Introduction

La question du plurilinguisme et de sa gestion préoccupe depuis plusieurs années les sociolinguistes, soucieux de sensibiliser les décideurs à la nécessité de concevoir une politique et une planification linguistiques qui tiennent compte des locuteurs, de leurs pratiques et de leurs aspirations en matière de langue et d'usage.

Le Sénégal occupe une place à part parmi l'ensemble des pays africains qui ont en partage l'usage du français : première colonie française du continent, il a eu comme dirigeant l'un des fondateurs et l'un des plus ardents défenseurs de la francophonie, Léopold Sédar Senghor, qui a érigé en principe d'action politique l'utilisation du français comme langue officielle.

À l'heure où ce pays connaît de profondes transformations économiques et politiques, il nous semble utile de montrer comment des francophones de la périphérie africaine, marqués par un passé historique, politique et culturel francophile, vivent la diversité linguistique de leur pays dans la cellule familiale de base. La famille est en effet un lieu privilégié pour l'étude des pratiques linguistiques : c'est là que ce se forment les usages et que s'ébauchent les premiers rapports à la langue.

Dans le cadre de cet article, nous nous intéresserons plus particulièrement au schéma de transmission des langues au sein de la famille, à travers le regard que posent deux cents Sénégalais francophones sur les pratiques linguistiques de trois générations.

Cet article s'inscrit dans une perspective sociolinguistique. Il présente une partie des résultats obtenus au cours d'une recherche doctorale, réalisée à partir d'une enquête de terrain, et portant sur les représentations que les Sénégalais francophones se forgent des usages, de la norme, de l'identité et du changement linguistiques (Masuy 1994, Masuy 1998, Berdal-Masuy 1997).

Avant d'étudier les modalités de transmission des langues dans les familles sénégalaises, nous rappelons brèvement la situation ethno-linguistique du Sénégal et présentons l'enquête de terrain qui a servi de base à la recherche.

 

La situation ethno-linguistique du Sénégal

Il est difficile de recenser de façon précise les ethnies vivant au Sénégal, non pas en raison de leur nombre, relativement restreint par comparaison avec d'autres pays d'Afrique, mais parce que la grande mobilité des populations de la Sénégambie a donné lieu à de nombreux brassages et rend difficile l'établissement d'un classement rigide. D'une publication à l'autre, les groupes ethniques sont plus ou moins contractés; l'Atlas du Sénégal (Becker & Martin 1975) présente dix-neuf groupes, tandis que le recensement national de 1988 (Ministère de l'Économie, des Finances et du Plan, 1992) en relève neuf. Tout le monde s'accorde cependant à reconnaître une vingtaine d'ethnies dans l'ensemble du territoire sénégalais.

En ce qui nous concerne, nous nous inspirerons du classement opéré par M. Diouf (1994), qui présente l'avantage d'offrir une description claire et systématique de la situation ethno-linguistique du pays. L'auteur distingue cinq grands groupes ethniques : Wolof, Hal Pulaar, Sereer, Diola et Manding. Les deux premiers sont des groupes dont l'unité est fondée sur une langue et ses variétés. Dans les trois autres, les membres ne parlent pas nécessairement une même langue.

- Le groupe wolof est composé de Sénégalais parlant wolof, c'est-à-dire de Wolof proprement dits et de Lébou, originaires de la région du Cap-Vert. Ils vivent principalement dans les régions du centre.

- Le groupe hal pulaar est constitué de Sénégalais dont le pulaar est la première langue : Toucouleur (population plutôt sédentaire, originaire du Fouta Toro et formée d'agriculteurs), Peul (population de nomades éleveurs, présente un peu partout sur le territoire mais surtout dans la région du nord et de l'est).

- Le groupe sereer, majoritaire dans la région de Fatick, comprend plusieurs sous-groupes qui parlent deux principales variétés linguistiques du sereer : le sereer cangin et le sereer sine.

- Le groupe diola englobe des populations de Basse-Casamance, qui parlent de nombreuses variétés linguistiques du diola.

