvulaires, bon nombre d'entre eux le font sans difficulté. Que peut-on inférer à partir d'exemples de ce type ? Que la production des « déviations » par rapport à la norme ne peut pas être dans tous les cas traitée en termes de déficiences qui s'enracineraient dans le contact de langues, mais qu'elle résulte souvent soit d'un CHOIX conscient (ainsi les Vaudois interrogés par Singy - 1996 : 164 sq. - sont-ils conscients d'utiliser des termes propres à leur groupe), soit de mécanismes sociolinguistiques fondamentaux, qui n'affleurent pas à la conscience des individus, et dont le fonctionnement nous demeure pour l'essentiel mal connu. Avec la circulation des personnes et la diffusion médiatique qui caractérisent nos sociétés, chacun de nous est en contact avec plusieurs variétés de langue, mais chacun manifeste son appartenance au groupe qu'il identifie comme le sien en en adoptant les usages linguistiques.

 

Mais, en matière de langage comme en d'autres, on ne voit pas que la diversité se traduise simplement dans une coexistence égalitaire des différentes pratiques : les diverses variétés font l'objet d'une hiérarchisation, implicite ou explicite. Qu'en est-il dans la francophonie ? Je traiterai la question en trois points, en considérant distinctement la position des institutions normatives (organismes officiels, ouvrages de référence, école), la norme dans les représentations explicites des individus et la norme dans leurs pratiques sociales.

 

Les institutions normatives dans la francophonie

Les organismes normatifs

Les institutions officielles qui se préoccupent de langage sont nombreuses et diverses. Sans prétendre définir la position de toutes, je considérerai celles qui bénéficient d'une certaine notoriété dans le public.

L'Académie française, qu'une partie importante du public continue de considérer comme l'autorité suprême en matière de langage et qui conserve un prestige sans rapport avec son influence effective, a certes accueilli dans la 9e édition de son dictionnaire (1992- ) quelques mots ou acceptions en usage en dehors de la France, qui enrichissent « le » français. Cela mis à part, elle paraît peu encline à accepter la pluralité des normes. En témoigne par exemple la réaction de son Secrétaire perpétuel à l'occasion du décret sur la féminisation des termes de profession voté en 1993 dans la Belgique francophone. Dans une lettre qu'il adresse le 15 février 1994 à son homologue de l'Académie royale de langue et de littérature françaises, et qu'il communique dans le même temps à un quotidien belge, Maurice Druon, en invoquant la caution de Dumézil et de Levi-Strauss, « deux éminents savants, dont la compétence, en cette matière comme en d'autres, n'a jamais été mise en doute », invite les académiciens belges à estimer « qu'il convient de s'élever contre cette mesure », qui « jette la confusion dans la langue et dans l'usage ».

Et lorsque les autorités françaises se disposèrent à recommander elles aussi la féminisation des termes de professions, le même Secrétaire perpétuel et d'autres académiciens publièrent différents articles dans la presse quotidienne, où ils ironisèrent sur les mesures prises précédemment par le Québec, la Suisse et la Belgique francophone, illustrant à merveille les propos de Fishman (1983 : 386) : [Dans les bastions où règne encore le « Grand frère », les mesures normatives adoptées par les « cadets » provoquent] « sourires hautains, persiflage et mépris. On s'y fait fort de collectionner les anecdotes relatant leurs excès, leurs échecs et leurs impairs, de les raconter à satiété, de les décortiquer avec la suffisance et le détachement des esprits supérieurs ».

En Belgique, l'Académie royale de langue et de littérature françaises n'adopte pas nécessairement les positions françaises. Ce fut très clair dans l'« affaire » de la féminisation des titres de fonction : à cette lettre de Maurice Druon, Jean Tordeur, le Secrétaire perpétuel de l'Académie belge, répond le 16 février que celle-ci a « toujours compté en son sein des grammairiens dont la compétence fut et demeure universellement connue », que quatre de ses membres font partie du Conseil supérieur de la langue française, sur l'avis duquel le gouvernement s'est appuyé et que « la France n'est pas la francophonie ». Mais en dehors de cette occasion, on ne voit pas que l'Académie royale revendique une spécificité du français de Belgique et fasse état d'une norme belge distincte de la norme française.

Au Québec, l'Office de la langue française, dans les années 1960, a préconisé un alignement sur le « français international ». Depuis les années 1980, il a toutefois émis un certain nombre d’avis et quatre énoncés de politique linguistique, où il apporte parfois sa caution à des spécificités de la situation québécoise. Il est surtout connu pour ses recommandations terminologiques, qui ne se bornent pas non plus à des actes d'allégeance par rapport à la norme française, et il contribue ainsi à promouvoir l'idée d'un standard québécois autonome, même s'il se montre assez peu incisif en la matière.

