Pour référence :
FONTAINE, Louise. 1999.
Les groupes linguistiques de la Belgique: un phénomène qui se (re)construit perpétuellement. DiversCité Langues.  En ligne. Vol. IV. Disponible à http://www.uquebec.ca/diverscite

 

Depuis plusieurs décennies, la Belgique est traversée par plusieurs zones de tensions linguistiques qui ont conduit à tracer une frontière linguistique en 1962-1963 entre les « Flamands », les « Wallons » et les « Bruxellois ». Mais, cette frontière a tôt fait de soulever une série de problèmes au point de remettre en question la forme de l'État. Depuis le début des années 1970, on assiste à une série de réformes institutionnelles qui ont institué un État fédéré. En 1999, la situation linguistique de la Belgique semble une fois de plus attiser des passions politiques car le régime spécial, qui accorde certaines facilités linguistiques notamment dans des communes périphériques de Bruxelles, est remis en question. Partant de ces éléments, nous examinerons les deux questions suivantes: Comment l'affirmation des groupes linguistiques en Belgique a-t-elle mené à des divisions sociales de plus en plus marquées? Comment cette fragmentation sociale affecte-t-elle l' « identité belge »?

Pour élucider ces questions, cette analyse sera divisée en cinq parties. Tout d'abord, quelques faits historiques seront mis en évidence afin de dresser un portrait d'ensemble de la Belgique. Cette synthèse partielle précisera alors ce qui caractérise la problématique des groupes linguistiques en Belgique. Par la suite, il s'agira de s'attarder à l'univers politique belge afin de mettre en relief les principales réformes institutionnelles amorcées en 1970 et qui ont mené à l'instauration d'un État fédéré. En quatrième lieu, la question des communes à facilités en périphérie de Bruxelles sera analysée dans le but de cerner en quoi la vie politique belge se nourrit de divers enjeux où la variable linguistique joue encore un rôle de premier plan. Enfin, quelques questions seront soulevées afin d'élargir notre réflexion sur le cas belge.

 

La problématique des groupes linguistiques en Belgique

À la formation du Royaume en 1831, une monarchie constitutionnelle parlementaire est mise en place. Ce régime politique reposait sur une base unitaire et était décentralisé en provinces et en communes. La création d'un État unitaire favorisa progressivement la formation d'un système de groupes quadrillant l'ensemble de la société (Mabille, 1977: 8). Ce système de piliers est abondamment analysé dans la littérature (Fontaine, 1985; 1992; McRae, 1974; 1986 et Poche, 1992). Bernard Poche soutient qu'il n'y a pratiquement pas de textes qui abordent la vie socio-politique belge sans faire référence aux « trois mondes sociologiques » : le « monde libéral » ; le « monde catholique » et le « monde socialiste », qui ont été décrits, en 1965, par Meynaud, Ladrière et Périn (Poche, 1992: 47). La « pilarisation » de la société belge a permis « historiquement, d' « amortir » le rapport entre un pouvoir politique (et une administration) durant longtemps constitué sur une base unitaire et centralisée (jusqu'en 1970) et une population dont les appartenances sont multiples » (Poche, 1992: 47).

Ces « familles spirituelles », pour reprendre ici l'expression de Lorwin (1966), façonnent les institutions belges de telle sorte que celles-ci engendreront de nouvelles demandes dans le domaine linguistique. Ces demandes sociales se sont principalement cristallisées dans le mouvement flamand. À ses débuts, le mouvement flamand se définissait en tant que mouvement romantique littéraire et culturel mais graduellement, son action s'est étendue aux autres sphères de la vie sociale. Il a pris forme à la fin du XIXième siècle, au moment où une fraction de l'élite cléricale flamande s'oppose de plus en plus à la fois à ses propres élites francisées et catholiques et, aux membres de l'élite wallonne, qui peut être qualifiée d'anti-cléricale. Cette guerre de « clochers » s'accentue au cours du XXième siècle.

Selon Georges Goriély, jusqu'en 1873,« la Belgique est considérée un pays pouvant devenir intégralement francophone » (Goriély, 1982: 667), même si cette langue n'est pas parlée par la majorité de la population. Les années qui suivirent ont entraîné une reconnaissance du flamand en matière juridique (1873) et dans les communications avec l'administration (1878). C'est en 1873 que le flamand obtient le statut de seconde langue officielle dans le Royaume (Herremans, 1963: 55). Désormais, les actes publics seront rédigés dans les deux langues. La première Guerre mondiale de même que les pressions exercées par le mouvement flamand ont contribué à modifier cette situation.

