Pour référence :
JUCQUOIS, Guy. 1999.
La diversité... de la diversité. DiversCité Langues. En ligne. Vol. IV. Disponible à http://www.uquebec.ca/diverscite

 

La science est réductrice de la diversité

On affirme souvent qu’il n’y a de science que du général et de l’universel ou de l’universalisable. De fait, on refuse fréquemment le caractère de scientifique à une démarche qui se bornerait à comprendre le particulier. Dans cette perspective, la scientificité d’une description ne pourrait concerner que la partie récurrente d’une phénomène, soit ce qui se reproduit indépendamment de l’homme, soit ce que l’homme peut reproduire expérimentalement.

La diversité, qu’elle soit dans l’objet extérieur ou dans les représentations limitées qu’on peut s’en faire, fait donc « naturellement » obstacle à la science, en sorte que le rôle essentiel de la science consiste traditionnellement à réduire, par la synthèse, la diversité et la multiplicité des objets. Le découpage du connaissable en domaines scientifiques est largement un fait historique : les frontières disciplinaires auraient pu être autres, elles sont d’ailleurs appelées à des rectifications au gré des travaux transdisciplinaires qui soulignent le caractère « arbitraire » ou historique des secteurs traditionnels. À l’intérieur des territoires ainsi délimités, les scientifiques tentent de mettre au point une épistémologie interne et une méthodologie qui soient adaptées à leurs nécessités.

Selon les domaines, la démarche accentue l’aspect analytique et singulier ou, au contraire, synthétique et général. Toutefois, au sein d’une même discipline, selon les objets sans doute, mais aussi les tendances et les modes, les époques et les psychologies, s’observent des fluctuations heuristiques, méthodologiques et épistémologiques : l’historiographie française contemporaine se légitime aussi bien par l’histoire sérielle que par l’histoire de la quotidienneté ; l’anthropologie actuelle se manifeste dans les travaux structuralistes relatifs à la parenté, mais aussi dans certains récits biographiques. À l’inverse, la sociologie descriptive décrit les particularités d’une société en recourant par exemple à des enquêtes dont les résultats sont interprétés statistiquement et vise à l’établissement des grandes tendances propres à cette société. Malgré le caractère dominant de l’approche, les lacunes d’une interprétation purement quantitative des sociétés et les besoins d’une perception globale ont suscité depuis plus de trente ans une approche complémentaire de type analytique.

L’opposition et la complémentarité entre les deux démarches peuvent également être abordées en fonction des catégories mises en avant par Jean Piaget. Cet auteur distinguait en effet, selon un premier axe, entre des sciences nomothétiques et des sciences historiques et, selon un second axe, des disciplines normatives et des sciences philosophiques. En adaptant quelque peu le propos, on proposerait plutôt sur le premier axe la complémentarité entre une approche nomothétique et une approche herméneutique, la première résultant d’une vision macroscopique et visant à l’établissement de lois, éventuellement mathématisées, et la seconde d’une perspective microscopique allant jusqu’au cas singulier. Historiquement les sciences de l’homme se sont constituées, domaine par domaine, mais à chaque fois sous un seul de ces angles. Rien n’interdit cependant de rompre avec ces traditions lorsqu’il s’agit de mettre en évidence un nouvel angle de vue. La scientificité d’une approche résidant également dans la capacité du chercheur d’adopter un regard novateur révélant des aspects encore inconnus d'une réalité auparavant supposée connue. L'essentiel consiste ainsi à maintenir une « tension » entre deux perspectives dont aucune, prise en elle-même et comme un absolu, ne peut prétendre à une totale légitimité.

Croisant le premier axe bipolaire, un second axe organiserait une autre « tension » entre des approches normatives, justifiées pour l'étude des réalités codifiées (droit, morale, grammaire) qui s'imposent d'elles-mêmes à l'intérieur d'une communauté dans laquelle elles se justifient en tant qu'héritage historique transmis de génération en génération. L'acquisition et l'intériorisation de l'ensemble des attitudes normées au sein d'une société constitue le processus de socialisation. L'être humain s'inscrivant dans l'espace et dans le temps, il est indispensable qu'il soit socialisé avant de pouvoir tenter de s'orienter vers l'autre pôle du même axe. En effet, en opposition et en complémentarité à l'aspect normatif se situe l'approche éthique qui consiste pour l'individu à se réapproprier une position personnelle, indépendante des normes du groupe de référence. L'émergence et le développement d'un point de vue personnel supposent la distanciation et, éventuellement, le désaccord avec les normes du groupe. Ainsi s'instaure le processus d'individuation.

D'une certaine manière, on pourrait considérer que le premier axe se rapporte à la « connaissance » et le second à la « sagesse », mais cela serait trop réducteur. En effet, d'abord parce que l'homme n'accède à la connaissance que dans la mesure où la socialisation l'insère dans un temps et un lieu qui sont ceux de la société à laquelle il appartient et que de ce fait, comme on le verra, la connaissance qu'il pourra acquérir reste marquée par son ancrage historique particulier, mais aussi parce que la connaissance permet à l'être humain de devenir un sujet en reliant harmonieusement l'universel et le singulier. De cette manière, les deux axes décrits avec leurs oppositions bipolaires organisent des tensions entre l'individu et la société, le sujet et son objet de connaissance, mais encore entre la réflexion et la sagesse d'une part, en relation avec l'action et l'engagement de l'autre.

