Introduction

Les États modernes dans le monde développé se sont bâtis sur une fondation de mythologies unificatrices, dont une mythologie de la langue. La formulation de politiques linguistiques dépend de certaines conceptions contemporaines de « langues » et de « communautés linguistiques ». Ces conceptions dépendent, à leur tour, de l’histoire particulière de la société où elles sont nées (mais sont parfois en rupture avec elle), et de la mythologisation de cette histoire dans la communauté linguistique. À cette mythologie s’ajoutent les métaphores quotidiennes utilisées dans la description linguistique. Exposer ces influences trop souvent ignorées permet de mieux comprendre la théorie et la pratique des droits linguistiques.

Pour illustrer ces problèmes, nous tracerons l’histoire de la politique linguistique en France. Certains conflits en droits humains se révèlent être, en effet, le résultat de l’interaction entre mythologie nationale, théorie linguistique et politique linguistique.

1. L’actualité des droits humains linguistiques

La Déclaration universelle de droits linguistiques, culmination du congrès mondial de Barcelone en 1996, offre un exemple typique des droits linguistiques revendiqués. Cette déclaration propose que chaque communauté linguistique, une communauté qui se définit elle-même, ait droit à

la publication de tout document officiel dans sa langue;

  • l’enseignement public dans sa langue;
  • l’emploi de noms de lieux et de noms personnels de sa langue;
  • l’accès aux médias;
  • l’emploi de sa langue dans le commerce, y compris les contrats, les étiquettes, et les affiches.

Chacun de ces domaines est bien représenté dans l’histoire de la politique linguistique en France. Dans le cadre de cet article, nous nous limiterons aux implications de l’autodéfinition de la communauté linguistique du point de vue de la perspective de l’histoire de la politique linguistique en France. Ce faisant, nous serons obligés de confronter les difficultés de telles définitions, celle de langue aussi bien que celle de communauté linguistique. Je crois que ces difficultés expliquent pourquoi le gouffre est si large entre les principes de droits humains linguistiques et la pratique de droits humains linguistiques. Ce gouffre reflète les conflits inhérents dans la nature des langues, entre système de la langue et pratique de la langue, entre mythologie linguistique et réalité linguistique.

Nous ne cherchons pas à imposer une moralité moderne (droits humains universels) sur des époques antérieures. Nous nous demandons tout simplement à quel point la transformation d’une communauté linguistique en entité politique déforme la science linguistique et comment cette déformation donne lieu à des conceptions de droits humains linguistiques irréalisables.

2. Impérialisme linguistique, interne et externe

Comprendre ces conflits exige une compréhension de la différence entre impérialisme linguistique « interne » et « externe ». Tandis que d’autres emploient le terme « impérialisme linguistique interne » pour dénoter l’imposition d’une langue à l’intérieur des frontières politiques, nous nous servirons de ce terme pour indiquer l’expansion d’une forme d’une langue aux dépens d’autres formes de la même origine, sans considérer les frontières politiques. Dans le cas du français, « impérialisme linguistique interne » ferait donc référence à l’imposition du « français standard » sur les autres dialectes romans, et « impérialisme linguistique externe », même dans les confins de la France, ferait référence à l’imposition du français en Bretagne, en Alsace, en Lorraine, dans la communauté flamingante de Westhoek, au pays basque, et même aux communautés immigrées. « Interne » et « externe » sont des catégories linguistiques plutôt que politiques ou territoriales.

