| Pour référence : Jean-Jacques Nkongolo. 1998. Quelle langue d'enseignement pour la République Démocratique du Congo? Une enquête à Kinshasa. DiversCité Langues. En ligne. Vol. III. Disponible à http://www.uquebec.ca/diverscite Cette étude est divisée en quatre grandes parties. Dans un premier temps, nous posons la problématique même du choix de la langue denseignement dans les systèmes éducatifs des pays plurilingues dAfrique francophone, et nous précisons lobjet ainsi que les limites de létude. Nous donnons ensuite un bref aperçu de la situation sociolinguistique du Congo, Kinshasa, la hiérarchie des différentes langues en présence, leurs rapports réciproques ainsi que limportance numérique de leurs locuteurs respectifs. La troisième partie de létude présente lenquête sociolinguistique réalisée à Kinshasa, ainsi que les principaux résultats de cette enquête. Cette enquête avait pour objectif de faire connaître les opinions des Congolais sur les choix linguistiques concernant la langue denseignement, ainsi que les motivations de ces choix (tendances générales et particulières). Dans notre conclusion, nous proposons quelques actions, préalables et stratégies indispensables à la réussite dune opération de réforme linguistique visant une utilisation plus efficace des principales langues nationales congolaises dans le système scolaire du pays.
Depuis plusieurs décennies, beaucoup de linguistes, de psychologues, de pédagogues ou de didacticiens, suivis par les principales organisations internationales (Unesco, ACCT, Confemen, etc.), ne cessent de recommander pour linstruction, le recours préférentiel aux langues maternelles ou aux langues premières des apprenants, surtout quand il sagit de lacquisition des savoirs initiaux ou des socles de compétence minimum. Mais cette position a aussi ses adversaires qui préconisent lutilisation dans lenseignement des langues internationales introduites par la colonisation. Dans les pays dancienne colonisation belge ou française, les défenseurs de lécole en français opposent à lefficacité pédagogique de la langue de Voltaire (due à sa longue tradition scolaire et culturelle), à la richesse linguistique et scientifique de cette langue ainsi quà sa grande audience mondiale, la pauvreté, labsence ou linsuffisance de lexpérience scolaire pour beaucoup de langues africaines, de même que la grande multitude de ces langues. Quant aux partisans de lutilisation scolaire des langues du continent, ils évoquent eux aussi les mêmes raisons defficacité pédagogique, efficacité quils attribuent à la sécurité et laisance psychologiques des apprenants. Ils font valoir également les raisons déconomie du temps dapprentissage pour les mêmes apprenants, la nécessité et la possibilité de mieux combattre lignorance en scolarisant un plus grand nombre dAfricains, loccasion de donner aux principales langues africaines, grâce à leur utilisation scolaire, la chance dun plus grand enrichissement et dune meilleure adaptation à la réalité scientifique et culturelle moderne, loccasion dune réelle adéquation « école-société ». La problématique du choix de la langue scolaire en Afrique nous semble toujours dactualité même si, pour certains, elle ne constituerait aujourdhui quun « combat darrière-garde », la cause étant déjà « entendue depuis longtemps, sinon gagnée » (P. Dumont, 1990 ; p.15). Dans cette optique, les problèmes qui se posent à lenseignement africain ne seraient pas dordre linguistique, mais plutôt dordre économique. Lutilisation des principales langues africaines comme médiums scolaires, pour être efficace et contribuer au relèvement qualitatif et quantitatif du niveau général des connaissances des élèves africains exige une préparation minutieuse et la réalisation de certains préalables ou conditions essentielles. Il sagit de :
Toute réforme linguistique qui ne tiendrait pas compte de ces différentes exigences naurait sans doute pas beaucoup de chance daboutir. Notre étude sintéresse essentiellement au troisième des points énumérés ci-dessus, celui qui concerne le domaine de la subjectivité : l analyse des opinions des Congolais en matière de la langue denseignement, ainsi que celle des motivations qui sous-tendent ces préférences linguistiques. Cette étude peut orienter laction des planificateurs et réformateurs dans leur recherche des moyens et stratégies appropriés. La réussite dune réforme linguistique ou dun quelconque projet de changement est en effet déterminée, pour une bonne part, par ladhésion audit projet de ceux à qui il est principalement destiné.
