Il nous faut donc affronter les deux injonctions
contradictoires : sauver l’extraordinaire diversité culturelle
qu’a crée la diaspora de l’humanité et, en même temps,
nourrir une culture planétaire commune à tous.

Edgar Morin, Terre-Patrie

Pour référence :
Bastarda i Boada, Albert. 1997. Contextes et représentations dans les contacts linguistiques par décision politique :
substitution versus diglossie dans la perspective de la planétarisation. DiversCité Langues. En ligne. Vol. II. Disponible à http://www.uquebec.ca/diverscite

 

Introduction

1. Objectif

Si l’on compare les différentes situations de contact linguistique existantes dans lesquelles le facteur politique est le plus déterminant – à côté d’autres facteurs qui pourraient éventuellement aboutir au contact direct et fréquent entre les populations – on constate des évolutions qui, dans la plupart des cas, suivent des chemins parallèles; mais il en est un certain nombre qui attirent l’attention par des processus divergents. Ainsi, on a pu voir, au cours de l’histoire, des groupes qui ont fini par abandonner leur propre variété linguistique dans la communication avec les enfants (adoptant par conséquent la variété généralement réservée à ce que Corbeil (1980) nomme les communications institutionnalisées), et d’autres qui, pour cette fonction communicative, ont conservé de façon stable leur(s) variété(s). Ces derniers cas semblent donc infirmer l’hypothèse générale selon laquelle les groupes humains massivement bilingues, au sein desquels les fonctions publiques sont assumées dans une variété standardisée structurellement éloignée ou basée sur un système linguistique nettement différent, évoluent, d’une génération à l’autre, vers l’extinction de leurs codes natifs, puisque s’interrompt la transmission des variétés vernaculaires. Autrement dit, la question surgit lorsque l’on compare les situations dites de « substitution linguistique » (Aracil, 1982) et celles de « diglossie » (Ferguson, 1959). Comment se fait-il que, malgré des distances interlinguistiques considérables – cas du grec ou du suisse allemand – et une nette distribution complémentaire des variétés entre les fonctions « hautes » et les « basses », on n’abandonne pas, d’une génération à l’autre, les variétés « basses » au profit des « hautes »? N’est-ce pas ce qui se produit dans la plupart des cas de substitution linguistique? Mais pourquoi dans les uns et non dans les autres? Qu’est-ce qui fait que des situations en apparence semblables du point de vue du contact linguistique puissent évoluer de façon si radicalement différente?

Le problème a donc à voir avec l’hypothèse, ou qua si-loi sociolinguistique, qui pose que l’évolution aboutit nécessairement à la substitution dans les sociétés dont les individus maîtrisent massivement deux codes et les emploient socialement en distribution fonctionnelle hiérarchisée. Et si cette situation était une condition nécessaire mais non suffisante pour expliquer l’évolution vers l’abandon intergénérationnel des variétés locales? Et s’il fallait en croire Norbert Elias lorsqu’il affirme que « dans le traitement du problème de la nécessité des évolutions sociales, [il faut] distinguer très nettement la constatation selon laquelle une configuration B suit nécessairement une configuration A de l’affirmation selon laquelle une configuration A a nécessairement précédé une configuration B » (1982, p. 197)? On doit donc étudier de façon plus approfondie les facteurs et les conditions qui font que les situations de contact linguistique évoluent vers l’une ou l’autre des directions.

2. Justification

De plus, une telle recherche apparaît, en cette fin de siècle, comme particulièrement pertinente. L’hypothèse étant que les sociétés massivement bilingues avec une distribution dans les fonctions sociales (souvent fonctions institutionnalisées versus individualisées) de variétés structurellement très différentes évoluent généralement vers le choix d’un seul code pour toutes les fonctions y compris pour la communication intergénérationnelle. Si cette hypothèse devait inéluctablement se confirmer, il y aurait lieu de craindre pour l’avenir de la diversité linguistique de la planète. L’extension au niveau planétaire des espaces traditionnels de communication, que les nouvelles technologies ont rendu possible, et la globalisation de l’économie, entre autres facteurs, montrent clairement l’absolue nécessité d’un code de communication mondial, rôle que l’anglais assume déjà de facto. Les divers groupes linguistiques de l’humanité accepteront-ils de renoncer à la connaissance pratique et fluide de l’interlangue planétaire et à son emploi – quelle que soit finalement cette interlangue – sous prétexte d’éviter leur disparition en tant que collectifs linguistiques différenciés? Si ce n’est pas le cas, allons-nous vers une disparition certaine de la diversité linguistique? On le voit, une bonne compréhension des processus (de ceux qui attestent un changement dans les comportements linguistiques comme de ceux qui en attestent la stabilité et donc la permanence des codes) s’avère tout à fait nécessaire pour prévoir l’avenir et orienter les politiques et les discours que devra adopter l’humanité si elle veut préserver sa richesse linguistique.