Le succès d’un dialecte à s’imposer n’a rien à voir avec ses qualités inhérentes, mais dépend uniquement des rapports de pouvoir entre les groupes constituant la communauté. Tandis que les processus d’impérialisme linguistique externe sont faciles à reconnaître et à condamner dans le cadre des déclarations de droits humains linguistiques, la nature de l’impérialisme linguistique interne, ainsi que nous l’avons définie ci-dessus, est moins connue et reconnue. C’est dommage, mais il représente un défi fondamental à la théorie linguistique, à la création de l’État moderne et à la formulation de droits humains linguistiques. Les mythes nationaux et les métaphores de la théorie linguistique dominante dissimulent ces problèmes, d’autant plus que les défenseurs de droits humains linguistiques les emploient aussi souvent que les détracteurs. À cause de ces formules, on a tendance à concevoir les questions de droits humains linguistiques dans le cadre de l’opposition pays développés contre pays sous-développés. Dans cet article, nous démontrerons que ce cadre n’est pas suffisant, en traitant l’histoire de l’impérialisme linguistique interne en France. La leçon est la même dans toute situation de standardisation, bien que ce genre d’impérialisme soit beaucoup moins controversé, et cette standardisation est obligatoire pour toute langue qui servira aux fonctions décrites dans la Déclaration de Barcelone (1996).

 

Survol historique de la politique des langues en France

Dans la Déclaration de droits humains linguistiques, l’élément principal est la communauté linguistique. Comment définir la communauté linguistique de francophones? Si l’on considère tous les pays qui se disent francophones (ceux qui participent aux sommets de la francophonie, par exemple), la diversité des situations rend une réponse unique très difficile, voire impossible. Ne considérant que l’Hexagone, la question est déjà assez complexe, et c’est cette complexité que nous examinerons ici, suivant une perspective historique. Cette perspective s’impose car c’est cette histoire vécue ensemble qui forme une communauté (linguistique ou autre) et qui constitue également la vision de l’avenir de cette communauté.

1. Des origines à la fin de la Guerre de Cent Ans (1453)

La création de la communauté linguistique francophone en France est un long processus – plus de 2000 ans sans y être encore arrivé. Au début de l’ère chrétienne, la Gaule était peuplée surtout de Celtes qui parlaient gaulois. Selon la formule de Jules César, ils se divisaient en trois nations. Nous n’avons que peu de renseignements concernant leur langue et pas assez de traces pour établir une dialectologie du gaulois. Le latin, langue dominante mais minoritaire, était la langue de l’administration. La date de la disparition – devrait-on employer le terme « linguicide » – du gaulois est controversée, mais il a fallu au moins plusieurs siècles. La romanisation de la Gaule a suivi surtout les grandes lignes de communication (voir Müller 1974), pour n’arriver à la campagne que tardivement, peut-être uniquement avec la christianisation (IIIe siècle de notre ère, soit au moins trois siècles après la conquête romaine). Tous nos renseignements concernant cette période nous parviennent sous la plume des conquérants romains, et c’est ainsi que l’on conçoit cette transformation comme paisible et due à la volonté des Gaulois d’imiter une civilisation supérieure.

Au Ve siècle, la population entière de la Gallo-Romania a probablement parlé la « lingua romana » , mais les différenciations entre ces parlers restent un sujet controversé (voir Müller 1971 et Banniard 1992 : 17-29). Une source constante de conflits dans la conception du peuple français, dans la mythologie de la communauté linguistique de francophones, est l’unité de cette langue, et à quelle époque éclata cette unité. Puisque les témoignages sont peu nombreux et assez indirects, la réponse à ces questions tient davantage de la spéculation que de la science. C’est donc un domaine qui se prête à l’exploitation à des fins purement politiques.

Les migrations germaniques, commencées avant la désintégration de l’empire romain, ont fortement influencé la nature de la langue au nord de la Gaule, mais selon certains, notamment Wüest, le gallo-roman du nord se distinguait déjà nettement du gallo-roman du sud, indépendamment de l’influence germanique. Que la bipartition linguistique de la Gallo-Romania soit due à l’influence germanique ou non, depuis cette époque le combat principal de l’impérialisme interne en territoire français est l’expansion du gallo-roman septentrional aux dépens du gallo-roman méridional. Ce qui nous intéresse tout au début de cette époque est le fait que tous les envahisseurs germaniques – Visigoths au sud, Francs au nord, Alemans à l’est – aient choisi d’abandonner leur langue pour adopter la langue des vaincus. Cet abandon s’explique par le fait que le latin restait la langue de l’Église et de la culture écrite. Ce processus, lui aussi, a demandé plusieurs siècles mais semble terminé sur le sol français au VIIIe siècle.