La situation sociolinguistique du Congo : Kinshasa Depuis la seconde moitié du XIXe siècle (Conférence de Berlin, 1885), cohabitent au Congo le français et les langues congolaises, dont le nombre total est estimé aujourdhui à environ 250 (P. Dumont, 1983, p.208 ; 1990, p.24 ; CONFEMEN, 1986, p.341), sur le millier de langues qui seraient actuellement parlées en Afrique subsaharienne. Parmi ces langues congolaises, quatre ont été reconnues comme langues nationales et langues denseignement depuis laube de la colonisation. Le pouvoir colonial en a favorisé aussi bien la formation que lexpansion au Congo, ou encore lutilisation scolaire (Commission Franck, 1922). Il sagit du lingala, du kiswahili, du kikongo et du ciluba. Depuis lors ces langues connaissent lécriture, font lobjet de nombreux et appréciables travaux de recherche et de nombreuses descriptions, dont les missionnaires furent souvent les premiers initiateurs. La reconnaissance sans équivoque de ces quatre langues comme langues nationales du Congo par tous les textes officiels coloniaux et post-coloniaux est due aussi bien à limportance numérique des locuteurs de ces langues quà diverses autres raisons dordre politique, fonctionnel, pratique ou stratégique sur lesquelles il ne serait pas utile de nous étendre ici. Adoptées sans beaucoup de difficultés apparentes comme langues véhiculaires par les différentes communautés linguistiques du pays, ces langues ont véhiculé lenseignement primaire et post-primaire jusquen 1954 (Réforme « Buisseret » ), date où le français jusque-là enseigné comme discipline scolaire, fut décrété seule langue denseignement dans toutes les écoles du Congo belge. Trois des langues nationales congolaises, le lingala, le kiswahili et le kikongo, sont de formation récente : leur histoire est liée à celle de la colonisation du Congo et, théoriquement, elles nappartiennent en propre à aucune communauté ethno-linguistique du pays. Cet avantage leur permet (surtout aux deux premières) de jouer leur véritable rôle de linguae francae au Congo. La quatrième langue nationale, le ciluba, a une histoire bien particulière, inséparable de la communauté culturelle qui la parle. Cette langue remonterait au 15e siècle, date de lapparition de lempire luba dans les hauts plateaux du Shaba (sud-est du Congo). Par rapport aux autres langues congolaises, les langues nationales bénéficient dune plus large audience, dun plus grand développement et dune plus grande expansion au niveau national grâce à ladministration, (notamment celle de la justice) aux médias, à la scolarisation, à lévangélisation et au développement des villes. Deux langues nationales, le lingala et le kiswahili, ont une audience et une expansion beaucoup plus larges, qui va au-delà des frontières du Congo (Afrique centrale et orientale). Elles sont considérées comme des « super langues nationales » du Congo (Sesep, 1993). De nos jours, alors que le français est quasiment la seule langue qui véhicule lenseignement au niveau secondaire (et bien sûr au niveau supérieur), lutilisation soit des langues nationales congolaises, soit du français comme médiums aux différents degrés de lenseignement primaire se fait de manière quelque peu chaotique et peu homogène : le français est le plus souvent utilisé pour véhiculer lenseignement, surtout dans les grandes agglomérations du pays, tandis que la plupart des écoles primaires rurales recourent souvent, pour le même usage, à la langue dominante de la région. Cette diversité de pratiques sur le terrain est due à plusieurs causes principales :
Toutes les langues congolaises, rappelons-le, ne sont pas logées à la même enseigne : elles nont pas la même importance quant au volume de leurs locuteurs, et ne jouissent pas de la même considération dans lopinion publique nationale. Le nombre approximatif de locuteurs que nous présentons dans le tableau ci-dessous pour chacune de ces langues est inspiré de certaines estimations plus ou moins fiables, avancées par des linguistes congolais (Sesep, 1986, p.32 ; 1993, pp.122-124 ; Mbulamoko et alii, 1986, p.131). Sur base des estimations qui précèdent, on remarquera :
