Pour référence :
Baggioni, Daniel. 1997. Du rôle des États dans la construction de l'unicité et de la diversité en Europe à l'aube de l'an 2000. DiversCité Langues. En ligne. Vol. II. Disponible à
http://www.uquebec.ca/diverscite
Cet article se propose de présenter un tableau panoramique de l'Europe des langues et des États-nations correspondants à l'aube de l'an 2000; il fait suite à un ouvrage (Baggioni, 1997) qui se voulait une contribution sociolinguistique à l'histoire politique et culturelle de l'Europe de 1450 à nos jours. On conçoit l'Europe d'aujourd'hui telle qu'elle est habituellement perçue, « de l'Atlantique à l'Oural », soit plus que la petite Europe actuellement dite « des quinze » qui constitue l'Union Européenne de l'après-Maastricht, mais moins que l'Europe telle que l'envisagent certains auteurs (Hagège, Lafont) qui, franchissant le Caucase, y incluraient facilement la Géorgie et l'Arménie du fait de leur passé chrétien (et indo-européen pour l'Arménie) et pousseraient même au delà, du côté des pays turcophones et iranophones, en y incluant toute l'ancienne Union soviétique. Ces définitions plus ou moins extensives dépendent en effet du degré d'appartenance à l'Europe que l'on accorde, d'une part à l'Union soviétique, sous son ancienne forme bien sûr, mais aussi à la république de Russie, depuis la disparition de l'URSS et d'autre part à la Turquie, à cheval, géographiquement et culturellement parlant, sur l'Europe et l'Asie. La délimitation institutionnelle à laquelle nous nous rallions est de pure commodité. Nous avons retrouvé dans nos analyses historiques la continuité des mouvements de diffusion d'Ouest en Est qui justifierait d'une certaine manière une conception élargie de l'Europe. Mais nous retrouvons aussi la pertinente division OccidentñOrient qui correspond, sur le plan de l'économieñmonde, à l'opposition centreñpériphérie(s) et dont la frontière, aux différentes époques, a plus ou moins évolué.
La langue, emblème de l'État-nation

La langue est un emblème d'appartenance nationale douteux mais régulièrement utilisé avec le drapeau, autre emblème simple mais efficace pour marquer la nationalité des personnes. Cette superposition de la langue et de la nationalité, c'est-à-dire de leur appartenance à un État-nation, même si elle n'est pas pertinente rigoureusement et notamment dans le cas des plus anciennes langues européennes, n'est toutefois pas vraiment fausse. Le préjugé populaire qui fait de la langue l'emblème de la nation n'est donc pas dépourvu de fondement dans la réalité européenne contemporaine.

Si l'on s'en tient aux chiffres bruts dans la définition géographique que l'on s'est donnée de l'Europe en cette fin de siècle, les États européens, dans leur grande majorité, ont maintenant leur langue propre (22 sur 35). En revanche, deux États ont une langue nationale unique qu'ils partagent avec d'autres dans le monde (Pays-Bas, Espagne), quatre, une langue unique qu'ils partagent avec d'autres États européens (Allemagne, Autriche, Italie, Pays-Bas), et deux une langue unique qu'ils partagent avec d'autres États en Europe et dans le monde (France, Grande-Bretagne). Enfin, on ne relève maintenant en Europe que cinq États ayant plusieurs langues nationales officielles (Belgique, Finlande, Irlande, Luxembourg, Suisse). Nous traiterons ultérieurement des États européens accordant un statut spécial à certaines langues territorialisées à l'intérieur de leurs frontières (type catalan, basque et galicien en Espagne, français au Val d'Aoste pour l'Italie ou hongrois en Transylvanie pour la Roumanie). En ce sens, nous pouvons conclure que 30 États européens sur 35 ont une langue officielle unique soit, compte tenu de la faible superficie et de la modeste taille de ces états multilingues qui font exception à la règle, plus de 95 % des européens et à peu près autant en superficie.

Langues et États-nations
1. État-nation 2. Langue(s) 1. État-nation 2. Langue(s)
Albanie albanais. Lituanie litu
Allemagne allemand Luxembourg all./fr./luxemb.
Autriche allemand Macédoine macédonien
Belgique fr./néerl./all. Moldavie. roumain
Bulgarie bulgare Norvège. norvégien
Biélarus biélorusse pays-Bas néerlandais
Croatie (serbo)-croate Pologne polonais
Danemark danois portugal portugais
Espagne espagnol (cast). Roumanie roumain
Estonie estonien. Russie russe
Finlande finnois/suédois Serbie-(Mont.) serbo-(croate)
France français Slovénie slovénie
Grande-Bretagne anglais Slovaquie slovaque
Grèce néo-héll. Suède suédois
Hongrie. hongrois Suisse all./fr./it./rum.
Irlande anglais/celtique Tchéquie tchèque
Italie italien Turquie turc
Lettonie letton Ukraine ukrainien
Précisons tout de suite que nous n'avons pas pris en considération les micro-États comme Monaco (francophone), San Marin (italophone), Andorre (catalophone) et Liechtenstein (germanophone) que l'on peut appréhender comme des phénomènes résiduels de l'ancienne Europe féodale et qui sont tous plus ou moins satellisés par les États voisins.

Nous avons peut-être aussi un peu rapidement classé la Croatie et la Serbie dans le cas des États-nations ayant une langue propre alors qu'on y parlait en principe le « serbo-croate ». Nous avons, en revanche, comptabilisé comme un seul État-nation à venir les cas de la Roumanie et de la Moldavie qui, depuis 1991, ont, en principe, la même langue nationale « roumaine » en attendant une unification étatique qui tarde pourtant.

Cependant, sur les ruines des ensembles politiques multinationaux (Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Union soviétique), on assiste plutôt à la multiplication qu'au regroupement des États-nations dotés à chaque fois d'un emblème linguistique propre. Si l'on en juge par les développements de ces dernières années, nous assistons, un peu comme aux lendemains de la première guerre mondiale, à un éclatement des derniers États multinationaux et à leur fragmentation en nouveaux États-nations tendant à l'homogénéité culturelle linguistique

L'après-Gorbatchev et ses conséquences : l'irrésistible poussée du monolinguisme territorial en Europe centrale et orientale
La situation des langues dans les républiques européennes de l'URSS, en dehors des États baltes, n'a pas connu de grands changements après l'éclatement de l'empire. Malgré les poussées nationalistes, le russe reste une seconde langue véhiculaire pour ces États indépendants qui ont tous fini par renouer des liens avec l'ancienne puissance. C'est dans les Pays baltes que le mouvement indépendantiste s'exprima d'abord avec le plus de force, et ce n'est pas un hasard puisque ceux-ci furent intégrés de force à l'URSS sur la base du pacte germano-soviétique. Après la désagrégation de l'Union Soviétique, la Russie retrouve son indépendance et prend le nom de Fédération de Russie. Si les États baltes peuvent raisonnablement espérer un jour intégrer l'Union Européenne, il n'en est pas de même pour les autre républiques ex-soviétiques. Celles-ci trouveront sans doute la voie d'une nouvelle coopération économique, politique et culturelle avec la nouvelle Russie qui se déploie dans son statut nouveau d'État-nation classique, investie néanmoins d'un rôle « régional » de grande puissance structurant l'ancien espace soviétique.

Aux deux seules exceptions de la RDA et, peut-être un jour, de la Moldavie, en principe parties arrachées à leur « mère-patrie » d'origine (ce qui est discutable pour la Moldavie) et qui ont retrouvé, rapidement pour la première, avec hésitation pour la seconde, le chemin de la réunification (au moins linguistique pour la Moldavie, et peut-être politique dans un avenir plus ou moins lointain), l'heure est à la fragmentation ethno-linguistique et géopolitique. Notons d'ailleurs pour les deux premiers cas que, s'il y a regroupement politique, c'est pour aller dans le sens d'un regroupement ethnolinguistique, donc d'une plus grande coextensivité entre ensembles ethnolinguistiques et entités politico-nationales.

