Pour référence :
Jean-Jacques Nkongolo. 1998. Quelle langue d'enseignement pour la République Démocratique du Congo? Une enquête à Kinshasa. DiversCité Langues.
En ligne. Vol. III. Disponible à http://www.uquebec.ca/diverscite

Introduction

Cette étude est divisée en quatre grandes parties.

Dans un premier temps, nous posons la problématique même du choix de la langue d’enseignement dans les systèmes éducatifs des pays plurilingues d’Afrique francophone, et nous précisons l’objet ainsi que les limites de l’étude.

Nous donnons ensuite un bref aperçu de la situation sociolinguistique du Congo, Kinshasa, la hiérarchie des différentes langues en présence, leurs rapports réciproques ainsi que l’importance numérique de leurs locuteurs respectifs.

La troisième partie de l’étude présente l’enquête sociolinguistique réalisée à Kinshasa, ainsi que les principaux résultats de cette enquête. Cette enquête avait pour objectif de faire connaître les opinions des Congolais sur les choix linguistiques concernant la langue d’enseignement, ainsi que les motivations de ces choix (tendances générales et particulières).

Dans notre conclusion, nous proposons quelques actions, préalables et stratégies indispensables à la réussite d’une opération de réforme linguistique visant une utilisation plus efficace des principales langues nationales congolaises dans le système scolaire du pays.

 

Problématique

Depuis plusieurs décennies, beaucoup de linguistes, de psychologues, de pédagogues ou de didacticiens, suivis par les principales organisations internationales (Unesco, ACCT, Confemen, etc.), ne cessent de recommander pour l’instruction, le recours préférentiel aux langues maternelles ou aux langues premières des apprenants, surtout quand il s’agit de l’acquisition des savoirs initiaux ou des socles de compétence minimum. Mais cette position a aussi ses adversaires qui préconisent l’utilisation dans l’enseignement des langues internationales introduites par la colonisation.

Dans les pays d’ancienne colonisation belge ou française, les défenseurs de l’école en français opposent à l’efficacité pédagogique de la langue de Voltaire (due à sa longue tradition scolaire et culturelle), à la richesse linguistique et scientifique de cette langue ainsi qu’à sa grande audience mondiale, la pauvreté, l’absence ou l’insuffisance de l’expérience scolaire pour beaucoup de langues africaines, de même que la grande multitude de ces langues.

Quant aux partisans de l’utilisation scolaire des langues du continent, ils évoquent eux aussi les mêmes raisons d’efficacité pédagogique, efficacité qu’ils attribuent à la sécurité et l’aisance psychologiques des apprenants. Ils font valoir également les raisons d’économie du temps d’apprentissage pour les mêmes apprenants, la nécessité et la possibilité de mieux combattre l’ignorance en scolarisant un plus grand nombre d’Africains, l’occasion de donner aux principales langues africaines, grâce à leur utilisation scolaire, la chance d’un plus grand enrichissement et d’une meilleure adaptation à la réalité scientifique et culturelle moderne, l’occasion d’une réelle adéquation « école-société ».

La problématique du choix de la langue scolaire en Afrique nous semble toujours d’actualité même si, pour certains, elle ne constituerait aujourd’hui qu’un « combat d’arrière-garde », la cause étant déjà « entendue depuis longtemps, sinon gagnée » (P. Dumont, 1990 ; p.15). Dans cette optique, les problèmes qui se posent à l’enseignement africain ne seraient pas d’ordre linguistique, mais plutôt d’ordre économique.

L’utilisation des principales langues africaines comme médiums scolaires, pour être efficace et contribuer au relèvement qualitatif et quantitatif du niveau général des connaissances des élèves africains exige une préparation minutieuse et la réalisation de certains préalables ou conditions essentielles. Il s’agit de :

  • Procéder objectivement à une évaluation complète de la situation sociolinguistique particulière du pays concerné ;
  • Réunir les moyens matériels et financiers, linguistiques, pédagogiques et humains nécessaires à la bonne organisation de la réforme linguistique envisagée ;
  • Recueillir l’adhésion au projet de réforme des principales personnes intéressées.

Toute réforme linguistique qui ne tiendrait pas compte de ces différentes exigences n’aurait sans doute pas beaucoup de chance d’aboutir.

Notre étude s’intéresse essentiellement au troisième des points énumérés ci-dessus, celui qui concerne le domaine de la subjectivité : l ’analyse des opinions des Congolais en matière de la langue d’enseignement, ainsi que celle des motivations qui sous-tendent ces préférences linguistiques. Cette étude peut orienter l’action des planificateurs et réformateurs dans leur recherche des moyens et stratégies appropriés. La réussite d’une réforme linguistique ou d’un quelconque projet de changement est en effet déterminée, pour une bonne part, par l’adhésion audit projet de ceux à qui il est principalement destiné.

 

La situation sociolinguistique du Congo : Kinshasa

Depuis la seconde moitié du XIXe siècle (Conférence de Berlin, 1885), cohabitent au Congo le français et les langues congolaises, dont le nombre total est estimé aujourd’hui à environ 250 (P. Dumont, 1983, p.208 ; 1990, p.24 ; CONFEMEN, 1986, p.341), sur le millier de langues qui seraient actuellement parlées en Afrique subsaharienne.

