La variation linguistique est inhérente aux langues humaines. Qu’elle soit de nature phonétique, morphologique, syntaxique, lexicale, prosodique, elle est la « zone de flou » qui permet à tout individu d’exprimer son identité en fonction, entre autres, de ses caractéristiques sociales. Parmi celles-ci, c’est à la variable « âge » qui fera ici l’objet d’une revue critique.

Deux préalables à ce travail sont d’une part que souvent, les catégories créées dans notre société occidentale lui sont propres : peu de données sont disponibles concernant des sociétés divisant différemment le continuum de la vie. D’autre part, la perspective qui a guidé la plupart des recherches dans ce domaine est celle de l’âge moyen. C’est donc la seule période qui n’ait pas été traitée de façon développementale, et il n’y a pas eu de recherche où l’on tente de substituer aux découpes en décennies des catégories reprenant les périodes de transition de la vie adulte.

C’est tout d’abord dans les recherches concernant le changement linguistique que le facteur « âge » a été employé, les différences dans l’utilisation de variables linguistiques entre les générations d’une même communauté y étant interprétées comme le signe d’un changement en cours. Il convient toutefois de rester prudent quant aux résultats obtenus, parce que toutes les modifications de parole dans un groupe donné n’ont pas valeur de changement en cours, parce qu’un changement en cours peut s’interrompre, et enfin parce que les variables identifiées en synchronie comme faisant l’objet d’un changement ne donnent pas toujours en diachronie les résultats escomptés.

En ce qui concerne l’enfance, la plupart des travaux se centrent sur l’acquisition des normes sociolinguistiques ou, plus généralement, de la compétence communicative. L’acquisition des bases de la grammaire se fait tout d’abord en conformité avec la variété utilisée par l’entourage familial, et très tôt (vers 18 mois pour certaines variables), l’enfant est utilisateur des valeurs sociales de la langue. L’influence des pairs apparaît dès 5 ans dans le langage des enfants de nos sociétés occidentalisées, qui fréquentent très tôt l’école. La sensibilité aux facteurs sociaux liés au langage est elle aussi très précoce, mais elle ne s’exprime pas dans des termes comparables à ceux de l’adulte. Ce n’est que vers 14 ans que les adolescents comprennent que le comportement linguistique obéit à une adéquation par rapport au contexte.

Les adolescents connaissent un « pic informel » avant d’adopter l’usage du groupe auquel ils s’identifient. Celui-ci est particulièrement marqué sur le plan lexical, le « langage jeune » étant un lieu extrêmement fertile en ce qui concerne la création de nouveaux mots. Il affecte cependant aussi d’autres aspects de la langue, par exemple en changeant un usage syntaxique. Sur le plan phonologique, c’est vers le milieu de l’adolescence que la pression du marché linguistique atteint son but en modifiant le choix de variantes des locuteurs de manière à le rendre conforme à leur emploi futur. Les variantes phonologiques utilisées par les adolescents ne sont en effet pas fonction de la classe sociale de leur parents, mais elles reflètent l’affiliation à un groupe dont le jeune partage le projet socio-professionnel.

A l’âge adulte, les variations sociolinguistiques sont étroitement liées aux conditions socio-économiques dans lesquelles l’individu est placé et à son âge, les membres les plus jeunes de la haute et moyenne bourgeoisie étant les utilisateurs des formes modernes. Cette tendance s’inverse dans la petite bourgeoisie, où l’insécurité linguistique pousse les plus âgés à employer les formes les plus modernes. La classe ouvrière a un comportement identique à celui de la petite bourgeoisie, mais moins marqué. Le sous-prolétariat est indifférent aux normes de prestige récentes. Un autre facteur d’influence est le type de réseau, les adultes dont le réseau est plus dense et local ayant tendance à conserver les variantes vernaculaires.

L’âge mur a fait l’objet de peu de recherches. Il semble cependant que l’approche la plus intéressante serait celle qui prend en compte à la fois le changement de marché linguistique dû à la retraite, et la catégorie sociale à laquelle appartiennent les sujets. Un autre axe de travail est celui de l’accommodation, où l’hypothèse du désengagement social des aînés a été testée et a donné des résultats différents selon la variable linguistique considérée.

Une analyse longitudinale des effets de l’âge social permettrait donc de mettre en évidence quelle configuration de variables influence principalement le langage d’une personne à un moment donné de son existence, et inversement, de situer notre parole sur le continuum de la vie. Si cette configuration à géométrie variable est à elle seule la cause des modifications linguistiques dans le temps, la variable âge n’existe pas en sociolinguistique.