3. Approche

La meilleure façon d’arriver à une compréhension approfondie des différents processus évolutifs du contact linguistique est de comparer les différents cas et les différents types de situations de substitution et de diglossie, c’est-à-dire de perte ou de maintien intergénérationnel de la variété locale. Cette comparaison devra être structurelle – quelles macroconditions agissent sur les situations – mais aussi interprétative – quelles représentations et définitions de la réalité possèdent les protagonistes – afin de comprendre pourquoi des situations structurellement semblables font quelquefois naître des évolutions précisément différenciées. On voit par là la nécessité de ne jamais perdre de vue la composante cognitive et symbolique des actions et des situations humaines, car c’est dans cet univers de sens, à la fois personnel et social, que l’individu décide de ses comportements. Comme la sociologie a traditionnellement privilégié la perspective structurelle – bien qu’elle n’ait pas non plus de ce point de vue approfondi vraiment le problème spécifique de la substitution linguistique – et compte tenu du fait que ce collectif est orienté vers le plan des représentations et des auto-images, c’est cette dernière orientation que nous avons privilégiée.

 

Point de vue théorique

Au centre de la conception contemporaine cognitivo-interprétative de l’être humain, il y a le fait, comme le signalent les tenants de l’interactionnisme symbolique, que « le signifié n’émane pas de la structure intrinsèque de la chose qui le possède, mais des activités définitoires des individus et à travers elles, au fur et à mesure que ces individus interagissent » (Blumer, 1982, p. 4). À l’encontre, donc, de croyances largement répandues, les choses, et probablement les situations, ne signifient pas par elles-mêmes; ce sont les êtres humains qui leur attribuent un certain signifié, moyennant des traitements cognitifs de l’information appréhendée, et des procédures interprétatives intériorisées. En fait, nous pourrions altérer un tant soit peu la célèbre phrase de Gregory Bateson et dire qu’« on ne peut pas ne pas interpréter ». Devant toute perception et très souvent depuis le subconscient, le monde est traité, compris et évalué à partir du sédiment cognitif disponible.

En conséquence, la « signification » de la réalité apparaît comme un fait central dans l’existence humaine. Aucune explication de l’expérience des individus et des sociétés ne peut l’ignorer. La représentation qu’un individu aura du monde, de lui-même dans le monde, des valeurs et des buts de son existence et de celle des autres, des événements et des objets personnels ou sociaux, etc., tout cela aura une influence essentielle sur les motivations, les sentiments et les émotions de cet individu, et par conséquent sur son comportement.

Pour les objets de la réalité que sont les codes linguistiques, les êtres humains opèrent là aussi des interprétations évaluatives, en particulier en situation de diversité dans les manières de parler. Parler dans l’une ou l’autre variété, et souvent employer l’une ou l’autre forme linguistique, devient socialement significatif et entraîne des répercussions qui peuvent être importantes pour l’interaction en cours. Comme l’affirme Giribone, « les façons de dire, elles aussi, appartiennent au dit » (1988, p. 58). Lorsque nous interprétons les perceptions, nous le faisons de manière polyphonique, pluridimensionnelle. Jamais, ou presque, nous ne tenons compte isolément de l’un des niveaux de signification car nous les intégrons dans le reste des perceptions et (ou) informations pertinentes et, de plus, à partir d’une organisation hiérarchisée. Les significations sociales des formes linguistiques font partie du sédiment cognitivo-interprétatif de l’individu et elles peuvent affecter l’action du locuteur tout autant que celle de l’interlocuteur. Par exemple, l’individu qui se voit jugé négativement par les autres peut décider de renoncer – directement ou à travers ses enfants – à la variété dépréciée ou méprisée du point de vue de la société dans laquelle il vit. On voit par là que les significations et (ou) les évaluations sociales négatives des formes linguistiques sont, selon toute probabilité, à la base de tout processus de substitution linguistique.

L’activité humaine s’inscrit toujours dans le cadre de cet univers de sens qui la détermine et la rend intelligible. « Lorsque j’agis – nous dit Searle – ce que je fais dépend en grande partie de ce que je crois faire » (1985, p. 67). Et ce que je crois faire est le fruit des indications que je me suis données, conformément aux schèmes interprétatifs que j’ai intériorisés dans mon sédiment de connaissance, indications qui sont elles-mêmes le fruit d’expériences passées (Blumer, 1982). Pour comprendre l’action, il faut donc comprendre, comme le rappelait Max Weber jadis, l’interprétation significative que le sujet applique à sa propre action dans le cadre d’une situation donnée.

 

Le contact linguistique par décision politique : communications institutionnalisées/communications individualisées

La diffusion progressive de standards linguistiques suscitée fondamentalement depuis le pouvoir politique et facilitée par la modernisation générale de la société (changements économiques, technologiques, idéologiques, etc.) a mis en place dans les pays développés un paysage linguistique radicalement différent de ceux que l’on connaissait. La croissance exponentielle du volume des communications qu’on a appelées institutionnalisées – bureaucratie de l’État, système général de scolarisation, imprimés, médias audiovisuels, enseignes, publicité, étiquetage, etc. – et le fait que la variété standard occupe ces domaines et ces fonctions, ont fini par façonner à l’époque actuelle un nouveau type d’écosystème linguistique lourd de conséquences sur les comportements linguistiques des individus (Bastardas, 1996).