Parmi ces langues congolaises, quatre ont été reconnues comme langues nationales et langues d’enseignement depuis l’aube de la colonisation. Le pouvoir colonial en a favorisé aussi bien la formation que l’expansion au Congo, ou encore l’utilisation scolaire (Commission Franck, 1922). Il s’agit du lingala, du kiswahili, du kikongo et du ciluba. Depuis lors ces langues connaissent l’écriture, font l’objet de nombreux et appréciables travaux de recherche et de nombreuses descriptions, dont les missionnaires furent souvent les premiers initiateurs.

La reconnaissance sans équivoque de ces quatre langues comme langues nationales du Congo par tous les textes officiels coloniaux et post-coloniaux est due aussi bien à l’importance numérique des locuteurs de ces langues qu’à diverses autres raisons d’ordre politique, fonctionnel, pratique ou stratégique sur lesquelles il ne serait pas utile de nous étendre ici.

Adoptées sans beaucoup de difficultés apparentes comme langues véhiculaires par les différentes communautés linguistiques du pays, ces langues ont véhiculé l’enseignement primaire et post-primaire jusqu’en 1954 (Réforme « Buisseret » ), date où le français jusque-là enseigné comme discipline scolaire, fut décrété seule langue d’enseignement dans toutes les écoles du Congo belge.

Trois des langues nationales congolaises, le lingala, le kiswahili et le kikongo, sont de formation récente : leur histoire est liée à celle de la colonisation du Congo et, théoriquement, elles n’appartiennent en propre à aucune communauté ethno-linguistique du pays. Cet avantage leur permet (surtout aux deux premières) de jouer leur véritable rôle de linguae francae au Congo. La quatrième langue nationale, le ciluba, a une histoire bien particulière, inséparable de la communauté culturelle qui la parle. Cette langue remonterait au 15e siècle, date de l’apparition de l’empire luba dans les hauts plateaux du Shaba (sud-est du Congo).

Par rapport aux autres langues congolaises, les langues nationales bénéficient d’une plus large audience, d’un plus grand développement et d’une plus grande expansion au niveau national grâce à l’administration, (notamment celle de la justice) aux médias, à la scolarisation, à l’évangélisation et au développement des villes.

Deux langues nationales, le lingala et le kiswahili, ont une audience et une expansion beaucoup plus larges, qui va au-delà des frontières du Congo (Afrique centrale et orientale). Elles sont considérées comme des « super langues nationales » du Congo (Sesep, 1993).

De nos jours, alors que le français est quasiment la seule langue qui véhicule l’enseignement au niveau secondaire (et bien sûr au niveau supérieur), l’utilisation soit des langues nationales congolaises, soit du français comme médiums aux différents degrés de l’enseignement primaire se fait de manière quelque peu chaotique et peu homogène : le français est le plus souvent utilisé pour véhiculer l’enseignement, surtout dans les grandes agglomérations du pays, tandis que la plupart des écoles primaires rurales recourent souvent, pour le même usage, à la langue dominante de la région.

Cette diversité de pratiques sur le terrain est due à plusieurs causes principales :

  • changements trop fréquents d’orientations, de directives, instructions et programmes en matière de langue d’enseignement ;
  • absence de perspective globale et d’une ferme détermination, de la part des pouvoirs publics et des planificateurs de l’éducation, pour une politique linguistique claire.
  1. Les locuteurs des langues nationales congolaises

Toutes les langues congolaises, rappelons-le, ne sont pas logées à la même enseigne : elles n’ont pas la même importance quant au volume de leurs locuteurs, et ne jouissent pas de la même considération dans l’opinion publique nationale.

Le nombre approximatif de locuteurs que nous présentons dans le tableau ci-dessous pour chacune de ces langues est inspiré de certaines estimations plus ou moins fiables, avancées par des linguistes congolais (Sesep, 1986, p.32 ; 1993, pp.122-124 ; Mbulamoko et alii, 1986, p.131).

Tableau 1

Sur base des estimations qui précèdent, on remarquera :

  • que les deux « super langues nationales » (le kiswahili et le lingala) regroupent à elles seules 60% de locuteurs congolais ;
  • que les quatre langues nationales regroupent ensemble près de 90% de locuteurs.

Nous signalons d’autre part que le nombre de locuteurs des langues minoritaires (autres langues) décroît en faveur de celui des locuteurs des 4 langues nationales (surtout des deux super langues nationales), principalement dans le milieu urbain, où se développent davantage les langues nationales (raisons socio-économiques et socio-culturelles, plus grand brassage ethnique, etc.).

  1. Les locuteurs francophones au Congo

L’opinion selon laquelle le Congo serait le plus grand pays francophone du monde après la France, devrait être bien relativisée ou nuancée. En effet, malgré sa grande superficie (2.345.400 km²) et une population totale estimée en 1996 à 42,2 millions d’habitants (Lacoste 1996 ; p.619), contre 54.900 km² et 56,6 millions d’habitants pour la France, le Congo ne compterait pas autant de locuteurs francophones qu’on pourrait à première vue l’imaginer.

L’estimation de la compétence en français des locuteurs congolais prend généralement en compte l’étendue et la qualité de leur répertoire linguistique, ainsi que celles de leurs compétences réceptrice et émettrice ; elle s’appuie sur de nombreux critères dont le plus généralement exploité est le nombre d’années de scolarisation des sujets parlants.