Les ouvrages de référence

Pendant très longtemps, les grammaires, les guides de prononciation et les dictionnaires du français se sont centrés sur le seul usage de la « bonne société cultivée de la région parisienne », et ont ignoré les faits régionaux français et les pratiques extra-hexagonales. Le français ne pouvait être considéré comme général que s'il correspondait au moins à l'usage de la France. Et c'était d'ailleurs la norme qui prévalait, en tout cas pour l'écrit, dans les contextes pédagogiques. Mais différentes initiatives, au cours de ce dernier quart du siècle, indiquent que les mentalités évoluent et qu'on est sans doute à un tournant.

Une percée est réalisée, non sans quelques maladresses, avec la parution du dictionnaire de Bordas (Davau, Cohen et Lallemand 1972), qui propose une liste de traits belges, canadiens et suisses. Quelques années plus tard, le Petit Robert (1977) emboîte le pas, de même que le Petit Larousse illustré (voir ses éditions de 1989 et 1997) et la 9e édition du dictionnaire de l'Académie (1992-).

Quelques remarques à propos de cette introduction de faits extra-hexagonaux dans les ouvrages de référence.

1. Si elle est relativement connue des spécialistes, elle n'a assurément pas bénéficié d'une publicité analogue à celle dont ont joui par exemple les prises de position de l'Académie française contre la féminisation des titres - prises de position en faveur d'une seule norme, celle qui prévaut ou prévalait en France.

2. L'ouverture ne concerne que les phénomènes lexicaux. Rien en ce qui regarde le domaine phonique ou le domaine syntaxique (Rey 1983). Pour prendre un exemple clair, il n'est nulle part mention de l'affrication québécoise des dentales, ou des variantes sénégalaises /p]rk/ pour /p]r/ ou belge /wagõ/ pour /vagõ/.

3. Les proportions de termes non hexagonaux ainsi introduits dans les ouvrages de référence évoquent davantage l'homéopathie que les raz-de-marée, sauf pour le Petit Larousse illustré, qui en connaît plusieurs centaines pour chacune des aires classiquement distinguées.

4. Les particularismes lexicaux d'autres aires que la France font l'objet d'un marquage : ils sont mentionnés comme des helvétismes, des africanismes, etc. Pas de marquage en revanche pour les faits propres à la France, supposés sans doute appartenir tous au français général. Il est vrai que la précision des aires d'emploi est associée à de multiples problèmes. Ne prenons de cela qu'un exemple : si un Belge dit qu'il doit aller conduire ses gamins à l'école, on peut être sûr que le terme gamin n'inclut aucune fille. C'est beaucoup moins vrai dans l'usage français, gamins y fonctionnant en ce cas comme un équivalent de enfants. Mais que sait-on de l'extension du phénomène en France ? Et dans les autres pays de la francophonie ?

Deux autres initiatives récentes affichent une couleur plus manifestement panfrancophone :

- le Dictionnaire universel francophone (Hachette, en collaboration avec l'Agence universitaire de la francophonie, 1997), qui réunit, à côté d'unités relevant du français général, de nombreux termes des divers pays de la francophonie. Pour la Belgique, par exemple, il compte quelque 700 entrées.

- le « Trésor des vocabulaires francophones », projet initié en 1987 par Bernard Quemada, Vice-Président du Conseil supérieur de la langue française, et bénéficiant de l'appui du réseau « Français en francophonie » de l'Agence universitaire de la francophonie, qui doit aboutir à la constitution, sur support informatique, d'un « inventaire des ressources lexicales du français incluant toutes les variétés de son usage dans l'espace francophone » (Quemada 1990 : 142), avec un accès aux banques de données textuelles constituées dans les différents pays.

On remarquera qu'il y a, dans ces deux derniers cas, un subtil changement de dénomination : il n'est pas question de dictionnaire français ou de vocabulaires français, mais de dictionnaire francophone et de vocabulaires francophones. On ne voit pourtant pas, ailleurs, qu’il soit question de dictionnaires anglophones, de lexiques hispanophones ou de vocabulaires lusophones... Y aurait-il une démarcation à faire entre les gens qui parlent français et ceux qui parlent francophone ? Deux hypothèses non concurrentes sont disponibles pour interpréter le choix du terme francophone :

- L'une voudrait que l'ouverture ait son prix, qu'elle soit assortie d'une restriction : on tiendrait à maintenir une distinction entre l'usage français, qui définit la norme, et les usages francophones, sur la légitimité desquels on ne se prononce pas. En poussant la distinction au bout de sa logique, l’utilisateur de ces travaux pourrait considérer que tous les faits de langue francophones ne relèvent donc pas nécessairement du français et se trouverait donc fondé à émettre, sur les divers particularismes lexicaux, le même jugement normatif « Ce n’est pas du français » que certains émettent à propos d’une formulation comme la femme que je te parle.

- L'autre, plus positivante, supposerait que les responsables de ces dénominations aient jugé que leur projet n'avait quelque chance d'aboutir, étant donné ce qu'est la tradition mono-nomothétique des communautés francophones, de France ou d'ailleurs, s'il ne procédait pas par étapes. Dans un premier temps d’une manoeuvre stratégique, on habituerait les utilisateurs à voir répertorier des spécificités lexicales dans un ouvrage de référence, sans qu’aucun stigmate y soit associé; dans un deuxième temps, on les intégrerait dans un inventaire étiqueté cette fois « français ».