Nous signalons dautre part que le nombre de locuteurs des langues minoritaires (autres langues) décroît en faveur de celui des locuteurs des 4 langues nationales (surtout des deux super langues nationales), principalement dans le milieu urbain, où se développent davantage les langues nationales (raisons socio-économiques et socio-culturelles, plus grand brassage ethnique, etc.). Lopinion selon laquelle le Congo serait le plus grand pays francophone du monde après la France, devrait être bien relativisée ou nuancée. En effet, malgré sa grande superficie (2.345.400 km²) et une population totale estimée en 1996 à 42,2 millions dhabitants (Lacoste 1996 ; p.619), contre 54.900 km² et 56,6 millions dhabitants pour la France, le Congo ne compterait pas autant de locuteurs francophones quon pourrait à première vue limaginer. Lestimation de la compétence en français des locuteurs congolais prend généralement en compte létendue et la qualité de leur répertoire linguistique, ainsi que celles de leurs compétences réceptrice et émettrice ; elle sappuie sur de nombreux critères dont le plus généralement exploité est le nombre dannées de scolarisation des sujets parlants. Les estimations des linguistes concernant le nombre de locuteurs francophones congolais situent ce nombre autour de deux millions de locuteurs sur une population estimée à 30 millions dhabitants en 1986 (Sesep, 1986 ; p.32), soit environ 15% de locuteurs francophones au maximum. Ce taux parait relativement supérieur à celui de 4% de locuteurs francophones avancé antérieurement par dautres linguistes congolais (Faïk, Nyembwe, Pierre et Sesep, 1977 ; p.37). Il semble par ailleurs inférieur à lestimation de 20,9% faite par Couver (1982), actualisé par Chaudenson (1991 ; pp.104-105) et confirmée par Gueunier (1992, p.102), estimation dont le calcul est basé sur la connaissance du français selon les programmes et méthodes de type « français ». En effet, les programmes et méthodes de type « français » pour lapprentissage du français privilégient surtout la communication orale, tandis que lapproche de lenseignement du français au Congo (système belge) est plutôt analytique et descriptive ; cette différence de méthodes et de contenu de programmes ne devait pas conduire nécessairement aux mêmes résultats concrets sur le terrain quant à la connaissance pratique du français. Compte tenu de toutes les considérations, on peut logiquement penser que la proportion actuelle des locuteurs francophones congolais pourrait se situer entre 10 et 15%. Ce quon peut cependant affirmer avec plus de certitude, cest que la proportion est plus importante dans le milieu urbain que dans le milieu rural.
Notre enquête ne prend en compte que les opinions exprimées par les Congolais interrogés à Kinshasa, métropole lingalaphone du Congo, denviron 4,5 millions dhabitants (environ 1/10e de la population totale du pays). Nous avons interrogé un échantillon de 1154 sujets congolais de position sociale, dâge, de sexe et de niveau dinstruction différents. Les sujets étaient invités à répondre à deux questions principales :
Un troisième volet de questions concernait les choix linguistiques généraux, et avait pour but de vérifier la concordance entre les choix linguistiques généraux et ceux concernant la langue denseignement. Ce troisième volet de questions a utilisé la technique dite de la « pilule magique », utilisée notamment par Moreau (1991 et 1993) lors denquêtes sociolinguistiques en Casamance (sud du Sénégal). La technique consiste à situer le sujet dans le cadre dune fiction : il a perdu la parole et est incapable de sexprimer en quelque langue que ce soit. Des pilules magiques sont toutefois en mesure de lui faire recouvrer la parole, mais chaque sujet ne peut prendre quune seule pilule, et chaque pilule est spécialisée dans une seule langue. Le sujet est invité à dire quelle « pilule » il choisira. Dans un deuxième temps, on peut linviter à choisir une 2e pilule pour une 2e langue, etc. Lanalyse des réponses à toutes les questions posées aux sujets devrait permettre de dégager des stratégies susceptibles daméliorer les chances de succès dune réforme linguistique portant sur lutilisation des langues nationales congolaises comme médiums scolaires au Congo. Nous examinerons dabord les réponses relatives aux choix dune langue denseignement, avant dexaminer les motivations exprimées par les sujets pour justifier leurs choix. Nous considérons successivement :
Tendances générales des choix, tous niveaux scolaires et tous groupes de sujets confondus Si on examine lensemble des réponses sans distinguer, dans une première approche, les groupes de sujets ni les niveaux scolaires à propos desquels ces sujets devaient exprimer leurs choix, on obtient par langue les données du tableau 2.