Les estimations des linguistes concernant le nombre de locuteurs francophones congolais situent ce nombre autour de deux millions de locuteurs sur une population estimée à 30 millions d’habitants en 1986 (Sesep, 1986 ; p.32), soit environ 15% de locuteurs francophones au maximum.

Ce taux parait relativement supérieur à celui de 4% de locuteurs francophones avancé antérieurement par d’autres linguistes congolais (Faïk, Nyembwe, Pierre et Sesep, 1977 ; p.37). Il semble par ailleurs inférieur à l’estimation de 20,9% faite par Couver (1982), actualisé par Chaudenson (1991 ; pp.104-105) et confirmée par Gueunier (1992, p.102), estimation dont le calcul est basé sur la connaissance du français selon les programmes et méthodes de type « français ».

En effet, les programmes et méthodes de type « français » pour l’apprentissage du français privilégient surtout la communication orale, tandis que l’approche de l’enseignement du français au Congo (système belge) est plutôt analytique et descriptive ; cette différence de méthodes et de contenu de programmes ne devait pas conduire nécessairement aux mêmes résultats concrets sur le terrain quant à la connaissance pratique du français.

Compte tenu de toutes les considérations, on peut logiquement penser que la proportion actuelle des locuteurs francophones congolais pourrait se situer entre 10 et 15%.

Ce qu’on peut cependant affirmer avec plus de certitude, c’est que la proportion est plus importante dans le milieu urbain que dans le milieu rural.

 

L’enquête sociolinguistique

Notre enquête ne prend en compte que les opinions exprimées par les Congolais interrogés à Kinshasa, métropole lingalaphone du Congo, d’environ 4,5 millions d’habitants (environ 1/10e de la population totale du pays).

Nous avons interrogé un échantillon de 1154 sujets congolais de position sociale, d’âge, de sexe et de niveau d’instruction différents.

Les sujets étaient invités à répondre à deux questions principales :

  1. Des cinq langues qui leur étaient proposées (lingala, kiswahili, kikongo, ciluba et français, laquelle souhaitent-ils voir utiliser comme langue d’enseignement pour chacun des trois niveaux scolaires suivants :

les 4 premières années primaires ?

tout le niveau primaire ?

le niveau secondaire ?

  1. Comment motivent-ils leurs choix ?

Un troisième volet de questions concernait les choix linguistiques généraux, et avait pour but de vérifier la concordance entre les choix linguistiques généraux et ceux concernant la langue d’enseignement. Ce troisième volet de questions a utilisé la technique dite de la « pilule magique », utilisée notamment par Moreau (1991 et 1993) lors d’enquêtes sociolinguistiques en Casamance (sud du Sénégal). La technique consiste à situer le sujet dans le cadre d’une fiction : il a perdu la parole et est incapable de s’exprimer en quelque langue que ce soit. Des pilules magiques sont toutefois en mesure de lui faire recouvrer la parole, mais chaque sujet ne peut prendre qu’une seule pilule, et chaque pilule est spécialisée dans une seule langue. Le sujet est invité à dire quelle « pilule » il choisira. Dans un deuxième temps, on peut l’inviter à choisir une 2e pilule pour une 2e langue, etc.

L’analyse des réponses à toutes les questions posées aux sujets devrait permettre de dégager des stratégies susceptibles d’améliorer les chances de succès d’une réforme linguistique portant sur l’utilisation des langues nationales congolaises comme médiums scolaires au Congo.

Nous examinerons d’abord les réponses relatives aux choix d’une langue d’enseignement, avant d’examiner les motivations exprimées par les sujets pour justifier leurs choix.

  1. Le choix d’une langue d’enseignement

Nous considérons successivement :

  • les tendances générales des choix, tous niveaux scolaires et tous groupes de sujets confondus
  • les choix selon les niveaux scolaires proposés
  • le choix selon l’âge des sujets
  • les choix selon le sexe
  • les choix selon la longueur de la scolarité ou le niveau d’instruction
  • les choix selon la position sociale des sujets.

Tendances générales des choix, tous niveaux scolaires et tous groupes de sujets confondus

Si on examine l’ensemble des réponses sans distinguer, dans une première approche, les groupes de sujets ni les niveaux scolaires à propos desquels ces sujets devaient exprimer leurs choix, on obtient par langue les données du tableau 2.

  • Le français se classe en tête des préférences linguistiques exprimées par les participants (52,4% de suffrages).
  • L’importance des suffrages en faveur des langues nationales congolaises n’est cependant pas négligeable : 37,7% pour l’ensemble des langues nationales.
  • On notera en particulier le score intéressant obtenu par deux de ces langues : le lingala (17,5%) et le kiswahili (11,9%). Si la faveur dont jouit le lingala n’est pas tellement surprenante étant donné que l’enquête s’est déroulée à Kinshasa, métropole lingaphone du Congo, le score du kiswahili étonne davantage : l’aire du kiswahili est en effet située principalement dans la zone orientale du pays et les Congolais swahiliphones ne passent pas pour être particulièrement nombreux à Kinsasha, comme l’indiquent les chiffres concernant la répartition et l’origine des populations de la capitale congolaise.
  • Le score obtenu par la catégorie des « autres langues » (9,9%) ne devrait pas induire en erreur : cette catégorie regroupe en effet une multitude de langues congolaises minoritaires et étrangères, citées par les répondants en dehors des cinq langues expressément proposées à leur choix.