Ces remarques ne doivent cependant pas cacher qu'un pas important a été réalisé dans ces différents travaux, surtout quand on sait le respect fétichiste dont la culture francophone entoure «le» dictionnaire.

Les seuls dictionnaires généraux - et non pas des inventaires différentiels -publiés en dehors de la France l'ont été au Québec : ils adaptent pour le Québec, plus ou moins en profondeur, des dictionnaires français (Martel et Cajolet-Laganière 1996) et intègrent plusieurs milliers de mots québécois. Le Dictionnaire du français plus comme le Dictionnaire québécois d'aujourd'hui renversent la perspective habituelle jusque-là : ils ne signalent pas comme tels les québécismes, mais marquent au contraire les usages propres à la France.

Dans le même temps, on a réalisé des inventaires et des descriptions de particularismes dans les différents pays qui constituent la francophonie. La chose n'est assurément pas neuve, sinon que (et la différence est singulièrement importante), dans ce dernier quart du siècle, c'est dans une perspective strictement descriptive et non plus normative. Mais ne pas considérer les particularismes comme des fautes n'équivaut pas à encourager l'usage.

L'école

Dans l'ensemble, il me paraît que l'école vit son rapport à la norme dans une certaine confusion, qui demande sans doute qu'on distingue ce qui passe pour l'écrit et pour l'oral, qu'on n'assimile pas le discours épilinguistique des enseignants et leurs pratiques, etc.

Au Québec, dans une société traversée depuis les années 1960 par des débats sur la norme, les enseignants revendiquent la possibilité d'enseigner non pas le français de France, mais le « français d'ici » et, en 1977, le congrès annuel de l'Association québécoise des professeurs et professeures de français définit la notion de français standard pour le Québec . Mais l'essentiel du travail consistant à définir concrètement la norme québécoise à enseigner reste un chantier où on ne voit pas encore vraiment de construction..

Dans l'ensemble de la francophonie, les manuels sont en stricte conformité à la norme centrale, mises à part quelques unités renvoyant à des réalités locales (pour le Congo, voir Kasoro 1998: pour le Gabon, Moussirou Mouyama 1998). S'il s'y trouve quelque autre particularisme linguistique, c'est généralement qu'il a échappé à la vigilance des auteurs.

Dans leur enseignement, les professeurs de français de bien des pays francophones fustigent l'emploi des particularismes, parce qu'  « on ne dit pas ça en France », du moins quand ils les repèrent comme tels, mais ce n'est pas le cas de tous les enseignants (Lafontaine 1986, Daff 1998); par ailleurs tous les particularismes ne sont pas traités de la même manière. Ainsi, en Belgique, crolle (« boucle ») ou bawette (« lucarne ») sont-ils mis à l'index, cependant que nonante ou chicon (« endive ») ne le sont pas. De même, au Sénégal, garage (au sens de « gare routière ») est-il proscrit, alors que gouvernance (« siège, résidence du gouverneur ») ne l'est pas (voir aussi Daff 1998). Et le critère du rejet ou de l'acceptation est bien rarement explicite, sans doute parce qu'il n'est pas conscient.

Pour ce qui est du domaine phonique, on pose en modèle la prononciation française, mais ce n'est celle d'à peu près aucun enseignant, les écarts étant particulièrement accusés chez les enseignants qui n'ont pas bénéficié d'une longue formation. Dans certains cas, pourtant, c'est une norme locale qui est présentée comme modèle. Ainsi, dans la méthode audio-visuelle Pour parler français, élaborée dans les années 1965 à 1980 au Centre de linguistique appliquée de Dakar, c'est par des locuteurs africains, dont la prononciation manifestait sans ambiguïté l'identité, que les enregistrements ont été réalisés (Dumont 1983 : 224, 1986 : 115).

La hiérarchisation des pratiques peut emprunter deux voies principales, très différentes dans leur philosophie et dans leur impact sur les usagers et leur insécurité linguistique, soit qu'elle élise une seule des variétés comme étant LA langue et ne reconnaisse rien de ce qui s'en écarte, soit qu'elle en sélectionne plusieurs, révélatrices chacune d'identités distinctes. Jusqu'ici, les institutions normatives de la francophonie - bien plus que d'autres, en particulier celles des communautés anglophone, hispanophone, lusophone ou germanophone - ont manifestement privilégié la première conception. Si même, comme ce rapide tour d'horizon l'indique, ils ne parlent pas toujours d'une même voix, et si une certaine légitimation des usages extra-hexagonaux commence à s'affirmer dans les dictionnaires, c'est la conception d'une norme unique qui prévaut, le critère utilisé pour poser qu'un fait est français étant qu'il doit être en usage au moins en France.