Les réponses en fonction des niveaux scolaires proposés Les réponses des sujets interrogés ne se distribuent pas de la même manière pour tous niveaux denseignement considérés, ainsi quil apparaît dans le tableau et le graphique suivants, où ne sont prises en considération que les réponses concernant le français et les deux principales langues de souche congolaise, le lingala et le kiswahili.
Les réponses en fonction de lâge des sujets Nous avons catégorisé nos sujets en quatre classes dâge, distantes de 12 à 13 ans, soit environ une demi-génération :
Les choix faits par ces quatre classes dâge figurent dans le tableau et la figure 5.
Les réponses en fonction du sexe des sujets Les choix se différencient-ils selon quils sont exprimés par des sujets masculins ou féminins ? Pour le déterminer, on se reportera au tableau et au graphique 6. Les choix linguistiques des femmes et ceux des hommes ne présentent pas de différence marquée, aussi bien pour le français que pour les langues nationales congolaises. On peut donc retenir que le sexe des sujets interrogés nexerce pas sur leurs choix linguistiques une influence déterminante. Les réponses en fonction de la longueur de la scolarité (niveau dinstruction) Le niveau dinstruction des sujets a-t-il exercé une influence sur leur choix linguistiques ? Pour le déterminer, nous avons réparti les 1154 personnes qui ont participé à notre enquête en 4 catégories :
La ventilation de leurs réponses est présentée dans les tableau et graphique 7.
Les réponses en fonction de la position sociale des sujets Nos sujets se répartissent en quatre grandes catégories sociales :
La variable « position sociale » coïncide pour partie avec les trois précédentes. Il est clair ainsi que cest seulement chez les parents quon rencontre des personnes non scolarisées ; il est clair aussi que le premier groupe se recrute essentiellement chez les plus jeunes de nos sujets. Il paraît cependant que la coïncidence nest pas totale. Les réponses de ces 4 groupes se répartissent, en effet, comme on le voit, dans le tableau et le graphique 8. La question de la « pilule » a été posée aux sujets du groupe 1 seulement. Si, frappés de mutisme, les sujets pouvaient choisir une pilule qui leur redonnerait lusage dune langue, leur choix se porterait sur les langues suivantes comme langues premières, dans les proportions quindiquent le tableau et le graphique 9.
Les résultats des choix généraux confirment ainsi lavantage du français, choisi déjà comme langue denseignement par la majorité des sujets. Ils confirment également la place non négligeable occupée par le lingala et le kiswahili comme langues nationales ayant la préférence des Congolais. Ils confirment enfin la place de plus en plus importante quoccupe langlais sur léchiquier linguistique du Congo. Après avoir choisi la langue qui leur semblait préférable pour véhiculer lenseignement au Congo aux niveaux primaire et secondaire, nos sujets avaient à justifier leur choix. Nombre des choix et des motivations par langue Le discours épilinguistique est loin dêtre également disponible pour toutes les langues.