Les réponses en fonction des niveaux scolaires proposés

Les réponses des sujets interrogés ne se distribuent pas de la même manière pour tous niveaux d’enseignement considérés, ainsi qu’il apparaît dans le tableau et le graphique suivants, où ne sont prises en considération que les réponses concernant le français et les deux principales langues de souche congolaise, le lingala et le kiswahili.

  • Les préférences linguistiques exprimées en faveur de l’enseignement en français sont, pour tous les trois niveaux scolaires proposés, plus marquées que celles en faveur de l’enseignement en langues nationales congolaises (lingala et kiswahili).
  • L’analyse des choix favorables à l’enseignement en langues nationales révèle bien évidemment des tendances inverses : ces choix se marquent surtout pour le début de la scolarité soit pour les quatre premières années du primaire, soit pour toute la scolarité primaire. Leur faiblesse est plus manifeste encore dans le cas du niveau secondaire (niveau 3). Les sujets s’accorderaient donc pour estimer que le français est plus nécessaire comme médium dans le secondaire que dans le primaire, et plus dans l’ensemble du primaire que dans les quatre premières années du même niveau.

Les réponses en fonction de l’âge des sujets

Nous avons catégorisé nos sujets en quatre classes d’âge, distantes de 12 à 13 ans, soit environ une demi-génération :

  • âge 1 : 559 sujets de moins de 23 ans
  • âge 2 : 298 sujets de 23 à 35 ans
  • âge 3 : 184 sujets de 36 à 47 ans
  • âge 4 : 113 sujets de plus de 47 ans.

Les choix faits par ces quatre classes d’âge figurent dans le tableau et la figure 5.

  • Pour tous les niveaux scolaires considérés, les suffrages en faveur de l’école en français croissent avec l’âge des sujets.
  • Corollairement, les choix en faveur des langues nationales congolaises (le lingala et le kiswahili) décroissent de manière assez significative par rapport au français, et peu significative si on considère chaque langue congolaise prise individuellement.
  • Dans tous les cas, les choix favorables au français comme médium scolaire sont plus importants que ceux favorables aux langues congolaises, le lingala semblant généralement plus souhaité que le kiswahili.

Les réponses en fonction du sexe des sujets

Les choix se différencient-ils selon qu’ils sont exprimés par des sujets masculins ou féminins ? Pour le déterminer, on se reportera au tableau et au graphique 6.

Les choix linguistiques des femmes et ceux des hommes ne présentent pas de différence marquée, aussi bien pour le français que pour les langues nationales congolaises. On peut donc retenir que le sexe des sujets interrogés n’exerce pas sur leurs choix linguistiques une influence déterminante.

Les réponses en fonction de la longueur de la scolarité (niveau d’instruction)

Le niveau d’instruction des sujets a-t-il exercé une influence sur leur choix linguistiques ? Pour le déterminer, nous avons réparti les 1154 personnes qui ont participé à notre enquête

en 4 catégories :

  • non scolarisés :53 personnes
  • scolarité courte : 98 personnes ayant fréquenté l’école jusqu'à la 2e année dusecondaire en maximum
  • scolarité moyenne : 562 personnes ayant fréquenté l’école jusqu'à la 6e année du secondaire au maximum
  • scolarité longue : 441 personnes ayant fréquenté l’école jusqu'à la 2e année du supérieur au minimum.

La ventilation de leurs réponses est présentée dans les tableau et graphique 7.

  • L’avantage du français est marqué surtout pour les deux sous-groupes les moins scolarisés. Il se réduit pour le troisième et disparaît dans le groupe dont la scolarité est la plus poussée.
  • De manière corollaire, les choix favorables à l’école en langues nationales congolaises (le lingala et le kiswahili), sont moins marqués pour les deux premiers sous-groupes (scolarité 1 et 2) que pour les sous-groupes de scolarité 3 et 4. Pour le sous-groupe le plus scolarisé (scolarité 4), les préférences pour l’école en lingala sont même plus importantes que celles en faveur de l’école en français. On peut en conclure provisoirement que plus le niveau d’instruction des sujets est élevé, plus il s’en trouve parmi eux qui préfèrent, comme médium scolaire, une autre langue que le français, en l’occurrence le lingala ou le kiswahili.

Les réponses en fonction de la position sociale des sujets 

Nos sujets se répartissent en quatre grandes catégories sociales :

  • .groupe 1 : 506 élèves en dernière année du secondaire
  • .groupe 2 : 210 étudiants de l’enseignement supérieur et universitaire
  • .groupe 3 : 232 enseignants, encadreurs pédagogiques et autorités académiques
  • .groupe 4 : 206 parents d’élèves et étudiants.

La variable « position sociale » coïncide pour partie avec les trois précédentes. Il est clair ainsi que c’est seulement chez les parents qu’on rencontre des personnes non scolarisées ; il est clair aussi que le premier groupe se recrute essentiellement chez les plus jeunes de nos sujets. Il paraît cependant que la coïncidence n’est pas totale. Les réponses de ces 4 groupes se répartissent, en effet, comme on le voit, dans le tableau et le graphique 8.