D’autres migrations ont également joué un rôle dans l’établissement du royaume avant l’an mil : la migration bretonne en Armorique et l’installation de peuples scandinaves en Normandie. Il y a mille ans, la France se composait principalement d’une population gauloise qui ne parlait plus gaulois; d’une population germanique qui ne parlait plus de langue germanique; d’une population grecque, sur le littoral méditerranéen, qui ne parlait plus grec; d’une population scandinave en Normandie qui ne parlait plus norse; d’une population celte, les Bretons, qui continuait de parler sa langue, mais se trouvait peu après sous la domination de rois qui parlaient gallo-roman.

Laissant de côté les Bretons, on a défini tous les composants ethniques de la France par la langue abandonnée plutôt que par la langue parlée. Ce n’est pas un hasard. La langue qu’ils parlaient, faute de preuves scientifiques conclusives, est devenue, dans la formulation d’une mythologie de la communauté linguistique, une question politiquement chargée. Dans la création de la France, nous assistons au linguicide d’au moins quatre parlers (le norse, le franque et autres langues germaniques, le gaulois, et le grec), et les structures politiques pour l’anéantissement du breton sont en place. Dès les débuts de la dynastie mérovingienne toute la population se soumet à une petite minorité érudite qui sait « manipuler » tant bien que mal le latin. Les communautés linguistiques minoritaires ont été absorbées, et la communauté linguistique majoritaire est toujours impuissante, dominée par les lettrés, au moins dans les domaines de l’éducation, de l’église et dans l’administration.

Que la Gallo-Romania ait jamais eu une communauté linguistique unifiée – ce qui est toujours discutable – il est clair qu’aux débuts de la dynastie capétienne (fin Xe siècle) il n’y avait aucune unité. À tout le moins, on pourrait distinguer deux grandes aires linguistiques, celle de la langue d’oïl dans le nord, et celle de la langue d’oc dans le sud. Le gallo-roman septentrional et le gallo-roman méridional, bien que divisés en plusieurs dialectes eux-mêmes, sont devenus langues d’administration et de littérature au XIIe siècle. Au nord, l’emploi d’un standard juridique dans la chancellerie royale, l’importance commerciale de Paris et l’établissement de l’Université de Paris ont contribué à la valorisation du parler de cette classe dans cette ville, et à la moquerie d’autres formes du langage septentrional. Dans la cour royale ainsi que dans les cours de justice, un standard écrit s’est formé et s’est imposé, un standard qui marginalisait ceux qui parlaient d’autres formes du langage. Dans le Midi, une administration centralisée ne s’est jamais formée. À part la brève période du royaume Wisigoth au VIIe siècle, il n’y a jamais eu d’État occitan indépendant après la dissolution de l’empire romain (voir Roach 1997), et cette fragmentation de la Gaule méridionale s’est vite reflétée dans la langue de la région. « Occitan » et « francien » comme dialectes naturels et unifiés sont des fabrications de la mythologie linguistique du XIXe siècle; les mythes ont souvent une force politique bien au-delà de leur véracité scientifique, et cela a des conséquences importantes pour les droits humains linguistiques.

Au XIIIe siècle, la guerre des Albigeois a dévasté le pays et a établi la dominance (dans l’administration) du français septentrional. La langue écrite de l’administration royale était partout le standard du Palais à Paris, bien que la langue de la justice locale fût plus souvent le latin ou la langue locale. Pendant la guerre de Cent Ans, une partie de l’Occitanie, l’Aquitaine, était souvent sous la domination anglaise, ce qui compliquait encore plus la carte linguistique de la région.

2. L’ancien régime de 1453 à 1789

Au XVIe siècle, la mythologisation de la nation française suivra deux pistes : l’une accentue l’unité du gallo-roman et la contribution de la race celte, l’autre l’influence des Francs, à qui on doit le nom du pays et (selon cette théorie) les caractéristiques distinctives du gallo-roman septentrional (c’est-à-dire, le français). La façon dont on conçoit l’histoire du pays a un rapport direct avec la politique de la monarchie et avec la théorie linguistique qui soutiendrait une telle politique.