- Le groupe manding comprend les Soninke dont la langue est le soninke, et les Malinke, Jaxante (ou Diakhanke), Bambara, considérés comme des groupes ethniques différents alors qu'ils sont tous originaires du Sénégal oriental et qu'ils communiquent entre eux facilement.

À côté de ces cinq grands groupes, on en relève d'autres dits minoritaires, tels que les Baïnuk, les Balant, les Mankaj et les Mancagn en Casamance; les Basari, les Badiaranke, les Bedik et les Koniagi au Sénégal oriental.

Parmi la vingtaine de langues parlées sur le territoire sénégalais, seulement six d'entre elles ont le statut de langue nationale : le wolof, le sereer, le pulaar, le diola, le malinke et le soninke (décret 68-871 du 24 juillet 1968 relatif à la transcription des langues nationales). Quant au français, il a le statut de langue officielle (son usage est recommandé dans l'administration et dans l'enseignement, même si le recours aux langues locales - et au wolof en particulier - est de plus en plus fréquemment observé).

 

L'enquête

1. La population-cible

L'enquête s'est déroulée lors d'un séjour de six mois à Dakar, durant l'année académique 1992-1993. Elle a touché deux cents Sénégalais francophones résidant à Dakar. Nous avons choisi d'interroger des cadres et des étudiants vivant dans la capitale, auxquels une formation supérieure ou universitaire assure une maîtrise suffisante de la langue officielle pour s'exprimer à propos des usages linguistiques (selon les données issues du Recensement général de la population et de l'habitat publié en 1992, seuls 3% de la population vivant en région dakaroise ont suivi une formation de type supérieur).

L'échantillon est composé à parts égales de cadres et d'étudiants, de membres de l'ethnie wolof (50%) et de membres des ethnies non wolof (50%). Deux tiers des informateurs sont originaires de la région du Centre regroupant les villes de Dakar, Thies, Fatick, Kaolack et Diourbel et 30% de l'échantillon sont nés dans la capitale même.

Nous avons procédé par questionnaire écrit (N=200) et par interviews (N=50) pour récolter à la fois des données quantitatives et des données qualitatives (cinquante discours épilinguistiques retranscrits dans leur intégralité).

2. La notion de « représentation »

L'enquête traite des pratiques linguistiques sous l'angle de leur représentation. Cette notion est définie par la psychologie sociale comme « une forme de connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourant à la construction d'une réalité commune à un ensemble social » (Jodelet 1989 : 36). En d'autres mots, la représentation est une construction psychologique et sociale de la réalité extérieure, et qui donne lieu à un certain savoir sur le réel. Elle s'élabore à travers les échanges entre individus et groupes d'individus, ces échanges contribuant à créer et à diffuser une vision consensuelle de la réalité. Enfin, elle sert à agir sur le monde et sur autrui, notamment, en orientant les comportements en société. Dans le domaine de la sociolinguistique, elle constitue un objet d'observation privilégié parce qu'elle est « l'instance à travers laquelle les membres d'une communauté linguistique appréhendent le réel » (de Robillard et Beniamino 1993 : 37).

Dans notre enquête, ce ne sont donc pas les usages réels qui sont étudiés, mais bien la description qu'en donnent les locuteurs. Les représentations n'étant pas un reflet fidèle de la réalité, il existe un décalage plus ou moins grand entre les pratiques effectives et leur reconstruction symbolique par les locuteurs. Néanmoins, le sociolinguiste ne peut faire l'économie de leur étude car la connaissance qu'elles transmettent influence directement l'interprétation du réel et, partant, les réactions à l'égard des faits de langue.

 

Les modalités de transmission des langues

1. Les parents

La langue des parents

Selon nos informateurs, la majorité des couples parentaux se caractérisent par leur homogénéité ethno-linguistique (76,5%). Lorsqu'on les interroge sur la langue première de leur père et de leur mère, ils déclarent que ceux-ci parlent la même langue. Il s'agit principalement du wolof, mais on trouve également les autres langues vernaculaires du Sénégal. Seul un quart de l'échantillon est issu de couples mixtes (23,5%) où les parents parlent deux langues différentes (soit un seul parent parle wolof, soit le père et la mère pratiquent respectivement deux langues vernaculaires différentes).