Pour ces raisons notamment, le discours scientifique tend, pour être reçu, à se conformer aux usages qui prévalent dans le milieu où il s'élabore. La sociologie de la science rejoint en quelque sorte les conclusions de la sociologie littéraire et de la sociologie de l'art pour mettre en évidence le rapport étroit, quoique non mécanique et automatique, entre les conditions d'apparition d'une production et sa réception dans un milieu donné. Envisagée ainsi, la production scientifique est nécessairement réductrice de la diversité, puisque l'écart ne peut être trop important entre une découverte ou les modalités de son expression et la capacité d'écoute de ceux auxquels la découverte ou le discours qui la rapporte sont destinés.

L'histoire des sciences met ce phénomène en évidence de deux façons. Négativement d'abord, par le fait qu'une découverte, même fondamentale, peut demeurer inaperçue ou paraître sans intérêt tant que le public scientifique n'est pas prêt à l'accueillir. Parmi les exemples bien connus de ce phénomène, on cite souvent la découverte de la circulation du sang par Harvey dès 1628, mais qui ne s'intégra dans le corps des connaissances qu'à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. D'une manière positive, les théories de Kuhn sur le paradigme scientifique expriment la même idée, de même que le concept d'épistémè mis en avant par Michel Foucault. Selon ces auteurs, en effet, une sorte d'équilibre s'impose constamment entre l'ensemble des valeurs et des croyances d'une société et les innovations qu'elle est prête à admettre ou éventuellement qu'elle suscite.

L'ensemble de ces théories particulières vise à éclairer les rapports étroits, bien que non strictement déterminants, entre les conditions historiques, de temps et de lieu, et ce qu'on appelle depuis Sapir - Whorf la « vision du monde » propre à chaque société et à chaque époque. On sait que, selon ces auteurs, la perception du monde qui nous entoure, de même que la perception de nos semblables et finalement de nous-même, serait tributaire des usages linguistiques hérités et acquis au sein de la communauté où s'est produite notre socialisation. L'hypothèse est souvent radicalisée comme si l'être humain était totalement conditionné par son enracinement historique. On n'insistera pas sur le caractère outrancier de la proposition. Sans doute, l'être humain n'est-il pas strictement conditionné par la culture et la langue dans lesquelles il a été éduqué et dans lesquelles il vit. Dans sa radicalité, la proposition exclurait évidement toute traduction, toute adaptation et tout apprentissage d'autres langues et cultures.

Dans sa forme atténuée, la proposition permet néanmoins de souligner les limites, non franchissables, des transpositions d'une langue et d'une culture à d'autres. Moins l'être humain a l'expérience d'autres langues et cultures, plus le risque sera grand pour lui de prendre pour universel ce qui ne serait que culturel et particulier. La suggestion d'une langue et d'une culture déterminées rend, si on n'y prend garde, « évident » ce qui ne l'est pas, « naturel » ce qui n'est que « culturel », et « universel » ce qui n'est que « particulier ». La théorie de la « vision du monde » souligne combien la perception et l'expression du monde sont liées à une inscription historique : si la traduction demeure partiellement possible, c'est à la fois parce que la nature de l'expérience humaine est toujours semblable quoiqu'elle s'exprime de manières toujours différentes, et parce qu'il est relativement possible de communiquer et de partager l'expérience d'autrui.

On touche là à un paradoxe fondamental de la communication humaine, qui concerne directement la thématique de la diversité. Puisque toute communication humaine s'inscrit dans des dimensions spatio-temporelles dont elle emprunte, au moins formellement, les modes d'expression, il en découle qu'il est impossible d'échapper à ces marques de la contingence. Le discours humain s'inscrit de ce fait dans, ce qu'on pourrait appeler d'un terme à l'apparence heideggérienne, la « limitude » : la communication n'est possible pour l'être humain que parce qu'elle s'assume comme limitée. C'est le paradoxe que souligne, sous un autre angle, Jacques Lacan lorsque, interrogé sur son accord de « tout dire » lors d'une interview télévisée - « tout dire », comme on est également censé le faire lors d'une analyse - il déclare que c'est impossible. Il précisera ailleurs que c'est par cette impossibilité que le langage tient au réel, à la manière dont les points de capiton fixent le tissu sur un support solide. L'image des points de capiton est éclairante pour le propos, puisque, dans le continuum de la réalité extérieure à l'homme, l'expérience humaine et le discours qui en rend partiellement compte se bornent à accrocher certains traits évocateurs, variables d'une époque, d'une culture, d'un individu à un autre. Parmi l'infinité des traits possibles, chaque langue, chaque culture, chaque tradition, chaque discipline scientifique également, en retiennent certains qui, reliés entre eux, vont définir un univers conceptuel caractéristique d'une discipline dans tel état de son développement. Sur ce plan, le discours scientifique ne se distingue pas des autres types de discours. Il s'inscrit également dans le temps et dans l'espace de la culture dans laquelle il s'enracine et se développe.