Par-dessus le continuum vernaculaire traditionnel existant, la plupart des États souverains ont étendu, ou étendent encore, une variété linguistique standard que la totalité de la population connaît, ou finira par connaître, et qu’emploient généralement de façon exclusive, au moins en situation d’écrit et d’oral formel, les institutions et les organisations situées dans les territoires sur lesquels ces États sont souverains. Devenue « langue officielle » par décret et code véhiculaire du système éducatif, la variété standard choisie et dûment codifiée deviendra avec le temps la langue publique par excellence et elle occupera tous les espaces publics de communication.

Dans ce contexte de renforcement circulaire – plus il y aura de locuteurs à connaître la nouvelle variété, plus celle-ci sera employée, et plus elle sera employée, plus il y aura de sujets à y être exposés et à la maîtriser – de nombreux individus deviendront compétents de facto au moins dans deux variétés : le parler vernaculaire acquis au cours de la socialisation de base et le parler standard développé à travers le système scolaire et les autres communications institutionnalisées. Hormis pour les sujets parlant le dialecte-base du parler standard, au cas où celui-ci servirait de critère fondamental, tous les autres locuteurs, parlant des variétés vernaculaires différentes (à des degrés divers) de la variété de référence, se trouveront en situation de choix linguistique potentiel, du moins à l’oral. Ainsi, la situation type des premières étapes de l’extension de l’usage standard se caractérise par une compétence quasiment généralisée dans cette variété, mais par un emploi restreint de cette même variété dans la plupart des communications de la vie quotidienne. En effet, même si le standard emplit l’espace de la plupart des communications publiques, écrites et orales formelles (manifestations officielles, cérémonies, école, etc.) ou de la communication générale (enseignes, médias, etc.), il se peut qu’une grande partie de la population, dont la première langue est une modalité vernaculaire différenciée, continue d’employer cette dernière dans ses relations interpersonnelles, en situation informelle en tout cas. Et même dans des situations caractérisées plutôt comme formelles, avec des fonctionnaires ou des employés d’organismes par exemple, l’emploi des vernaculaires sera le plus souvent normal, sauf consignes précises l’interdisant, par exemple dans les cas de subordination politique avec l’objectif explicite d’extinction des langues différentes de la langue officielle de l’État.

La sensibilité des locuteurs quant au degré d’emploi et aux fonctions de la langue standard peut varier en fonction du statut social et (ou) de la profession des individus. Le plus souvent, les couches socio-économiques élevées sont plus attentives que les autres au respect de ce qui est considéré comme normatif dans la société en question, et elles sont par conséquent susceptibles d’adopter la langue standard dans des situations plus nombreuses, voire de l’employer comme variété fondamentale unique. De même, les personnes qui occupent des postes institutionnalisés et qui emploient donc la variété standard dans leurs activités formelles, peuvent l’adopter dans nombre de leurs activités quotidiennes. En revanche, le reste de la population se laissera vraisemblablement guider par ce qu’elle considère comme normal en situation linguistique informelle et elle continuera d’employer les variétés vernaculaires traditionnelles; elle ne réservera alors la variété standard qu’aux activités strictement formelles, en l’adaptant souvent aux caractéristiques du vernaculaire, en particulier pour ce qui est des traits phonétiques. On aura dans ce cas une situation d’alternance de codes (code-switching) selon que la situation sera individualisée ou institutionnalisée, autrement dit informelle ou formelle. On considérera comme adaptées les vernaculaires pour la première, et la langue standard pour la seconde.

Bien sûr, ce modèle ne s’implantera pas de façon immédiate, il aura besoin d’une génération au moins. La génération adulte contemporaine de l’extension généralisée de la langue standard à travers le système scolaire en sera peu affectée elle-même – étant donné son âge elle n’entrera pas dans le système éducatif – et l’adoption effective de l’usage standard dans les fonctions formelles correspondantes se fera par la première génération scolarisée. C’est donc celle-ci qui appliquera à grande échelle la distribution de fonctions entre les variétés de son nouveau répertoire linguistique. C’est elle qui décidera du degré de continuité ou de changement des formes et des comportements linguistiques suivant les normes et les structures qu’elle adoptera dans son comportement socio-communicatif.

Certes, jusqu’au siècle dernier, les différences linguistiques existaient mais leur présence était secondaire et de peu d’importance dans la vie quotidienne des individus. Avec les nouveaux contacts développés par la généralisation de la scolarité et la croissance de la communication publique, de nombreux locuteurs prennent conscience de la diversité linguistique et produisent des représentations et des comportements directement liés à elle. Souvent, la conscience de la différence linguistique naît à l’école, laquelle non seulement diffuse le nouveau code mais quelquefois une idéologie qui valorise la langue standard et simultanément dénigre les vernaculaires. Chez de nombreux sujets, à la conscience de la diversité linguistique peut s’ajouter la conscience de mal parler et de disposer d’une langue inconvenante et stigmatisante.