Figure I. Langue première des parents (N=200)

La majorité des informateurs wolof ont leurs deux parents qui parlent le wolof (83% des Wolof de notre échantillon). De même, la plupart des Peul, des Sereer et des Diola interrogés déclarent être issus de couples parentaux homogènes au plan ethno-linguistique (80% des Peul, 79% des Sereer et 85,7% des Diola). Les membres des autres ethnies sont plus nombreux à déclarer que leurs parents ne parlent pas la même langue (48% des Toucouleur, 44% des Manding et 43% des autres ethnies minoritaires).

Au vu de la diversité des profils familiaux se pose d'emblée la question de la langue choisie pour mener les interactions en famille.

La langue du milieu familial

Dans les familles linguistiquement homogènes (groupe W+W et groupe X+X), le taux de transmission de la langue dans le cadre familial est très élevé : 100% chez les wolophones et 85,5% chez les autres. Certains informateurs, dont les parents parlent à l'origine une même langue vernaculaire, auraient néanmoins été éduqués dans la langue véhiculaire wolof.

La situation des parents dont les langues premières diffèrent (groupe W+X et groupe X1+X2) paraît d'emblée plus complexe. Toutefois la difficulté est contournée par l'adoption massive du wolof, non seulement lorsque celui-ci est la langue première de l'un des deux parents (100%), mais également lorsqu'il n'est parlé ni par la mère, ni par le père (70,6%). Un tiers seulement des informateurs dont aucun des parents n'est wolophone de naissance (groupe X1+X2) déclarent que la langue du milieu familial est une langue vernaculaire autre que le wolof (il s'agit le plus souvent de la langue du père). Le taux de transmission du wolof dans le cadre familial est donc très élevé dès que l'un des deux parents pratique cette langue (100%), alors que celui des autres langues vernaculaires est nul dans un tel cas de figure, et plutôt faible quand aucun des deux parents ne parle wolof (29,4%).

Figure II. Langue parlée en famille selon la langue première des parents

Les réponses données à la question « quelle est la langue du milieu familial où vous avez passé votre jeunesse ? » indiquent une réelle prédominance de la langue wolof, au Sénégal. En milieu familial, celle-ci est en effet employée par 70,5% de la population alors que 45,5% seulement de l'ensemble des informateurs ont leurs deux parents wolophones (groupe W+W, N=91).

Les chiffres semblent confirmer l'uniformisation des pratiques linguistiques, couramment décrite sous le nom de wolofisation par les observateurs de la situation linguistique sénégalaise, non seulement dans le nord du pays, mais également dans le sud du Sénégal, comme l'attestent les résultats des enquêtes sociolinguistiques faites à Ziguinchor (Drivaud 1992; Juillard 1990a, 1992 et 1995; Moreau 1994b). Il faut néanmoins nuancer l'ampleur du phénomène dans le contexte familial.

La mixité ethno-linguistique des couples parentaux favorise l'abandon des langues locales au profit de la langue véhiculaire; or, cette mixité ne concerne qu'un quart de l'échantillon, elle est donc minoritaire. La majorité des couples parentaux présente un profil ethno-linguistique homogène (père et mère parlent la même langue première). Ce type de milieu familial, constitue, dans le cas de couples linguistiquement homogènes (groupe X+X), un terrain propice à l'épanouissement des langues vernaculaires.

De plus, si l'on compare les groupes d'âge et les types de profils familiaux, on observe que le type W+W (les deux parents parlent wolof) décroît au fur et à mesure que l'on descend dans les tranches d'âge, tandis que les types X+X (les deux parents parlent une même langue vernaculaire) et W+X (l'un des parents parle wolof) augmentent (figure III). La population de Dakar est en effet principalement constituée d'immigrés, ce qui favorise l'augmentation progressive à la fois de couples mixtes et de couples homogènes parlant une des langues vernaculaires du Sénégal.

Dans la génération des 20-30 ans, on rencontre – proportionnellement – autant d'informateurs dont les parents parlent tous les deux wolof (groupe W+W) que d'informateurs dont les parents parlent tous les deux une langue vernaculaire autre que le wolof (groupe X+X). Cette tendance, si elle se confirme dans les années à venir, sera un frein au processus de « désethnisation linguistique » (Ndao 1984 : 26).