Le cas de la Tchécoslovaquie est certes un cas exemplaire de règlement civilisé de conflits interethniques mais aussi de renforcement de la tendance au monolinguisme territorial. La Slovaquie indépendante est nettement moins tolérante à la minorité hongroise que ne l'était l'ancienne Fédération tchécoslovaque. La Tchéquie était de son côté déjà débarrassée du problème de ses minorités du fait de l'exode des germanophones des Sudètes dans les transferts de populations après-guerre et de la cession à l'Ukraine soviétique de la Ruthénie subcarpatique. Dans les deux cas, on peut donc assister, sur cinquante ans, à une radicale séparation des populations et à leur regroupement en deux États-nations maintenant homogènes d'un point de vue ethnolinguistique.

Le mouvement, déjà ancien en Europe centrale et orientale, d'homogénéisation linguistique à l'intérieur des frontières des États-nations, semble donc se confirmer avec les derniers bouleversements. La nouvelle Roumanie, libérée de Ceauscescu, retrouve les vieux réflexes nationalistes cherchant à limiter les droits linguistiques et culturels des minorités pourtant solennellement réaffirmés par le nouveau régime. Sans parler de la Bulgarie où la minorité turcophone a dû s'organiser politiquement pour défendre ses droits.

L'exemple le plus navrant et le plus probant de l'actuelle tendance à homogénéiser sur le plan linguistique les nouveaux États est évidemment celui de l'éclatement de l'ancienne Fédération (et non Confédération) yougoslave. Les anciennes républiques yougoslaves étaient, en effet, des entités administratives officiellement multinationales où s'était mis en place un système compliqué pour tenter de faire respecter les droits linguistiques et culturels des minorités (l'organisation du multilinguisme dans la région autonome de Voïvodine était un modèle du genre). Pour la république de Slovénie, du fait de son homogénéité ethnolinguistique, la transformation en État-nation n'a guère posé de problème sinon un risque de satellisation par l'ancienne puissance autrichienne tutélaire, du fait de son faible poids démographique. Mais pour la Croatie, et plus encore pour la Serbie qui s'est engagée dans une politique de nivellement des minorités en Voïvodine, surtout au Kossovo (où les Albanais sont majoritaires), l'accession à l'indépendance s'est accompagnée d'importants transferts de population et de sécessions territoriales (pour les Serbes de la Krajina et de Slavonie en Croatie). Quant à la Macédoine, son nom seul évoque le mélange de populations et la légitimité même de sa dénomination est contestée par la Grèce voisine. Celle-ci compte en effet, dans la province du même nom, des slavophones « macédoniens » en butte assez régulièrement aux tracasseries d'Athènes à chaque flambée nationaliste. Après la Slovénie, la Croatie, la Macédoine, la Serbie et le Monténégro, ces deux dernières républiques regroupés dans la nouvelle Yougoslavie, qu'en sera-t-il de la malheureuse Bosnie? On peut douter de la viabilité d'une fédération multinationale à l'issue d'une terrible guerre ethno-religieuse et, si une entité nationale musulmane « bosniaque » (puisqu'il est maintenant d'usage de nommer « bosniaque » ce que la terminologie titiste avait désigné comme Musulman) voyait le jour, gageons qu'on trouvera le moyen de fabriquer une langue « bosniaque » distincte du serbe, du croate et du serbo-croate (ne serait-ce qu'en la graphiant en alphabet arabe, comme l'ourdou distinct du hindi).

Pour simplifier, on peut dire qu'on assiste à un mouvement continu d'homogénéisation des territoires d'Ouest en Est semblable au « dallage » en « pavés » d'un espace donné, chaque « pavé » correspondant à un État-nation théoriquement unifié par une langue standard. Ce mouvement semble s'être étalé au cours des derniers siècles et aboutir, à la fin de ce millénaire, au « dallage » complet du continent. Langues et nations dans l'Europe d'aujourd'hui coïncident maintenant, grosso modo, dans les États-nations qui se sont installés par vagues successives jusqu'à cette dernière vague qui semble maintenant parvenue à son terme.

 


En Europe de l'Ouest, le contre-exemple des États multilingues : des exceptions qui confirment la règle

À l'Europe centrale et orientale, semblerait correspondre une zone d'instabilité et de retards dans la construction d'États-nations, trop récents pour être sages, cependant que l'Europe occidentale donnerait l'image d'une zone stabilisée dans son système étatique déjà ancien, cherchant maintenant à dépasser la forme historique de l'État-nation pour construire une Europe supranationale représentant un progrès tant du point de vue de l'étroite vision des égoïstes intérêts nationaux que du nationalisme linguistique aujourd'hui dépassé par l'internationalisation des moyens de communication.

Laissons pour l'instant de côté le projet de construction européenne, projet effectivement à contre-courant de certaines tendances observées à l'Est du continent. Remarquons aussi que le mouvement de constitution d'États-nations en Europe de l'Ouest semble achevé puisque les frontières étatiques semblent définitivement fixées et les États unifiés linguistiquement, du moins en principe, depuis longtemps. Mieux, si, en effet, à chaque État-nation correspond une langue de référence, l'existence avérée de ces cinq États multilingues, eux aussi solidement installés dans le système interétatique occidental, semble être un défi à cette fâcheuse tendance au monolinguisme des nouveaux États-nations nés à l'Est du vieux continent.

On remarquera cependant que, dans trois cas, on peut voir dans le souci de promouvoir des langues « minorées » mais emblématiques de l'identité nationale (le celtique d'Irlande, le « luxembourgeois », le Schwitzer tütsch et le Rumantsch pour la Suisse) la volonté pour ces petits pays d'avoir quand même leurs propres symboles linguistiques d'identification nationale. En ce qui concerne la Finlande, les deux langues officielles n'ont pas le même statut symbolique puisque l'une peut être considérée comme « nationale » (finnois) et l'autre « étrangère » (suédois). Il en est de même pour l'Irlande où l'irlandais (langue celtique) sert de symbole d'identité à côté de l'anglais, langue de l'ancien colonisateur.

