Martel, Angéline. 1997. Diversité linguistique et éthique des politiques linguistiques. Questions sur les pratiques canadiennes et québécoises. DiversCité Langues. En ligne. Vol. II.  Disponible à
http://www.uquebec.ca/diverscite

Introduction

« Comment conserver la diversité linguistique tout en favorisant l'harmonie entre individus, communautés et États? » Ce questionnement, axé sur une éthique de la diversité linguistique et de la paix est relativement récent dans les consciences collectives et dans l'évolution du modèle stato-national. Eu égard à la construction des politiques linguistiques, il convient alors de demander comment un État, lui-même en transformation dans la mouvance contemporaine, peut assurer sur son territoire un équilibre et une harmonie entre les langues ­ et les communautés qui les parlent ».

Or, à l'heure actuelle, les manifestions qui sous-tendent ces questions sont souvent négatives ­ conflits interethniques, nationalismes exacerbés, linguicides, législations restrictives, ethnonymes péjoratifs ­ et plus difficilement positives ­ affirmation du droit à l'identité, invitation à la compréhension interculturelle. Tout se passe comme si les premières appartenaient aux faits et les secondes à l'utopie, car celles-ci en appellent à une nouvelle configuration des rapports de pouvoir alors que celles-là les affirment à outrance. Mais, puisque les utopies remplissent une fonction sociale dans la production d'idéologies qui peuvent ensuite s'incarner dans des politiques, il convient d'interroger les idéologies émergentes en regard, d'une part d'une éthique qui les guideraient et, d'autre part, en regard des actuelles pratiques et politiques. À cette fin, ce texte examine la diversité linguistique et les pratiques canadiennes et québécoises.

 

Le concept de « diversité » linguistique

Avant de plonger dans le vif du sujet, il convient de situer brièvement un concept central, celui de « diversité ». Celui-ci émerge comme partie intégrante du discours public et politique à partir des années 1970 alors que les « soubresauts contestataires que connaissent les sociétés occidentales rejoignent les interrogations identitaires des pays décolonisés » (Jucquois, 1996 : 7). Dans les sciences, le concept de « diversité » fait son entrée dès le dix-neuvième siècle dans les domaines de la géographie humaine et de la biologie. Toutefois, le développement de la « diversité » comme construit scientifique dans l'ensemble des sciences humaines se fait encore attendre et, comme le note Jucquois, peu de réflexions portent encore sur ce qu'est la diversité dans nos sociétés contemporaines, sous quelles formes et dans quelles conditions elle se manifeste, qui en parle, avec quels objectifs, etc.

En sociolinguistique, plusieurs construits apparentés font partie de l'éventail conceptuel : multilinguisme, plurilinguisme, multiculturalisme, interculturalisme, « language contact », « language spread », etc. Par rapport à ces termes, celui de diversité proviendrait d'une vision alternative de la science. Tout d'abord, il décrit une situation dans laquelle plusieurs groupes linguistiques sont nécessairement en interaction; il décrit donc l'ensemble et se démarque par rapport aux concepts qui décrivent les aires de développement d'une langue. Ensuite, il s'opère à partir d'un point de vue intérieur qui valorise la différence plutôt que de la considérer comme problème. Pourtant, une attitude scientiste nous demande de ne pas l'idéaliser mais de la constater, tout en valorisant une distance suffisante par rapport aux discours politiques afin de conserver une attitude critique.

 

Une question de diversité linguistique harmonieuse

Le nouveau questionnement axé sur une éthique de la diversité linguistique et de la paix ­ éthique d'une diversité linguistique harmonieuse ­ devient aujourd'hui le talon d'Achille de l'État-nation moderne. En effet, l'élaboration en Europe du modèle stato-national, son exportation mondiale et sa généralisation contemporaine (Badie, 1992; Lapierre, 1988), n'avait pas à l'origine de telles exigences. Bien au contraire, le modèle stato-national repose sur la construction d'un espace universel au-delà des particularismes. Ainsi, il consacre un espace plus ou moins grand, plus ou moins puissant, d'homogénéisation systématique. Or, une difficulté survient lorsque cet espace, en fabriquant l'unicité, domine la diversité sur laquelle il repose, lorsqu'il l'utilise à ses propres fins de pouvoir.

Sur le plan linguistique, l'avènement du modèle stato-national comme modèle d'organisation sociopolitique a plutôt contribué à la diminution du nombre de langues parlées dans le monde (Nichols, 1994; Lapierre, 1988), et les langues ont fait partie des instruments politiques utilisés par les classes et les espaces dominants pour consolider leur pouvoir et leurs bureaucraties. C'est ainsi que le choix d'une ou de plusieurs langues officielles devient un enjeu déterminant dans la construction ou l'évolution d'un État-nation et que les langues non reconnues sont, soit reléguées aux zones de la société civile et de la sphère privée, soit utilisées à des fins stratégiques. Pourtant, il n'existe pas, démographiquement parlant, d'État monolingue. Il existe cependant des États qui, historiquement, par des politiques linguistiques de monolinguisme ­ explicites ou implicites ­ ont tenté de diminuer, d'éclipser ou de détourner la diversité linguistique.

Il en ressort que l'acception sociopolitique de la diversité linguistique ne peut advenir que par un changement idéologique au sein du modèle stato-national et une réconciliation entre ses bases rationnelles et les idéologies communautaires et identitaires. Ce changement est encouragé aujourd'hui par des résistances provenant de nombreux espaces. Entre autres, les politiques de monolinguisme sont, au mieux, vivement critiquées. Au pire, cumulées à des conditions de domination économique, religieuse et culturelle, elles font l'objet de conflits ouverts entre les groupes dominants et le dominés. De plus, à la mondialisation des échanges correspond son contraire, l'affirmation des communautés locales, régionales et minoritaires, dans un mouvement où les langues s'avèrent de puissants symboles et de spectaculaires signes de l'ethnicité (Guenier, 1985 : 132). Ce monde moderne est caractérisé par des demandes de reconnaissance du droit à l'identité, par des poussées de nationalisme dont la langue est un élément important et par le sentiment du droit des peuples et des individus à leur langue, à l'oral comme à l'écrit. La langue y est un symbole d'identité collective en conflit avec la hantise du pouvoir stato-national.