  • Le français occupe la première position dans les choix des sujets pour chacun des 4 groupes considérés.
  • C’est dans les deux groupes extrêmes (groupe 1 et 4) que l’écart entre les choix favorables au français d’une part, et ceux favorables au lingala et au kiswahili d’autre part, est le plus accusé. Pour les deux groupes du milieu (étudiants du supérieur et enseignants), on trouve plus de choix favorables aux langues de souche congolaise, et l’écart entre les deux types de choix est moins marqué que pour les groupes extrêmes.
  1. La « pilule » linguistique ou le choix d’une langue première (préférences linguistiques générales) 

La question de la « pilule » a été posée aux sujets du groupe 1 seulement. Si, frappés de mutisme, les sujets pouvaient choisir une pilule qui leur redonnerait l’usage d’une langue, leur choix se porterait sur les langues suivantes comme langues premières, dans les proportions qu’indiquent le tableau et le graphique 9.

  • La majorité des sujets (38,7%), soit près de deux Congolais sur cinq, choisissent " la pilule " qui leur permettrait de parler le français comme langue première.
  • La seconde position est occupée par l’anglais, choisi par près d’un sujet sur quatre (23,9%). Ce choix est d’autant plus significatif que l’anglais ne jouit d’aucun statut au Congo (il n’est ni langue officielle, ni langue nationale).
  • La première langue congolaise souhaitée comme L1 par les sujets est le lingala (19% de suffrages), suivi du kiswahili (7,3%).

Les résultats des choix généraux confirment ainsi l’avantage du français, choisi déjà comme langue d’enseignement par la majorité des sujets. Ils confirment également la place non négligeable occupée par le lingala et le kiswahili comme langues nationales ayant la préférence des Congolais. Ils confirment enfin la place de plus en plus importante qu’occupe l’anglais sur l’échiquier linguistique du Congo.

  1. Les motivations des choix linguistiques

Après avoir choisi la langue qui leur semblait préférable pour véhiculer l’enseignement au Congo aux niveaux primaire et secondaire, nos sujets avaient à justifier leur choix.

Nombre des choix et des motivations par langue

Tableau 10

Le discours épilinguistique est loin d’être également disponible pour toutes les langues.

  • Les commentaires à propos du français sont les plus nombreux. Cela va bien sûr de pair avec le nombre élevé de choix qui se portent sur cette langue. La variété et l’importance des fonctions remplies actuellement par le français au Congo pourraient sans doute expliquer cet avantage (on le verra à travers les exemples repris au point suivant).
  • Le kiswahili bénéficie d’un volume de commentaires plus élevé que celui des autres langues nationales, notamment le lingala, alors que l’enquête fut réalisée en milieu lingalaphone.
  • Le ciluba est la seule langue pour laquelle le nombre d’arguments excède celui des choix linguistiques. En d’autres termes, les personnes qui optent pour le ciluba comme médium scolaire font valoir, en moyenne, plus d’un argument pour justifier leur choix. On notera que des cinq langues mentionnées dans le tableau ci-dessus, le ciluba est la seule langue à être liée à l’identité ethnique des Congolais. La communauté cilubaphone est d’ailleurs connue pour son attachement à sa langue et à sa culture. On peut penser aussi que cette communauté a davantage disponible un certain répertoire argumentaire qui lui permet sans doute de défendre sa langue.
  • S’agissant du lingala, le rapport est particulièrement faible. Il ne semble pas que la culture ambiante mette à la disposition des membres de la communauté kinoise un argumentaire qui leur permette de plaider en faveur de l'extension du lingala et de sa préservation. Le lingala serait choisi « parce qu’il est là », ou parce qu’il est associé à un prestige latent (comme on l’a vu à travers certains exemples : langue de la capitale, de la modernité, de la musique, des forces armées ; langue « présidentielle », d’une identité congolaise en construction, etc.). Il est même possible que le discours défavorable au lingala, en ce qu’il peut être parfois dissocié des attitudes et des comportements effectifs, soit plus disponible aux Congolais que le discours favorable à cette langue, si l’on se réfère à certaines analyses déjà citées (Biayi, 1994).

Catégories de motivations

Le discours des sujets a fait l’objet d’une analyse de contenu, pour laquelle 9 catégories de motivations ont été dégagées suivant que le discours prenait en compte l’une ou l’autre des argumentations suivantes :

  • Cette langue bénéficie d’un STATUT intéressant :

Exemples :

« J’ai choisi le français

... parce que c’est la langue officielle de notre pays »

... parce que c’est la langue administrative, parlementaire et diplomatique du Zaïre »

... parce que le Zaïre est un pays francophone »

... parce que la plupart des pays que je préfère bien y vivre sont francophones ».

  • Cette langue est liée à l’ÉCOLE (= motivations pédagogiques)

Exemples :

« Je préfère le français

... parce qu’il me permet d’aller étudier partout au monde »

... parce que c’est la meilleure langue pour l’enseignement, surtout les mathématiques et les sciences »

« J’ai choisi le lingala

... pour l’enseignement : pour une meilleure compréhension et l’apprentissage à l’école ».