 

Langage, singularité et scientificité

La différence essentielle entre le discours scientifique et les autres types de discours tient à la volonté de tenter d'arracher le premier à la dimension spatio-temporelle par laquelle, pourtant, le second se rattache à la réalité. Par là, paradoxalement, le discours scientifique rejoint le discours théologique puisque l'un comme l'autre prétendent se détacher du temps et de l'espace qui leur ont donné naissance. En insistant sur la contingence, en précisant de manière inhabituelle au discours ordinaire l'ensemble des conditions d'usage des termes utilisés à des fins scientifiques, le discours scientifique vise à dépasser le registre des connotations et des variations sociolectiques ou idiolectiques, à nier les limites qu'impose la communication et que manifeste toute traduction. La création de termes scientifiques, même lorsqu'ils proviennent formellement du langage ordinaire, repose sur la sélection de traits sémantiques exclusifs clairement définis. Cette procédure permet de définir des classes d'équivalence et d'identité, indispensables à la « lecture » du monde. Si les traits sémantiques retenus ont été heureusement sélectionnés, les concepts sont efficaces : ainsi, la notion d'« espèce » a-t-elle permis le développement de la paléontologie et des théories évolutionnistes, ou la notion de « strate » a-t-elle servi de fondement à l'établissement de la géologie.

Par contraste avec les langages humains naturels, les langages scientifiques donnent une impression de stabilité et d'universalité, un sentiment de sécurité et de précision. Contrairement aux langages humains naturels, les langages scientifiques ne sont pas « évolutifs ». En effet, ils ne se modifient pas par évolution insensible, généralement à l'insu des usagers et en tout cas malgré eux comme dans les langages humains naturels, mais soit en changeant les définitions qui prévalaient jusqu'alors et qui étaient communément admises, soit en créant de nouveaux termes dont les définitions s'imposent par le simple usage qui en est fait. Dans les sciences, les modifications conceptuelles sont à la fois le signe du changement théorique qu'elles reflètent et dont elles rendent compte et le révélateur d'une crise en voie de dépassement. Ainsi, en physique, les variations conceptuelles successives donnent à lire, à l'instar d'un dictionnaire historique, les évolutions successives des théories qu'elles permettent d'exprimer. À chaque niveau de progrès, correspond ainsi une nouvelle étape langagière.

Dans les sciences de l'homme, le langage scientifique connaît des particularités propres à ces disciplines. D'abord, il serait difficile, et de plus sans intérêt si on y parvenait, d'éliminer des traits sémantiques pertinents toutes les connotations, en premier lieu parce que le vocabulaire des sciences de l'homme inclut à la limite la totalité du langage humain naturel dans lequel il s'enracine et dont il provient, ensuite parce que les spécialistes visent à décrire des réalités bien plus diversifiées, ou du moins dont la diversité ne peut être utilement réduite, que dans les autres sciences, enfin parce que les chercheurs appartiennent eux-mêmes à l'univers dont ils entendent effectuer la description. D'autre part, les réalités décrites par les sciences de l'homme se situent non seulement dans le temps et dans l'espace - ce qui est vrai également des sciences de la nature -, mais il ne s'agit pas d'un espace ou d'un temps extérieurs à l'homme et qui seraient objectivables et mesurables d'une manière universelle.

Les réalités humaines étudiées par les sciences de l'homme s'inscrivent dans une interprétation du temps et de l'espace qui relève et dépend de chaque culture, en sorte qu'il est impossible d'établir des descriptions valables universellement, hors d'un espace et d'un temps déterminés, sans trahir la nature même des phénomènes décrits. Il importe donc de faire son deuil d'une conception linéaire et cumulative des sciences de l'homme. Par rapport à la bipolarité nomothétique vs. herméneutique, on a souligné que certaines disciplines s'inscrivaient plus « naturellement » dans l'une des deux perspectives. Dans la conception occidentale dominante, la scientificité des sciences nomothétiques n'est que rarement mise en cause. Tout au plus insistera-t-on sur des aspects méthodologiques erronés ou peu satisfaisants, ou montrera-t-on les limites d'approches trop mathématisées et les dangers d'applications manquant de nuances. Par contre, les démarches qui s'inscrivent « naturellement » dans la nécessité d'une analyse singulière et événementielle paraissent, dans nos traditions occidentales, ressortir à une sagesse ou au « bon sens ». On leur conteste fréquemment tout caractère scientifique.

Pour ne pas allonger le propos, on se bornera ici à illustrer ce point par l'exemple de la psychanalyse. Il ne serait guère difficile d'évoquer et de documenter des parallèles avec d'autres disciplines « naturellement » herméneutiques, telles que l'histoire, l'anthropologie ou l'analyse littéraire. Dans les époques de crise et de mutation, dans les périodes de questionnement, abondent les travaux portant sur la scientificité de ces disciplines. Néanmoins, par son intimité coutumière avec le sujet individuel, autant sans doute que par ses origines et par le secret dont elle s'entoure par nécessité technique et éthique, la psychanalyse concentre peut-être nombre des critiques contemporaines sur la scientificité. La récurrence des débats, l'absence de progrès et même de rapprochement entre les points de vue opposés, tout semble indiquer la mauvaise question et le faux débat.