En 1930, un recensement fait apparaître un certain nombre de problèmes - on parla même d'une « querelle du recensement » (Lévy, 1960)- et suscite le mécontentement d'une partie de l'opinion du nord du pays, où le mouvement flamand se manifeste de plus en plus et dispose d'assises de plus en plus solides (Lévy, 1959: 61-62). Ce recensement ne connaît en effet, conformément à la loi, que deux « langues nationales » : le français et le flamand, alors que l'enquête identifie aussi des locuteurs de wallon(s), de flamand(s), d'allemand et de luxembourgeois (Lévy, 1959: 60). Il n'y a pas non plus de distinctions entre la connaissance approfondie d'une langue et l'usage du patois local. De plus, ce recensement ne précise pas à partir de quel degré de connaissance on sait parler une langue. Ces problèmes sont laissés en suspens lorsque l'on publie en 1932 les résultats du recensement de 1930. Différentes lois linguistiques seront adoptées par la suite. Le 28 juin 1932, une loi concernant l'emploi des langues en matière administrative est votée. En juillet 1932, une autre loi lui succède et concerne cette fois, l'enseignement. Le 15 juin 1935, cette série de législations se poursuit par l'adoption d'une loi en matière judiciaire. Le 30 juillet 1938, une loi précise les modalités quant à l'emploi des langues dans l'armée (Herremans, 1963: 16-17). Cette armature de lois linguistiques lance les bases de la future frontière linguistique qui sera établie « définitivement » par les lois de 1962-1963 (Mabille, 1970: 4) et qui instaure un unilinguisme territorial.

Ces lois fixent en effet les limites de quatre régions linguistiques et prévoient qu'en principe, la langue de chaque administration communale sera celle de la majorité des habitants. Pour ce qui est de la région Bruxelles-Capitale, la loi de 1932 instaure des « facilités » administratives (communales) et scolaires pour les minorités linguistiques fortes de plus de 30% situées en région unilingue. Un recensement linguistique organisé à l'occasion de chaque recensement général de population veillerait à vérifier l'application intégrale de toutes ces classes spécifiques précisées dans la loi de 1932 (Mabille, 1970: 3-4).

Le recensement de 1947 a tôt fait de ramener à la surface des problèmes déjà rencontrés lors du recensement de 1930. En effet, des militants wallons et flamands adoptent une attitude différente face aux résultats de cette nouvelle enquête. Les militants wallons contestent l'application des données de 1930 qui présentent comme résultat une baisse de la population wallonne par rapport à la population totale du Royaume de Belgique. Ils acceptent les critiques techniques relatives à la loi de 1932 mais ils exigent la publication des résultats du recensement de 1947. Ce dernier semble révéler une augmentation du nombre de Belges, dans l'agglomération bilingue de Bruxelles, qui s'expriment plus fréquemment en français qu'en néerlandais. De l'autre côté, les militants flamands, eux, revendiquent l'application des données du recensement de 1930 qui reproduisait le même schéma qu'avant (Lévy, 1959: 66) c'est-à-dire qui allait plutôt dans le sens d'une « flamandisation » de la société belge. Mais, ils formulent des critiques à l'égard de la loi de 1932 et continuent de s'y opposer. Ces dissensions ont mené à une publication sélective des résultats du recensement de 1947 en ce qui a trait au volet linguistique. En 1949, le gouvernement social-chrétien procède à une publication partielle des résultats en faisant abstraction de certaines sections si bien qu'on ne sait pas précisément comment la situation linguistique belge a évolué. Il faut attendre jusqu'en 1954 pour que le gouvernement socialiste-libéral fasse connaître les « quarante-quatre résultats considérés comme litigieux » (Lévy, 1959: 65). Pour la première fois en Belgique, la publication et la non-publication des résultats d'un recensement devient un enjeu de luttes électorales. Mais que dévoilent ces résultats gardés sous silence jusqu'en 1954?