Ainsi, l'idéologie de la diversité linguistique se construit-elle actuellement, par son opposition avec l'idéologie homogénéiste, dans trois champs d'action complémentaires que recouvrent les interventions de politiques linguistiques : à l'échelle internationale, celui des langues nationales dans le cadre de la construction de superstructures économiques et sociopolitiques, celui du partage géopolitique entre les langues officielles et communautaires (régionales, minoritaires, majoritaire, d'immigration) au sein d'un État et celui de l'enseignement/apprentissage des langues à l'échelle communautaire, nationale et internationale.

Dans ce texte, j'explore principalement le champ du partage géopolitique des langues au sein de deux États, l'un souverain, le Canada, et l'autre en quête de souveraineté, le Québec. Ce texte n'est pas une évaluation des politiques linguistiques respectives de ces États, car cette opération est fort délicate, complexe et idéologiquement minée. Je ne saurais la mener dans le cadre ici imparti. On y retrouvera plutôt quelques réflexions sur les idéologies qui ont régi les pratiques canadiennes et québécoises des trente dernières années en regard d'une éthique de diversité linguistique harmonieuse. Les questions qui guident ce texte sont les suivantes : quelles sont les tendances de fond des politiques linguistiques canadiennes et québécoises? Contribuent-elles à une diversité linguistique harmonieuse?

En première partie, je décris l'architecture des politiques linguistiques canadiennes et québécoises. En deuxième partie, je fais état de l'évolution historique de la diversité linguistique canadienne et québécoise. Enfin, j'examine les défis qui guettent ces deux États en regard de la construction d'une diversité linguistique harmonieuse.

Le constat étayé est que, en l'absence d'une identité canadienne forte, l'État fédéral se développe au gré d'une idéologie stratégique basée sur les rapports de pouvoir. Ce faisant, il comprend mal les fondements d'une idéologie dont la source est identitaire, comme celle du Québec, et utilise la diversité linguistique et le multiculturalisme comme stratégies réactives. Aujourd'hui, les stratégies tournent à vide et les identités particulières s'affirment de plus en plus. La diversité clame son droit d'existence. Mais les jeux de pouvoir ne sont plus viables car l'identité maintient ses revendications à la recherche de moyens d'assumer sa différence. À une autre échelle, et selon des variantes, le même phénomène se manifeste aussi au Québec.  

 

Architecture des politiques linguistiques canadiennes et québécoises

Les relations entre les communautés linguistiques canadiennes et québécoises sont complexes et se situent dans plusieurs espaces interreliés : entre la majorité anglophone du Canada, la majorité francophone du Québec, les communautés francophones du Canada, les communautés ethniques du Canada, les communautés autochtones, les anglophones du Québec et les communautés ethniques du Québec. De plus, les questions linguistiques, fondamentales au Canada et au Québec, se jouent dans plusieurs arènes autres que linguistiques, notamment dans la répartition des pouvoirs et des budgets entre États provinciaux et fédéral, dans l'unité nationale et dans la Constitution. De ces relations complexes, je tenterai de donner un aperçu en présentant trois dimensions de l'architecture linguistique et en décrivant les idéologies qui fondent historiquement les politiques linguistiques.

 

Un édifice linguistique en trois dimensions

  1. Droits de langues, langues des États

Dans les États de droit, les politiques linguistiques prennent prioritairement la voie législative. Il y est courant de penser que la langue est une affaire d'État et non seulement une question communautaire. L'État construit alors un édifice bureaucratique et légal autour de sa (ses) langue(s) officielle(s) au nom de l'unité nationale, de l'efficacité de communication, etc. De nombreuses lois sont venues édicter les conditions d'exercice des langues (Vipond, 1989) et concrétiser le rôle prépondérant de l'État dans les préoccupations linguistiques. C'est le cas du Canada et du Québec et cette caractéristique constitue une première dimension de l'édifice linguistique. Ceci est d'autant plus vrai au Québec où l'État a été perçu par les Francophones comme le principal outil de développement du français dans son îlot nord-américain.

Si des politiques linguistiques fondées sur le droit ont l'avantage d'éviter assez systématiquement les règlements de compte violents en gérant les contentieux sur la base des règles connues, elles ont pourtant le désavantage de régulièrement déplacer l'échiquier au-delà des individus qui seraient en mesure de les régler, par la discussion, par la négociation. Les décisions judiciaires se prennent dans une sphère autre que la sphère quotidienne, une sphère où les apparences de neutralité masquent les enjeux réels, ceux où les pouvoirs dominants risquent de se perpétuer.

De plus, les diverses identités en viennent à se construisent à travers la chronique juridique et judiciaire, à travers les législations et les constitutions. Les identités canadiennes et québécoises, tout comme les relations intergroupes, en viennent à être définies par des dispositions incarnées dans ces lois. C'est ce que j'ai appelé ailleurs la constitutionnalisation des identités, de sorte que l'espace étatique s'en trouve élargi. Il accroît l'étendue de son rôle de régulateur des relations humaines.

  1. Judiciarisation des relations et des identités

De la première dimension de l'architecture linguistique découle la deuxième : la judiciarisation des rapports entre les groupes linguistiques. Les décisions linguistiques de la Cour suprême du Canada comptent parmi les plus célèbres causes canadiennes, notamment P.G. Québec c. Blaikie (1981), P.G. Québec c. Quebec Protestant School Boards (1984), Ford c. P.G. Québec (1988), Mahé et al. c. la Reine de l'Alberta (1990). Ce processus croissant d'intervention judiciaire dans la gestion des relations linguistiques constitue, selon certains observateurs, une américanisation de l'organisation sociopolitique canadienne et, ­ d'un point de vue majoritaire ­, un déni de démocratie du système politique, car ce sont les tribunaux, dont les juges sont nommés par les gouvernements et non élus, qui tranchent les questions épineuses (Mandel, 1989; Knopff & Morton, 1992). Mais, au-delà de ces questions sur la nature distincte de la démocratie canadienne, en résulte aujourd'hui une incapacité grandissante de la part des pouvoirs politiques à créer des consensus et à négocier des compromis acceptables pour les parties impliquées; les recours aux tribunaux sont constamment invoqués comme solution à toute opposition.