Ces deux derniers pays peuvent d'ailleurs être rapprochés par leur situation historique. Dans les deux cas il s'agit d'États récents (1918, 1920) nés de la séparation avec un État voisin plus puissant qui reste présent par sa langue nationale largement en usage après l'indépendance. L'analogie s'arrête cependant là, car la situation finlandaise et la situation irlandaise s'opposent pour le reste. Certes, pour les deux langues « nationales » il s'agit de langues « opaques » aux autres langues européennes, ce qui leur donne une forte identité mais une faible capacité de rayonnement hors de leurs frontières. Dans les deux cas les « professionnels de la langue » (philologues-grammairiens, écrivains, etc.) ont tout fait pour cultiver leur différence avec les langues voisines : refus de l'emprunt, normes conservatrices, graphies étanches. Dans le cas du celtique, la langue ressuscitée au XXe siècle, bien qu'elle soit indoeuropéenne, elle se présentait, pour ses nouvelles fonctions de langue officielle dans un état rural et (ou) littéraire et archaïque qu'on a cultivé plus qu'atténué. Dans le cas du finnois, son appartenance à la famille finno-ougrienne (avec l'estonien et le hongrois) dispensait de toute recherche d'authenticité, mais rien n'a été fait non plus en direction de la transparence avec les autres langues d'Europe (à l'exemple de l'estonien et du hongrois). Cependant, si « l'aménagement du corpus » (cf. infra l'opposition corpus/status) rapproche ces deux variétés emblématiques, leur situation sociolinguistique n'est pas la même dans les deux pays. Le gaélique d'Irlande, dont les locuteurs de langue maternelle vont diminuant, reste réservé aux usages informels familiers et, surtout, se voit confiné dans un territoire rural géographiquement circonscrit au Sud-ouest arriéré alors qu'il est rejeté de la vie urbaine, et cela, malgré une politique linguistique très volontariste des autorités (obligation scolaire de l'apprentissage, bilinguisme dans tous les actes officiels) qui semble pour l'instant recueillir le consensus de la population malgré ses comportements langagiers effectifs. C'est exactement l'inverse pour le finnois qui s'est établi moins difficilement comme langue nationale du pays avec tous les attributs liés à ce statut, alors que la « langue étrangère », seconde langue officielle, le suédois, a été remplacée par le finnois dans de nombreuses sphères de communication (université, administration, vie professionnelle) où elle avait cours autrefois et son usage exclusivement réservé à des populations majoritairement concentrées à l'Ouest, au voisinage de la Suède. Selon certains auteurs (Hagège, 1992 citant Haarman, 1975) il n'y aurait plus que 400 000 suédophones, pour la plupart bilingues, sur près de 5 millions de Finlandais, soit 40 communes bilingues et autant de communes suédophones unilingues sur 500 environ.

Dans les deux cas donc, le bilinguisme officiel ne doit pas faire illusion : dans la réalité, seule une minorité, celle des locuteurs de la langue dominée, est bilingue et la tendance au monolinguisme de fait dans la réalité des échanges linguistiques se fait sentir à l'échelle du territoire national pris globalement. Mais ce bilinguisme officiel est maintenu comme fiction juridique, car il traduit la réalité d'une situation où on ne peut imposer la langue nationale emblématique comme seule langue officielle. Dans le cas de l'Irlande, une langue nationale est de plus en plus réduite à sa présence emblématique cependant que le monolinguisme anglophone est prévisible à terme. Dans le cas de la Finlande, la langue nationale s'est bien établie, mais les autorités doivent tenir compte des rapports de force linguistiques internationaux en faisant droit aux populations suédophones et, de plus en plus, à l'usage étendu de l'anglais dans les usages professionnels en rapport avec l'extérieur.

La conclusion qui s'impose à l'issue de l'analyse de ces deux situations de bilinguisme officiel, c'est qu'il ne va pas vraiment à l'encontre de la tendance observée à l'échelle du continent européen.

Faut-il accorder un long développement au Luxembourg (300 000 habitants) qu'on aurait pu traiter comme « résiduel » au même titre qu'une petite principauté tel Andorre? Le Grand Duché ne manque cependant pas d'intérêt d'un point de vue sociolinguistique dans la mesure où coexistent trois phénomènes complémentaires tout à fait significatifs de la situation de ces petits États-tampons soumis aux pressions contradictoires des grandes puissances. Coincé entre la France et l'Allemagne, le Luxembourg a choisi le bilinguisme franco-allemand comme moyen de résoudre le dilemme entre un passé incontestablement germanophone (le Duché était partie intégrante du Saint Empire jusqu'à sa disparition et l'allemand y est la seule langue officielle jusqu'en 1918) et un choix géopolitique d'alliance avec la France d'abord, puis d'intégration au « Bénélux » ensuite. Le français y a toujours été présent comme langue de prédilection des élites. Le « luxembourgeois », dialecte francique (germanique occidental), y a été promu comme « langue nationale » en 1984, à défaut des deux autres langues par trop associées à la nationalité des encombrants voisins, mais son statut officiel y est plus symbolique que réel, cependant que sa situation sociolinguistique reste celle d'une variété dominée en situation de diglossie (avec le français ou l'allemand standard). Si l'on en croit des études récentes, la dynamique des langues joue en faveur du français, notamment du fait de la forte immigration majoritairement d'origine « romane » (Italiens, Espagnols, Portugais et Français ou Belges francophones) qui préfère s'intégrer par l'usage du français plutôt que de l'allemand, cependant que le luxembourgeois reste réservé à l'usage des seuls autochtones « de souche ». Dans ce cas, on aurait donc une situation d'un certain point de vue analogue à celle de l'Irlande par la coexistence entre une langue emblématique dont le corpus est négligeable et une langue véhiculaire de plus en plus présente (le français) pour son usage international européen. La situation luxembourgeoise annonce aussi, d'une certaine façon, une situation « à la suisse » par le souci qu'ont les autorités de maintenir les équilibres entre les langues internationales rivales et d'imprimer la marque de l'authenticité nationale à l'une des langues standards en promouvant un vernaculaire local face au « bon allemand » dont on veut se distinguer pour des raisons idéologiques (le schwizer tütsch comme le luxembourgeois ont toujours été parlés, mais c'est seulement dans l'après-guerre qu'on s'est préoccupé de les officialiser).

Avant de passer à la situation suisse, nous préférons évoquer la situation belge, voisine en un double sens de celle du Luxembourg. La Belgique, la taille en plus, peut être aussi considérée comme un État-tampon, née du désir des puissances issues de la coalition napoléonienne de voir la France absorber le nouvel État issu de la sécession des Pays-Bas catholiques placés après 1814 sous la tutelle hollandaise. Nous ne reprendrons pas ici l'histoire mouvementée de la Belgique et de celle de l'irrésistible montée du particularisme flamand. Seule nous retiendra l'évolution de la situation sociolinguistique et du rapport de forces entre populations francophone et « flamingante » (s'assumant plus tard « néerlandophones ») depuis la création du royaume en 1830. On sait que le nouvel État-nation était à l'origine officiellement francophone alors que la langue française n'était en usage en Flandre, que dans la bourgeoisie urbaine. Au fil des décennies, Bruxelles et la Wallonie ont vu l'usage généralisé du français gagner les couches populaires flamingantes ou dialectophones cependant que le pays flamand souffrait de plus en plus de la domination francophone alors que le développement économique et démographique du pays était rééquilibré en faveur des flamands qui, par revendications successives, ont obtenu des droits linguistiques égaux et la reconnaissance du bilinguisme à l'échelon national entre 1898 et 1921, plus tard du trilinguisme (avec la reconnaissance des droits des 40 000 germanophones des communes de l'Est). Ce plurilinguisme n'a rien résolu du fait de la dissymétrie des comportements linguistiques, les néerlandophones étant plus volontiers francophones que l'inverse. Dans les années trente, de nouvelles revendications transforment le bilinguisme en unilinguisme (néerlandais au nord, français au sud) dans l'enseignement, la justice et l'administration. Dans les années soixante, le monolinguisme est territorialisé, ce qui aboutit au tracé d'une frontière linguistique (en plus de la délimitation de la région de Bruxelles) qui donna lieu à des affrontements souvent violents. Dans les années 1960, les partis nationaux intègrent les revendications linguistiques et autonomistes dans leur programme et se scindent en partis distincts en Flandre et en Wallonie. Bruxelles, restée très largement francophone, garde sa spécificité libérale et unitaire cependant que les bourgeoises libérales des villes flamandes (Bruges, Gand, Anvers) abandonnent le français et rejoignent le camp de la revendication flamande. Depuis 1968, on peut dire que les affrontements communautaires dominent la scène politique belge et qu'un processus de fédéralisation s'est mis irrésistiblement en marche : la distinction entre trois régions (Flandre, Bruxelles, Wallonie) et trois communautés linguistiques (flamande, française et germanophone) ne se recoupant pas tout à fait avec les instances gouvernementales et les compétences complémentaires suffira-t-elle à apaiser les revendications identitaires? À Bruxelles, le bilinguisme officiel permet le choix individuel de la langue, en Flandre et en Wallonie, en revanche, l'individu doit se soumettre au principe de territorialité. À partir de 1970, au principe de territorialité vient s'ajouter le principe des trois Communautés fondées sur des bases linguistiques qui prennent en charge les ministères traitant des affaires touchant aux droits de la personne (culture, communication, santé, etc.) : la Communauté française qui unit Wallonie et Bruxelles sous l'égide du français; la Communauté flamande qui unit Flandre et Bruxelles sous l'égide du néerlandais et la Communauté germanophone pour les territoires de l'Est de la Wallonie à majorité germanophone. On sait que ces dispositifs successifs n'ont pas mis fin aux insatisfactions « culturellesñlinguistiques » des populations, surtout flamandes, qui poussent dans le sens d'un éclatement de fait de l'État national. Le mouvement nationaliste flamand, Vlams blok, appelle ouvertement à la fin de l'État belge et la situation de Bruxelles, dont le bilinguisme officiel cache le rééquilibrage de plus en plus évident en faveur du français, suscite irritations et contestations dans les deux camps. Le fédéralisme actuel stabilisera-t-il la situation? Ou alors l'intégration européenne, en rééquilibrant le rôle des régions aux dépens des États, permettra-t-elle de rendre inopérants les conflits actuels? On ne peut encore se prononcer sûrement sur les évolutions futures. Le cas de Bruxelles peut servir à la fois de pomme de discorde et de garde-fou empêchant l'éclatement définitif. L'intégration européenne, en phase avec la fédéralisation aboutissant à délester par le haut (supranationalité) et par en bas (rôle accru des régions) le poids de l'État central, peut désamorcer l'hostilité de certains nationalistes flamands à l'égard de l'État belge. Ainsi un jeune État-nation, au coeur de l'Europe occidentale, né d'un compromis entre les grandes puissances de l'époque, pourra trouver dans la nouvelle Europe en train de se construire une formule lui permettant de perdurer dans une nouvelle configuration à la fois nationale et internationale.