Catégories de motivations Le discours des sujets a fait lobjet dune analyse de contenu, pour laquelle 9 catégories de motivations ont été dégagées suivant que le discours prenait en compte lune ou lautre des argumentations suivantes :
Exemples : « Jai choisi le français ... parce que cest la langue officielle de notre pays » ... parce que cest la langue administrative, parlementaire et diplomatique du Zaïre » ... parce que le Zaïre est un pays francophone » ... parce que la plupart des pays que je préfère bien y vivre sont francophones ».
Exemples : « Je préfère le français ... parce quil me permet daller étudier partout au monde » ... parce que cest la meilleure langue pour lenseignement, surtout les mathématiques et les sciences » « Jai choisi le lingala ... pour lenseignement : pour une meilleure compréhension et lapprentissage à lécole ». ... parce que cest la langue de ma jeunesse et de mon milieu ». « Je préfère le swahili ... pour bien apprendre et approfondir les leçons à lécole ». ... parce quon peut raconter de belles histoires en swahili à lécole ». « Je préfère le ciluba à lécole ... pour mieux apprendre les leçons ». ... parce que cest une bonne langue scolaire depuis lépoque coloniale ». ... parce que cest une langue qui doit me faciliter la réussite ».
Exemples : « Je choisis le français ... pour devenir plus tard un journaliste francophone au Zaïre ». ... pour devenir un correspondant francophone de la R.F.I (Radio France Internationale) ». ... pour me permettre de demander plus tard un emploi à lEtat ou en privé ». ... parce que cest une langue qui doit me faciliter la vie ». « Jai choisi le lingala ... car cest la langue présidentielle au Zaïre » ... parce que cest la langue de la capitale zaïroise ». « Jai préféré le kiswahili ... parce que cest la langue qui est bien considérée au Zaïre et en Afrique ».
Exemples : « Le français est nécessaire pour lunité du Zaïre et pour lutter contre le tribalisme ». « Je préfère lenseignement en lingala ... car cest la langue de lunité nationale » ... parce que cest la langue parlée dans tout le Zaïre, par toutes les tribus » ... pour éviter le conflit tribal et le tribalisme » « Je choisis le swahili ... pour faciliter la compréhension nationale » « Je choisis le swahili pour encourager, avec le lingala surtout, lunité nationale du Zaïre ».
Exemples : « Jai choisi le français ... car cest la langue qui me permet de voyager partout et dêtre toujours en contact avec létranger » ... pour moi avoir des correspondants en France et en Belgique » ... cest la langue qui me permet dêtre à laise partout au monde » « Avec la connaissance du français et de langlais, je peux comprendre les infos et les émissions à la radio et à la T.V » « Avec lenseignement en lingala et en swahili, je peux voyager et être à laise partout au Zaïre » « Je préfère le kiswahili ... pour mieux voyager dans lest du Zaïre et de lAfrique aussi » ... car cest une langue parlée partout »
Exemples : « Jaime le français ... car cest la langue des belles chansons et bien structurée » ... pour sa richesse en termes scientifiques » ... pour ses grands poètes et écrivains, surtout pour leurs oeuvres et leur vie » « Jaime le kiswahili ... pour sa richesse et sa beauté mélodique » « Je préfère le lingala ... à cause de son harmonie musicale » ... car cest la langue des sketches » « Je préfère le ciluba ... pour la richesse linguistique et pour les contes aussi »
Exemples : « Je préfère le français à lécole ... pour bien parler, bien causer et bien écrire en français » ... pour bien tenir un discours » « Je préfère lenseignement en ciluba et en kiswahili pour la bonne maîtrise » « Je souhaite lenseignement en lingala pour éviter la langue vulgaire »
Exemples : « Jai choisi le français ... car on a toujours enseigné en français au Zaïre » ... car cest la langue la plus ancienne au Zaïre, depuis lépoque coloniale » ... parce que cest une langue plus vieille au Zaïre, qui a été introduite par les colonisateurs belges » Historiquement, le français nest pas plus ancienne au Congo que les langues nationales (sauf le ciluba), comme nous lavons déjà signalé plus haut. De même, lutilisation du français comme médium scolaire ne remonte pas au début de la colonisation comme le pensent les répondants, mais vers la fin de celle-ci, en 1954 (cf. réforme Buisseret).
