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Moreau,
Marie-Louise. 1997. La communication sifflée chez les Diola (Casamance, Sénégal). DiversCité
Langues. En ligne. Vol. II. Disponible à http://www.uquebec.ca/diverscite De
nombreuses communautés, en Europe, en Amérique, en Asie,
en Afrique, ont développé des langages sifflés, diversement
complexes. Si on fait l'inventaire des
systèmes répertoriés à l'heure actuelle par
la littérature scientifique, on en recense une cinquantaine. Mais
cet inventaire est assurément incomplet : ainsi, en Basse Casamance
(sud-ouest du Sénégal),
trois groupes ethniques au moins, les Baïnuk, les Diola et les Manjak,
disposent chacun d'un mode sifflé de communication, non encore décrit.
Ce texte a précisément pour objectif de présenter
le système de communication sifflée (kuhundjuk) utilisé par
les Diola, qui, très vivace encore dans certaines zones, est sérieusement
mis en péril par les transformations culturelles de cette société et
la distance graduelle qu'elle prend par rapport aux pratiques traditionnelles.
C'est d'ailleurs cette menace qui rend urgent un travail d'archivage, non
seulement pour conserver au moins quelques traces de ce patrimoine culturel,
mais aussi pour le valoriser, en le signalant comme digne d'attention,
du fait même que le regard extérieur s'y porte.
Si les principes fondamentaux en paraissent relativement stables d'une communauté diola à l'autre,
ce mode de communication connaît une importante variation topolectale;
il se maintient par ailleurs de manière très inégale dans
les différentes régions. La description présentée
ici portera essentiellement sur ce qu'il est actuellement chez les Diola d'Oussouye
et des environs.
Contenu des messages
Deux catégories de sifflements - les Diola parlent aussi, en français, de sifflets -
peuvent être distinguées.
- Les appellatifs
Une proportion importante des messages sifflés correspond à des appellations : tous
les individus mâles, à partir de 6 à 8 ans, et un certain nombre de femmes ont leur
propre nom sifflé . Il existe aussi des noms
correspondant à des groupes : quartier, village entier. Les appellatifs ne sont pas
réservés qu'aux humains : chacune des bêtes du troupeau peut recevoir aussi son nom
sifflé.
- Les messages significatifs
Des significations complexes peuvent être véhiculées de la sorte; leur nombre est
toutefois limité, la combinatoire étant réduite, et la plupart des messages associant
forme et contenu de manière globale, sans articulation (j'y reviendrai). Sur le nombre
total des messages significatifs, les estimations varient. Elles ont toutefois en commun
de créditer les anciens et les générations précédentes d'un plus grand capital que
celui qui continue d'être actualisé. En réunissant plusieurs informateurs, j'en ai
identifié plus de soixante-dix (voir le Tableau
I). Mais cet inventaire n'est sûrement pas exhaustif, parce qu'il existe des messages non accessibles aux non-initiés, et
aussi, plus simplement, parce qu'il est loisible à chaque groupe et à chaque sous-groupe
de créer ses propres messages, en s'en réservant un usage plus ou moins exclusif.
Caractéristiques formelles des messages
- Longueur des messages
À quelques exceptions près, les sifflets comportent de deux à une vingtaine de notes.
Certains messages en usage chez les femmes (voir dans le Tableau I, ceux qui sont marqués d'un F) sont toutefois plus
longs, l'un d'eux atteignant une cinquantaine de notes; il n'est cependant pas certain que
ces derniers cas appartiennent à la même catégorie : ils peuvent être sifflés, mais
le plus souvent, ils sont chantés.
- Liaison entre forme linguistique et forme sifflée des messages
La liaison entre les prénoms des individus et les sifflements appellatifs est arbitraire
: il n'existe pas de système de correspondance entre phonie et mélodie; dès lors, d'une
part, à entendre un nom sifflé inconnu, on ne peut déterminer qui il désigne; d'autre
part, quand on ignore le nom sifflé de quelqu'un, on ne peut le deviner par son prénom.
Cela n'empêche pas que la forme sifflée soit parfois mise en relation avec la forme
phonique, de manière quelquefois un peu compliquée. Ainsi, un homme prénommé Kumateyo
a un nom sifflé sur trois notes, dont certains disent qu'elles correspondent au diminutif
/teteyo/.