À partir de la fin de la guerre de Cent Ans (1453), le roi cherchait à rétablir l’autorité de sa justice, et avec cela la dominance du gallo-roman septentrional, le français du Palais. Une série d’ordonnances visant le fait de la justice en France méridionale a étendu l’emploi du français, ou au moins du langage local, aux dépens du latin. Enfin, en 1539, dans les célèbres Ordonnances de Villers-Cotterêts, François Ier a demandé que la justice en Provence soit faite en « langage maternel françois et non autrement ». L’ordonnance d’Abbéville 1539-1540, qui contient les mêmes articles, remarque que de cette façon on fera la justice en Savoie comme dans le reste du royaume. La formule « langage maternel françois » est controversée, mais dans les commentaires juridiques et dans les lois subséquentes, les Ordonnances de Villers-Cotterêts sont citées pour justifier l’intervention de l’État en matière de langue, jusqu’aux plus récents efforts (la loi dite Toubon de 1994).

Au moment où l’on a écrit ces ordonnances, le français était la langue de la cour royale et (ou) du Palais de justice. La pratique de la chancellerie gouverne cette forme de la langue, mais elle n’a pas été codifiée. En France, il n’y a aucune grammaire du français, aucun dictionnaire monolingue du français, aucun manuel de français pour les écoliers. Pour s’imposer dans le royaume, la langue standard ne disposait ni d’outils pour l’imposition d’une langue standard ni de structures institutionnelles (par. ex., écoles primaires).

Cette première période de description de la langue française correspond à une première période de mythologisation de la langue. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, sous l’ombre des guerres de religion, des disputes concernant la nature de la langue et de l’État se mêlaient. La croyance en une origine celtique de la langue représentait un rejet de la domination italienne de la cour et de l’Église, et une affirmation du droit divin du roi. Une référence aux influences germaniques sur le développement de la langue reflétait une position moins royaliste, qui proposait que le roi doive suivre les conseils de ses nobles. La recherche d’un génie de la langue insistait dans les deux cas sur la différence entre la langue de la cour et les parlers régionaux.

La cour a créé, au cours du XVIe siècle, le sens d’une communauté linguistique française basée sur la langue de l’administration. Autour de cette langue, ont été créées également deux mythologies : la mythologie de l’origine de cette langue et la mythologie de ses qualités particulières. Les deux mythologies donnaient au français le « droit » de s’imposer sur les autres variétés du gallo-roman. Le succès de cette politique se révèle au XVIIe siècle avec la création des institutions (l’Académie Française et les écoles paroissiales), la création d’une théorie linguistique (l’équivalence langue = logique de la Grammaire Générale et Raisonnée), et la création du mythe de la clarté de la langue française (voir Swiggers 1990). La politique, la linguistique et la mythologie s’harmonisent pour soutenir une politique élitiste de la langue. Ce n’est certes pas un manque de catégories grammaticales qui a tué les dialectes gallo-romans, mais plutôt la volonté d’une monarchie toute puissante. La manipulation de la variété acceptable de la langue était une façon de limiter l’accès aux classes dominantes. La communauté linguistique de locuteurs de français « standard » était très petite, et c’était dans les intérêts du roi et de ses courtiers qu’elle le demeure.

3. La période révolutionnaire

Les principes révolutionnaires de liberté, égalité, fraternité demandent à l’État une reformulation selon laquelle l’État reflète la volonté du peuple, ce qui entraîne une intervention plus directe dans la vie quotidienne du peuple. Il s’ensuit de cela que l’État poursuit plus activement l’intervention linguistique, pour favoriser la participation du peuple dans l’activité de l’État. Deux points de vue en émergent : l’un voulait accommoder la langue du peuple en traduisant les documents officiels dans tous les parlers du territoire, y compris les patois, et en offrant l’instruction en parler local, au moins comme intermédiaire pour enseigner la langue standard. L’autre voulait garantir l’égalité en insistant sur l’uniformité.

