Cet article se propose de présenter un tableau panoramique de l'Europe des langues et des États-nations correspondants à l'horizon de l'an 2000, et faisant suite à un ouvrage (Baggioni, 1997) qui se voulait une contribution sociolinguistique à l'histoire politique et culturelle de l'Europe de 1450 à nos jours.

L'Europe y est considéré « de l'Atlantique à l'Oural », la Russie et la Turquie servant d'interfaces avec l'Asie. On part de l'idée que la langue, emblème de l'État-nation n'est pas pertinente rigoureusement mais que les États européens, dans leur grande majorité, ont maintenant leur langue propre et que l'après-Gorbatchev se solde par une irrésistible poussée du monolinguisme territorial en Europe centrale et orientale. En Europe de l'Ouest, le contre-exemple des États multilingues n'est qu'une exception qui confirme la règle. Assiste-t-on aux derniers problèmes de minorités nationales en Europe de l'Ouest avec les langues et les régions à statut spécial qui ont gagné quelques droits en Espagne, en France et en Italie? En fait, la reconnaissance du plurilinguisme à l'échelle régionale ou l'usage réglementé d'une langue autre que la langue nationale dans les domaines publics représente pour l'État moderne un moyen terme acceptable entre la volonté d'affirmation d'une seule langue nationale et la nécessaire prise en compte des revendications identitaires-linguistiques.

Y-a-t-il un espoir pour les « petites langues » et les parlers vernaculaires dans le nouveau monde de la communication? Il est clair que les « langues de plus large communication » ont le double avantage de profiter d'une plus grande masse de locuteurs et de producteurs culturels que les « petites langues », et d'attirer à elles l'activité linguistique et culturelle d'individus qui se sentent à l'étroit dans le public que leur réserve l'usage de leur parler vernaculaire. Quant aux idiomes populaires à usage essentiellement oral, dialectes et langues minorées à l'intérieur d'un État-nation donné, les processus de mise à mort des cultures ethniques sont maintenant bien connus. Peut-on prédire pour autant la disparition des « langues minorées » dans cette Europe qui affiche son libéralisme en matière linguistique et culturelle? La réponse est à chercher dans le double sens de « libéralisme » : si le sens « économique » prime, la loi du marché des échanges linguistiques condamne à terme ces témoins d'un temps où le marché n'était pas unifié; si le sens politique et culturel prévaut, on peut souhaiter l'« exception culturelle » pour ces biens symboliques qui ont besoin d'une sérieuse aide publique pour continuer à survivre.

L'Europe doit faire face, pour l'organisation « écolinguistique » de son espace de communication, au défi que représente l'intensification des échanges internationaux et aux nécessités accrues de la standardisation qui en découle. Le seul scénario souhaitable, mais non assuré, consisterait à espérer un progrès du multilinguisme à l'échelle européenne et l'augmentation du nombre d'Européens bilingues dans différentes combinaisons linguistiques pour assurer l'intercompréhension entre les différents peuples européens.