D'autres personnes ont un nom sifflé dont le nombre de notes excède celui des syllabes
de leur prénom; pour établir la relation, on module une des voyelles sur deux notes, ou
on ajoute une ou deux syllabes d'appui (/o/, /wo/, /e/, etc.).
À la plupart des sifflets correspond un petit texte. Ainsi, le sifflement signifiant que
quelqu'un souhaite échanger du poisson contre du riz est associé aux mots siwol oo
emaano (« poisson » + syllabe d'appui + « riz »), et une des deux insultes que l'on
peut siffler à l'adresse des hommes est liée à sihonti oo (« tes couilles ») ou au
singulier ehonti oo. Le procédé aide évidemment à la mémorisation. Dans certains cas,
on a davantage affaire à des chansonnettes, très courtes, qui réfèrent à un contexte
particulier. Ainsi, à l'hivernage, quand les filles reviennent des rizières où elles
ont repiqué le riz, on les reçoit avec un plat spécial, à base de noix de palme et de
sucre; on les invite à ce repas par un petit air sifflé ou chanté que l'on n'utilise
pas en dehors de cette circonstance.
À l'exception d'un seul, les témoins interrogés n'ont pas établi de distinction entre
messages sifflés et chansonnettes sifflées; il semble bien qu'on ait affaire à un
continuum, sans catégorisation nette; les témoins distinguent en revanche nettement
l'ensemble présenté dans le Tableau I du répertoire de leurs chansons (ekontiñ, par
exemple), nettement plus longues, autrement structurées, autrement complexes.
- Trois formes : sifflée, chantée, criée
À la forme sifflée et à la forme chantée, s'en ajoute parfois une troisième : la
forme criée, essentiellement pour les messages qui doivent porter plus loin que le
sifflement, comme l'alerte en cas d'incendie ou de vol. En revanche, d'autres messages
requérant une certaine confidentialité emprunteront plus volontiers l'habillage sifflé;
ainsi en va-t-il par exemple du sifflet d'alerte, utilisé notamment par les petits
maraudeurs, qui conviennent même parfois de le dissimuler dans un autre air sifflé, tout
à fait anodin.
- La combinatoire
Dans certains systèmes de communication sifflée, chaque phonème de la langue a son
équivalent sifflé et on combine ces segments minimaux en mots, eux-mêmes combinés en
messages. Dans ces cas, le répertoire sifflé est dès lors potentiellement aussi étendu
que celui de la langue orale. Ce n'est pas sur ce principe qu'est organisée la
communication sifflée des Diola : une minorité de messages seulement sont décomposables
en segments parfois recombinables. Trois cas paraissent devoir être distingués.
a.Tous les sifflements significatifs peuvent être précédés d'un sifflement appellatif,
qui signale à qui on les adresse. Cet enregistrement se compose en fait de trois segments
: le premier désigne la personne à qui on adresse le message (Gouho), le deuxième la
personne à propos de quoi on pose la question (Kumateyo), le troisième correspond à
Est-il près de toi?
b.Deux messages proposent un troc de denrées périssables contre du riz; ils comportent
un segment commun (qui a la valeur de « riz ») et un segment différencié, qui a pour
fonction de désigner le poisson dans un cas, le vin de palme dans l'autre. On ne retrouve
cependant aucun de ces trois segments (« riz », « poisson », « vin de palme ») dans
d'autres messages que les deux mentionnés. Une analyse analogue peut être conduite sur
d'autres paires.
c.Le message « As-tu vu A.? »/« A. est-il près de toi?" peut être précédé
d'un appellatif; celui-ci identifie l'individu à propos de laquelle on pose la question
(autrement dit, il identifie A.), il joue donc le rôle de thème dont le message est le
prédicat. Mais ce thème ne peut être qu'un appellatif renvoyant à une personne ou à
une des bêtes du troupeau; ce ne pourrait être le segment correspondant à « riz » ou
à « poisson » du point précédent. Il en va de même pour d'autres messages, où seul
un appellatif peut prendre la place du symbole A. utilisé dans la notation.
On peut combiner un premier appellatif, pour identifier la personne à qui on s'adresse,
suivi d'un deuxième appellatif, qui sert de thème, suivi à son tour d'un message tel
que « As-tu vu A.? ».