Par contre, mes études, entre autres, ont montré le pouvoir pédagogique des recours judiciaires en faveur des minorités linguistiques et étayé leur impact dans l'équilibre à créer par rapport aux pouvoirs majoritaires en démocratie. Paradoxalement, les conflits autour des droits linguistiques constituent autant d'occasions où les parties en présence peuvent négocier et où les idéologies s'entrechoquent et s'influencent. En s'interpellant par l'intermédiaire des tribunaux, les acteurs sociaux acceptent par le fait même de se placer en présence les uns des autres et apprennent peu à peu à s'écouter et à se comprendre. Dans un régime démocratique, fondé par définition sur le présupposé du consensus majoritaire, le judiciaire agit alors comme un intervenant capable éventuellement de contrebalancer la tendance des majorités à imposer leur hégémonie dans l'espace politique et institutionnel. En ce sens, le droit renferme un pouvoir pédagogique que le politique ne contient plus.

Ce pouvoir pédagogique et légitimiste du judiciaire prend tout son sens dans le cadre des démocraties contemporaines. En effet, quoique les droits des minorités soient contingents par rapport à l'idéologie qui les porte, ils favorisent l'émergence d'un discours contestataire et revendicateur qui s'avère l'un des éléments essentiels de la vie démocratique. Si la logique de l'État est unificatrice et uniformatrice, les minorités jouent un rôle vital parce qu'elles expriment la diversité sociale en même temps qu'elles en assurent la sauvegarde contre le risque permanent de l'assoupissement dans le consensus et dans la domination.

Toutefois, dans l'histoire canadienne, les tribunaux ne sont pas uniquement et exclusivement utilisés pour revendiquer et améliorer les conditions des communautés linguistiques et des individus. A contrario, les tribunaux sont constamment détournés vers ce qui a été appelé « le choc des Chartes » (Proulx, 1989); les gouvernements provinciaux, en particulier le Québec, et le gouvernement fédéral, s'y affrontent régulièrement par individus interposés. Ce qui conduit à la troisième dimension de l'architecture linguistique.

  1. Un ingrédient catalyseur : le Québec

Les politiques linguistiques canadiennes se sont construites principalement dans un chassé-croisé d'action-réaction entre le Québec et le Canada. Un résumé chronologique des diverses lois linguistiques sert à démontrer le rôle catalyseur et déterminant du Québec dans l'élaboration des politiques linguistiques canadiennes :

1969 Québec Loi pour promouvoir la langue française au Québec (Loi 63)
1969 Canada Loi sur les langues officielles
1974 Québec Loi sur la langue officielle (ou Loi 22)
1977 Québec Charte de la langue française (ou Loi 101)
1982 Canada Charte canadienne des droits et libertés
1988 Canada Loi sur les langues officielles
1988 Canada Loi sur le multiculturalisme canadien

Cette série législative et constitutionnelle a été initiée à la suite de deux commissions d'enquête, l'une canadienne, l'autre québécoise. La première, la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, mieux connue sous le nom de Commission Laurendeau-Dunton, mise sur pied en 1964 pour examiner le malaise dans la fonction publique fédérale et les tendances séparatistes du Québec à la suite de la Révolution tranquille de 1957 à 1965. L'idée maîtresse des travaux de cette Commission était clairement celle de l'égalité entre les deux peuples ayant fondé la Confédération canadienne.

La deuxième, la Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, ou Commission Gendron, est mise sur pied en 1969 par le gouvernement québécois pour examiner la désaffectation des immigrants à l'égard de l'école française.

L'architecture des politiques linguistiques a donc été élaborée dans la foulée des rapports entre le gouvernement du Québec et le gouvernement fédéral canadien. L'architecture est elle-même législative et judiciaire parce qu'elle tente d'élaborer un système politique officiel, voire contraignant, comme nous le verrons maintenant.

  1. Des pierres angulaires idéologiques

Du point de vue des idéologies linguistiques et sociales, le Canada a historiquement tenu à marquer sa différence par rapport aux États-Unis en se réclamant de la métaphore de la mosaïque culturelle plutôt que de celle du « melting pot » américain. Par contre, les politiques linguistiques québécoises se sont graduellement orientées vers une approche intégrationniste des immigrants à la langue française. Voyons ces idéologies et leurs discours parfois paradoxaux.

  1. Politique de bilinguisme et de multiculturalisme stratégiques du gouvernement fédéral canadien

La récente histoire canadienne est sillonnée par deux idéologies concurrentes. Alors qu'avant 1960, l'idéologie homogénéiste légitimait les politiques et les décisions gouvernementales, au tournant des années 1960 trois facteurs vinrent notamment transformer les rapports de pouvoir linguistiques entre les groupes majoritaires et minoritaires.

Tout d'abord, un changement d'ordre socio-historique peut être attribué à l'ouverture progressive des mentalités au Canada anglais. À travers des événements comme la Première Guerre mondiale et surtout la Seconde Guerre mondiale, les Canadiens anglais se sont peu à peu affranchis de leurs liens avec la Grande-Bretagne et, partant, de leur mentalité colonialiste et impérialiste. Une certaine identité s'est alors constituée, en même temps qu'un désir accru d'unité nationale, une prise de conscience des aspirations et des différences du Canada français.

Ensuite, l'adoption en 1960 de la Déclaration canadienne des droits vient créer un climat international influent. Sa proclamation s'inscrit dans un vaste mouvement international de reconnaissance et de valorisation des pluralismes culturels auquel participe le Canada. Ce mouvement fut amorcé avec la Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée à l'Assemblée générale de décembre 1948, et consacré notamment par l'inscription, en 1966, dans le Pacte international relatif aux droits civils et politiques de l'article 27 se rapportant aux droits des minorités.

Le troisième fait marquant, et le plus déterminant, demeure la Révolution tranquille que connaît le Québec au tournant des années 1960. En plus du mouvement d'affirmation québécoise, la Révolution tranquille induit aussi un souffle nouveau dans la francophonie canadienne; il alimente les revendications des collectivités francophones en milieu minoritaire dans leur propre mouvement d'affirmation. Il suscite surtout une réaction stratégique du gouvernement fédéral qui met sur pied la Commission Laurendeau-Dunton. Ce choc idéologique entre le Québec et le Canada est déterminant, car il engage, au cours des années 1960, une première articulation gouvernementale de l'idéologie dualiste. Par son mandat et par l'immense notoriété accordée à ses travaux dans les sphères dirigeantes et médiatiques à travers le pays, on peut considérer que la Commission marque symboliquement l'adoption par les autorités fédérales canadiennes d'une idéologie dualiste et le début de la série de législations linguistiques.