... parce que c’est la langue de ma jeunesse et de mon milieu ».

« Je préfère le swahili

... pour bien apprendre et approfondir les leçons à l’école ».

... parce qu’on peut raconter de belles histoires en swahili à l’école ».

« Je préfère le ciluba à l’école

... pour mieux apprendre les leçons ».

... parce que c’est une bonne langue scolaire depuis l’époque coloniale ».

... parce que c’est une langue qui doit me faciliter la réussite ».

  • Cette langue assure le PRESTIGE et la réussite socio-professionnelle :

Exemples :

« Je choisis le français

... pour devenir plus tard un journaliste francophone au Zaïre ».

... pour devenir un correspondant francophone de la R.F.I (Radio France Internationale) ».

... pour me permettre de demander plus tard un emploi à l’Etat ou en privé ».

... parce que c’est une langue qui doit me faciliter la vie ».

« J’ai choisi le lingala

... car c’est la langue présidentielle au Zaïre »

... parce que c’est la langue de la capitale zaïroise ».

« J’ai préféré le kiswahili

... parce que c’est la langue qui est bien considérée au Zaïre et en Afrique ».

  • Cette langue joue un rôle dans l’UNITE nationale (= favorise cette unité).

Exemples :

« Le français est nécessaire pour l’unité du Zaïre et pour lutter contre le tribalisme ».

« Je préfère l’enseignement en lingala

... car c’est la langue de l’unité nationale »

... parce que c’est la langue parlée dans tout le Zaïre, par toutes les tribus »

... pour éviter le conflit tribal et le tribalisme »

« Je choisis le swahili

... pour faciliter la compréhension nationale »

« Je choisis le swahili pour encourager, avec le lingala surtout, l’unité nationale du Zaïre ».

  • Cette langue a une large EXTENSION

Exemples :

« J’ai choisi le français

... car c’est la langue qui me permet de voyager partout et d’être toujours en contact avec l’étranger »

... pour moi avoir des correspondants en France et en Belgique »

... c’est la langue qui me permet d’être à l’aise partout au monde »

« Avec la connaissance du français et de l’anglais, je peux comprendre les infos et les émissions à la radio et à la T.V »

« Avec l’enseignement en lingala et en swahili, je peux voyager et être à l’aise partout au Zaïre »

« Je préfère le kiswahili

... pour mieux voyager dans l’est du Zaïre et de l’Afrique aussi »

... car c’est une langue parlée partout »

  • Cette langue est RICHE (des points de vue littéraire, linguistique, scientifique ou artistique)

Exemples :

« J’aime le français

... car c’est la langue des belles chansons et bien structurée »

... pour sa richesse en termes scientifiques »

... pour ses grands poètes et écrivains, surtout pour leurs oeuvres et leur vie »

« J’aime le kiswahili

... pour sa richesse et sa beauté mélodique »

« Je préfère le lingala

... à cause de son harmonie musicale »

... car c’est la langue des sketches »

« Je préfère le ciluba

... pour la richesse linguistique et pour les contes aussi »

  • Son utilisation à l’école élargira le RÉPERTOIRE LINGUISTIQUE des élèves

Exemples :

« Je préfère le français à l’école

... pour bien parler, bien causer et bien écrire en français »

... pour bien tenir un discours »

« Je préfère l’enseignement en ciluba et en kiswahili pour la bonne maîtrise »

« Je souhaite l’enseignement en lingala pour éviter la langue vulgaire »

  • Cette langue est associée à l’HISTOIRE du pays.

Exemples :

« J’ai choisi le français

... car on a toujours enseigné en français au Zaïre »

... car c’est la langue la plus ancienne au Zaïre, depuis l’époque coloniale »

... parce que c’est une langue plus vieille au Zaïre, qui a été introduite par les colonisateurs belges »

Historiquement, le français n’est pas plus ancienne au Congo que les langues nationales (sauf le ciluba), comme nous l’avons déjà signalé plus haut. De même, l’utilisation du français comme médium scolaire ne remonte pas au début de la colonisation comme le pensent les répondants, mais vers la fin de celle-ci, en 1954 (cf. réforme Buisseret).

  • Cette langue assure un ANCRAGE CULTUREL

Exemples :

« J’ai choisi le lingala pour le respect de notre authenticité »

« J’ai préféré le kiswahili, car c’est la langue de mon père qui vient de mourir déjà ».

« J’ai choisi le kiswahili, c’est pour garder nos coutumes culturelles ».

« Je préfère le kikongo pour garder notre culture et notre tradition »

« L’enseignement en ciluba et en langues nationales, c’est pour honorer nos ancêtres ».

Motivations des choix favorables au français

Ces motivations révèlent l’émergence de certaines catégories et la faiblesse de certaines autres, comme le résument tableau et le graphique suivants :

  • La catégorie « extension » de la communication recueille le plus grand nombre de suffrages (moyenne = 32,1%), et se détache assez nettement des autres catégories.
  • Les motivations statutaires (catégorie 1) représentent le 2e score le plus important du graphique (17,5% de moyenne).
  • La catégorie 3 (Prestige) où est inclus le statut socio-professionnel du français, occupe la 3e place en importance (15,7% de moyenne).
  • La catégorie 4 relative à l’unité nationale recueille le score moyen le plus faible (3,4%). Au vu de ce résultat, le français ne serait donc pas perçu aujourd’hui comme un facteur d’unité ou de cohésion nationales par de nombreux. Du moins cet argument ne paraît-il pas prioritaire.