Fonction des sifflements
Les messages ont des fonctions pragmatiques diverses : mettre en garde, enjoindre, saluer,
informer, se moquer, insulter; d'autres sont des requêtes d'information ou d'action.
D'autres encore ont pour fonction de guider le comportement d'un ou de plusieurs membres
de la communauté, en leur signalant discrètement qu'ils se trouvent dans la situation
où il convient d'appliquer une règle déterminée.
Au-delà des rôles que remplissent les sifflets particuliers, le code dans son ensemble
s'inscrit dans une communication à la fois plus large et plus restreinte que le langage
ordinaire.
En effet, d'une part, le recours aux sifflements ou aux cris permet d'augmenter la portée
à distance des messages; en cas de nécessité, on pourra même moduler les notes d'un
appellatif ou d'un message significatif sur une flûte (ehombol) ou une corne (kasin), qui
transmettra l'appel plus loin encore, ou lui conférera une autre valeur.
D'autre part, il y a, comme nous l'avons vu, des messages réservés aux initiés.
Recourir au sifflement plutôt qu'au langage ordinaire préserve alors en outre le secret
du message (Thomas, 1995). Même si la majorité des sifflets ne font pas partie du
domaine secret, ils sont d'une connaissance moins répandue que le langage articulé; par
exemple, si le prénom de certaines personnes est connu de tous les villageois, il n'en va
pas de même de leur appellatif sifflé, que seuls ceux qui leur sont familiers et les
pairs de leur classe d'âge connaissent. Il n'est pas rare, dans le même ordre d'idées,
qu'un petit groupe de personnes se fixe un répertoire propre : ainsi, H., E., P. et A.
utilisent un même sifflement qui permet à chacun d'appeler les trois autres, en
s'identifiant donc du même coup à lui comme un membre de ce groupe restreint. De même,
S. et D., deux autres adultes, s'appellent depuis l'enfance par un sifflet spécifique,
par lequel ils réaffirment leur lien d'amitié (« On ne ferait pas ça si on était
fâchés », dit S.), et qui situe la communication et la relation dans la sphère de la
complicité amicale.
À côté de quelques autres fonctions mineures,
le langage sifflé se trouve ainsi doté de deux fonctions majeures : l'une utilitaire,
parce qu'il peut assurer une communication plus large que le langage ordinaire; l'autre
sociale, parce qu'il s'agit d'un code réservé, non partagé par les personnes extérieures, il permet au
groupe ou au sous-groupe d'affirmer sa cohésion, installant d'emblée ses utilisateurs
dans la connivence.
De cette deuxième fonction découle sans doute que les appels sifflés, émanant de
proches, sont perçus comme requérant une attention particulière, et comme prioritaires
par rapport à la communication articulée. On peut souvent constater qu'un individu,
occupé à converser, s'interrompt au milieu d'une phrase, pour répondre - souvent en
sifflant - à un appel sifflé qui vient de lui être adressé. Certes, quand celui qui
appelle se trouve à quelque distance, comme
c'est fréquemment le cas dans ce type de communication, on peut feindre de ne pas être
là, de ne pas entendre, mais ces ruses ne sont pas bien vues. L'un des termes les plus
récurrents, dans le discours consacré aux sifflements, est « automatiquement » (Il
siffle ton nom, et automatiquement, tu sais que c'est toi qu'il appelle, et
automatiquement, tu réponds.) : c'est sans doute l'une des marques de l'obligation qui
est faite de participer ainsi aux échanges du groupe.
Conditions d'apprentissage
Dans la plupart des cas, le nom sifflé des petits garçons leur est attribué par leurs
copains du même groupe d'âge; en d'autres cas, par leur père. Mais c'est le père qui
fixe le nom sifflé de ses filles.
Les informateurs s'accordent pour dire que c'est avec ses pairs, de sa classe d'âge, que
le petit garçon apprend les messages les plus usuels. Et le lieu de cet écolage, dans
les représentations des gens au moins, ce sont les pâturages où les garçons sont
envoyés pour surveiller les troupeaux de vaches dès l'âge de 6 ans, jusqu'au moment où
ils commencent à cultiver, soit vers 1516 ans.