 

La norme dans les discours épilinguistiques

Dans les différentes communautés nationales qui composent la francophonie en dehors de la France, même si certaines positions font état d'une distanciation par rapport au modèle français (Garsou 1991) ou d'un attachement aux particularismes locaux, jugés « savoureux » (Lafontaine 1986, Garsou 1991), « expressifs », « chaleureux », etc. - qualifications associées toujours à des variétés ou des langues minorées -, la plupart des usagers ont intériorisé l'idée qu'il n'est de bon français que de France, et c'est bien cette conception que la plupart d'entre eux traduisent dans leur discours sur la langue, contribuant à donner du « bon » français l'image d'une variété inaccessible en ce qui les concerne (Bavoux 1996, Francard 1993-1994, Singy 1996, 1998).

De manière cohérente avec cette position, beaucoup se montrent hostiles à la perspective d'une intégration des particularismes dans les ouvrages de référence, aussi bien dans la francophonie du Nord que du Sud.

. Au Québec, la parution du Dictionnaire québécois d'aujourd'hui et du Dictionnaire du français plus a soulevé de véhémentes protestations. Il faut dire que ces ouvrages n'étaient par ailleurs pas à l'abri de tout reproche (Martel et Cajolet-Laganière 1996). Pour ce qui est des ouvrages de référence publiés en France, Alain Rey (1983 : 553, n. 10) rapporte s'être « fait fustigé par un critique québécois pour avoir admis dans le Petit Robert (par exemple) le terme blé d'Inde au sens de 'maïs' ».

. En Suisse, lorsque Pascal Singy (1996 : 126 sq., 162 sq.) demande à ses témoins s'il serait opportun d'intégrer des mots vaudois dans le dictionnaire, il recueille 57% d'opinions négatives, alors même que 75% de ces mêmes personnes estiment que les Vaudois peuvent être fiers de leur façon de parler.

. Dans les pays africains, on a aussi des protestations lorsqu'est évoquée l'idée que les mots africains figurent dans les ouvrages de référence. (Kazadi N'Tole s.d.: 167-168, Kasoro 1998, Moussirou Mouyama 1998, Ngalasso 1988, 1990, 1992).

Prises de position hostiles à l'intégration des particularismes lexicaux dans les dictionnaires. Prises de position hostiles à toute initiative qui consacre une distance par rapport à la norme française. Ce fut manifeste, par exemple, en Belgique francophone, lors de la féminisation des termes de profession, qui a décidémment rempli une fonction d'indicateur sociolinguistique. Un des arguments importants utilisés contre la réforme revenait en substance à dire : « On ne va quand même pas faire autrement que la France », « C'est aux Français qu'il appartient de décider », le fait que les Québécois et les Suisses féminisent depuis longtemps étant par ailleurs tenu pour non pertinent (la position est bien analysée par Francard 1996).

Mais, dans le même temps qu'ils considèrent l'usage de France (conçu au singulier) comme équivalant à la norme, les francophones de la périphérie associent aussi des valeurs négatives à cette variété normée, lorsqu'elle est pratiquée par un des leurs, qu'ils accusent, en Belgique, de « fransquillonner », en Suisse de « raffiner », au Québec de « parler pointu » ou de « parler avec la gueule en cul de poule », au Sénégal de « faire le malin » d'être un « doseur » ou une « ciip-ciip », de renier leurs racines (Moreau 1994, 1996; Thiam 1998), au Burkina Faso, d'employer des « gros mots » (Prignitz 1994), etc., les termes étant toujours entendus dans un sens péjoratif. On observe un phénomène analogue, et le recours aux mêmes qualifications, s'agissant de l'anglais : les Ghanéens, les Nigérians, les Indiens et les Sri Lankais taxent ceux des leurs qui recourent à la variété standard d'affectation, de pédanterie, de mauvais goût (Kachru 1983).

Ainsi donc, d'une part la culture ambiante indique un modèle linguistique aux individus, d'autre part, elle leur enjoint de ne pas l'adopter : elle pose en effet que « Le bon français est celui des Français », mais qu' « Il ne faut pas parler comme les Français ». On a là les ingrédients de ce que les psychologues nomment une « double contrainte » : des injonctions auxquelles la personne ne peut pas se soumettre, parce que contradictoires; si elle obéit à l'une, elle désobéit à l'autre. En psychologie, on pose que les doubles contraintes sont à l'origine de certains troubles mentaux sévères. Si la sociolinguistique connaît l'insécurité linguistique, dont Einar Haugen (1962) parle d'ailleurs en termes de schizoglossie..., elle ne répertorie pas de pathologie lourde. Ne serait-ce pas que, en cette matière, les individus apprennent rapidement qu'il y a une autre vérité que celle du discours explicite ? Avec des critères du type « Le verbe, c'est le mot qui exprime l'action », des générations d'écoliers ont appris à identifier les verbes, même dans des cas comme dormir, stationner, penser, etc. Sans doute est-ce de manière analogue que les individus apprennent que leur norme, celle qui les concerne, se définit autrement qu'elle ne l'est dans la culture explicite de leur communauté à propos de la langue.

