« Comment conserver la diversité linguistique tout en favorisant l'harmonie entre individus, communautés et États? » Ce questionnement, axé sur une éthique de la diversité linguistique et de la paix, est relativement récent dans les consciences collectives et dans l'évolution du modèle stato-national. Eu égard à la construction des politiques linguistiques, il convient alors de demander comment un État, lui-même en transformation dans la mouvance contemporaine, peut assurer sur son territoire un équilibre et une harmonie entre les langues ­ et les communautés qui les parlent.

Or, à l'heure actuelle, les manifestions qui sous-tendent ces questions sont souvent négatives ­ conflits interethniques, nationalismes exacerbés, linguicides, législations restrictives, ethnonymes péjoratifs ­ et plus difficilement positives ­ affirmation du droit à l'identité, invitation à la compréhension interculturelle. Tout se passe comme si les premières appartenaient aux faits et les secondes à l'utopie, car celles-ci en appellent à une nouvelle configuration des rapports de pouvoir alors que celles-là les affirment à outrance. Mais, puisque les utopies remplissent une fonction sociale dans la production d'idéologies qui peuvent ensuite s'incarner dans des politiques, il convient d'interroger les idéologies émergentes en regard, d'une part d'une éthique qui les guideraient et, d'autre part, en regard des actuelles pratiques et politiques. À cette fin, cet article examine la diversité linguistique et les pratiques canadiennes et québécoises et le champ du partage géopolitique des langues au sein de deux États, l'un souverain, le Canada, et l'autre en quête de souveraineté, le Québec.

Cet article n'est pas une évaluation des politiques linguistiques respectives de ces États, car cette opération est fort délicate, complexe et idéologiquement minée. On y retrouvera plutôt quelques réflexions sur les idéologies qui ont régi les pratiques canadiennes et québécoises des trente dernières années en regard d'une éthique de diversité linguistique harmonieuse. Les questions qui guident ce texte sont les suivantes : quelles sont les tendances de fond des politiques linguistiques canadiennes et québécoises? Contribuent-elles à une diversité linguistique harmonieuse?

En première partie, l'auteure décrit l'architecture des politiques linguistiques canadiennes et québécoises. En deuxième partie, elle fait état de l'évolution historique de la diversité linguistique canadienne et québécoise. Enfin, elle examine les défis qui guettent ces deux États en regard de la construction d'une diversité linguistique harmonieuse.

Le constat étayé est que, en l'absence d'une identité canadienne forte, l'État fédéral se développe au gré d'une idéologie stratégique basée sur les rapports de pouvoir. Ce faisant, il comprend mal les fondements d'une idéologie dont la source est identitaire, comme celle du Québec, et utilise la diversité linguistique et le multiculturalisme comme stratégies réactives. Aujourd'hui, les stratégies sont plus contestées et les identités particulières s'affirment de plus en plus. La diversité clame son droit d'existence. Les jeux de pouvoir ne sont plus viables car l'identité maintient ses revendications à la recherche de moyens d'assumer sa différence. À une autre échelle, et selon des variantes, le même phénomène se manifeste aussi au Québec.

La problématique dans laquelle s'inscrit la diversité n'y est donc pas celle de la pluralité linguistique mais plutôt celle de sa reconnaissance sociopolitique. Car la diversité linguistique a toujours existé, en marge, souvent occultée, par les aspirations homogénéistes qui, dans les rapports de pouvoir, s'affairent à conserver les avantages que leur confère la possession de la clé de l'homogénéité. Ce qui est nouveau aujourd'hui, c'est que la diversité elle-même aspire à la légitimité et à la reconnaissance. Ainsi, elle vient débusquer le bastion homogénéiste et le contester sur le champ de ces rapports de pouvoir.