La Confédération helvétique semble s'être toujours éloignée des flambées nationalistes ruineuses pour l'Europe et ses peuples. La Suisse n'est certes pas la Belgique et, heureusement, les conflits linguistiques n'ont jamais atteint la violence qu'on a pu déplorer entre Wallons et Flamands. Cependant, ils ont existé, notamment à la veille de la première guerre mondiale, entre germanophones et francophones s'accusant mutuellement d'impérialisme linguistique1, même si les heurts ne sont guère allés au delà de polémiques journalistiques ou livresques, assez violentes cependant. De 1947 à 1978, le conflit autour de la création d'un nouveau canton francophone détaché du canton de Berne fut plus violent mais se conclut provisoirement (les communes francophones protestantes restèrent avec Berne) par un compromis typiquement suisse. Plus lourd de menaces sur l'unité nationale, apparaît le comportement électoral de plus en plus divergent entre cantons germanophones (à l'exception de Bâle-ville) et cantons francophones à l'occasion des référendums récents posant la question de l'adhésion à l'ONU, puis celle de l'intégration à la communauté européenne, enfin celle de l'adhésion à l'Espace Européen. Les francophones (et le Tessin, italophone), en effet, ont voté majoritairement pour l'ouverture internationale cependant que les cantons germanophones, surtout ruraux, rejetaient tout en bloc.

Il faut cependant prendre conscience que la Confédération helvétique, loin d'être une nation et une construction politique originale dans l'ensemble européen, est davantage une construction étatique résiduelle et le dernier témoin (avec le Luxembourg, Monaco, San Marin ou le Liechtenstein) d'un état ancien hérité des structures féodales qu'un modèle fédéral préfigurant de nouvelles structures étatiques. Si la Confédération du Rhin et l'empire Habsbourg ont sombré, la Confédération helvétique a survécu grâce à sa marginalité, ses dimensions modestes et son retard économique qui en font un pays de montagne rural et pauvre jusqu'au décollage industriel et commercial du deuxième quart du XXe siècle. En plein siècle d'essor des États-nations, la Suisse n'a résisté aux appétits de ses voisins que par la faiblesse de l'enjeu qu'elle représentait et sa fonction, tout comme la Belgique, d'État tampon entre puissances rivales. Au reste, la question linguistique et nationale, à l'intérieur des frontières de la Confédération, ne se pose qu'à la fin du XIXe siècle

Il est certain que le particularisme suisse est d'abord celui d'une majorité germanophone, à l'origine de la fondation de la Confédération de cantons et qui a imprimé sa marque à l'ensemble (l'État fédéral est resté purement germanophone jusqu'en 1798). Les guerres civiles (guerre du Sonderbund, notamment) à la suite de la Révolution de 1830, mettent fin au régime réactionnaire de la Sainte Alliance. Ce processus aboutit à l'État fédéral de 1848 qui pose dans son article 109 (art. 116 actuel) :

les trois langues principales de la Suisse, l'allemand, le français et l'italien, sont les langues de la Confédération.

Un siècle plus tard était ajouté à la liste le Rumantsch, dialecte rhétique roman, présent dans quelques vallées des Grisons, canton essentiellement germanophone, où le maintien de ces parlers non standardisés mais vigoureusement soutenus par la politique linguistique fédérale s'apparente davantage à de l'acharnement thérapeutique qu'à la promotion d'une nouvelle langue nationale. La fiction d'une « Suisse aux quatre langues » permet de dissimuler d'une part la prépondérance de l'allemand sur le plan démographique (75 % des locuteurs) comme sur le plan économique (le « triangle d'or » BerneñZurichñBâle où se concentrent capitaux et industries de pointe), d'autre part la réalité d'un monolinguisme cantonal de plus en plus étanche.

En effet, si le quadrilinguisme est inscrit dans la constitution de la Confédération, il n'est nulle part présent dans la vie sociale car le monolinguisme est la règle à l'échelon cantonal (à l'échelon communal dans les cantons bilingues comme le Valais ou Fribourg). Il s'agit donc de monolinguisme territorialisé et de plurilinguisme institutionnel seulement présent à l'échelon politique et administratif fédéral. Le choix de la résidence détermine la langue d'« écolage » des enfants et des administrations avec lesquelles on aura à communiquer. Ce monolinguisme est de moins en moins compensé par le bilinguisme des élites germanophones autrefois volontiers francophones et qui se tournent maintenant davantage vers l'anglais. De leur côté, les élites francophones ne parlent pas, pour autant, le « bon allemand » d'autrefois, et ceci, d'autant plus qu'à l'oral leurs interlocuteurs germanophones s'expriment de plus en plus en « suisse allemand » (schwizer tütsch) et supportent souvent mal que des non-germanophones utilisent l'allemand. Il est certain que la montée en puissance dans l'espace public de l'usage des dialectes alémaniques emblématisés comme signe de reconnaissance des populations suisses germanophones (par opposition à l'envahissante Allemagne) ne favorisera pas la communication avec la Suisse romande. On pouvait identifier des lignes de fractures culturelles, ainsi le fameux Röstigraben opposant les pratiques culinaires du Nord et du Sud; une autre ligne de fracture socio-économique oppose le « Triangle d'Or » alémanique (BâleñZurichñBerne), se distinguant par son insolente prospérité, du reste de la Suisse; une opposition politique se fait jour entre la Suisse romande, qui a voté en faveur de l'intégration européenne, et la Suisse alémanique qui s'oppose à tout rapprochement; une barrière linguistique est en train de se constituer entre alémaniques et romands du fait du refus romand de communiquer en Schwizertütsch, considéré par les francophones comme un patois sans intérêt, et du nombre sans cesse déclinant d'alémaniques disposés à parler français (l'anglais est plus attractif pour ses fonctions commerciales). Cette opposition de plus en plus nette entre la majorité germanophone et les minorités « latines » vient remplacer l'ancienne marqueterie des différenciations cantonales, religieuses, linguistiques, socio-économiques et géographiques qui ne se recoupaient pas, au contraire des nouvelles oppositions.