Les conséquences de ce contact diffèrent d’un endroit à un autre. Quelquefois, l’apparition de la variété standard n’entraîne qu’une situation stabilisée de distribution hiérarchisée et complémentaire de fonctions entre les deux codes de l’individu : le vernaculaire pour les activités familières et traditionnelles, le standard pour les communications écrites et formelles. Dans certains cas, l’évolution peut entraîner un rapprochement des vernaculaires vers les caractéristiques structurales du standard s’il n’y a qu’une petite distance interlinguistique. Dans d'autres, il peut se produire le phénomène appelé à juste titre substitution linguistique. Ce phénomène consisterait, par exemple dans les contacts par décision politique, en l’abandon d’un vernaculaire appartenant au système linguistique X et en l’adoption du standard appartenant à un différent système linguistique Y, assortie, le cas échéant, de petites modifications phonétiques, lexicales et (ou) grammaticales. Ce standard « étranger » deviendrait alors la variété également orale, informelle, unique et habituelle après un temps plus ou moins prolongé de distribution diglossique des fonctions. C’est donc la situation où l’on enregistre le taux le plus élevé de disparition linguistique car la continuité intergénérationnelle des vernaculaires est interrompue. À la place du vernaculaire, les parents transmettent aux enfants le standard – en fait une variété de celui-ci plus ou moins teintée de couleur locale – appelé à devenir le code natif de nombreux futurs locuteurs. Nous allons ci-dessous tenter d’étudier les différentes répercussions de ce nouvel écosystème linguistique historique et en particulier le rôle que jouent les représentations socio-mentales dans les contextes généraux de ces phénomènes.

 

 
Les évolutions : fusion, substitution, stabilisation diglossique

1. Fusion

Lorsque le standard est construit sur l’un des dialectes préalablement existants (dialecte du groupe le plus nombreux ou de celui qui détient le pouvoir politique et (ou) économique) l’acquisition de l’écrit ou de l’oral formel n’induit généralement pas, pour ce groupe, d’exposition à de grandes différences, étant donné la similitude entre le ou les vernaculaire(s) dont il dispose et la variété répandue à travers le système scolaire. L’auto-image de ce groupe n’en peut être que valorisée, le standard étant accompagné d’une idéologie d’autoprestige. Lorsque les vernaculaires sont différents de celui qui est pris pour base du standard, sans toutefois relever d’un autre système linguistique général, ils sont perçus par les locuteurs comme une variété structurellement liée au standard, et le processus est différent. Comme il est attribué à la variété standard la qualité de référence – « cette langue d’État devient la norme théorique à laquelle toutes les pratiques linguistiques sont objectivement mesurées » (Bourdieu, 1982, p. 27) – les locuteurs de ces vernaculaires peuvent souvent mettre en marche un processus graduel et intergénérationnel de rapprochement vers le standard beaucoup plus accentué. L’évolution s’opère donc vers une fusion de base entre les traits du vernaculaire et ceux dustandard correspondants, même si elle donne quelquefois des standards oraux appelés régionaux, où la diversité dialectale est considérablement réduite mais s’accompagne d’une différenciation partielle par rapport au standard pris pour norme. En l’occurrence, les différences entre les formes employées dans les communications institutionnalisées et dans les communications individualisées sont considérablement réduites, que ce soit par le rapprochement des variétés familières traditionnelles vers la variété standard, ou par l’adaptation de certaines formes du standard à des formes qui caractérisent les parlers locaux, ce qui peut s’établir durablement et ne pas être vécu sur le mode péjoratif. Le processus entraîne alors la disparition de fait d’une grande quantité de systèmes linguistiques locaux. Comme l’affirme Mioni, il s’agit d’une mort linguistique d’un autre type, moins visible à cause de la moindre distance structurelle, où « minor languages are captured by the bigger ones and their speakers tend to consider their vernaculars as a natural part and parcel of the major ones » (Mioni, 1988, p. 317). L’interprétation dominante est alors qu’il s’agit d’un groupe de locuteurs qui doit modifier ses formes habituelles pour « bien parler », c’est-à-dire comme l’on parle normalement dans les communications institutionnalisées et (ou) comme parle le groupe qui est devenu la référence normative. La situation est rarement vécue comme un conflit « externe », mais plutôt purement « interne », autrement dit, entre modalités d’une même « langue ». Le facteur fondamental est « l’idéologie du standard » qui consacre le prestige social de l’une des variétés concurrentes avec pour corollaire le dénigrement des autres, condamnées à n’être vues que comme des « dialectes » ou, ce qui est pire, comme des « patois ».