Cette division se base sur diverses interprétations des concepts d’égalité et de justice, et le conflit entre ces positions est toujours d’actualité. Le différend se situe autour du concept politique du « consentement des citoyens ». Si la légitimité de l’État dépend du consentement du peuple, la légitimité d’une langue standard ne dépend-elle pas du consentement des locuteurs de cette langue? Mais le plus souvent on n’a pas de choix, ni d’État, ni de langue. On est né dans un État, et dans une famille qui parle telle ou telle langue. La libre volonté n’a qu’un rôle très restreint. Si le langage est une habitude, d’un fort composant sensoriel, les locuteurs n’ont pas beaucoup de choix dans la forme de la langue qu’ils emploient. Dans ce cas, l’imposition d’une forme particulière de la langue attente aux droits humains des locuteurs, voire à leur dignité individuelle. Dans ce cas, les locuteurs-citoyens ne sont libres que si les idées politiques sont exprimées dans une langue qu’ils comprennent, et l’État est obligé de respecter toutes les variantes. Par contre, si le langage est une convention mutuelle, on a la liberté de choisir, la liberté d’adhérer à une communauté linguistique. Dans ce cas, le refus de la langue standard est un rejet de l’État, et le dialecte est une menace à l’unité de la communauté.

Moins de six mois après la prise de la Bastille, une politique prônant l’accommodation et la traduction était en place : « Le pouvoir exécutif sera chargé de faire traduire les décrets de l’Assemblée dans les différents idiomes et de les faire parvenir ainsi traduits aux différentes provinces du Royaume » (voir Schlieben-Lange 1985 et 1996 : 64-70). L’exécution de ce décret laisse pourtant beaucoup à désirer. En particulier, on peut citer l’entreprise d’un charlatan (M. Dugas) qui a insisté sur la nécessité de produire une traduction différente pour chaque département du Midi, une façon de multiplier par 31 ses bénéfices. Ses traductions étaient tout au moins inadéquates, sinon frauduleuses. L’emploi de termes français déguisés en occitan a rendu ces traductions incompréhensibles par la population locale, selon une enquête subséquente, et a contribué à l’impression que les parlers occitans n’étaient que du « français corrompu ». L’insistance sur une multiplicité de traductions a confirmé l’idée reçue des septentrionaux que la langue occitane manquait d’unité, et représentait le chaos linguistique. De cette façon, une affaire frauduleuse entreprise par un traducteur malhonnête a nourri une mythologie de la langue nationale qui informerait par la suite la politique linguistique jacobine. Après l’échec de la politique des traductions, les idéologues ont pris le dessus. En 1793, le rapport Dentzel a mis fin à la politique de l’accommodation et en 1794 la Convention a décrété que le français serait la langue obligatoire de toute activité juridique et administrative.

Le débat concernant la langue de la justice et de l’administration a trouvé écho dans le monde de l’éducation. Accepterait-on la variation linguistique ou faut-il « anéantir les patois », selon la formule célèbre de l’Abbé Grégoire? Après quelque hésitation, en 1794, la Convention a décrété que seul le français serait admissible dans l’éducation nationale. Seule une langue standard pourrait offrir l’égalité des chances. Que l’égalité des chances nuise à l’égalité des conséquences ne semble pas concerner les Jacobins. La politique qui dominerait et qui domine toujours la pensée française a ainsi été fixée. Seul un dialecte de l’une des langues parlées dans le pays serait la langue du gouvernement et de l’éducation. La déclaration du 2 Thermidor An II demeure le fondement de la politique linguistique de la France en 1998 :

« nul acte public ne pourra, dans quelque partie que ce soit du territoire de la République, être écrit qu’en langue française... tout fonctionnaire ou officier public, tout agent du Gouvernement qui dressera, écrira ou souscrira, dans l’exercice de ses fonctions, des procès-verbaux, jugements, contrats ou autres actes généralement quelconques conçus en idiomes ou langues autres que la française, sera traduit devant le tribunal de police correctionnelle de sa résidence, condamné à six mois d’emprisonnement, et destitué » (AP 93 : 367-368).