Nous avons déjà signalé que le discours sur l'harmonie des langues dans la Confédération doit être fortement nuancé pour le passé plus ou moins lointain. Pour le passé proche, on évoquera le problème du Jura francophone intégré au canton de Berne germanophone. Après deux décennies de conflits plus ou moins graves, la discorde se résout par la création du nouveau canton du Jura n'intégrant cependant pas les communes protestantes francophones du Sud qui restent rattachées au canton de Berne. On signalera aussi le problème, moins grave, du bilinguisme officiel du canton de Fribourg, où le français progresse dans la ville même de Fribourg provoquant les réactions défensives des germanophones, maintenant minoritaires alors que l'allemand fut jadis la langue officielle du canton. On ne peut, bien sûr, pronostiquer l'aggravation des problèmes du fragile équilibre des langues en Suisse, bien que les pourcentages enregistrés par les statistiques sur un siècle attestent une faible évolution du rapport entre langues surtout si l'on ne retient que les locuteurs ayant la citoyenneté helvétique : 1910 : 72,7 % de germanophones, 22,1 % de francophones, 3,9 % d'italophones, 1,2 % de « romanches »; 1980 : 73,6 % de germanophones, 20 % de francophones, 4,5 % d'italophones, 0,9 % de « romanches ». La reconnaissance, dans l'entre-deux-guerres des dialectes rhéto-romans sous le nom de « romanche » comme quatrième langue nationale (et non officielle) de la Confédération, est très symbolique et la politique en leur faveur très volontariste. Mais ces dialectes non unifiés par une langue écrite commune ne touchent que des locuteurs bilingues allemand/romanche de plus ou plus dispersés dans le canton de Grisons même, et l'action publique suffit péniblement à maintenir un usage significatif de cette langue.

Une bonne part du problème des récents dysfonctionnements dans la symbolique unitaire helvétique est fortement déterminé par l'évolution des rapports de la Confédération avec l'Union européenne. Pour le moment, la situation est bloquée par le refus de la majorité des cantons et celle des germanophones, alors que les forces économiques et les grands partis confédéraux sont favorables à l'intégration européenne. Si ce refus persistait, il pourrait accroître le « malaise romand » et mettre en cause la légendaire loyauté de toutes les composantes à l'égard de la Confédération.

On peut toutefois reconnaître que la Suisse, théoriquement quadrilingue, a su trouver un compromis acceptable pour toutes les parties. C'est, bien sûr, le fruit d'une longue cohabitation entre populations différentes au sein d'un État très décentralisé qui explique sans doute le miracle Suisse. Mais le miracle est davantage un miracle de coexistence politique que d'harmonie et de mélange linguistique.

 


Les derniers (?) problèmes de minorités nationales en Europe de l'Ouest : les langues et les régions à statut spécial

À l'exception des quatre États européens officiellement examinés plus haut dont il ne faudrait pas exagérer l'importance et dont le plurilinguisme, nous l'avons vu, est tout relatif, l'Europe semble maintenant d'un bout à l'autre du continent fractionnée en États à vocation uni-nationale et monolingue. Décidément le plurilinguisme et l'État-nation ne font pas bon ménage. Cette tendance serait-elle contredite par l'officialisation aux marges de certains États-nations ouest-européens de langues jusque-là sinon persécutées du moins « minorées » par l'État central, c'est-à-dire maintenues dans un statut d'oralité et de non-reconnaissance dans la vie publique? On hésite cependant à parler à leur propos de « minorités nationales » car les cas de figure sont variés et le caractère « ethnique » lié aux revendications linguistiques et d'autonomie culturelle est sinon absent (citons le contre-exemple basque) du moins peu saillant ou passé sous silence.

Mais la reconnaissance du plurilinguisme à l'échelon régional, ou l'usage réglementé d'une langue autre que la langue nationale dans les domaines publics, représente pour l'État moderne un moyen terme acceptable entre la volonté d'affirmation d'une seule langue nationale et la nécessaire prise en compte des revendications identitaires-linguistiques. La volonté de représentation unitaire passe par la reconnaissance d'une seule langue nationale, mais la prise en compte de la réalité des usages linguistiques et (ou) revendications identitaires ne répond pas au désir d'unification plus ou moins présent dans tout projet étatique. Il faut donc ménager aux « minorités » quelques compromis limités dans l'espace géographique et social.

Il est cependant difficile de recenser à l'heure actuelle tous les cas de reconnaissance plus ou moins officielle d'usages linguistiques autres que celui des langues nationales des États européens d'aujourd'hui. Toutes les situations intermédiaires existent entre la reconnaissance constitutionnelle (dans les statuts d'autonomie régionale) et la reconnaissance réglementaire concernant la possibilité de l'usage ou de la diffusion de telle ou telle langue dans telle ou telle fonction publique. Pour ce qui est de la sphère privée, il en sera question plus loin. Quant à ces « langues régionales » dont on parle souvent pour mettre en question le monolinguisme des États-nations, des positions symétriques peuvent être illustrées par la mise en parallèle des législations linguistiques de l'Espagne et de la France qui s'opposent assez significativement.

En Italie, les cas du Val d'Aoste, vallée alpine jouxtant la Suisse romande et la Savoie française, et du Haut-Adige, séparé de l'Autriche par le Brenner offrent le cas de statuts déjà anciens et évolutifs d'autonomie régionale qui ont permis aux autorités nationales et locales de trouver des compromis renégociés à plusieurs reprises. Au Haut-Adige (Alto Adigio alias Süd-Tyrol pour les Autrichiens), les populations italophones et germanophones coexistent, plus ou moins pacifiquement, au prix de l'apartheid scolaire (systèmes d'éducation séparés pour les deux langues) et de laborieux accords avec les représentants politiques de la majorité germanophone. La majorité germanophone du Haut-Adige, à la suite de tensions plus ou moins violentes dans les années 1960, a conforté ses droits linguistiques en imposant la séparation scolaire des enfants germanophones et italophones; elle joue un rôle central dans la formation des « juntes » de gouvernement à la tête de la région comme de la plupart des municipalités. C'est à ce prix que le calme est revenu et qu'ont disparu l'irrédentisme et les tensions avec Rome.

Le jeu est plus subtil entre les régionalistes de l'Union Valdôtaine auréolée par son rôle dans la résistance au fascisme et le pouvoir romain. Le bilinguisme officiel du Val d'Aoste, longtemps formel mais un peu revigoré ces dernières années (politique d'éducation bilingue, engagement plus sensible des autorités), permet à la région de garder ses privilèges fiscaux liés à son statut d'autonomie, malgré une situation sociolinguistique tendant au monolinguisme italophone. Alors que les autonomistes dominent le vie politique au Val d'Aoste depuis la guerre, le bilinguisme franco-italien (sans reconnaissance officielle de la véritable langue maternelle d'environ la moitié de la population, le patois franco-provençal) inscrit pourtant dans le Statut de 1848 n'est guère rentré dans l'usage public et a longtemps servi d'alibi à la justification du statut d'autonomie. Le français a fortement reculé en ville au milieu d'une population majoritairement italophone issue de l'immigration d'ouvriers italiens systématiquement organisée dans l'entre-deux-guerres par Mussolini. Prenant conscience de cette dangereuse évolution, les autorités, soutenues par un large consensus, ont entrepris depuis 1983 l'extension d'un enseignement bilingue qui trouve aujourd'hui quelques difficultés au niveau de l'enseignement secondaire alors que l'expérience dans le primaire s'est révélée positive. Si le français est passablement maîtrisé comme langue seconde par une bonne partie de la population d'origine franco-provençale ou non, il n'est plus la langue première que d'une partie marginale de la bourgeoisie urbaine cependant que le patois, maintenu dans des usages informels, garde une forte valeur emblématique. Plus encore qu'en Haut-Adige, l'irrédentisme n'y trouve plus guère d'adeptes. En Sardaigne, enfin, la région s'est engagée dans une politique éducative de prise en compte du dialecte sarde dans l'éducation de base en vue d'une meilleure acquisition de l'italien national, dont l'usage reste généralisé dans la sphère publique.