Les progrès régulièrement annoncés des diverses sciences de l'homme n'ont pourtant pas apporté de meilleure compréhension de l'homme pris dans sa totalité, tant comme individu que comme collectivité, ni non plus les moyens d'une gestion plus humaine et adéquate. Au contraire, les désillusions se sont succédées depuis quelques décennies sur la capacité des sciences de l'homme de contribuer réellement et directement à l'amélioration de la condition humaine et à l'épanouissement de l'homme. Dans le même temps, les désastres auxquels ont contribué des systèmes de pensée et des convictions offrant cependant toutes les apparences de la rationalité et de la modernité, ont réduit encore le nombre et l'intensité des adhésions aux idéologies.

Dans ce contexte, ont émergé plusieurs critiques radicales des épistémologies et des méthodologies classiques des sciences de l'homme. Le doute s'est emparé des esprits quant à la capacité de la sociologie à analyser, à comprendre et à prévoir les mouvements sociaux, ou de l'économie à gérer les flux commerciaux et financiers et à maîtriser les mouvements non-voulus. Les nouvelles épistémologies (de l'altérité, de la complexité, de la comparaison, etc.) qui apparaissent en cette fin de siècle devraient permettre, affirme-t-on, d'élaborer de nouvelles approches des sciences de l'homme. Ces avancées sur un plan général s'accompagnent d'un renouveau des débats épistémologiques et méthodologiques portant cette fois sur les sciences nomothétiques dont certains praticiens, estimant leurs fiefs menacés, parfois d'ailleurs par leurs pairs, entreprennent de réaffirmer la scientificité et la rigueur.

Lorsque dans les disciplines de type herméneutique, un chercheur se risque à formuler des règles générales ou à tenter d'universaliser les analyses, le reproche lui est fréquemment adressé de dénaturer le domaine d'études. Plus précisément, ses pairs articulent des griefs portant sur le caractère abstrait ou structural des analyses ou sur leurs formulations mathématiques. Fondamentalement, les critiques tournent autour de l'affaiblissement ou de la disparition, par le fait d'une approche plus nomothétique, de ce qui est singulier dans un événement, dans un individu ou dans une société, bref de ce qui constitue en propre l'approche herméneutique.

De cette manière, l'analyse structurale fut-elle combattue en évoquant son caractère « anhistorique » ou hors du temps, comme on reprocha à l'analyse générativiste ses présupposés mécanicistes ou automatistes, ou à d'autres modèles encore leur caractère totalisant ou globalisant. En réalité, dans tous ces reproches, ce qui ressort ce n'est pas une critique au plan d'un savoir-faire ou de la mise en application d'un savoir, mais bien le caractère inutilement abstrait et éloigné d'un savoir théorique par rapport aux champs d'application avec toutes les distorsions supposées ou constatées, et en principe observables, entre le niveau de l'analyse théorique et le niveau de l'application.

Si au lieu de s'en tenir au plan strictement méthodologique et épistémologique des sciences de l'homme en proposant des regroupements de disciplines tels que ceux de Piaget évoqués plus haut, on s'interroge sur les rapports entre, d'un côté, les découpages des domaines et les conceptions scientifiques et, d'un autre côté, les formes de pouvoir au sens le plus général du terme, on s'aperçoit qu'il est possible de regrouper et d'opposer d'une part des pôles de « contrainte », articulés entre eux, et d'autre part des pôles de « liberté ». En effet, les disciplines nomothétiques ont en commun avec les approches normatives de proposer des « lois », mathématisées ou formalisées pour les premières et normalisées pour les secondes, et ainsi de concerner obligatoirement des ensembles de faits ou d'individus. Tout élément, dans ce qu'il a de singulier, de particulier, d'unique, échappe donc à cette approche, soit qu'elle néglige, soit même qu'elle s'oppose à ce qui ne peut s'inscrire dans un ensemble. D'une manière métaphorique, mais pas simplement figurative, on pourrait dire que les approches nomothétiques et normatives se recommandent pour une préhension collective d'un phénomène et qu'elles trouvent leur champ d'application habituel dans la gestion collective de communautés.

On devine le lien étroit qui s'instaure ainsi entre ces sciences et la politique ou, plus généralement, la pratique du pouvoir. Rien d'étonnant à ce que toute forme de pouvoir politique soit intéressée non seulement par les sciences normatives puisque celles-ci, par définition, donnent, sur le plan des règles juridiques, morales et grammaticales, la légitimité à une société, mais encore par les sciences nomothétiques qui édictent des lois décrivant les comportements collectifs d'une société, et que la connaissance de ces règles apparaît comme indispensable pour bien la gérer. Ceci assure à la gestion politique, dans la représentation qu'elle veut donner d'elle-même, une image de rationalité et de scientificité. Dès lors, le débat sur la scientificité des connaissances issues des disciplines nomothétiques rejoint celui sur la légitimité des exigences formulées par les disciplines normatives, l'une renforçant l'autre.