La France n’a donc pas de minorités linguistiques, par décret.

D’après les résultats, on serait peut-être tenté de conclure que le changement radical de gouvernement à l’époque révolutionnaire n’a pas entraîné de changement pareil en politique linguistique. Il est certain qu’il n’y a aucune accommodation de la variation linguistique avant ou après la révolution, malgré quelques tentatives au début de la période révolutionnaire. Cependant, la politique des Jacobins diffère radicalement de la politique de l’ancien régime, et la différence est très importante pour la notion de droits humains linguistiques. Sous la monarchie, la langue du roi et de sa cour intervenait dans la vie quotidienne de ses sujets uniquement dans les cours de justice. La mythologie dominante était celle du « génie de la langue française », une appréciation esthétique manipulée pour favoriser la langue des courtiers. Dans la République, la langue de la raison était offerte à ceux qui choisiraient la liberté. La langue, comme la constitution, était un accord entre citoyens. La mythologie de la langue comme convention librement choisie s’est transformée en politique officielle. Cette mythologie justifiait une intervention croissante dans les choix linguistiques quotidiens du peuple, principalement par l’expansion de l’enseignement primaire, mais également par l’expansion de la bureaucratie de l’État moderne.

4. Le XIXe siècle

Au cours des premières décennies du XIXe siècle, des linguistes allemands ont créé une science qui avaient pour but la découverte des rapports systématiques entre les langues. En France, les sciences de langue étaient lentes à accepter ces principes et en fait la linguistique moderne devait attendre la deuxième moitié du siècle avant de s’imposer. Il a fallu une réorganisation de l’enseignement supérieur pour y arriver. Le produit du mariage philologies française et germanique était la croyance que le français standard était un développement naturel et que la diversité du gallo-roman sur le territoire national était sans importance. La métaphore dominante était celle d’une tapisserie de parlers, tous fortement liés, dont les variantes, principalement phonétiques, correspondraient aux fils tissés, où tous les teints s’entremêlent. Ces variantes du gallo-roman se combinaient de plusieurs façons, mais ne constituaient aucunement de systèmes linguistiques distincts. Encore une fois l’étude de la variation linguistique se mélange avec l’étude de l’histoire de la langue pour créer une mythologie de la langue qui soutiendrait la politique du gouvernement, en l’occurrence celle de la IIIe République.

Pour appuyer la politique de l’égalité par l’uniformité, Gaston Paris devait inventer une nouvelle histoire de la langue française. Tous les Français sont membres égaux dans la communauté linguistique du français, et les différences entre les parlers romans de la France sont insignifiantes.

Certains chercheurs du Midi, notamment à Montpellier, attaquaient cette conception de l’histoire du français, et la politique qu’elle soutenait. La considération de l’occitan occupait l’équipe à Montpellier qui a fondé la Revue des langues romanes en 1870 (à laquelle Gaston Paris opposait sa propre revue, Romania). La Société des Langues Romanes se proposait comme but de :

« connaître l’histoire, les origines, le génie et le mécanisme de la langue d’oc, ainsi que ses variations dans le cours des temps [...] Le meilleur moyen d’atteindre ce but [est] de publier et d’étudier des pièces et des documents authentiques écrits en cette langue ». (Revue des Langues Romanes 1.1 (1870)

Ici on parle d’une langue d’oc, avec une origine commune, bien qu’on reconnaisse des « dialectes ». Les fondateurs de la revue ont proposé un programme d’aménagement linguistique pour faire de l’occitan une langue capable d’exprimer les concepts du monde moderne. Ce programme comprenait la purification de l’occitan par le rejet de toute influence française et des efforts de néologie et de terminologie qui suivraient de plus près le génie de la langue occitane. La mythologie de la langue occitane dans la pensée du XIXe siècle fait écho à celle de la France septentrionale, insistant sur une unité essentielle, une histoire commune, et un programme de purification et de néologie pour créer un avenir.