Mais, entre 1964 et 1982, le processus d'institutionnalisation de l'idéologie dualiste et son corollaire, la négociation d'un consentement avec les gouvernements provinciaux, s'est avéré fort complexe et a mobilisé un ensemble considérable de ressources tant des groupes de pression ­ les organismes minoritaires ­ que des mécanismes étatiques à caractère consultatif et décisionnel. Parmi les mécanismes consultatifs viennent deux commissions d'enquête et deux comités spéciaux mixtes du Sénat et de la Chambre des communes sur la Constitution (1972 et 1980), dix-neuf conférences fédérale-provinciales sur la Constitution dont onze abordent spécifiquement la question des droits linguistiques ou scolaires des minorités, quatre conférences interprovinciales spéciales sur la Constitution outre les conférences annuelles interprovinciales de même que l'adoption de la loi sur les langues officielles. Ces instances négocient le tournant idéologique, manufacturent les consentements gouvernementaux.

Eu égard aux relations entre les minorités et les majorités, trois étapes successives marquent l'évolution des négociations entre 1968 et 1981 (Proulx, 1989). En un premier temps, afin d'empêcher que le français ne se « territorialise » uniquement au Québec, le gouvernement fédéral a le souci de redresser la situation des francophones minoritaires sur la base de l'inégalité de traitement avec les anglophones du Québec. Ensuite, à compter de 1971, les résistances des gouvernements provinciaux anglophones, alors atténuées, sont attisées par le refus du premier ministre du Québec d'enchâsser les droits scolaires des minorités linguistiques. La troisième étape, de 1977 à 1982, a été marquée par la volonté de protéger les anglophones minoritaires du Québec et de casser les articles 72 et 73 (« clause Québec » du droit à l'école anglaise) de la nouvelle Charte de la langue française.

En 1971, le gouvernement fédéral adopte une politique du multiculturalisme dont les composantes sont à la fois multiculturelle (aider les groupes qui le souhaitent à développer et à enrichir la vie canadienne), interculturelle (favoriser les rencontres et les échanges entre groupes culturels), fonctionnelle (apprendre l'une des deux langues officielles) et assimilatrice (surmonter les barrières culturelles pour participer à la vie canadienne). Toutefois, cette politique a encore un objectif stratégique relié au Québec : celui de réduire la dualité canadienne à sa dimension linguistique et d'égaliser le statut des cultures afin qu'aucun groupe particulier ne soit favorisé par le bilinguisme institutionnel (Woerhling, 1995; Reitz et Breton, 1994). En plus, certains chercheurs ont soumis l'hypothèse que l'un des objectifs du multiculturalisme est de servir de stratégie pour consolider la domination linguistique et culturelle majoritaire en favorisant l'isolement économique et culturel des minorités (Porter, 1979; Clément, 1985), un « ghettoïsme » du multiculturalisme. L'ajout de l'article 27 de la Charte (1982), « joyau multiculturel canadien », n'a pas modifié les rapports ambigus envers cet idéal.

Nous avons étayé l'ampleur des négociations et des transformations idéologiques, car elles décrivent les circonstances d'adhésion à l'idéologie dualiste qui s'est construite ainsi au Canada et qui continue encore à se légitimer aujourd'hui. Dans l'ensemble, il s'agit d'une idéologie stratégique qui a tenté, et tente encore, principalement de réagir aux positions québécoises. À ce titre, cette idéologie « made-in-Ottawa » a dû être longuement négociée avec les gouvernements provinciaux et complétée par le multiculturalisme, ce qui explique la lenteur et l'ampleur des moyens déployés. Elle se déploie stratégiquement encore aujourd'hui, toujours en butte au même problème nationaliste québécois qui, loin d'avoir été contré par cette idéologie, semble en avoir été aggravé.

L'idéologie dualiste canadienne et sa contrepartie multiculturelle relèvent donc, de prime abord, non d'une éthique de la diversité, mais d'une stratégie politique de diversion en regard des pressions croissantes du nationalisme québécois. D'ailleurs, sans cette dialectique, on pourrait énoncer l'hypothèse que les politiques linguistiques de l'État canadien seraient assez semblables à celles des États-Unis.

  1. Politiques de protectionniste identitaire et d'intégration du gouvernement québécois

Le préambule de la Charte de la langue française du Québec énonce l'idéologie sur laquelle repose la législation : la protection de la langue française et l'objectif d'en faire la langue de l'État et la langue normale et habituelle du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires. Par ailleurs ce processus doit se développer dans le respect des institutions de la communauté anglophone et des minorités ethniques : « L'Assemblée nationale entend poursuivre cet objectif dans un esprit de justice et d'ouverture, dans le respect des institutions de la communauté québécoise d'expression anglaise et celui des minorités ethniques, dont elle reconnaît l'apport précieux au développement du Québec » (Gouvernement du Québec, 1977). En contraste avec la nature stratégique de l'idéologie fédérale, l'idéologie québécoise est primordialement identitaire. Elle devient stratégique en ce qu'elle se concrétise dans le domaine politique et par l'État.

Pourtant, en ce qui concerne l'immigration, depuis la Charte de la langue française mais plus particulièrement encore depuis le constat démolinguistique de la dénatalité des francophones et d'un impact important de l'immigration surtout à Montréal, la pensée québécoise s'est graduellement convaincue du bien-fondé d'une approche intégrationniste qui demande, de la part des immigrants et immigrantes, une attitude de convergence avec la langue française et la culture francophone. C'est ainsi que malgré les bonnes intentions, le fin équilibre idéologique entre la protection d'une langue (le français) et la protection des autres communautés qui cohabitent sur le territoire québécois a été brisé aux yeux du monde par l'ancien premier ministre Jacques Parizeau le soir du référendum du 30 octobre 1995 lorsqu'il a attribué amèrement la défaite du oui « à l'argent et au vote ethnique ». Incident qui a créé un tollé de toutes parts parce qu'il ranime le débat sur le nationalisme ethnique, mais qui explicite toutefois un certain climat de méfiance de la majorité envers les minorités.