2. Substitution

À côté de situations de contact entre variétés plus ou moins proches structurellement, il y a celles où les variétés sont constituées de codes beaucoup plus éloignés, éloignement quelquefois atténué par les représentations cognitives de la situation. Ces situations peuvent présenter une distribution diglossique de fonctions, caractérisée par une relative stabilité ou bien une évolution vers la substitution linguistique, c’est-à-dire vers la substitution généralisée des variétés vernaculaires par le standard officiel jusque dans les communications orales familières intergénérationnelles. Dans ce dernier cas, le processus mis en place par la diffusion politique de la variété standard, en particulier au moyen de l’alphabétisation massive, entraîne, en interrelation avec d’autres facteurs non moins décisifs, la continuité du processus de changement sociolinguistique jusqu’à ce que des variétés soient expulsées de leurs fonctions historiques et que soient adoptées, dans la totalité des fonctions communicatives, des variétés fonctionnelles ayant pour base la modalité unique de référence. L’exemple est parfaitement illustré par la France, où d’un « amalgam of numerous diglossic communities organised around a monoglot Paris region » (Lodge, 1993, p. 152), on est passé à une situation actuelle où la majorité des autres systèmes linguistiques ont pratiquement disparu et où le « français » les a remplacés dans toutes les fonctions. On trouve des processus similaires en Grande-Bretagne pour les langues celtiques (les gaéliques irlandais et écossais ainsi que le gallois) et en Espagne, où la situation du basque, du galicien et du catalan valencien montrent des processus typiques de substitution.

L’évolution de situations à l’origine diglossiques vers un abandon intergénérationnel des variétés vernaculaires et, par contre, la stabilisation plus ou moins équilibrée de leur reproduction sociale sont des phénomènes qui coexistent dans l’aire catalanophone. En effet, en Pays Valencien, la tendance historique va vers la substitution graduelle des vernaculaires, de même que, plus récemment, sur les îles Baléares, à cause surtout des mariages mixtes. En revanche dans la Catalogne stricto sensu, le groupe de langue native catalane tend plus clairement à conserver les vernaculaires dans la transmission générationnelle. En outre, le comportement électoral du groupe
le montre beaucoup plus favorable aux idées de normalisation linguistique et de revitalisation de son identité collective. Dans le Pays Valencien, beaucoup plus qu’en Catalogne, de nombreux parents ont cru qu’il était bon pour leurs enfants d’avoir comme langue première le standard officiel plutôt que les vernaculaires historiques. Alors que ces derniers étaient significativement associés au passé, à la ruralité et à un monde décadent, le standard castillan a d’abord été associé au monde de l’école et à la possibilité d’une promotion socio-économique, et, plus tard, à la modernité, à l’avenir, à un monde jugé dynamique et prestigieux avec lequel on préférait s’identifier. Comme on disait dans le Pays Valencien de façon imagée, « parler valencien, c’est marcher en sabots, parler castillan, c’est marcher avec des souliers ».

Dans le cas valencien, le facteur fondamental de l’évolution vers l’abandon linguistique intergénérationnel semble donc être le fait que les classes élevées et, plus tard les classes moyennes urbaines, ont pris pour référence des groupes et des variétés linguistiques allochtones au détriment de leurs propres traits d’identité culturels, vus désormais comme archaïques et connotés péjorativement du point de vue de la stratification sociale. Entre un discours de défense, de revitalisation et de modernisation des éléments culturels autochtones et un autre discours de folklorisation de ces éléments, de reconnaissance critique de la supériorité et du prestige du castillan, langue d’État et langue démolinguistiquement dominante en Espagne, les classes dirigeantes valenciennes semblent pencher pour le second.

Une fois de plus, il est clair qu’à la base des processus de substitution linguistique intergénérationnelle, il doit y avoir toute une intériorisation de socio-significations négatives envers les variétés vernaculaires, pour le moins lorsqu’on les compare à celles du standard dominant. Si ces représentations continuent de prédominer, on peut s’attendre, sur toute la planète, à la disparition d’un grand nombre de systèmes linguistiques que les locuteurs eux-mêmes trouvent honteux sous la pression uniformisatrice des standards d’État.

Il semble que seules peuvent résister à la tendance vers la substitution linguistique les communautés politiquement subordonnées qui peuvent néanmoins faire prévaloir une interprétation positive, et non plus négative, de leurs variétés linguistiques et, globalement, d’elles-mêmes comme groupe humain, par des autoreprésentations positives fondées sur leur situation économique ou vues comme un héritage culturel. Dans certains cas, ces communautés sont même capables d’accepter largement un discours d’illégitimation concernant la situation dans laquelle elles vivent. La Catalogne, par exemple, est l’une de ces communautés où, malgré toute la pression politique – ou peut-être en partie grâce à elle – une bonne part de la population autochtone a eu tendance à conserver ses variétés vernaculaires et même, bien que de façon réduite et clandestine, sa variété normativisée. Aux yeux d’un secteur important de la bourgeoisie barcelonaise et d’une grande majorité des classes moyennes et populaires catalanes, les variétés linguistiques vernaculaires n’ont jamais été considérées comme « négatives » alors que l’était une situation politique nettement antidémocratique qui a duré en Espagne une bonne partie de ce siècle. C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre le triomphe des idées d’autonomie politique et de normalisation linguistique à l’avènement de la nouvelle ère constitutionnelle. Pourquoi le Pays Valencien a-t-il réagi autrement? On n’a pas encore trouvé de réponse claire à cette question.