Exemples : « Jai choisi le lingala pour le respect de notre authenticité » « Jai préféré le kiswahili, car cest la langue de mon père qui vient de mourir déjà ». « Jai choisi le kiswahili, cest pour garder nos coutumes culturelles ». « Je préfère le kikongo pour garder notre culture et notre tradition » « Lenseignement en ciluba et en langues nationales, cest pour honorer nos ancêtres ». Motivations des choix favorables au français Ces motivations révèlent lémergence de certaines catégories et la faiblesse de certaines autres, comme le résument tableau et le graphique suivants :
Motivations des choix favorables aux langues nationales congolaises En ce qui concerne les langues nationales, la répartition, par catégorie de motivations et tous groupes de sujets confondus, des commentaires justificatifs, est résumée dans le tableau et le graphique 12.
Le score obtenu par chacune des deux grandes langues congolaises dans les trois catégories reprises dans le tableau ci-dessus reflète à peu près limage quont généralement les Congolais des deux langues concernées. Selon certaines analyses (par exemple, Biayi, 1994 ; pp.29-30), les Kinois ou dune manière générale les lingalaphones seraient, au plan culturel, moins fortement attachés au lingala que ne le sont les locuteurs dautres langues zaïroises. Le lingala ne serait surtout perçu, selon ces mêmes analyses, que comme une langue didentité collective Comparaison des motivations exprimées en faveur du français et en faveur des langues nationales Si lon considère dune part les commentaires des sujets en faveur du français et dautre part leur discours en faveur des langues de souche congolaise, la situation peut se présenter sous la forme graphique 14. On notera que les profils des langues de souche congolaise et du français sont contrastés à deux endroits :
En revanche, les profils ne se différencient guère de manière significative au regard de lunité nationale, de la richesse et de létendue du répertoire linguistique. La motivation statutaire joue plus souvent (et cest bien compréhensible) en faveur du français, seule langue officielle au Congo. Il en est de même pour la motivation liée au « prestige », qui englobe le statut socio-professionnel. Mais cet avantage nest pas considérable : les sujets sont sans doute sensibles au fait que le français nest plus perçu aujourdhui comme le principal critère de promotion sociale au Congo, de la même manière quil le fut autrefois. Image et hiérarchie des cinq principales langues pratiquées au Congo Tout ce que nous venons de dire à propos des choix linguistiques et des motivations qui les sous-tendent reflète assez bien limage ou les profils que présente, dans lopinion publique congolaise, chacune des principales langues pratiquées au Congo. Les sujets paraissent procéder comme en bien dautres circonstances en matière de choix à une sélection des faits. Ils en retiennent certains et en écartent dautres, à moins quils ne se soient simplement laissés imprégner par une culture sélective, et même si ces choix obéissent sans doute en même temps à certaines variables telles que la position sociale des sujets, leur âge, leur sexe, leur degré de scolarité ou leur niveau dinstruction, etc. Si les motivations liées à lextension des langues et à lécole semblent prendre nettement le dessus dun côté comme de lautre, on peut penser que les sujets ne sont pas insensibles aux avantages ou aux bénéfices quils peuvent tirer, à plus ou moins court terme, directement ou indirectement, de lusage de telle ou telle langue. Aussi peut-il se dégager des choix linguistiques analysés et de leurs motivations, une hiérarchie qui place en tête le français, langue parlée par une minorité de Congolais (+/- 15% de la population), mais dont limportance et létendue du champ fonctionnel sont indéniables. Les préférences massivement exprimées par les sujets en faveur de langlais, une autre grande langue internationale, seraient sans doute inspirées par le souci dune plus grande ouverture au monde extérieur. Cette importance accordée à langlais, tout comme celle dont jouit le français dans les choix linguistiques exprimés, témoigne de la volonté et de