Le pouvoir « parisien », plus ancien et plus centralisateur que le pouvoir romain, a longtemps été sourd et intolérant à toute idée d'autonomie régionale et aux revendications identitaires et linguistiques. La langue française, depuis la « loi Toubon » de 1992, est officiellement « langue de la République », ce qui allait sans dire autrefois, mais ce qu'il semble nécessaire de consigner législativement aujourd'hui. Pourtant, l'Éducation nationale de la même République a parrainé des expériences d'enseignement du corse en Corse dans le cadre des prérogatives dévolues au Conseil de la culture, de l'éducation et de l'environnement, adjoint au Conseil Régional. De nombreuses communes corses ont d'autre part pris l'initiative de multiplier les inscriptions bilingues, surtout pour les toponymes, pour répondre sans doute aux barbouillages incessants des autonomistes sur les panneaux officiels. Le cas de la Corse, en France, est ce que l'on peut observer de plus radical dans ce que certains sympathisants Européens des « langues minorées » voient comme le début d'une officialisation des langues régionales occultées jusque-là dans les écrits publics et dans les usages administratifs. Mais la langue corse, en tant que telle, n'a aucune reconnaissance constitutionnelle dans le statut de Région Corse, pas plus que l'occitan, le basque ou le breton, et même les créoles des Départements d'Outre-Mer (il n'en est pas de même pour le Tahitien dans le cas d'un « Territoire d'Outre-Mer » qui n'est pas partie intégrante du territoire national). Sans nous étendre trop longtemps sur le problème des langues régionales de France, on peut émettre l'hypothèse que les mesures gouvernementales en faveur de leur enseignement (Loi Deixonne longtemps restée lettre morte puis réactivitée en 1982 par un arrêté ministériel de peu d'effet) ou les mesures officielles diverses (panneaux bilingues, subventions diverses aux manifestations culturelles) peuvent difficilement être interprétées comme concession au plurilinguisme. Timides ou purement symboliques, mises en oeuvre avec réticence, elles sont de peu d'effet dans la réalité des pratiques langagières (l'usage des langues régionales est en recul constant, même en Corse) lorsqu'elles n'accélèrent pas leur déclin par la folklorisation de leur usage public.

On a parlé d'un « renouveau des minorités linguistiques en France » dans les années 1970 (Lapierre, 1988) mais celui-ci semble bien essoufflé depuis près d'une décennie si bien qu'un consensus s'est dégagé pour ne plus voir dans la reconnaissance des « autres langues de France », breton, occitan, corse, basque, germanique d'Alsace-Lorraine, une atteinte à l'intégrité nationale. Ces langues peuvent maintenant être enseignées comme « langues régionales » mais cette possibilité n'est guère exploitée par les populations scolaires en cause, si bien que des « langues identitaires » comme l'hébreu ou « lointaines » comme le chinois remportent plus de succès auprès des élèves et parents d'élèves du secondaire que les soi-disant « langues maternelles » des populations concernées. On signalera les choix opposés en faveur de l'enseignement de la langue standard correspondante (l'allemand) en ce qui concerne l'Alsace et de la promotion d'une langue corse « sur la voie de la standardisation » (et non de l'enseignement de l'italien) pour la Corse. En dépit de ce que l'on peut penser sur l'intérêt du maintien de l'usage de ces langues minorées, les « langues régionales » de France sont partout en recul et le problème du plurilinguisme dans l'État fortement unitaire français concerne davantage le problème des langues d'immigration que celui des langues de substrat. Il est incontestable qu'en matière d'uniformisation linguistique et culturelle d'un territoire et d'une population, fortement hétérogène à l'origine, l'histoire de l'État national centralisateur qu'est la France est un modèle d'efficacité qui fascine les jeunes États des dernières indépendances alors que ce processus de construction nationale « à la française » n'est guère reproductible.

Reste l'Espagne qui apparaît dans la dernière période comme la plus représentative de cette nouvelle politique des États-nations faisant droit aux revendications identitaires et régionales sans que soit mis en cause le caractère unitiaire de l'ensemble territorial. On ne peut cependant mettre sur le même plan, en Espagne, la situation du catalan, du basque et du galicien. Mais dans les trois cas, il s'agit d'une politique linguistique nouvelle par rapport au centralisme franquiste, ce qui représente une véritable concession de l'État central en faveur de la reconnaissance territorialisée (l'espagnol ou « castillan » reste la seule langue officielle du royaume) d'autres langues que celle du pouvoir central. Le statut spécial accordé à ces langues régionales est solidaire du statut d'autonomie accordé aux provinces, statut dont a largement usé la Catalogne, de manière plus problématique les provinces basques où certains voudraient aller plus loin dans la voie de l'indépendance mais où la langue basque ne parvient pas à s'imposer face au castillan de plus en plus présent dans les secteurs d'activités modernes. En Galice, le galicien, dialecte proche des voisins portugais, dont la standardisation ne fait pas l'unanimité, ne semble pas doté encore d'une grande légitimité, mais son usage officiel, dans le cadre des pouvoirs non négligeables des autorités de la province, peut réussir à étendre ses fonctions. Cela dit, seul le catalan semble en mesure de tenir tête au castillan, malgré la forte immigration andalouse, du fait du dynamisme économique de la bourgeoisie catalane, de son habileté politique (le parti régionaliste participe à la coalition gouvernementale) et de ses ambitions européennes. C'est d'ailleurs dans la perspective d'un rééquilibrage en faveur des pouvoirs régionaux dans le cadre d'une Europe fédérale que les autonomistes catalans considèrent le statut d'autonomie actuel, à défaut d'indépendance, comme un compromis acceptable.

L'Espagne du XIXe siècle ne manquait pas d'atouts pour passer sans problème à l'étape de l'État-nation. Il faut évoquer plutôt le retard des structures socio-économiques et l'incapacité des élites à construire un État libéral-national moderne et démocratique pour rendre compte de l'échec de l'intégration nationale. Ajoutons-y le développement inégal opposant un Centre et un Sud retardataires aux deux régions périphériques que sont la Catalogne et les pays basques qui connaissent à la fin du siècle leur révolution industrielle. Ces facteurs cumulés feront avorter toute tentative sérieuse de modernisation et de démocratisation des structures politiques et sociales.

Ce n'est donc pas le développement des revendications régionales identitaires qui a miné l'État unitaire espagnol, mais plutôt l'incapacité de celui-ci qui a ouvert un espace aux revendications autonomistes d'abord conservatrices avec le « carlisme », nostalgie de l'ancienne Espagne des « fueros », puis plus populaires et petites bourgeoises avec la fondation des partis nationalistes, catalan puis basque. La succession des crises de l'État espagnol au XXe siècle, avec les brèves expériences d'autonomie régionale, sous la République espagnole, avec la « Generalitat » de Catalogne et le statut d'autonomie du Pays basque puis la mise au pas de toute tentative d'expression démocratique pendant quarante ans de dictature franquiste n'ont pas permis à la société espagnole une intégration nationale harmonieuse écartant tout danger d'éclatement de l'État-nation.