3. Diglossie

En plus des situations de subordination politique où le contact linguistique se fait par les communications institutionnalisées mais où la population opte malgré tout en grande partie pour la conservation intergénérationnelle de ses variétés, on rencontre aussi des situations qui présentent spécifiquement une stabilité de base des formes vernaculaires à côté de la pleine compétence linguistique des locuteurs dans une variété standard (orale et écrite) qui peut être structurellement très éloignée des parlers habituels, et qui sert à la quasi-totalité des communications institutionnalisées. La caractérisation de ces types de situation correspond à ce que Charles Ferguson décrit comme situations de « diglossie » dans son important article de 1959. La variété standard est habituellement employée pour les fonctions officielles, dans l’enseignement et les médias, pour les cérémonies religieuses, les enseignes, et pour l’écrit dans sa totalité; à ce titre, la variété standard est acquise à travers les appareils institutionnels, c’est-à-dire le système scolaire. En revanche, les variétés vernaculaires orales sont indissolublement liées à la socialisation naturelle des individus – en famille, avec des amis, etc. – et elles sont employées dans la grande majorité des interactions quotidiennes par l’ensemble de la population. On ne peut certes affirmer l’immutabilité et la pérennité de ces situations, mais on observe que beaucoup d’entre elles durent – en tout cas sans évolutions négatives pour les vernaculaires – depuis des époques suffisamment reculées pour que d’autres, pendant la même durée, aient eu le temps de changer radicalement. L’un des exemples typiques que donne Ferguson pour illustrer cette situation est celui du suisse allemand, mais ce même auteur affirme (1988) que l’on pourrait en trouver quelque deux cents autres qui entreraient dans la notion classique de « diglossie » telle que lui-même l’a établie.

 

Stabilité versus substitution : représentations et contextes

On remarque que ces situations stabilisées de diglossie s’opposent, d’une part, à celles où les vernaculaires évoluent graduellement vers la variété standard, et, d’autre part, à celles qui aboutissent à la substitution linguistique. Car, pour le premier cas, les situations de diglossie caractérisées par Ferguson ne semblent pas présenter une évolution adaptative généralisée des vernaculaires vers le standard, assez éloignés structurellement les uns des autres, comme on le sait. Le standard est perçu comme la modalité adéquate pour les communications écrites et orales très formelles, mais non pour la conversation et la communication informelle en général. En fait, comme le note Ferguson, la caractéristique fondamentale de la situation de diglossie réside dans la distribution radicale des fonctions, où jamais la variété standard n’est employée par aucun groupe social pour la communication familière quotidienne. Cette caractérisation nettement séparée des variétés et de leurs fonctions fait que les modalités orales ne sont jamais remises en question, même pas par les groupes du plus haut statut social, et elles semblent conserver tout leur prestige face au standard, qui, lui, je le rappelle, ne sert jamais aux communications individualisées.

Quant à l’opposition avec les cas de substitution linguistique, on peut naturellement se demander pourquoi des situations de distribution hiérarchisée de fonctions entre des variétés linguistiques structurellement éloignées peuvent, dans certains cas, apparaître comme très stables, alors que dans d’autres on tend à abandonner les variétés qui occupent les communications individualisées pour les remplacer par celles des communications institutionnalisées. Quels sont donc les facteurs susceptibles de déclencher ces résultats différents : diglossie stable, au sens de Ferguson, versus substitution? Plutôt que les divergences structurelles strictement linguistiques, il faut probablement envisager les représentations socio-cognitives des locuteurs à l’égard des variétés linguistiques en présence et, en dernier ressort, les contextes au sein desquels elles se forment et se maintiennent. Qu’est-ce qui fait que certains locuteurs abandonnent leurs vernaculaires et d’autres non? Précisons-le : il ne s’agit pas ici de comprendre pourquoi des locuteurs adoptent une variété mais pourquoi ils en abandonnent une autre.

On dira tout d’abord qu’en ce qui concerne le contexte politique – à la différence des situations décrites par Ferguson – les pouvoirs politiques en place ont précisément cherché ce résultat d’abandon linguistique. Souvent, dès le début du processus de diffusion massive du standard de l’État (qui coïncidait pour une grande partie de la population avec son alphabétisation), l’objectif explicite n’était pas seulement de diffuser une interlangue de communication générale, mais aussi d’en finir avec les autres systèmes de communication linguistique différents du modèle adopté par le pouvoir politique central et souverain. La diffusion scolaire du standard de l’État s’accompagne d’un discours qui dénigre et stigmatise clairement les variétés vernaculaires (« soyez propres, parlez français », « habla en cristiano », « habla la lengua de l imperio »). On décrète en même temps l’interdiction d’employer des variétés différentes, dans la communication publique et jusque dans les discussions orales des organismes privés. C’est dans ce cadre de subordination et de dépendance que la population, au fur et à mesure qu’elle devient compétente dans le nouveau standard officiel acquis, peut choisir de le transmettre à ses enfants comme variété de socialisation naturelle, c’est-à-dire comme variété native, et d’interrompre la transmission intergénérationnelle du vernaculaire propre au groupe. S’agissant d’un comportement dont la pertinence sera évaluée par la communauté, ce changement apporté dans les coutumes demande une justification claire et une légitimation idéologiques et (ou) pratiques. Là, intervient le discours de la « langue nationale » qui introduit l’idée d’une langue unique et générale pour tous les citoyens, accompagnée d’images comme « des enfants de la même famille » ou « des liens qui unissent les frères » (Balibar et Laporte, 1976, p. 184). Ainsi, en France, renoncer à la continuité des parlers vernaculaires sera interprété officiellement comme un acte de patriotisme au service de la liberté. D’un point de vue pratique, l’imposition légale du standard dit « le français » comme seul code d’usage officiel et public, parallè lement aux processus d’industrialisation et d’urbanisation qui favorisent la mobilité sociale et géographique de la population, fera percevoir le standard comme d’autant plus nécessaire et indispensable pour la survie et surtout pour la promotion sociale. Graduellement donc, et dans un processus de diffusion asymétrique selon les groupes sociaux et géographiques, le standard, sous forme de « langue nationale », sera d’abord adopté dans les communications institutionnalisées pour être ensuite transféré aux communications individualisées par une génération désormais compétente. Cette génération le transmettra comme variété native à la génération suivante, laquelle ignorera le plus souvent les vernaculaires anciens et fera du standard, dûment adapté aux situations familières, sa seule langue habituelle.