Symétriquement, les approches qui, constatant le caractère unique et singulier des événements et des individus, le mettent en évidence doivent s'interpréter d'une façon inverse selon la position, dans le temps et dans l'espace, occupée par les événements ou les individus et selon leurs rapports au pouvoir hic et nunc. En effet, dès lors que sont admises leurs singularité et unicité présentes ou actualisables, ni les règles scientifiques, ni les normes sociales ne peuvent plus constituer la justification d'une contrainte pesant sur un individu ou fonder la légitimité d'un pouvoir exercé par un individu sur les autres. Ainsi, si les disciplines herméneutiques se limitent à analyser n'importe quel événement singulier ou comportement d'un individu isolé, n'importe quelle société passée ou actuelle, elles ne peuvent menacer rationnellement nos propres sociétés, toute continuité entre les premiers objets et les secondes ne pouvant se justifier, ni en scientificité, ni en légitimité.

Les réalités décrites appartiennent au « patrimoine » de l'humanité, que les disciplines herméneutiques gèrent et font fructifier sur les plans symboliques en accroissant les « histoires », collectives et individuelles, et en recueillant les objets et manifestations des « folklores ». Il est d'ailleurs typique que les disciplines herméneutiques doivent être « refondées » lorsque la société est en crise et en mutation, alors qu'il n'en est apparemment rien pour les disciplines nomothétiques. La raison en serait que, dans les secondes, supposées « scientifiques », les faits imposeraient une interprétation, tandis que, dans les premières, expression d'une « sagesse », le sens, provisoire, ne s'obtient que par un travail de patience, sur soi et sur les faits.

L'intérêt politique et social des disciplines herméneutiques est « anecdotique » ou « muséologique » puisque ces sciences ne peuvent véritablement « donner sens » à ce qui seul nous importe. Dans un autre registre toutefois, les mêmes disciplines permettent à certains individus d'accroître leur liberté et leur autonomie et de (re)trouver le sens qu'ils entendent donner aux choses et d'abord à leur propre vie. La « sagesse » que la réflexion historique peut apporter à l'élite en lui donnant le « sens de l'histoire » complète une formation dans laquelle les voyages et la rencontre d'autres peuples ont, traditionnellement, occupé une grande place. Enfin, la réflexion sur soi et la découverte de ses modalités de fonctionnement, de ses véritables aspirations et de sa propre capacité d'action, sont de fait réservées aux rares individus qui en ont les moyens, intellectuels, économiques et sociaux, outre politiques et psychologiques. L'accroissement de liberté qu'apportent sans doute les disciplines herméneutiques, lorsqu'elles sont pratiquées par des personnes qui disposent du surcroît de moyens personnels, rend ces personnes particulièrement aptes à exercer des fonctions dirigeantes dans leur propre société. Les qualités des leaders doivent dès lors être présentées et perçues comme des « dons » de la nature conférant aux personnes qui détiennent le leadership une supériorité incontestable.

 

L'histoire des sciences met en évidence leur caractère évolutif

Les progrès de la science ne sont pas linéaires. Lorsqu'on les retrace rétrospectivement, on a parfois le sentiment très vif de la « construction » du savoir selon une progressivité strictement cumulative. Ce sentiment n'est pas sans fondement dans le sens que chaque étape suppose des acquis, des connaissances et des techniques préalables. Dans cette perspective-là il y a effectivement linéarité et accumulation des savoirs. Toutefois, dans la mesure où les découvertes à un moment donné sont conditionnées par les savoirs et les méthodes antérieurs, on comprend qu'à chaque moment de son histoire une société n'est capable de concevoir qu'un certain nombre de savoirs nouveaux s'inscrivant, en quelque sorte, structurellement et historiquement dans la lignée des découvertes antérieures propres à cette société. En d'autres termes, les progrès scientifiques ne sont strictement cumulatifs et linéaires que lorsque leur prévisibilité découle de la logique interne caractérisant, rétrospectivement, l'évolution de chaque société.

Pour les mêmes raisons, les progrès scientifiques cumulatifs et linéaires sont également prévisibles puisqu'ils constituent la suite logique d'une histoire connue. Dans les sciences de l'homme, les approches purement érudites représentent certainement le domaine par excellence où accumulation des savoirs et prédictibilité de la recherche sont à l'œuvre. Si on fait abstraction de l'érudition, l'aspect éventuellement contraignant des savoirs antérieurement acquis que leur confèrent aisément les traditions qui entourent la transmission des savoirs, notamment dans l'enseignement, constitue un frein puissant au progrès scientifique.

Deux arguments puissants justifient cette façon de voir. D'abord, l'inculcation d'attitudes traditionnelles pèse sur la capacité de penser librement surtout lorsqu'elle se produit dans un milieu doté d'une autorité naturelle, telle que la famille ou l'école. L'enseignement d'un conformisme d'attitudes et de pensée suggère la simple reproduction plutôt que la remise en cause des idées reçues. Il peut sembler surprenant que des chercheurs, dont la profession consisterait précisément à oser innover, subissent le conformisme et les habitudes de pensée du milieu dans lequel ils évoluent. La sociologie des connaissances et des découvertes scientifiques soulignent pourtant comment les contraintes sociales et économiques conditionnent ou au moins modulent la dynamique de la recherche scientifique. Entre les deux thèses opposées internaliste, affirmant l'autonomie de la science et de la recherche d'une part et externaliste, d'autre part, visant à établir comment chaque société produisait la science qu'elle attendait ou qu'elle était prête à accueillir, les travaux et les enquêtes des dernières années montrent, chez les chercheurs et dans la société, l'existence de réseaux tentant de combiner autonomie et conformisme.