C'est le mérite du roi Juan Carlos, à la mort de Franco, d'avoir ouvert le dialogue avec les diverses forces politiques démocratiques et autonomistes. Le roi et les nouvelles élites politiques ont permis que s'ouvre aussi le chantier de la régionalisation débouchant sur la constitution de 1978 faisant droit aux particularismes catalan, basque, galicien mais aussi andalou et navarais. C'est ainsi que la Generalitat de Catalogne a pu renaître de ses cendres et se lancer dans une politique linguistique très volontariste en proclamant le catalan première langue de la région tout en développant des liens directs avec les autres régions européennes. On sera plus réservé sur l'efficacité des nouvelles politiques linguistiques en faveur du basque et du « galicien » (dialecte proche du portugais). Ailleurs qu'en Catalogne, le castillan, langue de la ville et de l'ouverture internationale ne subit guère la concurrence des nouvelles langues régionales officielles. L'exemple de la Catalogne, avec une langue catalane qui connaît un tardif processus de « normalisation-standardisation », peut venir ainsi nuancer la tendance à l'unilinguisme de l'État-nation observée généralement en Europe de l'Ouest. Mais le caractère pacifique et, pour le moment, non irrédentiste d'un nationalisme catalan puissamment installé dans les institutions existantes, donne à penser que la monarchie espagnole a trouvé un modus vivendi avec les forces particularistes nées des retards de sa construction nationale.

Avec l'exemple de la France, de l'Espagne et de l'Italie, on a affaire à une palette d'attitudes étatiques plus ou moins tolérantes à l'égard des langues non officielles nationales parlées sur leur territoire. Si l'on met à part la spécificité des processus de construction nationale (France et Italie s'opposent sensiblement du point de vue de l'homogénéité ethnolinguistique, mais l'Espagne est proche du cas français), on s'aperçoit que le problème est essentiellement politique, c'est-à-dire qu'il dépend de la capacité de l'État-central, du fait de son ancienneté, de son assise sociale, de son dynamisme socio-économique et de sa puissance hégémonique, à imposer l'usage de la langue nationale à des populations plus ou moins hétérogènes dans leurs usages linguistiques. En ce qui concerne l'Italie, d'ailleurs, le problème n'était pas tant la diffusion de l'italien auprès des allogènes que celle de l'italien national auprès des dialectophones. On aura cependant observé qu'en Europe occidentale la stabilisation stato-nationale assez ancienne assure une hégémonie à la langue nationale sans trop de problèmes et les concessions politico-culturelles sont d'autant moins coûteuses aux États que leur unité, à l'exception peut-être de la Belgique et de l'Espagne, ne semble pas vraiment en cause.

On pourra enfin citer les trois grands phénomènes terroristes à base nationalitaire en Europe de l'Ouest que sont les cas de l'Irlande du Nord avec l'IRA, du pays basque espagnol avec l'ETA et de la Corse avec les différents groupes nationalistes. La Grande-Bretagne s'appelle officiellement « Royaume Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande », preuve que l'Angleterre, État-nation moderne, n'a pas jugé utile de renoncer à son statut formel d'État territorial traditionnel du type Habsbourg fondé sur la légitimité dynastique. La question irlandaise est complexe et nul ne voit se profiler à court terme de solution mais, rattachée à la Grande-Bretagne ou à l'Irlande, l'Ulster n'en parlera pas moins anglais, comme la majorité des Irlandais, catholiques et protestants confondus. Le cas du pays basque pose problème car l'idéologie ethnico-nationalitaire de l'ETA n'est guère conforme aux conceptions ouest-européennes de l'État-nation, et le maximalisme des revendications des clandestins, marginalisés petit à petit au profit des modérés tirant parti du généreux régime d'autonomie offert par la nouvelle constitution espagnole, rend impossible tout règlement. L'usage de la langue basque est en régression et, sur ce point de la défense de la langue « nationale », la politique réaliste des dirigeants catalans semble davantage porter ses fruits. En Corse, les divers gouvernements n'ont rien fait pour un réel développement de l'île et ont laissé s'installer, avant comme après la montée du nationalisme, un état de non-droit, caractérisé notamment par la corruption et le clanisme. Quant au nationalisme corse, de plus en plus divisé par la dérive mafieuse de certains groupes clandestins, il semble davantage le fruit du laxisme paternaliste et de l'impéritie de l'État français que l'expression d'une réelle volonté irrédentiste de la population. Celle-ci est d'ailleurs de moins en moins corsophone et, dans les faits, se trouve de plus en plus intégrée à la modernité française.

 

Y-a-t-il un espoir pour les « petites langues » et les parlers vernaculaires dans le nouveau monde de la communication?

Il est clair que les « langues de plus large communication » ont le double avantage de profiter d'une plus grande masse de locuteurs et de producteurs culturels que les « petites langues » et d'attirer à elles l'activité linguistique et culturelle d'individus qui se sentent à l'étroit dans le public que leur réserve l'usage de leur vernaculaire. C'est le cas rencontré avec les littératures dialectales ou en « langues minorées » comme le corse, le breton, le frison, le sarde ou le gaélique, ou celui des intellectuels et des écrivains de « petites nations » préférant l'usage d'une langue de plus grande communication comme le Tchèque Milan Kundera écrivant en français dans ses dernières oeuvres, ou comme ces Hongrois écrivant en allemand, ces Scandinaves en anglais... C'est dire que ces langues sont, par définition, « supra-ethniques », parce qu'elles véhiculent la synthèse de multiples apports. Si l'« ethnicité » a un sens, elle ne peut référer, selon Fishman (1965) qui l'admettait alors, qu'à des communautés rurales structurées par des pratiques culturelles au sens ethnologique du terme. Le grand sociolinguiste américain céda ensuite, un certain temps, à l'idéologie « multiculturelle » de l'Amérique des années 1970. Les langues de plus large communication naissent et se développent dans l'activité urbaine au sein de sociétés complexes où elles permettent justement la communication parce qu'elles ont su assurer déjà l'expression d'apports culturels divers.

On fera un sort particulier aux idiomes populaires à usage essentiellement oral : dialectes, langues minorées à l'intérieur d'un État-nation donné. Sous le slogan de préservation du patrimoine linguistique de telle ou telle communauté ou région, se dissimule en fait souvent la réduction de la culture de tout un peuple à quelques plats emblématiques pour la cuisine, quelques chansons pour la musique, quelques récits folklorisés pour la littérature, et quelques mots pittoresques pour la langue. Quelquefois, les « indigènes » collaborent activement à la mise en place de l'image réductrice d'une culture ainsi « cannibalisée » par le centre dominant, d'une identité « gelée », comme ont pu le faire un Alphonse Daudet ou un Marcel Pagnol en transformant la culture provençale en folklore pour touristes parisiens. Ces processus de mise à mort des cultures ethniques sont maintenant bien connus. Peut-être que, dans le cas de communautés immigrées, sans espoir de retour dans des pays ou des régions qui se transforment en leur absence (passant de cultures rurales à une civilisation urbaine assimilant toutes ces cultures), n'y a-t-il pas d'autres solutions que de cultiver la nostalgie d'une vie qui n'existe plus?

Peut-on prédire pour autant la disparition des « langues minorées » dans cette Europe qui affiche son libéralisme en matière linguistique et culturelle? La réponse est à chercher dans le double sens de « libéralisme » : si le sens « économique » prime, la loi du marché des échanges linguistiques condamne à terme ces témoins d'un temps où le marché n'était pas unifié; si le sens politique et culturel prévaut, on peut souhaiter l'« exception culturelle » pour ces biens symboliques qui ont besoin d'une sérieuse aide publique pour continuer à survivre.