En revanche, les situations de distribution diglossique de fonctions présentent généralement une coexistence de variétés perçues comme appartenant à une même « langue ». Les meilleurs exemples en pourraient être les pays arabes ou la Grèce, car, quelles que soient les variétés qu’y parlent les locuteurs, elles tendent à être vécues comme de l’arabe ou du grec. Il n’y a en principe aucun problème d’identité dont le standard en diffusion, surtout écrit, serait la cause. Les variétés restent, comme nous l’avons déjà dit, en distribution complémentaire : la variété standard n’est jamais employée pour les communications individualisées orales, et les vernaculaires ne le sont jamais à l’écrit, et rarement à l’oral très formel. Le standard y est consciemment appris dans le système scolaire génération après génération, et les vernaculaires, qui sont les premiers à être acquis par les individus, occupent les fonctions familières et quotidiennes. Il n’y a donc pas de place, en principe, pour un conflit de type ethno-linguistique puisque les variétés ne symbolisent pas d’opposition de cette nature. Les situations caractérisées comme diglossiques peuvent donc présenter deux cas de figure : ou bien la variété des communications institutionnalisées n’est associable à aucun groupe de référence extérieur – puisqu’elle « appartient » au même groupe, comme pour l’arabe ou le grec – ou bien elle est associée à un autre groupe mais qui n’est pas perçu comme un collectif dans lequel on puisse se reconnaître ou auquel on puisse s’assimiler, comme pour le suisse allemand. Ce qui fait que le contraste entre les variétés n’entraîne pour les locuteurs aucune représentation négative susceptible de les conduire à abandonner les vernaculaires, pour les remplacer par le standard, dans la communication informelle quotidienne. Il arrive même que l’inverse se produise. Dans les pays arabes aussi bien que pour le grec, ou même le suisse allemand, il semble se produire un regain des vernaculaires qui, au lieu de reculer, sont de plus en plus employés ou font évoluer les variétés formelles vers des caractéristiques structurelles des variétés familières (Ferguson, 1988). Dans le cas du suisse allemand, le standard phonétique préféré n’est pas celui du haut allemand, le plus courant en Allemagne, mais celui d’une prononciation basée sur les caractéristiques définitoires des systèmes vernaculaires suisses.

Plusieurs facteurs interviennent probablement dans cette stabilisation de vernaculaires : une idéologie en faveur du standard beaucoup plus souple dans le monde germanique que celle qui concerne le français ou l’anglais (Lodge, 1993); ensuite, l’existence d’une auto-image de groupe hautement positive – la Suisse n’est pas un pays pauvre ou économiquement peu développé; enfin, le fait que l’adoption générale du standard allemand ne provient pas d’une imposition externe ni d’une situation de minorisation politique, mais qu’elle relève d’une décision interne, si l’on voulait, librement révocable. Donc la raison fondamentale de la relative stabilité de ces situations de distribution diglossique est à chercher dans la dimension politico-cognitive : aucun des cas généralement analysés ne concerne des situations de subordination politique comme ceux des communautés européennes minorisées. La perception de dépendance et, par suite, d’autodénigrement que peut ressentir un groupe qui adopte des éléments culturels étrangers comme référence principale de comportements et de valeurs, n’a pas lieu de s’y produire. Par conséquent, il semble évident que ce qui peut conduire à la substitution intergénérationnelle, ce n’est pas le simple fait de la bilinguisation ni de la distribution asymétrique de fonctions, mais le contexte politico-économique qui entoure cette bilinguisation et les signifiés et représentations que les locuteurs y associent.

 

Quelques principes souhaitables pour le maintien de la diversité linguistique

Dans la situation actuelle où ne cesse de monter la bilinguisation massive de la population planétaire (sauf peut-être pour le groupe dont la langue native est l’interlangue mondiale si l’on n’en choisit pas une autre qui ne soit langue native de personne) et l’interrelation, technomédiatique, commerciale, productive, écologique, politique, philosophique, etc., entre des pays et des collectifs humains qui, jusqu’à présent, n’avaient pas ou que peu de contacts, le problème de l’interlangue de l’humanité et celui de la préservation de sa diversité linguistique se présentent conjointement et demandent un traitement intégré.