Par ailleurs, l'histoire des sciences ne révèle de continuité apparente qu'a posteriori, c'est dire que celle-ci est largement illusoire ou au moins qu'elle résulte d'un effet de perspective. Comment se fait-il pourtant qu'a posteriori le sentiment d'une construction logique puisse s'imposer ? Jean Piaget distinguait sur ce point différents types de sciences, en sorte que la « totalisation » effectuée par la vue historisante confirme l'impression d'un rapprochement toujours plus grand d'avec l'objet et, éventuellement, par la possibilité de prévisions plus fines. Il faut reconnaître cependant que ces prévisions sont elles-mêmes solidaires des constructions scientifiques antérieures - d'où l'impression ressentie d'une confirmation - en sorte qu'elles sont « en même temps totalisation, c'est-à-dire construction d'une structure qui retiendra au maximum les éléments expérimentaux et déductifs des structures antérieures » . Ce qui apparaît dans la contingence comme une confirmation de la construction scientifique antérieure n'est autre que le resserrement des liens culturels et herméneutiques qui conditionnent telle « vision du monde » confirmée et renforcée dans le sentiment de sa légitimité et de sa rationalité.

On s'aperçoit que les découvertes scientifiques s'effectuent presque toujours en lisière des domaines. L'innovation se produit en des lieux frontières, par une rupture, au moins partielle, avec un savoir antérieur. On affirme souvent que la vie des grands savants reflèterait les difficultés rencontrées dans leur milieu, dans leur pays, que ce soit chez leurs pairs ou parmi leurs simples contemporains. Il faut se garder cependant de l'illusion, inverse à celle décrite plus haut de la prédictibilité des découvertes, qui consisterait à trop insister sur leur caractère totalement novateur et sur la rupture ou l'aventure qu'elles supposent chez le savant. Cette illusion reflète sans doute l'imaginaire de nombreux savants, dont, contrairement à l'affirmation reproduite ci-dessus, le quotidien peut être assuré et même confortablement, mais qui se vivent, dans leurs recherches, comme des « aventuriers » et des « hommes de la Liberté ». De telles perceptions résultent peut-être du fait que l'activité essentielle du savant, en qualité sinon en temps, consiste à « découvrir », c'est-à-dire à se situer par rapport au temps dans une perspective résolument tournée vers l'avenir et vers l'inconnu.

Le chercheur qui parvient à conjuguer la connaissance d'une discipline telle qu'elle s'est constituée dans la société où il s'enracine et la capacité de percevoir et de penser en dehors des habitudes perceptives et des règles cognitives acquises est psychologiquement et intellectuellement préparé à la découverte. Nous avons développé cette idée ailleurs dans différents travaux. S'inscrivant en faux contre l'opinion commune, Steven SHAPIN montre, à propos de ce qu'on a appelé la « révolution scientifique » qui caractérise le XVIIe siècle, comment les plus grands savants, Descartes, Mersenne, Newton, Galilée, etc., visent, malgré des révoltes partielles, à concilier leurs découvertes et le patrimoine des « idées reçues » et des croyances qu'ils partageaient. En somme, les chercheurs, à toutes les époques, doivent veiller à respecter au moins les formes de la civilité et des croyances qui les rendent acceptables dans leur société. S'inscrivant dans de véritables réseaux, entre chercheurs au sein d'une même discipline, entre chercheurs de disciplines différentes, entre chercheurs et autres simples citoyens ou décideurs, leur marginalité peut passer inaperçue à leurs contemporains, ou ne concerner que l'un ou l'autre point.

Les travaux de Thomas S. KUHN sur les paradigmes scientifiques et ceux de Michel FOUCAULT sur la constitution des épistémès rejoignent sur ce point les enquêtes de sociologie de la connaissance. Ils permettent de décrire l'histoire des sciences en termes de périodes durant lesquelles prévalent des modèles de pensée correspondants à des modèles de comportements. Au cours de l'évolution historique, se produisent des « révolutions scientifiques » durant lesquelles se modifient les paradigmes antérieurs. L'apparition d'un nouveau paradigme scientifique constitue, selon KUHN, une réponse à la crise scientifique qui précède la révolution scientifique. Les éléments de crise se perçoivent particulièrement rétrospectivement, tant parce qu'ils correspondent à une modification générale des mentalités et des valeurs dans la société que parce qu'ils préludent à des changements de centres d'intérêt. Les explications théoriques de KUHN, comme celles de FOUCAULT, ont la fragilité des lectures historiques, même structurales : elles ne permettent guère d'établir des prévisions. Les partisans d'une épistémologie plus classique et rationnelle estiment même qu'il ne s'agit pas de véritables « explications », mais bien d'« interprétations » de données historiques qu'il serait impossible de généraliser.