 

La norme dans les pratiques sociales

Une chose est de savoir ce que les individus répondent à la question « Qui parle le meilleur français ? » (les propos qu'on recueille en ce cas se conforment habituellement au discours de l'école ou des autres institutions normatives, sur lequel se construit la culture ambiante en matière de langage). Une autre chose est de déterminer quelle variété les gens d'une communauté élisent comme la meilleure pour eux, quel usage ils considèrent comme le mieux à même de manifester leurs attaches identitaires, quelle langue parlent ceux des leurs dont ils estiment qu'ils parlent bien, autrement dit, quelle norme ils valorisent en ce qui concerne leur groupe. Il y a donc à distinguer entre norme linguistique abstraite et norme linguistique en prise sur l'environnement social.

Moreau et Brichard (1999) enregistrent 60 locuteurs âgés de 20 à 40 ans : 24 Français, de la région parisienne et 36 Belges. Dans les deux groupes, les personnes appartiennent à deux milieux socioculturels : une moitié d'entre eux travaille comme chercheur ou enseignant universitaire, l'autre a, au mieux, atteint la troisième année de l'enseignement professionnel. La sélection de tous ces locuteurs n'a pris en compte que leur appartenance régionale ou sociale ou leur âge et jamais leur façon de parler.

Dans chacun de ces 60 enregistrements, on prélève un segment d'une quarantaine de syllabes, dépourvu de toute référence géographique ou de toute marque lexicale régionale. Les discours se différencient donc essentiellement par des traits phoniques, segmentaux et suprasegmentaux, par ce qu'on nomme communément l'« accent ». Bien que les segments soient très courts, ils permettent l'identification nationale des locuteurs : ainsi, quand les enregistrements des universitaires sont soumis à des étudiants en 4e année d'interprétariat, ceux-ci reconnaissent comme tels les Belges et les Français dans 86 % des cas.

On fait ensuite entendre ces enregistrements, dans un ordre dicté par le hasard, à 80 auditeurs belges, en leur demandant de répondre à la question « Aimeriez-vous avoir un fils ou une fille qui parle comme ça ? », les réponses devant être reportées sur une échelle à 7 cases. Ces auditeurs se répartissent en deux groupes : les uns sont au début de leurs études universitaires, les autres à la fin d'études professionnelles.

Les résultats peuvent être représentés sous la forme de la figure 1.

 

Figure 1

Évaluation des locuteurs universitaires et populaires
par l'ensemble des auditeurs

1. Le premier point important, dans ces résultats, est que les évaluations des auditeurs prennent d'abord en compte un critère social et non un critère géographique. Les locuteurs préférés sont les universitaires, qu'ils soient français ou belges. Ceux dont on apprécie le moins la façon de parler sont de milieu populaire, que ce soit de France ou de Belgique.

2. A classe sociale identique, les locuteurs belges devancent légèrement les français dans les évaluations des auditeurs.

3. Le profil des réponses ne varie pas suivant les catégories d'auditeurs, à ceci près que la préférence pour les locuteurs populaires belges est un peu plus accusée chez les élèves du professionnel, sans que la hiérarchisation des variétés sociolectales soit cependant remise en cause.

Les données recueillies en Suisse romande par Catherine Bayard et Rémi Jolivet (1984) vont dans le même sens. Les auteurs enregistrent des locuteurs français et des locuteurs suisses, présentant un accent vaudois soit léger, soit moyen, soit accusé. Ils demandent à des auditeurs suisses quelle pourrait être la profession des personnes enregistrées. Aux locuteurs avec accent vaudois très marqué, les auditeurs associent surtout des professions peu ou moyennement qualifiées; aux locuteurs avec accent vaudois moyen, une majorité de professions moyennement qualifiées. En revanche, les locuteurs français comme les locuteurs avec accent vaudois peu marqué sont identifiés à 100% comme occupant des positions professionnelles de prestige. Invités à déterminer le degré d'intelligence des différents locuteurs, les auditeurs différencient les quatre groupes, avec d'une part les locuteurs français et les locuteurs avec un faible accent, qui recueillent les plus hauts indices d'intelligence, et d'autre part, les locuteurs avec accent moyen ou accusé, dont les scores sont nettement plus bas.

Comment interpréter ces données ? Comme des signes de ce que les Suisses romands se reconnaissent deux normes linguistiques : le standard français certes, mais aussi un standard suisse, correspondant à la variété en usage dans la classe socioculturellement dominante, et qui, pour être proche du standard français, n'en préserve cependant pas moins le marquage de l'identité suisse.

Dans ce même travail de Bayard et Jolivet, lorsque les auditeurs apprécient le caractère plus ou moins sympathique des personnes enregistrées, la hiérarchie s'inverse : plus l'accent est accusé, plus la personne est jugée sympathique. Sans remettre en cause l'interprétation proposée, ceci ne fait que la conforter : si les variétés standards sont régulièrement associées au prestige, au pouvoir, à l'autorité, à l'intelligence, à l'éducation, à l'élégance, etc., elles laissent tout aussi régulièrement l'avantage aux autres variétés pour d'autres critères d'appréciation tels que chaleur humaine, générosité, honnêteté, sympathie, force physique, etc.