Figure III. Profils des couples parentaux selon les groupes d'âge

À l'intérieur même du groupe directement concerné par la question de la transmission des langues vernaculaires (chez les non-Wolof), on observe des différences dans les attitudes selon l'origine géographique et selon l'origine ethnique de l'informateur.

Le comportement des ethnies non wolof : L'origine géographique

L'un des facteurs à jouer un rôle important dans le choix de la langue en milieu familial est l'origine géographique des Sénégalais résidant à Dakar. En effet, parmi les non-Wolof interrogés, 76% sont nés et ont grandi dans une autre ville que Dakar. Ces « migrants » parlent majoritairement la langue de leur groupe ethnique dans le milieu familial où ils ont passé leur jeunesse (67%), alors que les autres, nés dans la capitale, ont été éduqués en wolof (67%). Parmi ces derniers, les seuls à pratiquer la langue ethnique sont ceux dont les parents pratiquent tous les deux une même langue vernaculaire, ce qui confirme les observations faites précédemment : l’importance de l'endogamie pour la transmission des langues locales

Tableau I. Langue parlée en famille chez les non-Wolof, selon qu'ils ont ou non grandi à Daka

Ainsi, dans la mesure où les familles d'origine sont localisées en dehors de la région dakaroise, la pratique de la langue ethnique est maintenue. Pour les non-Wolof nés à Dakar, cet usage est gardé dans les familles endogamiques.

Le comportement des ethnies non wolof : L'origine ethnique

La politique linguistique familiale des ethnies non wolof est déterminante dans l'avenir réservé aux langues locales. L'abdication du droit à la différence linguistique en milieu dakarois varie d'un groupe ethnique à l'autre. Selon notre enquête, le taux de transmission de la langue est élevé chez les Peul, les Sereer et les Diola (plus de 60%), mais faible chez les Toucouleur - et autres ethnies non wolof (aux alentours de 30%). Ce constat est révélateur de la conscience qu'ont les différents groupes de leur identité ethno-linguistique.

On observe que les Diola sont très attachés à la langue de leur groupe. Dans notre échantillon, c'est chez eux que la corrélation entre groupe ethnique et groupe linguistique est la plus forte (taux de transmission de la langue : 71%). Soucieux de préserver leur identité socioculturelle, les Diola, plus que les autres, tentent d'éviter l'infiltration du wolof en territoire familial. Cette attitude est aisément compréhensible lorsqu'on se réfère à l'esprit d'indépendance qui caractérise cette ethnie du Sud, en éternel conflit avec les « colonisateurs » du Nord.

Les Sereer tendent également à préserver l'usage de leur langue ethnique en milieu familial (taux de transmission de la langue : 64%). On peut attribuer ce comportement à la volonté de maintenir la cohésion et l'unité du mode de vie sereer. La majorité des informateurs appartenant à cette ethnie proviennent de régions rurales et entretiennent des contacts réguliers avec leur milieu d'origine. La proximité géographique du berceau sereer, situé dans la région du Sine Saloum, facilite le rapprochement avec la communauté ethnique.

À la différence du groupe Mandé (Manding et Soninke) relativement homogène, le groupe Hal Pulaar adopte un comportement totalement différent selon qu’il s’agit de Peul ou de Toucouleur. Ces derniers, formant une société très mélangée, abandonnent nettement le pulaar, choisi seulement par 36% de cette population, au profit du wolof. Par contre, les Peul, à l'instar des Diola, privilégient en milieu familial la langue de leur groupe (taux de transmission de la langue : 67%). Conscients d'appartenir à une communauté originale, ils sont très attachés à leurs traditions et à leur culture, et sont peu disposés à pratiquer le wolof comme langue d'interaction en famille.

La figure IV permet de visualiser le taux de transmission de la langue d'origine selon l'appartenance ethnique (tri croisé entre les réponses aux deux questions suivantes) : « Quelle est votre origine ethnique ? » et « Quelle est la langue du milieu familial où vous avez passé votre jeunesse ? » .