En résumé, l'usure théorique et pratique des explications scientifiques est l'expression d'une inadéquation grandissante entre la représentation du monde qui prévaut dans une société et les questions auxquelles la science doit répondre, tant sur le plan intérieur que sur le plan extérieur. Par rapport à la société, le savant est comparable à l'analyste en quête de compréhension et qui peut, au mieux, devancer son patient de quelques séances en risquant une interprétation. Le chercheur, à l'instar de l'analyste, doit cultiver en lui la faculté de « penser autrement », non seulement que son entourage, mais aussi que lui-même. Il lui faut, en effet, être réceptif à l'hétéroclite et à l'hétéronome qui peuvent survenir à l'endroit où on les attend le moins. Exigence difficile à satisfaire puisque l'explication que le chercheur propose et que la société attend de lui consiste à donner une représentation ordonnée et hiérarchisée de l'univers, alors que dans le même temps il doit se consacrer à l'écoute de « l'hérétique » et de ce qui pose question. L'explication introduit de l'ordre dans ce qui semblait ne pas en avoir, mais l'entreprise ne s'avère réalisable qu'en privilégiant certains traits et en négligeant les autres.

Les crises de la théorie kuhnienne consistent précisément en une réinterprétation des traits dont certains deviennent obsolètes, tandis que d'autres sont mis en lumière ou intégrés d'une autre façon. Illustrons ceci par un exemple : pour que les progrès des sciences du vivant puissent s'accomplir jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, la notion d'espèce s'avéra indispensable. Toutefois, l'uniformisation que cette notion introduisait dans la représentation biologique en ne retenant comme pertinents que les traits requis dans la définition de chaque espèce finit par constituer un frein à une conception plus dynamique du vivant. De même, la notion d'évolution qui émerge dans différents domaines dans la seconde moitié du siècle suppose l'introduction d'un continuum qui permette de combler, théoriquement, les espaces interspécifiques. On inventa alors la notion de « sériation » et de « séries » qui sera une étape théorique intermédiaire débouchant ultérieurement sur l'« évolution des espèces » et les différentes théories évolutionnistes du dix-neuvième siècle. Ces dernières répondent à la crise épistémique qui clôture l'Ancien Régime et proposent simultanément une représentation du monde, évolutif mais fortement hiérarchisé, « expliquant » le monde qui se met alors en place. Ainsi l'introduction de nouveaux éléments de la diversité impose le réaménagement des catégories, des concepts et des théories afin de les intégrer dans une nouvelle représentation.

 

Le discours sur la diversité dans les sciences de l'homme

Dans les sciences de l'homme, telles qu'elles se sont constituées et telles qu'elles fonctionnent actuellement, la diversité des phénomènes humains est réduite et régulée afin de servir d'arguments ou d'illustrations au propos. Sauf dans les périodes de crise épistémologique ou dans les moments de rupture, la diversité ne joue donc qu'un rôle marginal. La rencontre avec le divers ne s'impose pas continuellement au chercheur, mais en général elle n'est prise en compte que lorsqu'il devient impossible de négliger certains aspects de la diversité ou lorsque celle-ci remplit structuralement une fonction et qu'elle comble un vide.

Dans le fonctionnement des sciences de l'homme, en effet, tout concourt à réduire dans toute la mesure du possible le rôle de la diversité. Aussi bien la démarche scientifique traditionnelle qui, visant au général, privilégie l'universalisable au détriment du particulier. Le rôle même attribué traditionnellement à la diversité s'explique aussi bien par les particularités du discours scientifique que par les attentes et le fonctionnement même de la société. Indépendamment des exigences de stabilité constitutives de la vie sociale et de sa transmission, le langage lui-même qui permet à l'homme de dire le monde n'accepte, de par ses propriétés intrinsèques, de communication que limitée et canalisée selon les impératifs de la linéarité.

Or, il se fait que la répartition des sciences de l'homme selon leur prise en charge de la diversité et de la singularité humaines correspond à une division utilitariste et politique des savoirs. Ainsi, le discours épistémologique classique permet-il d'opposer les sciences qui « expliquent » aux sciences qui « interprètent », le caractère de scientificité n'étant évidemment pas attribué de la même manière aux secondes qu'aux premières. L'histoire des sciences confirme que les représentations scientifiques dominantes correspondent globalement à la « vision du monde » caractéristique d'une époque. Aussi, lorsque cette vision vient à se modifier, que ce soit pour des raisons internes ou externes, la représentation scientifique qui y est liée tendra elle aussi à s'adapter à la nouvelle situation. Les modifications apportées résultent d'un réagencement de données connues et prises en compte déjà antérieurement ou intégrées à cette occasion. C'est dans les moments de crise qu'un regard nouveau posé sur la diversité humaine permet habituellement d'intégrer des éléments jusqu'alors passés sous silence.