De tels faits indiquent bien que, dans leurs pratiques sociales, les individus, quoi qu'ils déclarent par ailleurs, ne conçoivent pas la norme, en ce qu’elle les concerne dans leurs pratiques, seulement en termes d'usage de France, mais qu'ils reconnaissent aussi une norme à l'intérieur de leur communauté, pour l’oral à tout le moins. Et il ne semble pas hasardeux de faire l'hypothèse qu’une reproduction de semblables travaux dans d'autres pays francophones conduirait à des résultats analogues.

Comment cette autre norme se caractérise-t-elle en termes sociaux et géographiques ? Au début de ce siècle, on localisait le bon français dans l'usage pratiqué par la « bonne société cultivée de Paris ». Dans le travail concernant les Belges francophones synthétisé ci-dessus, les locuteurs à qui les sujets accordent l'avantage appartiennent à la classe détentrice du capital symbolique, à la bourgeoisie culturelle de la Belgique francophone. Dans le travail de Bayard et Jolivet (1984), les scores les plus élevés pour l'intelligence et les plus bas pour la sympathie vont aux personnes dont les auditeurs pensent qu'elles occupent des professions prestigieuses. De manière analogue, quand ils essaient de localiser le standard québécois, Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière (1996 : 95) ciblent la langue de « l'élite intellectuelle politique et scientifique québécoise, qui possède un français de qualité tout en incluant dans son discours des mots, des expressions, des références, des sens différents du français de France ». Et ce n'est assurément pas un hasard si, pour la Suisse romande, Knecht et Rubatel (1984) considèrent la façon dont parle l'élite socioculturelle. De même, dans les situations africaines, pour localiser la norme, c'est aussi du côté des intellectuels africains que les sociolinguistes orientent leur regard (Daff 1998, Kazadi Ntole s.d., Manessy 1992, Moreau, Thiam et Bauvois 1998, Mufwene 1998, Partmann 1981, cit. Valdman 1983).

Du point de vue géographique, on peut se demander si ces normes se définissent en termes de régions (suivant par exemple un découpage en aires dialectales, ou coïncidant avec les zones de circulation et d'échanges commerciaux privilégiés) ou en termes de nationalités. Si on penche pour la deuxième hypothèse, on devrait pouvoir montrer à la fois d'une part que le passage de la frontière étatique marque un changement dans les usages valorisés de part et d'autre dans le fonctionnement social, d'autre part qu'à l'intérieur des frontières, le marquage national est plus saillant que les autres, par exemple que le marquage régional ou ethnique.

C'est pour cette seconde hypothèse que je pencherais dans l'état présent des connaissances. La chose me paraît assez claire pour la francophonie du Nord. Quelques faits pour illustrer le point, en ce qui concerne la Belgique :

- La frontière étatique marque un changement dans les usages : Les enquêtes et observations de Jacques Pohl (1978, 1979 : 9, 35, 53) dans des villes belges et françaises frontalières montrent que c'est la frontière politique qui détermine les structures prosodiques et la connaissance ou la non-connaissance de certaines unités lexicales. Dans le même ordre d'idées, on peut mentionner un autre fait, expérimenté par tous les Montois : la ville belge de Mons et les villes françaises de Maubeuge ou de Valenciennes sont distantes de 15 à 30 kilomètres; elles appartiennent toutes trois à l'aire dialectale du picard. Mais il est clair, pour le français, qu'en passant la frontière politique, on change aussi de zone linguistique, les gens de Maubeuge et de Valenciennes parlant avec un accent français que n'ont pas les Montois.

- A l'intérieur des frontières, le marquage national est plus saillant que le marquage régional : Les locuteurs universitaires belges enregistrés pour le travail que je viens de rapporter sont originaires de 3 villes belges, Mons, Bruxelles et Liège, où ils ont toujours vécu. Quand on mélange leurs enregistrements avec des enregistrements de locuteurs français et qu'on demande à des auditeurs d'identifier la nationalité et la région des personnes qu'ils entendent, on a, comme je l'ai déjà dit plus haut, de très bon scores pour l'identification nationale (86 %), mais une identification régionale très médiocre, puisque les bonnes réponses ne dépassent pas 3,3 %, dont la moitié est imputable à une seule des locutrices. Autrement dit, le marquage « national » de la variété pratiquée par ces locuteurs l'emporte sur le marquage régional.