Pourtant, dans les services et les pratiques, le Québec peut être considéré comme un modèle pour ses politiques de diversification linguistique. Historiquement, il s'est développé en accordant une place privilégiée aux groupes linguistiques et culturels sur son territoire. Il a reconnu un statut de nation aux communautés autochtones bien avant que n'y aient même pensé les autres provinces canadiennes. La Charte de la langue française apporte de nombreuses exceptions à la primauté du français afin d'assurer les services éducatifs, administratifs, judiciaires, etc. à la communauté de langue anglaise. Ses communautés culturelles sont nombreuses, actives et disposent entre autres de cours dans leur langue maternelle. Les associations et activités interculturelles foisonnent. Les services gouvernementaux d'accueil aux immigrants et ceux de la santé sont offerts, selon la demande et les besoins, dans une pléthore de langues d'origine.

Les politiques linguistiques québécoises prennent leurs sources dans un mouvement identitaire et un complémentaire respect de la diversité. Mais, ce mouvement s'avère tout aussi paradoxal que celui de l'idéologie canadienne, car le fin équilibre entre la protection de sa langue (l'identité linguistique) et l'acceptation de l'autre demande une générosité que le nationalisme identitaire perd au fil des stratégies qu'il adopte à travers l'État. Les francophones s'attendent alors à une convergence linguistique de la part des communautés culturelles (idéologie intégrationniste), convergence stratégique, car elle sert à préserver la langue française. Les clivages entre francophones, anglophones et communautés ethniques se manifestent donc aujourd'hui bien ouvertement et la quête identitaire des francophones accepte moins facilement cette même quête identitaire chez les autres communautés.

  1. Conclusion

Les politiques linguistiques canadiennes reposent principalement sur des stratégies politiques visant à construire et à conserver l'État canadien; la diversité linguistique, sous les formes de bilinguisme et de multiculturalisme, a servi de stratégie pour arriver à ces fins. Paradoxalement, la diversité linguistique qui devrait en être l'objectif, demeure un moyen stratégique. D'autre part, au Québec, les politiques linguistiques ont eu pour objet principal la consolidation d'une langue minoritaire en Amérique du Nord. Dans ce cas, la diversité linguistique a plutôt semblé être un obstacle et une bonne part de ces politiques ont eu pour objet l'intégration des immigrants et immigrantes notamment par des politiques de scolarisation en français.

 

Conditions de diversité linguistique

Comment juger « la diversité linguistique »? Que peut-on nommer « diversité linguistique »? Le Canada et le Québec constituent-ils des États de diversité linguistique? Chaque situation étant unique, nous pourrions cependant faire l'hypothèse qu'un État de diversité linguistique contient une proportion importante de minorités qui survivent, de locuteurs bilingues ou multilingues et une attitude d'acceptation des multiples identités.

Dans le cadre architectural décrit plus haut, existe-t-il une diversité linguistique canadienne et québécoise? Quels résultats démolinguistiques, les politiques linguistiques et les idéologies portent-elles, malgré leurs paradoxes? Cette section étaye, en trois parties, l'évolution de la diversité linguistique à partir de trois types de critères : la survie de langues minoritaires par le nombre de locuteurs de langue maternelle et de langues secondes (partie A), l'évolution historique de la diversité linguistique des États (partie B) et les attitudes face à la diversité (partie C).

  1. Constats démolinguistiques : les locuteurs de langues officielles
  • Les communautés francophones : maintien et minorisation

Les résultats démolinguistiques les plus directs des politiques canadiennes peuvent être observés dans l'évolution des communautés francophones minoritaires car celles-ci profitent peu d'apports de l'immigration. Dans ces conditions, les politiques linguistiques canadiennes réussissent-elles à assurer, de manière exemplaire, la survie de minorités sur son territoire?
Les francophones sont minoritaires dans toutes les provinces et territoires canadiens à l'extérieur du Québec. Le Tableau 1 montre l'évolution de cette population de langue maternelle française au cours de quarante années (1951 à 1991) : leurs nombres absolus, les changements en pourcentages et leur proportion par rapport à la population totale. Pour l'essentiel, ces données montrent un degré de maintien appréciable et un niveau de minorisation croissant.

La population de langue maternelle française est de plus en plus minorisée au Canada, car elle ne constitue, en 1991, que 4,84 % de la population totale des provinces canadiennes à majorité anglophone alors qu'elle en constituait 7,25 % en 1951. Ainsi, l'augmentation de la population de langue maternelle française s'avère moins marquée que celle de la population totale des provinces canadiennes à majorité anglophone qui a augmenté, pour sa part, de plus de 10 millions de personnes soit de 102,8 %. L'augmentation de la population de langue maternelle française est de 254 595 personnes, alors que l'augmentation en pourcentage n'est que de 35,3 %, augmentation plus marquée au début des quarante années, de 1951 à 1971, et une légère diminution entre 1971 et 1981.

Le poids démographique de la population de langue maternelle française est toutefois très variable, selon les provinces ou le territoire. C'est ce que démontre le Tableau 2.

Ce tableau confirme que le poids démolinguistique des francophones minoritaires a diminué dans toutes les provinces canadiennes au cours des quarante dernières années. Dans certains cas, il a même diminué de moitié : c'est le cas de l'Île-du-Prince-Édouard et de la Saskatchewan. De plus, dans trois provinces, le nombre de francophones de langue maternelle française est inférieur en 1991 à ce qu'il était en 1951 : au Manitoba (-6,3 %), en Nouvelle-Écosse (-3,7 %) et en Saskatchewan (-40,8 %). Par ailleurs, dans d'autres provinces, notamment en Ontario (province la plus populeuse) le nombre de francophones de langue maternelle a augmenté de 47,4 % et en Colombie-Britannique, il a augmenté de 166,4 %.

Que conclure de ces données? Tout d'abord, qu'une augmentation de population pour une minorité aussi petite, environ 5 % de la population canadienne, est déjà un large succès. Ensuite, que certaines communautés ont considérablement augmenté : les plus nombreuses et les plus regroupées (Ontario, Nouveau-Brunswick), celles qui accueillent la plus grande part de l'immigration francophone québécoise (Ontario, Colombie-Britannique, Alberta) (Harrison & Marmen, 1994).