Dans les représentations des Oussouyois, si quelqu'un a un répertoire très riche de
messages sifflés, c'est parce qu'il a longtemps gardé les troupeaux; un répertoire
limité - ainsi, celui que l'on attribue à la jeunesse actuelle - est en revanche
associé à une moindre fréquentation des pâturages. Il y a cependant, à l'une et à
l'autre de ces associations, divers contre-exemples qui mettent en cause leur
généralisation : j'ai rencontré des hommes pourvus d'un répertoire très riche, qui
n'avaient jamais surveillé les bêtes; et d'autres, ayant consacré de nombreuses années
aux pâturages, avaient pourtant un bagage plus limité que la moyenne.
Pour les personnes nées avant 1940, une autre variable joue un rôle effectif : la
religion. Les catholiques, qui vivaient à part dans le village, en se tenant à l'écart
de toutes les pratiques traditionnelles, ont moins développé leur apprentissage du
répertoire que les animistes. La situation s'est toutefois sensiblement modifiée pour
les personnes nées dans les décennies suivantes. Ainsi, dans un groupe de six garçons
nés de 1958 à 1961, celui qui dispose du plus large éventail de messages est un
catholique qui consacrait à l'arrosage du jardin des soeurs tout le temps dont il aurait
pu disposer pour les pâturages. Ce cas a seulement d'exceptionnel qu'il concentre sur une
personne à la fois le catholicisme et la non-fréquentation des pâturages.
Sur les conditions dans lesquelles les femmes apprennent le code, les descriptions sont
moins convergentes : il est question de groupe d'âge (mais les filles n'appartiennent pas
à une structure aussi cohésive que celle des garçons); on parle aussi d'un
apprentissage auprès de la mère, ou d'une attention particulière apportée aux messages
échangés dans le village, etc., conditions qui ne sont pas mentionnées à propos des
garçons.
En tout état de cause, l'apprentissage commence précocement, d'où il découle que
beaucoup de personnes associent sifflements et enfance. Mais s'il est bien clair que les
petits garçons sifflent des messages appellatifs et significatifs, c'est loin d'être
leur privilège. Les adultes recourent quotidiennement à ce code, mais sans doute pas
pour les mêmes significations. Nous y reviendrons au point 7.
Variation selon les villages
Oukoute, autre village diola qu'un kilomètre de rizières sépare du premier, a aussi un
code sifflé, comportant de nombreux messages
significatifs. J'ai soumis un enregistrement de 30 messages recueillis auprès des
Oukoutois à 2 hommes d'Oussouye (de 43 et 44 ans), et de 20 messages enregistrés à
Oussouye à 3 hommes d'Oukoute (de 43 à 47 ans), en leur demandant de m'en dire la
signification (voir le Tableau II).
Certains des messages sont communs aux deux villages; d'autres existent dans les deux,
mais sous des formes différentes; d'autres encore ne fonctionnent que dans un seul des
deux villages. La situation est donc assez complexe, les pratiques des deux villages ne
peuvent se décrire ni comme relevant d'un code commun, ni comme totalement distinctes. Il
est clair cependant qu'au niveau de la fonction et des contenus, nous avons bien affaire
à des systèmes étroitement apparentés.
À 10 km d'Oussouye, le village diola de Mlomp a aussi son code sifflé, basé sur les
mêmes principes que celui d'Oussouye. Des 22 messages enregistrés à Oussouye, un
informateur de Mlomp, de 20 ans, n'en a identifié qu'un seul, celui qui marque
l'étonnement. Dans beaucoup de cas, il existe de part et d'autre des messages de même
contenu, mais de formes différentes. Ainsi, le sifflement par lequel on provoque un
village à une lutte existe à Mlomp comme à Oussouye, mais dans des versions très
différentes qui ne permettent pas son identification par les habitants de l'autre
village. Il faut dire que Mlomp et Oussouye appartiennent à des royaumes différents, et
que les joutes opposent essentiellement des villages au sein d'un même royaume.
Variation selon le sexe
Si les langages sifflés pratiqués en Europe le sont aussi bien par des femmes que par
des hommes, il n'en va pas de même dans les situations africaines étudiées jusqu'ici
(Thomas, 1995). Chez les Diola, en particulier, le langage sifflé est d'abord une affaire
d'hommes. Certes, quelques femmes y recourent, notamment pour les appellatifs, mais bien
moins nombreuses que les hommes, et bien moins fréquemment. Elles leur préfèrent
généralement les messages chantés ou criés. Je n'ai rencontré aucun garçon qui n'ait
son nom sifflé, alors que bien des femmes en sont dépourvues. Toutefois, certains
rituels féminins sont associés à des cris-chants-sifflets spécifiques. Il en va ainsi
des messages marqués d'un F, dans le Tableau
I.