Motivations des choix favorables aux langues nationales congolaises

En ce qui concerne les langues nationales, la répartition, par catégorie de motivations et tous groupes de sujets confondus, des commentaires justificatifs, est résumée dans le tableau et le graphique 12.

  • La catégorie 2 (école) recueille le score le plus élevé (plus élevé que celui recueilli par le français pour la même catégorie), soit une moyenne de 43,4%.
  • En même temps la catégorie 1 (statut) recueille un score moyen insignifiant (1,2%). Cela est tout à fait logique, quand on sait que jusqu'à ce jour, aucune langue nationale congolaise ne bénéficie du statut officiel dont jouit la seule langue française.
  • La catégorie 9 (ancrage culturel) fait son apparition alors qu’elle était absente dans les commentaires concernant le français. Les répondants semblent lier la fonction identitaire aux seules langues nationales, excluant le français de cette fonction. Or, s’il est vrai que les langues nationales sont les meilleurs outils et les voies naturelles d’identité et d’enracinement culturel, il est tout aussi vrai, dans une bonne mesure, que ce rôle ne peut être catégoriquement et a priori dénié au français ni à certaines autres grandes langues étrangères pratiquées au Congo. Ces langues peuvent bien contribuer à la construction de la nouvelle identité ou de l’identité ambivalente du Congolais moderne.
  • Enfin, les motivations exprimées dans les catégories 3 (prestige), 5 (extension) et 6 (richesse), révèlent des tendances fort variées et bien significatives en ce qui concerne notamment les 2 « super » langues nationales congolaises, le lingala et le kiswahili. Le tableau suivant illustre bien ces tendances : tableau 13

Le score obtenu par chacune des deux grandes langues congolaises dans les trois catégories reprises dans le tableau ci-dessus reflète à peu près l’image qu’ont généralement les Congolais des deux langues concernées. Selon certaines analyses (par exemple, Biayi, 1994 ; pp.29-30), les Kinois ou d’une manière générale les lingalaphones seraient, au plan culturel, moins fortement attachés au lingala que ne le sont les locuteurs d’autres langues zaïroises. Le lingala ne serait surtout perçu, selon ces mêmes analyses, que comme une langue d’identité collective

Comparaison des motivations exprimées en faveur du français et en faveur des langues nationales

Si l’on considère d’une part les commentaires des sujets en faveur du français et d’autre part leur discours en faveur des langues de souche congolaise, la situation peut se présenter sous la forme graphique 14.

On notera que les profils des langues de souche congolaise et du français sont contrastés à deux endroits :

  • pour les premières, c’est surtout l’argument de la réussite scolaire qui est prépondérant ;
  • pour le français, c’est surtout celui de l’extension qui domine.

En revanche, les profils ne se différencient guère de manière significative au regard de l’unité nationale, de la richesse et de l’étendue du répertoire linguistique.

La motivation statutaire joue plus souvent (et c’est bien compréhensible) en faveur du français, seule langue officielle au Congo. Il en est de même pour la motivation liée au « prestige », qui englobe le statut socio-professionnel. Mais cet avantage n’est pas considérable : les sujets sont sans doute sensibles au fait que le français n’est plus perçu aujourd’hui comme le principal critère de promotion sociale au Congo, de la même manière qu’il le fut autrefois.

Image et hiérarchie des cinq principales langues pratiquées au Congo 

Tout ce que nous venons de dire à propos des choix linguistiques et des motivations qui les sous-tendent reflète assez bien l’image ou les profils que présente, dans l’opinion publique congolaise, chacune des principales langues pratiquées au Congo.

Les sujets paraissent procéder comme en bien d’autres circonstances en matière de choix à une sélection des faits. Ils en retiennent certains et en écartent d’autres, à moins qu’ils ne se soient simplement laissés imprégner par une culture sélective, et même si ces choix obéissent sans doute en même temps à certaines variables telles que la position sociale des sujets, leur âge, leur sexe, leur degré de scolarité ou leur niveau d’instruction, etc.

Si les motivations liées à l’extension des langues et à l’école semblent prendre nettement le dessus d’un côté comme de l’autre, on peut penser que les sujets ne sont pas insensibles aux avantages ou aux bénéfices qu’ils peuvent tirer, à plus ou moins court terme, directement ou indirectement, de l’usage de telle ou telle langue.

Aussi peut-il se dégager des choix linguistiques analysés et de leurs motivations, une hiérarchie qui place en tête le français, langue parlée par une minorité de Congolais (+/- 15% de la population), mais dont l’importance et l’étendue du champ fonctionnel sont indéniables.

Les préférences massivement exprimées par les sujets en faveur de l’anglais, une autre grande langue internationale, seraient sans doute inspirées par le souci d’une plus grande ouverture au monde extérieur. Cette importance accordée à l’anglais, tout comme celle dont jouit le français dans les choix linguistiques exprimés, témoigne de la volonté et de la nécessité de s’ouvrir davantage au monde : cela exige, au plan pédagogique, le renforcement et l’amélioration des méthodes d’approche des principales langues internationales comme importantes disciplines au sein de l’école congolaise.