On voit ainsi que la gestion scientifique de la diversité humaine est indissociable de sa gestion sociale et politique. Repenser l'épistémologie des sciences de l'homme pour mieux assumer la diversité des manières d'être homme impose donc d'analyser d'un même mouvement les rapports actuels de ces sciences avec les formes du pouvoir dans la société. Il s'agit concrètement de reconsidérer les manières dont nos connaissances se forment et celles dont elles pourraient se former. Pour imaginer ce que pourraient être d'autres modes de connaissance notre propre passé suggère d'autres pistes. Certaines époques ont été confrontées au problème inverse de celui qui est le nôtre. Ainsi, le moyen âge exprime le besoin de mettre de l'ordre dans une diversité vivante, mais paraissant chaotique. Les réponses occidentales se précisent dès la Renaissance, puis avec la science classique. Les excès de l'épistémè classique rejoindront et renforceront ceux du pouvoir politique et des contraintes sociales pour précipiter une crise dont, à des titres différents mais complémentaires, les Lumières et l'Encyclopédie, la Révolution de 1789 et le romantisme représentent de multiples aspects. L'histoire et l'ethnologie d'autres peuples revêtent également un puissant intérêt en incitant les savants occidentaux, et plus largement les élites, à comprendre d'autres manières d'être homme. À titre d'exemple, songeons simplement aux difficultés de compréhension et d'interprétation soulevées par la médecine chinoise traditionnelle.

Le monde d'aujourd'hui est celui de la multiplication des échanges. C'est également celui de la mobilité des personnes contraintes à de nombreux déplacements et séjours à l'étranger, pour des raisons de convenance personnelle ou des nécessités professionnelles, mais aussi du fait de difficultés politiques, économiques ou sociales dans leur pays d'origine. Il y a quelques décennies encore, un Occidental pouvait passer sa vie entière dans son pays, voire dans son village, sans jamais rencontrer un « étranger ». C'est devenu impossible, de même qu'il serait impossible de ne consommer que des productions locales ou nationales ou, bientôt, de ne parler que sa propre langue, fût-elle l'anglo-américain. Dans le même temps, la diversité interne de nos sociétés se manifeste à nouveau et on lui prête davantage d'une attention qui devient souvent légitime. Même les sociétés qui semblaient fortement homogénéisées se révèlent plus multiples et diverses qu'on ne l'imaginait, ou du moins qu'on ne le répétait, il y a dix ou vingt ans encore. La diversité des composantes de nos sociétés est devenu un fait admis par tous. Sans doute sous l'influence des dérives totalitaires contemporaines, mais aussi devant les horreurs que continuent de provoquer les mauvaises gestions de la diversité humaine (ethnique, religieuse, culturelle, etc.), les spécialistes de science politique, de même que les hommes politiques, insistent sur l'impérieuse nécessité du pluralisme comme base de nos sociétés.

Sur le plan scientifique, la question actuelle des sciences de l'homme est donc bien celle d'une adaptation des découpages disciplinaires, des rapports des sciences entre elles, et surtout de l'établissement d'une nouvelle épistémè adaptée à ces nécessités. Cette question suppose un double travail : intérieur à la science, de compréhension des mécanismes complexes, linguistiques, épistémologiques, méthodologiques, sociologiques et psychanalytiques, qui permettent la connaissance, extérieure à la science, d'explicitation des relations de pouvoir entre la société en général et la société scientifique en particulier. Dans cette perspective, le travail plus proprement épistémologique et méthodologique réside dans la nécessité d'élaborer une nouvelle théorie globale de l'être humain envisagé dans des ensembles de réseaux au sein desquels, individuellement et par collectivités multiples, s'entretiennent des rapports fluctuants et évolutifs. Dans ces ensembles, la communication n'est possible que parce que limitée et inachevée, inscrite dans un temps et un espace dont elle reçoit les marques codales. Les insertions spatio-temporelles ne peuvent être converties que partiellement par un patient effort, non seulement dialectique, mais surtout dialogique. Parallèlement, il faut développer de nouveaux concepts et étendre l'usage de termes déjà existants, tels que les notions de « tension », de « fenêtrage », de « topique », etc.

Enfin, il importe surtout de veiller à réconcilier l'image de l'homme résultant des sciences de l'homme et de leurs applications et celle que nous portons en nous et qui nous conduit à refuser un savoir imposé au nom d'une « raison » dont on constate par ailleurs les dégâts qu'elle a provoqués. Il s'agit d'abord de repousser, pour des motifs épistémologiques ou méthodologiques, des procédures et des savoirs qui dénaturent l'être humain. Cela concerne les liens souterrains, mais parfois explicites, entre les idéologies et les sciences. Cela englobe également l'étude, la prise de conscience et le rejet de ce qu'on a appelé récemment les « ruses de la raison impérialiste » qui permettent, par exemple, à la science économique de régner sans partage ou même à la philanthropie des droits de l'homme de récolter de plantureux bénéfices secondaires. Cela s'inscrit encore dans la nécessité de repenser les modalités des communications d'un savoir scientifique : aussi bien les rapports au pouvoir par la participation au contrôle des crédits et des moyens d'édition et de diffusion, que les questionnements sur de nouveaux moyens d'investigation ou sur les rôles des sciences de l'homme ou de la science en général.