Pour l'agglomération bruxelloise, quatre communes à majorité flamande deviennent majorité francophone. De cinq communes flamandes de la périphérie de Bruxelles, trois deviennent à majorité francophone et deux acquièrent une minorité francophone de plus de 30%, ce qui signifie qu'elle est protégée par la loi de 1932. Il reste les dix-neuf communes à majorité néerlandaise dont les minorités francophones ne sont pas protégées. À la frontière linguistique, de quinze communes majorité flamande, huit deviennent majorité francophone alors que les sept autres acquièrent une minorité francophone « protégée » de plus de 30%. Dans plusieurs localités, il y a perte de protection des minorités flamandes car elles tombent à moins de 30% (Lévy, 1960: 57). Les modifications les plus importantes se retrouvent dans les seize « communes germanophones » de l'arrondissement d'Arlon. Ganshoren passe de 34% d'habitants parlant uniquement ou le plus fréquemment le français à 54%; Evere passe de 29% à 48%; Saintes de 69% à 82%; Enghien de 46% à 79%; Marcq de 48% à 84%; Teuven de 9% à 50% (Lévy, 1959: 65).

En somme, la situation linguistique a évolué de telle sorte qu'elle traduit « des progrès réels du français, souvent dans la ligne d'une évolution déjà ancienne, mais aussi la réaction de la population à la loi de 32 » (Lévy, 1959: 65).

Suite à une proposition formulée par Pierre Harmel, membre du parti Social-Chrétien (PSC) de Liège, une Commission d'Études est créée par le Parlement en 1948. Cette Commission fut aussi désignée comme le Centre de recherche pour une solution nationale des problèmes économiques, juridiques et sociaux des différentes régions du pays. Le Centre a été divisé en quatre sections: démographie, économie, politique, culturel (Curtis, 1971: 377-378). Les conclusions du Centre Harmel ne seront connues qu'en 1961.

D'autres événements se sont succédé et ont multiplié les facteurs de divisions au sein de la population belge. A titre indicatif, mentionnons: l'« affaire royale », qui domine la scène politique de 1945 à 1951; la « question scolaire », qui provoque de nombreux débats entre les tenants de l'enseignement laïque et catholique de 1951 jusqu'en 1958; les grèves de 1960-61, qui mettent à découvert diverses difficultés économiques; le « recensement linguistique » de 1960. Autant d'événements qui ont confronté le gouvernement belge à d'importantes divisions sociales et à des écarts de plus en plus manifestes entre le nord et le sud du pays (Fontaine, 1985: 43-55).

Parmi les solutions retenues, il y a le tracé d'une frontière linguistique « permanente » qui a fait l'objet des lois de 1962-1963, relatives à l'emploi des langues en matière administrative, dans la diplomatie, dans l'enseignement et en matière judiciaire. La loi du 28 juin 1932 est amendée au point de modifier les limites des provinces, des arrondissements et de certaines communes (Martens, Mabille, 1995: 6).

« Si cette législation consacre pour l'essentiel les principes déjà affirmés en 1932, elle donne une nouvelle satisfaction à l'opinion flamande radicale dans la mesure où elle prévoit des organes de contrôle (commission de contrôle linguistique, vice-gouverneur du Brabant).

Elle crée un arrondissement administratif de Bruxelles-Capitale tandis qu'un arrondissement administratif distinct regroupe six communes périphériques de Bruxelles: [...], dans lesquelles est institué un régime dit de facilités linguistiques. Cet arrondissement sera supprimé en 1970, et les six communes seront rattachées à l'arrondissement administratif flamand de Hal-Vilvorde tout en conservant leur statut linguistique spécial » (Martens, Mabille, 1995: 6).

C'est dans ce contexte général que plus d'un parti politique se saisit de la question linguistique afin d'élargir et même consolider ses assises politiques. Le statut linguistique spécial dans certaines communes en périphérie de Bruxelles prend une importante grandissante dans les débats politiques car cette question cristallise des écarts idéologiques qui s'affirment de plus en plus au sein de la société belge.

 

Des partis politiques qui se saisissent de la question linguistique

Au cours des années 60, des partis dits « communautaires », selon Frognier et Delfosse (1974: 407), émergent dans un « creux » au sein du système de partis traditionnels que sont : le parti de la liberté et du progrès/Partij voor Vrijheid en Vooruitgang (PLP/PVV); le parti Social-Chrétien/Christelijke Volkspartij (PSC/CVP) et le parti Socialiste Belge/Belgische Socialistische Partij (PSB/BSP) (Rowies, 1977). De nouveaux partis, qui représentent des relais face à diverses demandes linguistiques, semblent alors recruter leurs membres à l'intérieur de nouvelles couches en ascension sociale dans le cas de la Volkunie (un mouvement offensif nationaliste) et du Rassemblement Wallon (RW) (parti nationaliste défensif dont la formation date de 1968 et qui prône le fédéralisme, et à Bruxelles, le Front Démocratique des Francophones, dont le programme est surtout culturel et linguistique et qui semble plutôt rejoindre des notables furieux des « concessions » linguistiques des partis nationaux.