Enfin, la connaissance de la signification des messages ne se répartit pas de manière
identique chez les hommes et chez les femmes, à tranche d'âge égale. J'ai soumis
l'enregistrement de 22 messages sifflés à
des Oussouyois des deux sexes, en leur demandant de m'en dire la signification : les 7
femmes interrogées (de 26 à 40 ans) en connaissent en moyenne 42,53 %, contre 74,16 %
chez les hommes de la même tranche d'âge.
Variation selon les causes d'âge
- Un répertoire en évolution
Indépendamment des aspects quantitatifs, qui seront traités dans la section suivante,
on peut observer des variations dans le répertoire des différents groupes d'âge.
1.D'abord, parce que les différentes générations n'ont pas les mêmes préoccupations.
Ce sont surtout les enfants qui proclament que la nouvelle lune se montre, qu'ils ont
attrapé un gros poisson ou qu'une vache s'approche d'un champ de riz, mais ce sont les
adultes qui demandent de l'aide pour construire une maison, qui proposent d'échanger du
vin contre du riz, ou qui signalent aux non-initiés qu'ils doivent rester à la maison,
parce qu'une cérémonie commence, réservée aux seuls initiés.
2.Ensuite, parce que les pratiques se modifient : ceux qui construisent une maison
aujourd'hui recourent souvent à une main-d'oeuvre rétribuée; le message « Venez
m'aider à construire ma maison, je vous donnerai du tabac » n'est plus guère usité. De
même, les messages liés à des cérémonies royales ne peuvent se maintenir, bien sûr,
que dans la mesure où la royauté se perpétue. Or, la royauté d'Oussouye est sans
titulaire depuis 1984.
3.Deux informateurs, G. et S., âgés de 46 et de 31 ans, m'ont enregistré des messages,
que j'ai soumis à l'identification d'autres hommes du village, que je répartis selon
leur âge en deux catégories, l'une proche de G., l'autre de S. Les pourcentages
d'identifications correctes sont repris dans le Tableau
III : il y apparaît que les deux groupes ont des habitudes différentes, pratiquent
davantage certains sifflements que d'autres et recourent volontiers à certaines formes
qui leur sont du coup plus familières.
4.On assiste à l'apparition de nouveaux messages, connus par les plus jeunes et ignorés
de leurs aînés. Les S. semblent bien avoir ainsi créé « Il a pris un gros poisson ».
Les cadets des S. sont aussi à l'origine de créations récentes, inconnues des tranches
d'âge plus âgées (« Quelqu'un est saoul », « On a fait tomber un régime de fruits
du rônier »). Le phénomène est toutefois limité, il ne parvient pas à compenser
l'effritement progressif du répertoire, bien moins étoffé maintenant chez les plus
jeunes.
- Un répertoire en diminution
Sur la base des indications fournies par 4 témoins (de 31, 34, 45 et 46 ans), j'ai
réalisé un enregistrement de 22 messages sifflés, que j'ai soumis ensuite à 46 hommes,
de 15 à 64 ans, interrogés en passation individuelle sur la signification qu'ils
donnaient à ces sifflements (pour les caractéristiques des sujets et certains détails
quant à la passation de l'épreuve, cliquez ici).
Si l'on répartit les 46 témoins en 7 groupes qui tiennent compte à la fois de leur âge
et de leur réseau relationnel, on obtient
les chiffres du Tableau IV, auxquels
correspond la Figure 1.
Si les trois premiers groupes paraissent ne connaître que des fluctuations liées au
hasard de la composition des échantillons, un déclin plus net des connaissances se
manifeste pour les tranches d'âge suivantes, avec une accentuation très nette de la
pente pour les deux derniers groupes.
