Cet article portant sur les mécanismes de transmission des langues dans le cadre familial rend compte d’une enquête auprès de deux cents Sénégalais francophones de Dakar. Il décrit leur perception des pratiques linguistiques de trois générations : celle qui les précède, la leur et celle qui les suit. Ces représentations ont été synthétisées sous forme d'un schéma mettant en évidence les différences perçues entre les comportements en fonction de l'appartenance ethnique et de la langue première des informateurs.

Tout d’abord, l’article décrit la situation ethno-linguistique au Sénégal. D'emblée, il pose une distinction entre les Wolof et les non-Wolof (Peul, Toucouleur, Sereer, Diola, Manding, Soninke, et autres ethnies non wolof). Ensuite, il expose les conditions de l’enquête. Enfin, il présente, en trois parties, les résultats de l’enquête : les parents, les enfants et le schéma de transmission des langues.

La situation des Wolof est facile à cerner : le wolof est effet la seule langue dont la transmission doit être assurée de génération en génération. Les membres de ce groupe ethnique ne sont confrontés à aucune difficulté relative au choix de la (des) langue(s) à utiliser en famille. Dans l'éducation qu'ils donnent à leurs enfants, ils privilégient l'alliance des deux langues dominantes (wolof et français), renforçant ainsi la stabilité du groupe d'appartenance, voire sa dominance.

La situation des non-Wolof présente une configuration plus complexe car, même lorsque les deux parents appartiennent à la même ethnie, il existe une concurrence entre la langue vernaculaire de la communauté d'origine et le wolof qui apparaît comme une langue usuelle que l'on doit connaître si l'on veut vivre à Dakar.

L'identité ethnique de l'informateur non wolof influence le degré d'assimilation de la langue véhiculaire parlée dans la capitale. On note ainsi que les Diola, les Peul et les Sereer de notre échantillon sont les plus réfractaires à pratiquer le wolof dans le cercle familial. Parallèlement, le fait de n'avoir pas grandi à Dakar favorise la pratique de la langue première chez les non-Wolof. De nombreuses familles non wolof parviennent donc à transmettre la langue de leur groupe d'origine, malgré la wolofisation ambiante. Ce phénomène pourrait s'accentuer dans la capitale avec la présence croissante de jeunes (20-30 ans) dont les deux parents parlent une langue vernaculaire.

Les données relatives à l'éducation des enfants sont riches en informations car elles reflètent les attentes et les aspirations des Sénégalais francophones vivant à Dakar. Le premier élément marquant un changement par rapport aux générations précédentes est le désir, massivement exprimé, d'adopter le plurilinguisme dans l'éducation familiale. Le second élément à mettre en évidence est l'importance accordée au français dans l'éducation, du moins dans les représentations, surtout chez les non-Wolof qui privilégient cette langue au détriment du wolof, sans doute parce que la maîtrise du français est envisagée comme un instrument capable d'inverser les rapports de force entre les ethnies.

L'analyse des pratiques, telles que les ont décrites les informateurs, fait clairement ressortir l'inégalité des groupes ethno-linguistiques par rapport à l'héritage des langues. Selon la configuration du couple parental d'origine, certaines langues se « perdent » en route, lors du passage d'une génération à l'autre (grands-parents, parents, enfants), tandis que d'autres sont transmises sans difficulté. Par ailleurs, on observe que le plurilinguisme prend de plus en plus d'importance dans l'éducation familiale. On constate que la plupart des Sénégalais francophones vivant à Dakar expriment leur volonté de transmettre le français à leurs enfants, au même titre que la langue première.

Il semble que les Sénégalais francophones veulent de plus en plus favoriser la réussite de leur(s) enfant(s), en leur faisant prendre de l'avance dans un système scolaire organisé en français. Ils désirent assurer le relais de l'école au niveau de leur propre famille.

Ce recentrage des pratiques linguistiques dans la cellule de base de la société dakaroise va de pair avec le rétrécissement du rôle dévolu au système éducatif sénégalais. Les conséquences d'une telle évolution peuvent être aisément anticipées. Prendre conscience de cette volonté exprimée par les Sénégalais francophones de prendre en compte la réalité plurilingue de leur pays dans leur propre famille semble capital pour élaborer une politique linguistique et mettre sur pied une planification linguistique qui tiennent compte toutes deux des attentes et des aspirations des locuteurs Sénégalais.