« Les élections nationales de 1968 manifestèrent la profonde division des partis traditionnels unitaires (PSC-PSB et dans une moindre mesure du PLP) » (Verdoodt, 1977: 139), qui défendirent des programmes différents en « pays » flamand et en « pays » wallon, en matière linguistique. Elles se déroulèrent peu après l' « affaire de Louvain » : à l'Université Catholique de Louvain, institution installée en territoire flamand, mais accueillant majoritairement des étudiants francophones, et dont les enseignements étaient dispensés principalement en français, de violents affrontements opposèrent étudiants francophones et néerlandophones. Le débat prit une telle acuité qu'il aboutit au dédoublement de l'institution : la Katholieke Universiteit Leuven se maintint sur le site originel, et l'Université Catholique de Louvain déménagea en territoire francophone. L'Université Libre de Bruxelles devait par la suite opter également pour la scission en deux entités distinctes.

Dans un écrit classique signé par Lucien Outers, en 1968, et qui s'intitule : Le divorce belge, cet auteur annonce déjà que la « Belgique une et indivisible n'est plus » (Outers, 1968: 218).

À l'ouverture de la Chambre, en juin 1968, le gouvernement décide de créer un groupe de travail concernant les problèmes communautaires où tous les partis siégeant au Parlement sont représentés. Ce « groupe des 28 » reçoit un mandat allant du 24 septembre 1968 au 13 novembre 1969. Son but est double : apporter des solutions aux tensions communautaires qui perdurent et assurer la modernité de l'État.

 

D'un État unitaire à un État fédéré

En février 1970, le Premier ministre de l'époque, Gaston Eyskens, qui était à la tête d'une coalition catholique et socialiste, déclare que dorénavant deux nouvelles instances de pouvoir s'ajoutent : les communautés et les régions. C'est comme si l'État unitaire était dépassé par les faits (Mean, 1989: 7). Ces instances s'additionnent aux autres niveaux : communal, provincial et central. L'instauration d'un État fédéré prendra forme à partir d'une série de réformes institutionnelles: en 1970; en 1980; en 1988-1989 (Mean, 1989) et en 1993.

La révision constitutionnelle de 1970 a créé 3 régions économiques: la Région de Bruxelles-Capitale, comportant 19 communes bruxelloises, la Région flamande et la Région wallonne. Elle officialise par ailleurs trois communautés, sur un critère non plus économique, mais culturel et linguistique : la Communauté française; la Communauté flamande et la Communauté germanophone. Comme le souligne à juste titre le sociolinguiste Albert Verdoodt : « Les territoires des régions ne coïncident donc pas avec ceux des communautés » (Verdoodt, 1997: 1109), qui, en fait, ne sont pas délimitées territorialement, mais considérées comme des entités regroupant des individus, quel que soit le territoire où ils se trouvent.

Cette structure institutionnelle révèle toute sa complexité dans le cas de Bruxelles, dont la majorité des habitants font partie de la Communauté française, cependant que les autres font partie de la Communauté flamande : « la population de Bruxelles et des communes de l'agglomération est en majorité francophone mais se trouve concentrée dans une enclave située en territoire flamand. D'où une situation d'une extrême complexité » (Martens, Mabille, 1995: 1).

Les années 1990 sont plutôt marquées par une aggravation de la crise économique, qui modifie progressivement la dynamique des groupes linguistiques en Belgique. Des écarts de plus en plus marqués se dessinent par ailleurs entre la population en général et les dirigeants politiques dont elle estime qu'ils tergiversent dans la recherche de solutions à divers problèmes.

Pour Francis Delpérée, qui dresse un bilan des réformes de l'État belge :

« l'émergence du nouvel État belge a permis de tempérer l'âpreté des querelles linguistiques. [...Mais,] la création d'un État fédéral révèle [aussi] d'autres conflits » (Delpérée, 1990: 115) :

« une série d' « affaires » et de compromissions qui ont discrédité la classe politique (francophone surtout) [...] la lenteur de la fédéralisation qui conduit les uns et les autres à penser avec irritation que leurs dirigeants feraient mieux de s'occuper des « vrais problèmes » [comme l'] (emploi, économie, entreprises, environnement) plutôt que de s'attarder sur un découpage communautaire dont plus personne n'a envie d'entendre parler. [...] la complexité des institutions qui décourage la population de faire l'effort de comprendre comment elle est administrée, que ce soit à l'échelon régional ou l'échelle fédérale. Et enfin, le mode de scrutin à la proportionnelle »(Beauge, 1994: 6-7).