J'échoue à identifier complètement les déterminants de cette accélération. Tous les
Oussouyois s'accordent pour dire que les jeunes abandonnent de plus en plus les pratiques
ancestrales, parce qu'ils sont davantage scolarisés, moins intégrés dans les structures
sociales traditionnelles (ainsi, au groupe d'âge se substitue peu à peu le groupe de la
classe scolaire, qui mêle des enfants de différentes ethnies et de différents villages;
une nouvelle répartition des rôles éducatifs prend la place de l'ancienne, où chacune
des générations avait un rôle à jouer par rapport aux plus jeunes, etc.), et de plus
en plus séduits par d'autres valeurs et d'autres perspectives que celles de leurs
aînés, etc. Il est possible aussi que ces jeunes, ou ceux de leurs aînés qui étaient
chargés de leur éducation, aient interprété l'absence de roi depuis 1984 comme
l'indice d'une déstructuration profonde de leur société et aient à partir de là
conçu des doutes sur la pérennité de sa culture et sur l'intérêt qu'il pouvait y
avoir à en perpétuer les contenus. Mais pour être sans doute à l'oeuvre effectivement
dans le processus d'appauvrissement du répertoire sifflé, toutes ces raisons sont de
nature à expliquer une perte graduelle, non une chute aussi abrupte que celle qu'on lit
dans les données, entre la 5e et la 6e génération.
La manière dont le matériel expérimental a été conçu, réunissant des
enregistrements produits par G. et S., qui appartiennent à la 3e et à la 4e
génération, induit sans doute en partie ces résultats (ceci soulève d'ailleurs des questions épistémologiques assez fondamentales)
: aurais-je été informée par des sujets plus jeunes, aurais-je utilisé leurs
enregistrements, qu'on aurait sans doute vu s'amoindrir les indices des aînés et
s'étoffer ceux des plus jeunes. Mais dans quelle mesure?
Outre les chiffres, un autre aspect de l'évolution conduit à un certain pessimisme. Le
répertoire du langage sifflé rétrécit de génération en génération non seulement
dans ses aspects quantitatifs, mais aussi dans le qualitatif : ainsi, les groupes 3 et 4,
pour n'accuser qu'un faible recul dans les chiffres, ne sont plus en mesure d'assurer deux
fonctions importantes de la communication sifflée; ils ignorent en effet pour la plupart
les messages suivants :
- As-tu vu A.?
Oui, je l'ai vu. / Non, je ne l'ai pas vu.
- Peux-tu le ramener?
Oui, je peux le ramener. / Non, je ne peux pas le ramener.
Ils ne savent donc plus demander de l'information, ni en apporter en réponse à une
question.
Et si eux savent encore insulter, ce n'est plus vrai de leurs cadets, qui accusent une
perte pragmatique supplémentaire.
L'identification des moteurs de l'évolution se révèle d'autant plus difficile que l'on
ne sait pas
toujours où doit se porter le regard. Si un groupe ignore un sifflet donné, c'est
peut-être parce
qu'il a porté moins d'attention à cet aspect de sa culture; c'est peut-être aussi parce
que le sifflet n'était déjà plus très présent dans son environnement. S'il en est
ainsi, ce ne serait donc pas fondamentalement ce groupe-là qui serait en cause, mais ceux
qui l'ont précédé : eux ont appris le sifflet de leurs aînés (parce que ceux-ci en
faisaient un usage régulier), sans cependant l'intégrer dans leur répertoire actif et
assurer ainsi sa présence dans l'environnement des plus jeunes. Ce qui s'observe à
présent chez ceux-ci ne leur serait pas imputable, puisqu'ils ne présenteraient que le
résultat d'un processus sans doute cumulatif d'abandon progressif du répertoire par les
générations qui les ont précédés.
Et l'avenir
D'autres communautés que celle des Diola, d'autres villages qu'Oussouye étaient dotés
autrefois d'un mode de communication sifflé. C'est ce que disent les anciens. Mais pour
le présent, pour autant qu'on puisse en juger sur la base de quelques témoignages seulement, à Bayla, à Diouloulou, à
Séléki, à Dioher, seuls subsistent de ce langage quelques appellatifs, et parfois deux
ou trois messages significatifs. Il y a donc, dans l'évolution qui se dessine à Oussouye
même, et dans celle qui a abouti presque à son terme dans ces autres endroits, de quoi
nourrir les appréhensions des plus optimistes.
La perspective ne réjouit personne à Oussouye, mais elle n'est pas ressentie non plus
sur le mode dramatique. Certes, en ce cas, ce ne serait pas une bibliothèque qui
disparaîtrait à la mort du vieillard. Il est clair que la communauté s'appauvrirait
néanmoins d'un fragment bien intéressant de ce qui constitue sa culture.
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