Figure IV. Tri croisé entre le groupe ethnique et la langue ethnique chez les non-Wolof (N=100)

Si l’on compare ces résultats avec ceux d’autres enquêtes, on constate à la fois des convergences et des divergences. La variable ethnique n'a pas de valeur absolue, son influence dépend du contexte dans lequel on l'appréhende. Ainsi, l'ethnie manding tendra à être plus conservatrice vis-à-vis de sa propre langue dans une région où elle prédomine. De même, alors que certains observateurs déclarent que de nombreux Sereer abandonnent la langue de leur groupe au profit du wolof (Moreau 1994b : 64), nos propres résultats semblent indiquer que les Sereer vivant dans la région de Dakar sont très attachés à leur langue ethnique.

Les différences de comportements reflètent la grande diversité des situations rencontrées sur le terrain (les réalités sociales vécues à Dakar et à Ziguinchor n'ont guère de points communs). Elles invitent l'observateur à rester prudent dans la généralisation de résultats dont l'interprétation est étroitement liée à la méthodologie suivie, au public ciblé et à l'aire géographique concernée.

Dans de telles conditions, il est frappant de constater la permanence dans la description des attitudes spécifiques aux Diola et aux Peul, communautés peu favorables à l'expansion du wolof. Si le phénomène d'assimilation envahit largement la société sénégalaise à partir de la rue pour toucher progressivement la cellule familiale de base, il se heurte à la résistance de groupes ethniques non wolof à forte personnalité culturelle.

Synthèse

Dans le milieu familial de base, trois facteurs interviennent donc de façon décisive dans la transmission de la (des) langue(s) première(s) : l'homogénéité linguistique du couple parental, l'origine ethnique de l'informateur et l'endroit où celui-ci a passé son enfance. L'analyse de leur influence montre clairement que la wolofisation de la cellule familiale n'est pas inéluctable, mais qu'elle peut être entravée par les choix linguistiques des parents.

Après avoir décrit la façon dont les intellectuels dakarois perçoivent la transmission des langues entre la génération qui les précède et la leur, nous nous interrogeons sur la façon dont ils vont gérer leur bagage linguistique face à la génération qui les suit.

2. Les enfants

En posant la question des langues choisies pour l'éducation des enfants, le chercheur interroge explicitement les locuteurs sur leurs représentations. En effet, si l'écart est relativement faible entre les usages dans le milieu familial d'origine et les descriptions qu'en donnent les informateurs, il est fort probable que la distance est beaucoup plus importante entre les pratiques réelles d'éducation et les discours tenus sur le sujet, qui cristallisent les attentes des parents à l'égard de l'avenir linguistique de leurs enfants.

L'éducation unilingue

Les partisans de l'unilinguisme (41%) se rencontrent sans distinction chez les Wolof et les non-Wolof. Les uns et les autres privilégient la langue de leur groupe ethnique dans l'éducation de leurs enfants (tableau II). Le français occupe la seconde position, ce choix étant sans aucun doute motivé par le profil socioculturel des informateurs.

Tableau II. Langue choisie pour l'éducation familiale selon le groupe ethnique (N=82)

Parmi les informateurs non wolof choisissant d'éduquer leurs enfants dans une autre langue que le wolof et le français, aucun ne porte son choix sur une langue ethnique autre que celle de son groupe d'appartenance. Contrairement aux pratiques observées dans les familles d'origine, la majorité des Toucouleur qui optent pour l'éducation unilingue veulent éduquer leurs enfants non pas en wolof, mais dans la seule langue pulaar (60%).

L'éducation plurilingue

Contrairement aux usages de la génération précédente, on observe une nette préférence pour une éducation familiale plurilingue. Alors que seulement 5,5% des informateurs déclarent avoir été éduqués en deux ou trois langues, 56% d'entre eux affirment vouloir éduquer leurs enfants dans deux langues au moins.