Les solutions à ces problèmes interreliés ne semblent pas claires à l’heure actuelle. La prise de conscience de la planétarisation n’en est qu’à ses débuts et le monde universitaire, en particulier pour ce qui touche à ses disciplines les plus concernées, n’a pas encore trouvé de consensus sur la ou les voie(s) à suivre ni sur une vision suffisamment claire des facteurs ou des phénomènes qui interviennent dans cette question. Au moment où l’on envisage, peut-être encore insuffisamment, la solution aux problèmes de la communication et de la diversité linguistique à l’échelle « régionale » (européenne, américaine, asiatique, africaine, etc.), la réalité techno-économique avance vertigineusement et met au premier plan, peut-être pour la première fois, cette même problématique comme une question qui intéresse toute l’humanité.

Comment donc assurer la communication linguistique dans l’ensemble de l’humanité tout en disposant encore d’un taux acceptable de diversité linguistique? Comment peut-on éviter que des nouveaux contacts linguistiques produisent des disparitions massives des variétés de langue? Le problème est planétaire et il faut apprendre des leçons évolutives observées historiquement. Il faut également élaborer des politiques linguistiques qui, tout en facilitant la nécessaire intercompréhension des langues, ne causent pas l’extinction de la diversité linguistique. Nous esquissons ici quelques principes qui devraient être développés afin d’orienter la recherche et le débat, pour arriver à un consensus majoritaire sur l’organisation et les valeurs linguistiques de l’humanité.

Premier principe. Les idéologies et les paysages conceptuels pour envisager le problème doivent tenir compte de l’expérience sociolinguistique historique, afin d’éviter une organisation linguistique de l’humanité fondée sur une structuration hiérarchique et asymétrique entre l’interlangue et le reste des codes. La coexistence égalitaire doit se fonder sur une distribution adéquate de fonctions et appliquer le principe de subsidiarité européen; la norme serait alors que tout ce que peuvent faire les langues locales n’a pas à être fait par l’interlangue. L’idée force serait une protection suffisante des espaces écosystémiques locaux.

Deuxième principe. L’application du premier principe sera guidée, entre autres, par le fait que disposer d’une compétence suffisante en interlangue ne supprime ni le droit ni le besoin, pour les communautés linguistiques humaines, d’employer pleinement leurs codes dans le plus grand nombre possible de fonctions locales. L’application indiscriminée du « principe de compétence » jouerait toujours en faveur du code le plus généralement partagé, l’interlangue. Elle pourrait réduire les fonctions des autres langues, mettre leur existence en péril et par conséquent activer des conflits non nécessaires et difficiles à résoudre.

Troisième principe. Compte tenu du fait que les êtres humains peuvent se représenter la réalité et arriver à des conclusions qui ne dépendent pas directement de cette réalité, mais des configurations narratives et interprétatives qu’ils ont eux-mêmes élaborées, les pouvoirs publics doivent diffuser, à côté des instructions pratiques d’organisation de la communication linguistique, une idéologie nettement favorable à la diversité et à l’égalité linguistiques. Ils encourageront l’autodignité des groupes les plus défavorisés et décourageront des représentations populaires aussi répandues que « l’idéologie du standard », ou des phénomènes comme l’autoperception de la subordination à « des groupes ou des langues de référence » extérieurs, considérés comme des modèles auxquels on doit s’assimiler.

Quatrième principe. On prêtera la plus grande attention aux méthodologies destinées à développer la compétence communicative en interlangue, de façon à assurer, aux différentes générations d’individus qui devront l’acquérir, le meilleur niveau souhaitable : cela, afin d’éviter que de mauvais résultats en interlangue puissent pousser les parents capables de le faire à employer l’interlangue comme langue première avec leurs enfants, à la place de la variété native du groupe. Évidemment, le développement de la connaissance pratique de l’interlangue ne se fera pas au détriment du développement des langues locales.

Cinquième principe. On prêtera également une attention particulière aux situations où un certain groupe linguistique serait en contact fréquent avec un nombre considérable d’individus qui auraient l’interlangue pour langue native. Il est en effet probable que, dans ce cas, les locuteurs tendraient à employer l’interlangue comme norme habituelle, ce qui entraînerait des répercussions sur la reproduction intergénérationnelle du code local au cas où les populations s’intégreraient socialement. En l’occurrence, il se pourrait que le mécanisme des mariages mixtes agisse aveuglément et réduise considérablement le taux de transmission générationnelle des codes locaux, si les groupes ne sont pas conscientisés, et si on n’encourage pas la diversité linguistique au sein de la famille. Le principe possible serait « un parent = une langue » là où cela serait nécessaire.

On le voit, en matière de communication/diversité, nos connaissances sont encore rudimentaires et très générales. La recherche, l’imagination et la réflexion sont indispensables. Les aspects politiques, juridiques, idéologiques, pédagogiques et sociologiques, au sens large, de la cohabitation linguistique planétaire doivent être explicités et clairement débattus.

 

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