Quant aux quatre langues nationales du Congo, leur statut est hiérarchiquement intermédiaire entre le français, langue officielle et langue de promotion sociale, d’une part, et les autres langues congolaises minoritaires, d’autre part.

Parmi ces quatre langues nationales, deux se distinguent par le volume de leurs locuteurs, leur capacité d’extension et l’étendue de leurs zones d’influence : il s’agit du lingala et du kiswahili. Elles sont préférées, selon l’enquête, surtout pour des raisons pédagogiques au niveau primaire, et pour les raisons d’ancrage culturel. Les deux plus grandes langues congolaises (le lingala et le kiswahili) confirment ainsi leur image de langues à vocation nationale.

Les deux autres principales langues congolaises, le kikongo et surtout le ciluba, leur expansion reste fort limitée et leur qualité de « langues nationales » ne peut se justifier que dans un cadre restreint, précisé notamment par B. Kane (cité par P. Dumont, 1983, p.314) : ces langues « n’ont rien de national dans cette appellation qui pousse à confondre langue nationale et langue officielle » (c’est-à-dire langue officiellement reconnue par l’État et utilisée pour certains usages publics, sans bénéficier pour cela du statut plein de langue officielle).

Puisque l’image qu’ont les Congolais des langues de leur environnement constitue un facteur psychologique déterminant pour l’acceptation ou le rejet de telle ou telle langue pour tel ou tel usage, notamment pour l’usage scolaire, il est donc clair qu’aucune réforme linguistique ni aucun projet de changement ne peuvent connaître un aboutissement heureux s’ils ne prennent pas en compte les principales tendances ou opinions exprimées par les bénéficiaires de la réforme envisagée, c’est-à-dire les différents partenaires de l’école congolaise.

 

Conclusions

Notre étude analyse les opinions et attitudes des principaux partenaires de l’école congolaise en matière de choix du médium scolaire. Elle tend à mettre à la disposition des décideurs et des planificateurs des réformes éducatives au Congo des informations utilisables dans le domaine de la politique linguistique au sein du système scolaire congolais.

L’enquête menée à Kinshasa fait ressortir assez clairement de fortes tendances favorables à l’école en français au détriment de l’enseignement en langues nationales congolaises. Les principales raisons qui sous-tendent ces tendances sont tout aussi clairement exprimées par les sujets interrogés.

On peut penser que la méconnaissance ou la non-prise en compte de cet important facteur psychologique pourrait sans doute expliquer, du moins en partie, l’échec de nombreuses tentatives de réformes initiées jusqu'à ce jour aux différents niveaux de l’enseignement primaire congolais.

En dehors des préalables économiques (ou matériels) et pédagogiques souvent privilégiés dans l’organisation des réformes éducatives, il est en effet difficile de réussir un quelconque projet de changement, et particulièrement celui visant l’utilisation des langues congolaises :

  • si ces langues ne sont pas mieux valorisées socialement, c’est-à-dire utilisées dans tous les secteurs importants et vitaux de la vie nationale en prolongement de leur utilisation scolaire (statut officiel et socio-professionnel) ;
  • si les langues concernées ne remplissent pas, grâce à un travail conscient et organisé, un minimum de conditions de richesse et d’équipement indispensable à leur utilisation scolaire ;
  • si les principaux partenaires de l’école congolaise ne sont pas favorables au changement projeté ou envisagé.

Concernant ce dernier point, loin de tout fatalisme, nous pensons que les opinions des partenaires de l'école sont susceptibles de se voir modifiées. Ce travail en apporte d'ailleurs deux témoignages : il ressort de notre enquête que les personnes sont d'autant plus favorables à l'introduction dans l'enseignement des langues de souche congolaise que leur scolarité a été poussée, qu'elles ont, autrement dit, été davantage exposées à ce courant de pensée, dans leur environnement scolaire et socio-professionnel, et qu'elles sont jeunes, indice de ce que les cultures se modifient.

L’utilisation des langues nationales congolaises comme médiums scolaires est une question fort délicate dont l’organisation, si elle est souhaitée par l’opinion publique intéressée ainsi que par les pouvoirs publics, exige une préparation minutieuse et patiente avec, comme préalables nécessaires et concrets :

  • Une volonté, une décision et une action politiques fermes en faveur de l’utilisation officielle et généralisée des langues nationales congolaises ;
  • Une volonté politique, traduite par une décision gouvernementale et une action concrète en faveur de l’utilisation scolaire des langues nationales congolaises ;
  • Un minimum de moyens financiers et matériels nécessaires à la réforme linguistique à l’école congolaise ;
  • Une intense campagne d’information et d’éducation de l’opinion publique nationale quant au bien-fondé de l’utilisation scolaire et progressive des principales langues congolaises ;
  • La mise en place d’une commission interdisciplinaire de langues (pour l’étude de toutes les questions liées aux langues en présence au Congo) ;
  • L’élaboration et adaptation des supports pédagogiques de valeur ;
  • La formation et recyclage permanent et régulier des formateurs et évaluateurs pour l’école en langues nationales congolaises ;
  • L’évaluation périodique et objective de chaque étape de la réforme linguistique.

 

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