L'Europe doit faire face, pour l'organisation « écolinguistique » de son espace de communication, au défi que représente l'intensification des échanges internationaux et aux nécessités accrues de la standardisation qui en découle.

 

La communication standardisée au service de la (des) langue(s) « de plus large communication »

Le retard pris par les « petites langues » et par celles des États-nations récents est-il rattrapable? C'est la question que l'on peut se poser en cette fin de millénaire après avoir pris conscience d'un rapport des forces qui pousse à l'alignement des locuteurs des « petites langues » sur l'usage dominant, c'est-à-dire sur ce que J. Fishman appelle pudiquement wider communication language (« langue de plus large communication »). Ce terme s'applique aux langues européennes des anciennes métropoles (anglais, français, portugais, espagnol) dans la situation de pays récemment décolonisés qui ne peuvent imposer l'usage de la ou des langue(s) nationale(s) à leur propres locuteurs, conscients qu'ils sont de la faible « valeur d'échange » d'une langue peu légitime, fraîchement standardisée et très peu répandue dans l'usage quotidien sous une forme standard en face de la langue des anciens colonisateurs.

C'est déjà vrai pour les petites langues occidentales d'implantation ancienne comme le danois et le suédois, et encore plus pour le norvégien et le finnois. Dans cette espace nordique, autrefois dominé culturellement par l'allemand, l'anglais est devenu plus qu'une langue de communication avec l'extérieur, c'est la langue de travail de pans entiers de la communication professionnelle. C'est aussi vrai pour les États d'Europe centrale et orientale qui, pour certains, ont retrouvé les anciennes affinités avec la langue et la culture allemande propre à cette « Mittel Europa » structurée autrefois par l'empire Habsbourg (Slovénie, Hongrie, Pays tchèque et slovaque). D'autres se sont échappés de la sphère soviétique dominée en principe par la langue russe pour se précipiter dans l'anglophonie avec un enthousiasme de néophyte (Pologne, Pays baltes). D'ailleurs, avec la fin du bloc soviétique, la demande d'anglais a partout progressé de façon spectaculaire même dans des pays de tradition autrefois francophone (Pologne, Roumanie, Tchéquie dans une moindre mesure) ou germanophone (Tchéquie/Slovaquie, Hongrie, Croatie et aussi, dans une certaine mesure Pologne). Avec le temps, il est possible que cette folie occidentalophile et anglophone se stabilise, et que d'anciennes solidarités linguistiques et culturelles reprennent le dessus. Mais en tout cas, au profit de langues « de plus large communication », aux dépens des langues de faible enracinement historique et (ou) de faible volume « linguistique-culturel ».

En ce qui concerne l'ex-Union soviétique, on a pu penser un certain temps que les nouveaux États indépendants issus de son éclatement après 1991 seraient intégrés politiquement et culturellement dans une Europe nouvelle fortement étendue vers l'Est. Ces prévisions doivent être en partie revues en fonction des récentes évolutions politiques et économiques. Les Pays baltes vivent encore à l'heure du nationalisme ombrageux, mais malgré l'arrivée des ex-communistes au pouvoir en Lituanie et le manque d'empressement des occidentaux à accueillir dans un bref délai ces trois pays dans l'Union européenne, on peut prévoir à plus longue échéance leur inévitable intégration. La population biélorusse vient, de son côté, de décider, à 83 %, de faire du russe la deuxième langue officielle du pays; et l'Ukraine, à la suite des dernières élections, reconnaît de plus en plus l'usage du russe, non seulement pour le tiers de la population russophone, mais pour une bonne part des usages publics. La Moldavie, jusqu'en 1991, allant dans la direction d'une réunification avec la « mère patrie roumaine », tient maintenant davantage compte de sa forte minorité russophone et cherche à stabiliser une difficile autonomie entre liens nouveaux avec la Roumanie voisine et maintien de relations avec l'ensemble ex-soviétique en voie de reconstitution.

On peut dresser un tableau nuançant quelque peu l'incontestable domination de la langue anglaise à l'échelle européenne comme à l'échelle mondiale. Pour cela, il est nécessaire de distinguer, entre les langues nationales de chaque État européen qui jouent leur rôle à la fois emblématique et véhiculaire de la communication intérieure et l'anglais véhiculaire de la communication internationale, un niveau de communication régionale internationale où d'autres grandes langues européennes jouent un certain rôle (français, allemand, et espagnol dans un faible mesure). Mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à l'heure de la standardisation internationale et de la communication de masse, un nombre restreint de langues européennes pourront subir le choc de la concurrence internationale et atteindre la taille critique nécessaire pour être utilisées dans certains médias (informatique, télématique, production audiovisuelle, banques de données).

 

De l'Europe des états-nations à l'Europe plurilingue et multilingue?

L'Europe de la fin du XXe siècle et davantage encore celle du siècle à venir est et sera une Europe des villes; c'est dire que dans cette Europe urbaine il y aura de plus en plus d'espaces où se développeront des multilinguistiques et des plurilinguismes de diverses natures. L'Europe des villes, c'est aussi l'Europe des jeunes, des échanges scolaires et universitaires, l'Europe des voyages de plus en plus faciles et l'Europe du tourisme intra-européen et des sites touristiques prestigieux attirant de plus en plus de touristes non européens venus d'Amérique du Nord et, de plus en plus, du Japon et d'Extrême-Orient. Dans cette Europe des migrations, des jeunes, du tourisme et des échanges de populations, l'anglais est certes la lingua franca première, celle des interactions commerciales minimales, mais c'est aussi un espace mobile donnant lieu à l'apprentissage entre Européens de la langue des autres. L'Anglais fixé professionnellement à Paris, le Français travaillant à Francfort doit bien se résoudre à apprendre la langue du pays d'accueil même s'il ne perd pas pour autant l'usage de sa langue maternelle.

Pour cette Europe qui aura à gérer les échanges de plus en plus nombreux entre Européens, la réforme des systèmes éducatifs représente un certain nombre d'enjeux et un défi. De la réussite des projets éducatifs notamment de celui qui généraliserait dans l'enseignement secondaire l'obligation de l'apprentissage approfondi d'au moins deux langues étrangères, l'anglais et une autre langue européenne (sauf pour la Grande-Bretagne et l'Irlande), dépend l'avenir écolinguistique de l'Europe. On peut envisager divers « futuribles » pour l'Europe du XXIe siècle sous forme de scénarii rose, noir et gris si l'on souhaite la construction d'une Europe respectueuse du développement de toutes les langues et cultures européennes. Le scénario rose correspondrait à la réalisation d'une Europe des Européens multilingues, c'est-à-dire à l'augmentation du nombre d'Européens maîtrisant outre l'anglais, une autre langue européenne que la leur. Le scénario noir ferait craindre l'émergence d'une Europe monolingue anglophone avec la disparition progressive des langues nationales. Comme ces deux scénarii extrêmes ne sont guère probables, il convient de croire plutôt à un scénario gris où, à côté de l'anglais, langue internationale de l'Europe future, il y aurait place pour d'autres langues auxiliaires internationales dans les échanges européens. Dans ce scénario prévisible, on assisterait malheureusement à la disparition des langues dites « minorées », au déclin des petites langues et au progrès des plurilinguismes nationaux. Le seul scénario souhaitable mais non assuré, consisterait à espérer un déclin du multilinguisme à l'échelle européenne et à l'augmentation du nombre d'Européens bilingues dans différentes combinaisons linguistiques pour assurer l'intercompréhension entre les différents peuples européens.

 

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