Pour l'Afrique, dans l'état actuel des travaux, on ne dispose pas encore de beaucoup de matériaux qui permettent de faire le point. Une étude exploratoire de Moreau, Thiam et Bauvois (1998) suggère néanmoins que les normes du français pourraient se définir là aussi en termes de nationalités. Le travail a suivi les mêmes lignes méthodologiques que le précédent : on a enregistré 67 étudiants universitaires francophones africains, 33 non-Sénégalais, de divers pays, et 34 Sénégalais, de différentes appartenances ethniques. On a ensuite demandé à 104 auditeurs sénégalais, étudiants universitaires, de déterminer si chacune des personnes qu'on leur donnait à entendre était ou non sénégalaise, puis quelle était son ethnie, dans le premier cas, sa nationalité, dans le deuxième. Deux résultats importants pour la question qui nous occupe émergent des réponses :

- Les locuteurs sont adéquatement reconnus comme des Sénégalais ou comme des non-Sénégalais dans 84 % des cas.

- Les réponses concernant l'appartenance ethnique des Sénégalais ne sont en revanche exactes que dans 22 % des cas, et ne dépassent en fait pas le seuil du hasard.

On ne peut assurément pas inférer à partir de ces données qu'il n'y a pas d'identification ethnique dans les pratiques linguistiques ordinaires : les échantillons de parole soumis aux auditeurs dans cette expérimentation duraient seulement 20 secondes; il en faut sans doute davantage aux auditeurs pour se prononcer à propos de l'appartenance ethnique. Mais ces mêmes 20 secondes leur ont suffi pour déterminer si les locuteurs étaient ou n'étaient pas Sénégalais. Autrement dit, dans le français pratiqué par les personnes enregistrées, le marquage identitaire national est plus accusé que le marquage identitaire ethnique.

Les résultats ne permettent pas, en toute rigueur, de dire si cette variété ou ces variétés fonctionnent au Sénégal comme une norme ou des normes de prestige. Pour en avoir l'assurance, il faudrait demander aux sujets sénégalais de répondre à une question du type « Aimeriez-vous avoir une fille ou un fils qui parle comme ça ? » à propos d'enregistrements de francophones sénégalais et non sénégalais, mêlés à des échantillons de parole produits par exemple par des universitaires français. On peut toutefois poser comme hypothèse vraisemblable que c'est effectivement le cas : dans les autres situations, la norme propre d'un groupe social coïncide avec la variété utilisée par les personnes qui y détiennent le capital symbolique; or les échantillons de parole utilisés dans cette épreuve ont été produits par des personnes appelées à occuper des positions socialement valorisées : il s'agit d'étudiants qui ont réussi au moins une première année d'études universitaires.

J'ai beaucoup parlé déjà d'identité. C'est que la chose me semble fondamentale. Un des aspects les plus remarquables de la diversité linguistique, c'est qu'elle permet aux locuteurs de manifester leur identité, de signifier, par le choix qu'ils font de leur façon de parler, à quelle communauté ils se rattachent (Le Page et Tabouret-Keller 1985). Il semble à cet égard qu'on ait perdu de vue que le standard français proposé comme modèle à toute la francophonie n'est pas neutre d'identité : qui, dans la francophonie extra-hexagonale, se conforme strictement à la norme, en matière d'accent ou en matière lexicale, est identifié comme un Français... ou, plus souvent, comme quelqu'un qui veut « faire le Français ». Et, bien sûr, une telle caractérisation ne peut pas satisfaire les personnes soucieuses à la fois de pratiquer une variété de prestige et de préserver leur identité, tant par rapport à l'endo-groupe que par rapport à l'exo-groupe. En conséquence de quoi, elles se conforment à la norme pour l'essentiel, se distinguant ainsi des locuteurs faiblement scolarisés, mais elles accueillent dans leur langue différents traits (essentiellement phoniques et lexicaux), grâce auxquels elles affirment leur appartenance à leur groupe : ainsi émergent de nouvelles normes linguistiques, des normes endogènes (Manessy 1992, 1997).

 

Quelles implications pour la politique linguistique ?

Une politique linguistique qui se vouerait à la réduction de l'insécurité linguistique dans la francophonie périphérique aurait, me semble-t-il, à tenir compte des points suivants.

a) S'agissant du français, un discours normatif mono-nomologique n'a pas assuré l'homogénéité de la langue - toujours et partout diverse -; mais il a ancré dans les esprits l'image d'une norme unique. Il a pour corollaire le développement de l'insécurité linguistique. Pour tous les autres groupes que ceux qui détiennent, en France, le capital symbolique, et en particulier pour toute la francophonie périphérique, la norme se trouve en effet localisée en dehors de la communauté à laquelle les individus attachent leur appartenance identitaire.