L'éducation familiale plurilingue, choisie par 56% des informateurs, se présente sous des modalités variables selon que les informateurs désignent deux langues ou plus. L'appartenance ethnique entre de nouveau en jeu, distinguant les Wolof au comportement homogène, des non-Wolof dont les choix sont plus diversifiés

Tableau III. Langues choisies pour l'éducation familiale selon l'origine ethnique (N=112)

Les Wolof privilégient le bilinguisme français-wolof (61,8%), les deux langues dominantes suffisant largement aux besoins de communication inhérents à la vie dans la capitale sénégalaise. Les autres ethnies choisissent de préférence le trilinguisme wolof-français-langue vernaculaire (Sereer, Diola, Soninke), mais envisagent également l'alignement sur les Wolof (Toucouleur et Manding) ou, au contraire, favorisent une éducation bilingue qui n'intègre pas la langue véhiculaire (Peul).

Ainsi, les Wolof n'hésitent pas à accorder la priorité aux deux langues principales, tandis que les membres des autres ethnies affichent une plus grande dispersion dans leurs options éducatives.

Quelle que soit l'insertion professionnelle, l'appartenance ethnique ou le sexe, la population est bien départagée entre les deux modalités d'éducation familiale (unilinguisme/plurilinguisme), même si le choix d'une éducation plurilingue semble prendre de plus en plus d'ampleur par comparaison aux pratiques que les informateurs ont connues dans leur propre famille d'origine. Signalons toutefois qu'au sein de chaque groupe qui opte pour l'une ou l'autre solution, l'origine ethnique exerce une influence déterminante.

L'importance relative des différentes langues dans l'éducation familiale

Il est possible de chiffrer l'importance relative des différentes langues dans l'éducation familiale, en comptabilisant le nombre de fois que chaque langue est choisie et ce, quelle que soit la formule adoptée (éducation en une seule langue ou en plusieurs langues).

De nouveau, on constate que la variable ethnique est déterminante dans le choix de la langue d'éducation. Alors que les Wolof accordent la priorité aux deux langues principales (wolof et français), le problème se pose en des termes différents pour les non-Wolof qui affichent une grande dispersion dans leurs options éducatives.

Au palmarès des langues d'éducation familiale choisies par les membres des ethnies non wolof, la langue véhiculaire occupe la dernière place (28,8%). C'est le français (37,5%) qui se trouve en tête, suivi de près par les langues vernaculaires des divers groupes ethniques (33,1%) (figure 5).

Figure V. Importance relative des langues choisies pour l'éducation familiale des enfants, selon l'origine ethnique

Malgré la multiplicité des choix observés, il existe une ligne directrice commune chez les membres des ethnies non wolof dont les aspirations en matière d'éducation familiale s'articulent prioritairement autour du couple français-langue vernaculaire.

3. Le schéma de la transmission des langues

à partir des résultats présentés ci-dessus, il est possible de dégager les principales tendances du processus de la transmission des langues, tel qu'il est perçu (et souhaité) par les informateurs. On prend comme point de départ les quatre groupes de couples parentaux, on indique ensuite la langue parlée dans le milieu familial (qui correspond à la langue première de l'informateur) et enfin, celle choisie pour l'éducation familiale des enfants.

Il suffit que l'un des parents parle wolof pour que cette langue soit transmise presqu'exclusivement, le français étant toutefois adopté comme langue complémentaire dans l'éducation de la génération suivante.

Lorsque les deux parents parlent une langue vernaculaire différente, le wolof est choisi comme langue d'éducation familiale, mais les informateurs issus de couples mixtes non wolof préfèrent éduquer leurs propres enfants en français, sans doute en raison des représentations mentales forgées à propos de la langue officielle (le français serait une langue neutre, une langue de prestige, une langue d'avenir).

Les informateurs dont les parents parlent une même langue vernaculaire autre que le wolof garantissent la transmission de leur langue première auprès de leurs enfants, certains d'entre eux associant le français à la langue locale.

Si l'on considère qu'au niveau de la génération des 20-30 ans, il y autant de familles linguistiquement homogènes chez les wolophones que chez les non wolophones, on constate que le wolof et les langues vernaculaires sont transmises de façon équivalente. La volonté d'intégrer le français dans les pratiques éducatives est sans aucun doute l'une des tendances caractéristiques des intellectuels sénégalais vivant à Dakar.