Mais, ce sont des minorités étatisées, car les nombreuses subventions accordées par l'entremise du ministère du Patrimoine canadien ont largement contribué à la consolidation des réseaux communautaires et intercommunautaires francophones à travers le pays. D'ailleurs, l'évolution terminologique des objectifs indique bien les transformations qui se sont effectuées chez ces communautés; la survivance est désormais dépassée. Les francophones minoritaires cherchent maintenant la promotion et l'épanouissement de leur langue et de leur culture françaises.

  • Le bilinguisme : un succès incontestable

L'idéologie de la dualité linguistique s'incarne également dans l'apprentissage des langues officielles. C'est d'ailleurs l'un de ses succès incontestables. Entre autres, celle-là a permis à une innovation éducative, l'immersion française, de s'implanter au Canada de sorte qu'en 1994, 305 149 élèves du primaire et du secondaire étudiaient le français dans 2 099 écoles à l'extérieur du Québec soit 6 % de la population scolaire totale (Commissariat aux langues officielles, 1995 : 108).

Le bilinguisme français-anglais a connu une progression marquée entre 1951 et 1991 alors que le nombre de Canadiens bilingues français-anglais a plus que doublé. En proportion sur la population canadienne, il est passé de 12 % à 16 % (Harrison et Marmen, 1994 : 37).

Le Tableau 3 indique que la majorité des personnes bilingues vivent dans les trois provinces où sont regroupés une grande part des francophones (majoritaires et minoritaires), au Québec, en Ontario et au Nouveau-Brunswick.

Comme l'indique le Tableau 3, le bilinguisme a connu un essor partout au Canada : une augmentation de 188,1 % à l'extérieur du Québec. Mais, c'est au Québec que l'on remarque le plus grand nombre de personnes bilingues anglais-français (35,4 % de la population), suivi par le Nouveau-Brunswick, 29,5 % bilingues français-anglais.

  1. Diversité incontournable
  • Les communautés ethnolinguistiques du Canada : une diversité qui se renouvelle

Qu'en est-il de l'évolution des langues maternelles autres que le français et l'anglais au Canada? Le Canada est-il aussi à cet égard, un pays de diversité linguistique? L'évolution à cet égard est décrite au Tableau 4.

La composition linguistique canadienne, à l'exception du Québec dont nous traiterons plus tard, n'est pas que le résultat de politiques linguistiques proprement dites. Elle est d'abord et surtout fortement influencée par l'immigration. Celle-ci a entraîné une augmentation du nombre de Canadiens ayant une langue maternelle autre que le français ou l'anglais entre 1951 et 1991 : +112,2 % en quarante ans et une proportion de 11,8 % à 17,8 % de la population canadienne. Ces données varient selon la province ou le territoire. Mais les deux provinces à majorité anglophone les plus peuplées accueillant les deux plus grandes villes, Toronto et Vancouver, ont connu les plus fortes hausses : 305,6 % et 248,3 % respectivement.

La société canadienne se diversifie donc graduellement du point de vue démolinguistique au point où, aujourd'hui, près d'une Canadien sur cinq, à l'extérieur du Québec, est de langue maternelle autre que française ou anglaise. Toutefois, en replaçant cette diversité dans un contexte plus large, on note qu'en 1931, cette diversité se situait à 15,7 % (Harrison, 1990). Elle avait donc diminué entre 1931 et 1951.

Autre question : les communautés linguistiques conservent-elles et transmettent-elles leur langue d'origine? Le « test litmus » de l'assimilation ou de la rétention de la langue d'origine s'avère son usage dans le milieu familial, milieu qui constitue le dernier bastion pour les langues minoritaires (Bourhis, 1987; de Vries, 1994). Dans une étude de la rétention de la langue d'origine dans les deux provinces les plus populeuses (à l'exception du Québec), Paillé a montré que les immigrants continuent à parler leur langue à la maison dans des proportions d'environ un tiers des foyers cinq à dix ans après leur arrivée au pays. Mais, divers facteurs viennent influencer cette rétention, notamment la culture de la rétention elle-même, car divers groupes linguistiques valorisent différemment cette rétention, le milieu rural ou urbain, la situation géographique des villes elles-mêmes, l'exogamie, le lieu de naissance de la mère.

Le corollaire de cette diversité, et qui se rattache directement à la politique de multiculturalisme canadien, est que ces communautés ethniques, à l'instar des communautés francophones de l'extérieur du Québec, se sont approprié les ouvertures vers le multiculturalisme. Ainsi une pléthore de recherches et d'activités linguistiques et culturelles ont émaillé le paysage canadien au cours des vingt dernières années. Encore un paradoxe donc. Une politique, stratégiquement adoptée, a été largement utilisée par les communautés récipiendaires (et demanderesses) à des fins identitaires et symboliques.

  • Les francophones, anglophones et allophones du Québec : consolidation et diversification

Voyons maintenant les tendances démolinguistiques pour le Québec. Pour l'essentiel, le Tableau 5 indique que la proportion de la population de langue maternelle française se maintient autour du 82 %. Peu avant la Charte de la langue française, (1971) le français langue maternelle était en baisse à 80,7 %.

Par ailleurs, la communauté de langue maternelle anglaise est de plus en plus minorisée, de 13,8 % à 9,2 % en quarante ans. On remarque particulièrement la chute de cette population depuis 1971. Ce fut l'exode qui suivit le décret de la Charte. Toutefois, en quarante ans, cette population a augmenté de 12,2 % en nombres absolus ­ un pourcentage nettement supérieur à l'augmentation des communautés francophones de l'extérieur du Québec ­ (Tableau 1).

Enfin, le poids des communautés de langue maternelle autre a nettement augmenté (de 297,9 %) grâce à l'immigration, ce qui explique les préoccupations croissantes de la majorité francophone à l'égard de cette population. Notons ici que les communautés ethniques conservent leur langue d'origine dans des proportions supérieures au Québec (76,7 % du temps après un minimum de cinq années de résidence au Québec) qu'ailleurs au Canada (62 %), le statut moindre de la langue française en faisant un élément moins important d'assimilation que l'anglais (Paillé, 1991).

  1. Acceptation de la diversité

Mais, si les sociétés québécoises et canadiennes se bilinguisent et se diversifient, que ce soit par le succès des politiques linguistiques ou par l'immigration, sont-elles plus ouvertes pour autant? Par exemple, acceptent-elles aujourd'hui que les communautés minoritaires conservent leur langue d'origine? Une étude de Maclean/Décima (citée dans Reitz et Breton, 1994 : 30) indique que l'ouverture est variable, selon l'éducation ou l'âge.