Ces théories de langage et de dialecte allaient de pair avec le mécanisme politique de l’État, appuyant la centralisation et l’uniformité de la langue. Au cours des années 1880, le gouvernement a voté une série de lois (« lois Ferry ») pour établir l’école gratuite, laïque et obligatoire. Ces moyens institutionnels ont permis au gouvernement de réaliser la politique d’uniformité linguistique. Tandis qu’au moins 1/3 des conscrits méridionaux en 1865 ne maîtrisaient pas le français, au début de la guerre de 39-45 ce n’était plus un problème sérieux (voir Furet & Ozouf 1977 : 324-325).

Au XIXe siècle donc, les équipes de Gaston Paris, à Paris, et de Charles de Tourtoulon à Montpellier s’opposaient des métaphores dominantes (« tapisserie » contre « mosaïque »), uniformité contre diversité, unité contre fédéralisme. Les deux acceptaient la nouvelle science de linguistique germanique, la notion de « lois » plus ou moins naturelles qui gouvernaient les changements linguistiques, mais cette approche n’a pas clarifié la notion de dialecte : combien de « lois » devaient diverger avant qu’on ne distingue un dialecte? Une langue? La théorie linguistique se focalisait sur des points discrets, des phonèmes, et leurs rapports systématiques.

Selon Gaston Paris, les combinaisons de changements phonétiques étaient plutôt capricieuses, et ne correspondaient pas aux mêmes frontières linguistiques. Il en conclut qu’il n’y a pas vraiment de dialectes en France; il n’y qu’une langue, une communauté linguistique, une nation. Pour Tourtoulon, l’occitan constitue une langue à part, et se divise lui-même en plusieurs dialectes distincts.

Ce concept de langue comme système clos soutenait également la politique de l’État. Le système du français standard s’opposerait à d’autres systèmes. Ce système représenterait le génie de la langue, et le génie des locuteurs qui le parlaient. Au tournant du XXe siècle, ce sentiment s’exprimait dans la formule attribuée à Ferdinand de Saussure : « La langue est un système où tout se tient ». Si on change un élément, les éléments en rapport avec le premier doivent changer. L’implication de cette formule est que si un élément étranger entre dans le système du français, tout le système est menacé. On doit donc protéger le français de toute invasion étrangère, y compris de celle des variantes régionales de la langue.

5. Le XXe siècle

Ce cadre linguistique, langue comme système, a alimenté le mouvement pour la défense de la langue française et a eu d’importantes conséquences pour le concept des droits humains linguistiques. Ayant vaincu la variation régionale par l’arme de l’éducation nationale, l’État français porte son attention sur l’anglicisme comme menace au système du français. On a reconnu le fait d’emprunts à l’anglais déjà au XVIIIe siècle, mais ces emprunts ne se dressaient comme problème politique sérieux qu’après la guerre de 39-45. Les appels de clairon de Sauvy et surtout d’Étiemble complémentaient la politique anti-atlantiste du Général de Gaulle, qui, en 1966, a créé les premières structures gouvernementales pour la défense de la langue, le Haut Comité pour la défense et l’expansion de la langue française. De nombreux comités, délégations, offices, agences, commissions, secrétariats, etc. ont succédé à cette première structure (voir Ball 1988, Judge 1993 et Offord 1994).

En 1975, l’Assemblée a voté la loi dite « Bas-Lauriol », en guise de protection du consommateur, qui prescrit l’emploi de termes étrangers lorsqu’une commission terminologique a voulu imposer un autre terme. Tandis que la plupart de ces termes sont techniques et sans intérêt pour la grande majorité de la population, la création de commissions terminologiques visant l’audiovisuel et le sport concerne un pourcentage plus élevé du peuple français. L’imposition de certains néologismes pour des termes populaires a provoqué une réaction de moquerie de la part du grand public, et n’a aucunement ralenti l’emploi de mots d’origine étrangère (principalement anglaise). Pour remédier à l’inefficacité de la loi Bas-Lauriol, l’Assemblée a voté une nouvelle loi en 1994, dite Toubon. Par l’imposition d’amendes plus lourdes et l’extension de certaines provisions, le législateur espérait freiner l’engouement populaire pour les emprunts.