la nécessité de souvrir davantage au monde : cela exige, au plan pédagogique, le renforcement et lamélioration des méthodes dapproche des principales langues internationales comme importantes disciplines au sein de lécole congolaise. Quant aux quatre langues nationales du Congo, leur statut est hiérarchiquement intermédiaire entre le français, langue officielle et langue de promotion sociale, dune part, et les autres langues congolaises minoritaires, dautre part. Parmi ces quatre langues nationales, deux se distinguent par le volume de leurs locuteurs, leur capacité dextension et létendue de leurs zones dinfluence : il sagit du lingala et du kiswahili. Elles sont préférées, selon lenquête, surtout pour des raisons pédagogiques au niveau primaire, et pour les raisons dancrage culturel. Les deux plus grandes langues congolaises (le lingala et le kiswahili) confirment ainsi leur image de langues à vocation nationale. Les deux autres principales langues congolaises, le kikongo et surtout le ciluba, leur expansion reste fort limitée et leur qualité de « langues nationales » ne peut se justifier que dans un cadre restreint, précisé notamment par B. Kane (cité par P. Dumont, 1983, p.314) : ces langues « nont rien de national dans cette appellation qui pousse à confondre langue nationale et langue officielle » (cest-à-dire langue officiellement reconnue par lÉtat et utilisée pour certains usages publics, sans bénéficier pour cela du statut plein de langue officielle). Puisque limage quont les Congolais des langues de leur environnement constitue un facteur psychologique déterminant pour lacceptation ou le rejet de telle ou telle langue pour tel ou tel usage, notamment pour lusage scolaire, il est donc clair quaucune réforme linguistique ni aucun projet de changement ne peuvent connaître un aboutissement heureux sils ne prennent pas en compte les principales tendances ou opinions exprimées par les bénéficiaires de la réforme envisagée, cest-à-dire les différents partenaires de lécole congolaise.
Notre étude analyse les opinions et attitudes des principaux partenaires de lécole congolaise en matière de choix du médium scolaire. Elle tend à mettre à la disposition des décideurs et des planificateurs des réformes éducatives au Congo des informations utilisables dans le domaine de la politique linguistique au sein du système scolaire congolais. Lenquête menée à Kinshasa fait ressortir assez clairement de fortes tendances favorables à lécole en français au détriment de lenseignement en langues nationales congolaises. Les principales raisons qui sous-tendent ces tendances sont tout aussi clairement exprimées par les sujets interrogés. On peut penser que la méconnaissance ou la non-prise en compte de cet important facteur psychologique pourrait sans doute expliquer, du moins en partie, léchec de nombreuses tentatives de réformes initiées jusqu'à ce jour aux différents niveaux de lenseignement primaire congolais. En dehors des préalables économiques (ou matériels) et pédagogiques souvent privilégiés dans lorganisation des réformes éducatives, il est en effet difficile de réussir un quelconque projet de changement, et particulièrement celui visant lutilisation des langues congolaises :
Concernant ce dernier point, loin de tout fatalisme, nous pensons que les opinions des partenaires de l'école sont susceptibles de se voir modifiées. Ce travail en apporte d'ailleurs deux témoignages : il ressort de notre enquête que les personnes sont d'autant plus favorables à l'introduction dans l'enseignement des langues de souche congolaise que leur scolarité a été poussée, qu'elles ont, autrement dit, été davantage exposées à ce courant de pensée, dans leur environnement scolaire et socio-professionnel, et qu'elles sont jeunes, indice de ce que les cultures se modifient. Lutilisation des langues nationales congolaises comme médiums scolaires est une question fort délicate dont lorganisation, si elle est souhaitée par lopinion publique intéressée ainsi que par les pouvoirs publics, exige une préparation minutieuse et patiente avec, comme préalables nécessaires et concrets :
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