Ce que fait voir le Tableau 6, c'est que la tolérance pour les communautés ethniques augmente avec le degré d'éducation reçu et diminue selon les groupes d'âge les plus avancés.

Toutefois, il existe des différences entre francophones (Québec) et le reste du Canada qui confirment les idéologies décrites précédemment, à savoir, l'intégrationniste ou le multiculturalisme. En effet, les francophones sont généralement moins favorables à la rétention culturelle des immigrants que les non-francophones. On voit ici l'idéologie de protection du français à l'oeuvre. Bien sûr, divers facteurs y contribuent : le statut plus fragile et le pouvoir d'attraction moins élevé du français, le rôle de la langue du pouvoir économique, le phénomène de minorisation.

Mais, ce qui est frappant du rapport Maclean's/Décima, c'est que l'idéologie multiculturaliste canadienne n'a pas convaincu la vaste majorité de la population de ses bienfaits. Au contraire, si de 26 à 49 % des Canadiens des provinces à majorité anglophone favorisent la rétention de la langue maternelle d'origine, cela est bien peu. Bien sûr, la politique de multiculturalisme est ambiguë en ce qu'elle prétend valoriser les apports multiculturels (différence), mais en même temps, elle veut assurer leur insertion dans la société canadienne (ressemblance). Mais, c'est là le coeur même de la dialectique de la diversité et cette politique semble changer très peu les attitudes homogénéistes.

Le plus surprenant, par ailleurs, est que les États-Unis, pays du « melting pot », soit majoritairement en faveur de la rétention de la langue d'origine. Ce qui confirme que les politiques de multiculturalisme ont eu un impact mineur sur l'attitude de la population canadienne de langue anglaise.

Que conclure des succès des politiques linguistiques canadiennes? Tout d'abord qu'elles ont réussi à entériner le bilinguisme, à affirmer l'importance des minorités de langues officielles et à fournir une légitimité aux minorités ethniques. Par ailleurs, elles ne semblent pas avoir beaucoup modifié les attitudes, ce dont l'on ne peut s'étonner étant donné le caractère stratégique de ces politiques.

 

Défis de diversité : l'impossible harmonie?

Le Canada et le Québec sont des États aux populations diversifiées, mais peut-on penser pour autant qu'ils sont des modèles de « diversité linguistique harmonieuse »? Et à quels défis font-ils face à cet égard?

Contrairement aux États-Unis, ni le Canada ni le Québec n'ont une histoire continue de violence linguistique, ethnique ou raciale. Quelques émeutes ont sillonné les parcours historiques mais elles ont été autant épisodiques que de courte durée. Pourtant, les tensions entre les francophones du Québec et les anglophones du Canada ont fait partie intégrante de l'histoire canadienne. Aujourd'hui, ces tensions sont exacerbées à un niveau sans précédent par la quête de souveraineté du Québec et c'est le gouvernement fédéral qui invoque, à des fins stratégiques, les spectres de la violence.

  1. Un malaise de minorisation qui n'en finit plus : le symptôme de la quête de souveraineté.

Le défi principal du Canada est de faire face au projet de souveraineté québécoise et ce faisant de reconnaître le malaise stato-national qui le ronge, car ce malaise n'est pas unique au cas du Québec. Il est plutôt endémique et emblématique de la capacité de l'État canadien de conjuguer la différence et l'unicité. Voyons donc le cas des relations Québec-Canada.

Pourquoi le Québec veut-il faire la souveraineté? Pour quoi faire? Question fondamentale s'il en est une. Pour y répondre, on évoque l'identité québécoise. Celle-ci rejette aujourd'hui la minorisation en intériorisant son statut de majoritaire sur son territoire. D'ailleurs, depuis le tournant des années 1960, le mouvement de conscientisation collective appuyé par une réforme des structures étatiques a contribué à une redéfinition de l'identité. Le point de référence s'est déplacé de l'extérieur, de Canadien français qui prenait la nation canadienne comme point de référence, vers l'intérieur à celui de son territoire propre pour devenir « Québécoise » ou « Québécois ». Cette identité, aujourd'hui lieu de référence quasi mythique, a comme corollaire la territorialisation et la constitutionnalisation des référents.

Pour répondre à la question « Pourquoi la souveraineté? », on évoque encore l'histoire canadienne, histoire qui, comme celle de nombreuses nations, est tissée de malentendus et de rapports de force. De malentendus avec le Canada notamment sur la nature de la Confédération, sur l'interprétation à donner aux Actes constitutionnels, sur les promesses de réformes constitutionnelles. De rapports de force entre francophones et anglophones sur une vaste panoplie de domaines, de la distribution des pouvoirs étatiques (fédéral et provinciaux) à la répartition des ressources financières (y compris le système de péréquation) en passant par les votes au parlement fédéral et les mesures nécessaires au développement du français au Québec. Ainsi, la souveraineté deviendrait le moyen de mettre fin à une cohabitation qui aurait été historiquement difficile. La souveraineté réglerait une crise de connaissance, de reconnaissance et de cohabitation. C'est la dimension historico-structurelle de la quête de souveraineté.

Dans le discours public, cette identité est directement reliée à la notion de peuple. D'ailleurs, la Charte de la langue française (1977) énonce dans son préambule comment les trois concepts de langue, d'« identité » et de « peuple » sont interreliés dans un imaginaire constitutionnellement constitué : « Langue distinctive d'un peuple majoritairement francophone, la langue française permet au peuple québécois d'exprimer son identité ». Sur l'interrelation et l'interprétation de ces concepts reposent les revendications d'autonomie et d'autodétermination sur le territoire québécois. Ainsi, la souveraineté deviendrait la nécessaire condition pour un peuple, territorialement défini, constitutionnellement autonome et composé majoritairement d'un groupe linguistique, de se donner les outils pour mettre en oeuvre sa vision du monde dont la principale composante demeure la langue. C'est la dimension psycho-socio-linguistique de la quête de souveraineté.