Ces découpages et redécoupages communautaires mettent à jour une fois de plus des paradoxes qui traversent la Belgique. Étonnamment, alors que ce qui semblait planer était un éclatement de ce pays, on assiste plutôt à une mobilisation généralisée où des gens s'agglutinent autour d'une même cause où les différences « nationales » ou linguistiques sont reléguées au second plan. La « marche blanche » du 20 octobre 1996, qui est reliée à ce qui communément appelé l'« affaire Dutroux », a provoqué une grande mobilisation de la population indépendamment de son origine et peu importe qu'elle soit du nord, du sud du pays ou encore de Bruxelles. Cet événement d'envergure a aussi mis à jour la fragilité de l'État fédéral. Une nouvelle forme de solidarité sociale s'est observée faisant quasiment basculer plusieurs différends. Comme le souligne Claude Javeau (1997), au-delà de cette douleur « collectivement » partagée, une masse d'individus a exprimé son mécontentement en faisant éclater au grand jour le dysfonctionnement d'une société bureaucratisée (Javeau, 1997: 207-237) comme la société belge. L'État fédéral est déchiré (Chauvier, 1996 : 8). La population belge marchait en 1996 au nom de la justice. En octobre 1997, une partie de la population belge se mobilise une fois de plus, mais cette fois, ses revendications ont trait aux problèmes de l'emploi (Chauvier, 1997: 8-9).

De manière quasi spontanée, on s'est découvert des dénominateurs communs (Fontaine, 1997). C'est comme si l'identité belge était en train de se reconstruire (Fontaine, 1994) dans un contexte où le fossé, qui sépare le citoyen des autorités politiques, semble continuer de s'élargir. Cet État en crise s'est notamment manifesté lors de l'évasion du palais de Justice de M. Dutroux le 23 avril 1998, suite à l'éclatement de scandales de corruption où plus d'une personnalité politique était impliquée, etc. (Gilsoul, 1998: 460-463).

Dans ce contexte, Bruxelles (Fontaine, 1999) constitue une pierre d'achoppement, car cette capitale est :

« aujourd'hui plus pauvre que la Wallonie » ; « proportionnellement à la population, [il y a] plus de chômeurs à Bruxelles que dans les autres régions du pays »; « plus de bénéficiaires du minimum de moyens d'existence » [et] « la société bruxelloise est aussi une société duale, où les plus riches côtoient les plus pauvres » (Govaert, 1998: 7).

La vie politique belge actuelle s'articule principalement autour des problèmes suivants : la poursuite des réformes de l'État -qui n'en finissent plus- et le redressement de la situation économique (Deweerdt, 1995: 4). Mais récemment, dans les coulisses du pouvoir politique, le contentieux communautaire a refait surface car une nouvelle interprétation des lois linguistiques de 1962-63 a été rendue publique sous forme de circulaire.

 

Les communes à facilités en périphérie de Bruxelles: un enjeu incontournable?

Autant, « la société politique belge se dissout » (Delpérée, 1990: 116) autant, elle génère de nouveaux problèmes comme celui de la remise en question du régime de facilités dans certaines communes en périphérie de Bruxelles.

Le tout a commencé en novembre 1997 au moment où le ministre des Affaires intérieures du gouvernement flamand, Léo Peeters, propose une nouvelle interprétation des lois linguistiques de 1962-63 et annonce la suppression des primes de bilinguisme pour de nombreux fonctionnaires.

Dans une circulaire, qui est, depuis lors, communément appelée « la circulaire Peeters », ce ministre soutient « qu'il faut mettre un terme aux facilités [...] Ainsi, il n'y aura plus désormais d'attribution automatique de documents en français : il faudra le demander chaque fois » (Dubuisson, 1997a). Selon Peeters, cette décision sera mise en application à compter du 1er janvier 1998 et elle repose sur le fait que « les communes de la périphérie [de Bruxelles] doivent réaliser qu'elles font partie de la Région flamande » (Dubuisson: 1997a). Désormais, la distribution de documents administratifs dans les 6 communes à facilités de la périphérie de Bruxelles se fera en néerlandais, sauf si le citoyen concerné en fait une demande explicite afin de pouvoir recevoir ses documents en français. Ces documents administratifs concernent tout aussi bien les taxes à payer sur les déchets domestiques, les chiens, les vélos, etc.