 

Conclusion

Nous avons interrogé deux cents Sénégalais francophones sur les mécanismes de transmission des langues dans le cadre familial. Ils nous ont décrit leur perception des pratiques linguistiques de trois générations : celle qui les précède, la leur et celle qui les suit. Ces représentations ont été synthétisées sous forme d'un schéma mettant en évidence les différences perçues entre les comportements en fonction de l'appartenance ethnique et de la langue première des informateurs.

D'emblée, il faut poser une distinction entre les Wolof et les non-Wolof (Peul, Toucouleur, Sereer, Diola, Manding, Soninke, et autres ethnies non wolof).

La situation des Wolof est facile à cerner : le wolof est en effet la seule langue dont la transmission doit être assurée de génération en génération. Les membres de ce groupe ethnique ne sont confrontés à aucune difficulté relative au choix de la (des) langue(s) à utiliser en famille. Dans l'éducation qu'ils donnent à leurs enfants, ils privilégient l'alliance des deux langues dominantes (wolof et français), renforçant ainsi la stabilité du groupe d'appartenance, voire sa dominance.

La situation des non-Wolof présente une configuration plus complexe car, même lorsque les deux parents appartiennent à la même ethnie, il existe une concurrence entre la langue vernaculaire de la communauté d'origine et le wolof qui apparaît comme une langue usuelle que l'on doit connaître si l'on veut vivre à Dakar.

L'identité ethnique de l'informateur non wolof influence le degré d'assimilation de la langue véhiculaire parlée dans la capitale. On note ainsi que les Diola, les Peul et les Sereer de notre échantillon sont les plus réfractaires à pratiquer le wolof dans le cercle familial. Parallèlement, le fait de n'avoir pas grandi à Dakar favorise la pratique de la langue première chez les non-Wolof. De nombreuses familles non wolof parviennent donc à transmettre la langue de leur groupe d'origine, malgré la wolofisation ambiante. Ce phénomène pourrait s'accentuer dans la capitale avec la présence croissante de jeunes (20-30 ans) dont les deux parents parlent une langue vernaculaire.

Les données relatives à l'éducation des enfants sont riches en informations car elles reflètent les attentes et les aspirations des Sénégalais francophones vivant à Dakar.

Le premier élément marquant un changement par rapport aux générations précédentes est le désir, massivement exprimé, d'adopter le plurilinguisme dans l'éducation familiale.

Le second élément à mettre en évidence est l'importance accordée au français dans l'éducation, du moins dans les représentations, surtout chez les non-Wolof qui privilégient cette langue au détriment du wolof, sans doute parce que la maîtrise du français est envisagée comme un instrument capable d'inverser les rapports de force entre les ethnies.

L'analyse des pratiques, telles que les ont décrites nos informateurs, fait clairement ressortir l'inégalité des groupes ethno-linguistiques par rapport à l'héritage des langues. Selon la configuration du couple parental d'origine, certaines langues se « perdent » en route, lors du passage d'une génération à l'autre (grands-parents, parents, enfants), tandis que d'autres sont transmises sans difficulté (voir figure IV, groupes W+X et X1+X2).

Par ailleurs, on observe que le plurilinguisme prend de plus en plus d'importance dans l'éducation familiale. On constate que la plupart des Sénégalais francophones vivant à Dakar expriment leur volonté de transmettre le français à leurs enfants, au même titre que la langue première.

Il semble que les Sénégalais francophones veulent de plus en plus favoriser la réussite de leur(s) enfant(s), en leur faisant prendre de l'avance dans un système scolaire organisé en français. Ils désirent assurer le relais de l'école au niveau de leur propre famille.

Ce recentrage des pratiques linguistiques dans la cellule de base de la société dakaroise va de pair avec le rétrécissement du rôle dévolu au système éducatif sénégalais. Les conséquences d'une telle évolution peuvent être aisément anticipées. Prendre conscience de cette volonté exprimée par les Sénégalais francophones de prendre en compte la réalité plurilingue de leur pays dans leur propre famille nous semble capital pour élaborer une politique linguistique et mettre sur pied une planification linguistique qui tiennent compte toutes deux des attentes et des aspirations des locuteurs Sénégalais.

 

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