  1. En dépit de ce discours, et quoi que les individus déclarent quand on les interroge sur leur conception du « bon français », un certain nombre de communautés nationales - sinon toutes - se sont dotées d'une norme propre, qui, j’y insiste, ne diffère de la variété de prestige française que sur un nombre limité d’unités lexicales et sur des traits phoniques, sans que la syntaxe ou l’essentiel du lexique soient jamais concernés. Autrement dit, les standards locaux ne doivent pas être élaborés. Ils existent déjà et fonctionnent déjà comme tels dans les faits, même s'ils ne sont guère décrits et s'ils ne bénéficient que d'une légitimité très limitée dans le discours normatif institutionnel.

c) Dans toutes les situations examinées, l'usage qui est ainsi promu au statut de standard est celui du groupe situé au haut de la hiérarchie socioculturelle. Si les décideurs en matière de politique linguistique s'engageaient sur la voie d'une légitimation explicite des standards locaux, leur travail de sensibilisation devrait en particulier rendre attentif au fait que la reconnaissance d'une norme locale ne signifie pas la légitimation de tous les particularismes, et qu'elle ne concerne pas le «français de la rue» ou le français des moins scolarisés, car c'est sans doute l'irruption massive de traits populaires, déclassants, qui fonde ces réticences, et qui a abouti par exemple à l'échec, au Québec, des tentatives de promotion du joual au rang de standard québécois.

 

Faut-il craindre une babélisation de la francophonie ?

Mais, dira-t-on, la reconnaissance de la pluralité des normes ne risque-t-elle pas de nous conduire à Babel ? Se comprendra-t-on encore entre francophones ?

A ces questions je répondrai en trois points :

1) La question de l'intercompréhension entre personnes parlant différentes variétés de langue a été très peu étudiée et nous ne savons pas grand chose, pour ne pas dire rien, des conditions linguistiques et sociolinguistiques associées au bon ou au mauvais fonctionnement de la communication entre locuteurs pratiquant différentes variétés d'une langue.

2) Il faudrait se garder de croire que la légitimation explicite de plusieurs normes conduira à la diversité. Encore une fois, la diversité EST là, elle a toujours été là. Et elle n'a jamais empêché les personnes appelées à se rencontrer de communiquer efficacement (Bal 1977, Piron 1979, Pöll 1998a, et, pour l'anglais, Kachru 1983).

3) Dans l'état présent des choses en francophonie, qu'est-ce qui assure l'intercompréhension des personnes pratiquant des usages différents ? Est-ce seulement l'implantation dans la culture du principe mono-nomothétique ? Elle permet certes de comprendre pourquoi certains Belges ou Suisses renoncent à septante ou modifient leur usage en cherchant à se rapprocher de la norme quand ils interagissent avec des Français (Moreau et Bauvois 1998, Singy 1996 : 191 sq.), et pourquoi les Français sont moins nombreux, me paraît-il, à adopter les usages belge ou suisse. Mais elle n'explique par le phénomène inverse, de ces Français qui n'utilisent plus soixante-dix dès lors qu'ils s'adressent à des Belges; ou de ces Suisses, de ces Belges, de ces Français ou de ces Québécois, qui sur le terrain sénégalais ou burkinabé, adoptent la prononciation /¥ãs/ pour gens, parlent de garage pour la gare routière, etc.

Les phénomènes de convergence ou de divergence linguistiques (Giles, Coupland et Coupland 1991) reposent en fait sur des mécanismes sensibles à des enjeux bien plus divers et généraux que ceux sur lesquels table le discours mono-nomothétique : le locuteur souhaite ou non produire un discours immédiatement accessible à la compréhension; il aspire à être reconnu comme un membre du groupe, ou comme distinct de ce groupe; il marque sa solidarité ou il prend ses distances; il souhaite exprimer son identité ou la dissimuler, etc. Là sont les déterminations de l'accommodation linguistique, qui se traduiront tantôt dans un écart, tantôt dans un rapprochement par rapport à la norme, ou par rapport à ce que l'individu identifie comme son usage propre, ou par rapport à ce qu'il croit être l'usage de l'autre. Caractéristique importante de ces mécanismes de régulation des échanges : ils s'installent très précocement, puisqu'on en retrace des manifestations chez de jeunes enfants, qui dès 3 ans, ne parlent pas de la même manière à un aîné ou à un cadet, à un membre du groupe ou à un alloglotte (Auger 1997), alors qu'ils ne sont pourtant pas soumis à l'influence du discours normatif.

Quels sont les enjeux liés à la redéfinition de la norme ou des normes ? Pour tous les pays, il n'y a pas seulement le confort psychologique qu'y gagneraient les usagers dont l'insécurité serait réduite, dès lors qu'on situerait explicitement leur usage de référence dans leur communauté. Il y a aussi qu’en identifiant la norme qui concerne les élèves parmi les variétés qu’ils côtoient quotidiennement dans leur pays même, on ne la leur donnerait plus à concevoir comme quelque chose d’inaccessible, comme un usage dont ils sont a priori exclus. Il y a aussi, pour les pays francophones du Sud, que le français en usage dans l’école, et par voie de conséquence, l’école elle-même, pourraient enfin ne plus être perçus comme des corps étrangers. Il y a enfin qu'en légitimant explicitement la variété propre de français qui a, d'ores et déjà dans le fonctionnement social, acquis le statut de standard dans chacune des différentes communautés francophones, on contribuerait au respect et à la valorisation de leur identité et de leur différence.

 

 

 

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