La souveraineté réglerait alors un malaise de minorisation qui repose dans le fait qu'une identité collective est soumise à des rapports de pouvoir qui lui sont extérieurs. Mais, ce malaise de minorisation, le Québec francophone n'en détient pas le monopole. Au contraire, il fait aujourd'hui ressortir, par la quête de souveraineté québécoise, d'autres malaises de minorisation semblables. Ceux des communautés ethniques sur son territoire qui elles aussi aspirent à une reconnaissance et à une valorisation; elles veulent être plus et autres que des groupes immigrants dont la fonction est de venir grossir les effectifs francophones en Amérique du Nord. Les malaises des communautés francophones du Canada également, qui se buttent aux limitations de leurs gouvernements provinciaux. Ceux des peuples autochtones du Canada et du Québec. Ceux des communautés anglophones du Québec. Et enfin, ceux des communautés ethniques du Canada.

Le plus grand défi canadien et québécois sera donc celui de comprendre et d'apporter des solutions structurelles qui accordent une réelle reconnaissance et valorisation à la diversité, à tous les paliers sociaux et étatiques, provinciaux et fédéral. Et non pas une reconnaissance et une valorisation stratégique.

  1. Une idéologie qui tarde à se reconstruire

Lorsque les espaces communautaires et politiques sont en conflits, comme effectuer une thérapie stato-nationale? Au coeur du malaise de minorisation, s'inscrit l'idéologie de la concurrence.

Le nationalisme, c'est l'identité communautaire qui tente l'affirmation de sa différence sur le terrain stato-national. C'est alors que le pouvoir et le « pouvoir pouvoir » s'entremêlent et s'entrechoquent.

Que les identités s'étatisent et que les États construisent les identités, c'est alors la concurrence pour la reconnaissance, les ressources étatiques et les privilèges. Le nationalisme n'est pas une maladie; c'est un symptôme. Pour résorber les problèmes, ne faut-il par inventer une nouvelle grammaire des rapports sociaux et linguistiques? Pour résorber les problèmes, ne faut-il donc pas les expliquer par ce qu'ils ont de commun et les transcender par des solutions à ce niveau plus synthétique? C'est ainsi que se construira une nouvelle idéologie de la diversité harmonieuse.

Or, si les rapports de pouvoir sont à l'origine de conflits, les solutions ne se trouveraient-elles pas dans des structures et des relations qui délaissent les assises du pouvoir pour se fonder sur un nouvel horizon idéal, le partage et la collaboration par exemple?

Reprenons l'argumentation par un autre angle. Nos grands principes régulateurs ne fonctionnent-ils pas aussi comme un horizon idéal : la démocratie, l'égalité, l'État de droit, les droits fondamentaux? Puisque des notions comme celles de souveraineté, de peuple, de majorité, de minorité sont des constructions sociales et politiques utilisées pour légitimer les arguments des uns ou des autres, avec des référents socialement construits, pourquoi serait-il impossible d'inventer d'autres référents? Sur des bases plus conviviales par exemple qui renouvelleraient la politique (ou la transformeraient inévitablement)?

Pour ce faire, serait-il possible de s'inspirer, non de la notion de pouvoir, mais de celle de partage. C'est-à-dire d'une relation de collaboration ou d'un lieu politique qui rallie et non plus qui encourage la compétition. À cet égard, pensons que dans nos sociétés contemporaines et dans nos États, nous avons transposé allègrement la loi biologique du plus fort à un ordre socioculturel qui pour sa part repose non sur la nécessité mais sur la définition que nous donnons à cette même nécessité.

D'ailleurs, de nombreuses voix commencent à s'élever dans le monde pour demander un retournement de la situation dont, la plus articulée demeure le Groupe de Lisbonne qui, en 1995 en appelle à quatre nouveaux contrats sociaux dans Les limites à la compétitivité. Ces contrats sont : (1) le contrat des besoins fondamentaux ou la suppression des inégalités (2) le contrat culturel ou la tolérance et le dialogue entre les cultures (3) le contrat de la démocratie ou la constitution d'un système mondial et (4) le contrat de la terre ou le développement durable.

Et si les peuples, les États et les communautés ont atteint un point de non-retour en regard de l'idéologie de la concurrence, est-il possible d'imaginer la mise en place de structures qui permettrait à l'idéologie du partage de prendre sa place? Par la création de structures autonomes temporaires?

Conclusion

La problématique dans laquelle s'inscrit la diversité n'est pas celle de la pluralité linguistique mais plutôt celle de sa reconnaissance sociopolitique. Car la diversité linguistique a toujours existé, en marge, souvent occultée, par les aspirations homogénéistes qui, dans les rapports de pouvoir, s'affairent à conserver les avantages que leur confère la possession de la clé de l'homogénéité. Ce qui est nouveau aujourd'hui, c'est que la diversité elle-même aspire à la légitimité et à la reconnaissance. Ainsi, elle vient débusquer le bastion homogénéiste et le contester sur le champ de ces rapports de pouvoir.

Nous sommes ici au coeur d'une question éthique, non uniquement politique. C'est pourquoi le politique a d'ailleurs tant de difficulté à la saisir. Comme l'indique Charles Taylor, nous ne pouvons éviter cette question éthique, car la diversité, qu'elle soit linguistique ou culturelle, est une précondition à la possibilité de transfert d'horizon, « displacement of horizons », qui constitue le partage harmonieux dans une sphère commune. En d'autres mots, différents horizons doivent être préservés pour que chacun et chacune puisse s'y enrichir :

Merely on the human level, one could argue that it is reasonable to suppose that cultures [and we include languages since they are the bearers of cultures] that have provided the horizon of meaning for large numbers of human beings, of diverse characters and temperaments, over a long period of time ­ that have, in other words, articulated their sense of the good, the holy, the admirable ­ are almost certain to have something that deserves our admiration and respect...

It would take supreme arrogance to discount this possibility a priori.

But what the presumption requires of us is not peremptory and inauthentic judgments of equal value, but a willingness to be open to comparative cultural study of the kind that must displace our horizons in the resulting fusions. (Taylor, 1992 : 72-73)

Dans ce texte, j'ai indiqué que les États canadien et québécois accueillent la diversité linguistique mais qu'ils sont encore incapables de composer avec les difficultés fondamentales qu'elle leur crée parce qu'elle les obligerait à fonctionner dans un mode étranger au design stato-national des relations de pouvoir et de la concurrence. Ce faisant, mon objectif est de montrer que la diversité linguistique harmonieuse ne peut s'inscrire dans une série de politiques linguistiques sans que les fondements sociopolitiques mêmes n'en soient transformés.

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