Ce problème qui, ramène sur le devant de la scène la question linguistique en Belgique, semble secouer l'arsenal institutionnel édifié sur la base de nombreux compromis depuis 35 ans. Peeters est pointé du doigt et « accusé d'épuration ethnique [et,] en évidant les facilités, le gouvernement flamand rouvre la boîte communautaire de Pandore » (Dubuisson, 1997b).

De nombreuses questions se posent : Qui appliquera la « circulaire Peeters »? S'appliquera-t-elle aux bourgmestres des 6 communes à facilités? L'administration régionale flamande et l'administration communautaire flamande emboîteront-elles le pas? Autant de questions qui nécessitent une attention toute particulière de la part des autorités politiques car, dans le cas de la Belgique, la langue « pose des problèmes spécifiques et obsédants » (Goriély, 1994: 11).

Comment la circulaire Peeters fut-elle accueillie ? Le Premier ministre, Jean-Luc Dehaene, est intervenu pour (ré)affirmer qu'il est « l'un des principaux instigateurs des accords de pacification de 1988, qui ont bétonné les facilités dans la Constitution, en même temps qu'ils scellaient la frontière linguistique » (Dubuisson, 1997c).

Du côté des partis politiques, le Front Démocratique des Francophones (FDF) a pris l'initiative de publier sur l'Internet une lettre-type, qui peut être envoyée par les francophones de la périphérie de Bruxelles en « réclamant une fois pour toutes les documents en français ». (Disponible sur: http://www.fdf.be/doc/lettre-t2.html). Le 6 mars 1998, un grand nombre d'« intellectuels francophones et flamands publient une lettre ouverte dénonçant la surenchère linguistique qui mine l'action politique » (http://lesoir.be LeSoir, Actualité politique et sociale, Vendredi 6 mars 1998, page 4).

Le 7 juillet 1998, la chambre bilingue du Conseil d'État se prononce et « ne suspend pas la circulaire Peeters restreignant l'usage des facilités linguistiques en région flamande, mais dispense les communes d'appliquer le texte litigieux » (http://lesoir.be LeSoir, Actualité politique et sociale, Vendredi 10 juillet 1998, page 3).

La création de la région Bruxelles-Capitale, en 1988-89, semble avoir complexifié encore un peu plus la dynamique des groupes pour l'ensemble de la Belgique plutôt que d'avoir établi un certain « équilibre » en traçant une frontière linguistique « permanente » entre le nord et le sud du pays. Il faut peut-être attribuer à la complexité des institutions belges, surtout depuis 1970, que le système puisse se maintenir, même lorsqu'il semble se fissurer de toutes parts.

 

Des zones de tensions linguistiques qui perdurent

Dressant un bilan du régime linguistique qui prévaut en Belgique depuis le début du siècle, Verdoodt dira qu'en : « matière judiciaire et sur l'emploi des langues à l'armée, [les lois linguistiques] fonctionnent bien depuis 60 ans. [...] En revanche, les lois linguistiques relatives à l'administration et à l'enseignement engendrent des tensions » (Verdoodt, 1997: 1121). Cette analyse a tenté de mettre en évidence certains de ces éléments d'équilibre et de tension. Il a été mentionné que les lois linguistiques de 1932-1938 ont balisé l'emploi de langues comme le français, le néerlandais dans les différents domaines de la vie sociale. Ces lois ont aussi jeté les bases de la future frontière linguistique de 1962-63, qui avait pour but d'instaurer un unilinguisme territorial. Mais, la région Bruxelles-Capitale cristallise plusieurs contradictions qui n'ont pas pu être complètement « résolues » lors de l'instauration d'un État fédéré.

Malgré une certaine volonté politique de fixer une fois pour toute une frontière linguistique « permanente » entre le nord et le sud du pays en incluant dans ce tracé le cas de Bruxelles, le système politique belge gère encore avec beaucoup de difficultés divers conflits qui découlent de cette décision. La question linguistique tantôt rapproche des Belges, tantôt elle les divise ou encore elle laisse indifférente une partie de la population qui est beaucoup plus préoccupée par l'emploi, la sécurité sociale etc. Tout comme cette analyse a tenté de le mettre en relief, il semble y avoir une (re)construction perpétuelle des groupes linguistiques en Belgique. En somme, le contentieux communautaire demeure un terrain miné qui continue d'être propice à diverses revendications politiques.

 

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