 

Droits humains linguistiques et théorie linguistique

La justification de ces mesures se trouve dans la théorie du langage comme système clos, et une application extrême de la théorie d’Edward Sapir et Benjamin Whorf qui décrit un rapport déterministe entre la langue du peuple et sa conception du monde. Ce qui nous intéresse dans le domaine de droits humains linguistiques est la perspective que cette combinaison fournit concernant la notion de communauté linguistique. Ces lois ne sont que les plus récents efforts d’une lutte qui date des débuts de la monarchie française, une lutte entre l’État et le peuple pour la langue. Elles sont basées sur une conception de la langue « inventée » pour soutenir l’uniformité linguistique.

Ce qui doit gêner le mouvement pour les droits humains linguistiques est le fait qu’il dépende des mêmes bases théoriques. L’autodéfinition de la communauté linguistique relève de la théorie politique de John Locke (fin XVIIe siècle), où la légitimité de l’État provient du libre consentement des citoyens. Cette définition de la communauté linguistique n’admet pas de variation, bien que tous les locuteurs d’une langue aient une grande variété d’usages linguistiques, dont seulement un correspond, et cela imparfaitement, à la langue standard. Selon une telle conception, tout mouvement d’autodéfense linguistique entraîne automatiquement un mouvement de purisme, ce qui exclura, ou au moins désavantagera, certaines parties de la communauté linguistique potentielle.

La morale de cette histoire est que tout mouvement pour garantir les droits humains linguistiques doit reconnaître que la survivance des langues minoritaires comprendra la création d’une langue standard. Si on le fait de la façon décrite ci-dessus, par l’imposition d’une variété marquée par la classe et le lieu dont elle vient, les droits humains linguistiques ne satisferont pas la demande de justice linguistique. Nous en avons démontré les dangers par l’exemple de la France, mais on aurait pu choisir l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol ou n’importe quelle autre langue officielle. La mythologie unificatrice soutient le sens de la communauté, qu’elle soit majoritaire ou minoritaire, et entraîne un certain purisme.

Il faut donc anticiper les problèmes inhérents dans nos conceptions théoriques; il faut insister sur une autre métaphore que le système pour décrire les langues, pour qu’on puisse admettre la variabilité naturelle des langues dans la définition de la communauté linguistique. À moins qu’on ne tienne compte de la variation linguistique, tout mouvement pour la défense d’une langue finit par se transformer en mouvement de purisme, et constitue ainsi une violation des droits humains linguistiques. La langue est plus perméable, plus amorphe que ne l’exprime la métaphore du système. Il faut avancer une théorie de linguistique plus ouverte à la variation si l’on veut atteindre la vision de justice très méritoire qui inspire le mouvement pour les droits humains linguistiques.

 

Références

Ball, Rodney. 1988. Language insecurity and state language policy : the case of France. Quinquereme 11. 95-105.

Banniard, Michel. 1992. Viva voce. Communication écrite et communication orale du IVe au IXe siècle en Occident latin. Paris : Institut des Études Augustiniennes.

Chevalier, Jean-Claude. 1968. Histoire de la syntaxe. Naissance de la notion de complément dans la grammaire française, 1530-1750. Genève : Droz.

Fiorelli, Piero. 1950. Pour l’interprétation de l’ordonnance de Villers-Cotterets. Le Français Moderne 18. 277-288.

Furet, François & Jacques Ozouf. 1977. Lire et écrire. L’alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry. Paris : Éditions de Minuit.

Judge, Anne. 1993. Linguistic Legislation and Practice. Authority and the French Language, Rodney Sampson (dir.), pp. 63-73. Münster : Nodus Publikationen.

Kibbee, Douglas A. 1979. The Establishment of the French Grammatical Tradition, 1530-1580. Thèse de doctorat, Indiana University.

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