Pour référence :
Diaz-Couder, Ernesto.1997. Plurilinguisme et État-nation au Mexique. DiversCité Langues. En ligne. Vol. II. Disponible à
http://www.uquebec.ca/diverscite

 

De l'État unitaire à l'État pluraliste

Au moment de sa proclamation à titre de nation indépendante en 1821, le nouvel État mexicain découvrit qu'il était un pays composé en réalité d'un ensemble de provinces aux liens lâches. Il fallait construire ou consolider les institutions politiques, les appareils administratifs ainsi qu'un véritable marché et une économie nationale. Ce pays fut aussi confronté avec un fait commun à toutes les nations postcoloniales : sa population se composait d'une mosaïque bigarrée des points de vue ethnique, culturel et linguistique, ce qui rendait très difficile l'organisation politique, administrative et économique indispensable pour constituer un véritable État national. Ainsi, la création de l'État précéda la constitution de la nation. Le nouvel État a donc dû faire des efforts considérables pour consolider son unité nationale qui a été, de ses origines à nos jours, le bastion idéologique sur lequel on s'est appuyé pour légitimer l'éradication des cultures et des langues autochtones.

Les décennies de guerres civiles constantes qui ont suivi l'indépendance ont empêché dans les faits l'application d'une politique linguistique quelconque. Il a fallu attendre l'exécution de Maximilien d'Autriche en 1867 pour infliger une défaite définitive aux groupes monarchiques et concrétiser un projet de nation libérale. La pensée libérale du XIXe siècle a posé le postulat de l'égalité de tous les citoyens devant l'État. À cause d'elle, on a prétendu libérer les autochtones en tant qu'individus du système des castes en vigueur durant les trois cents ans de la colonie espagnole, système selon lequel la position sociale des personnes découlait de leur naissance. Cependant, malgré cette pensée, on n'a pas reconnu la qualité de sujets de droit aux membres des peuples autochtones et on leur a nié en tant que peuples l'accès à la juridiction de l'État.

En posant l'égalité de tous les citoyens devant l'État comme principe du nouveau pacte national, on a mis fin au système de castes et l'on a établi de nouveaux rapports entre les autochtones et l'État : ils sont passés de la condition de membres d'ethnies à celle de citoyens. Cependant, il n'y a pas eu de grands changements dans les faits, car diverses situations juridiques empêchaient les autochtones d'accéder pleinement à la juridiction de l'État. Seuls pouvaient voter : les citoyens de sexe masculin (les femmes n'étaient pas des citoyennes disposant de tous les droits) qui avaient des possessions (les pauvres étaient donc exclus), savaient lire et écrire, ce qui évinçait la grande majorité de la population et presque la totalité des autochtones. Mais ce qui nous intéresse le plus étant donné notre propos, c'est qu'il fallait parler espagnol pour accéder à la juridiction de l'État, exception faite des dispositions éphémères qui furent prises par Maximilien de Habsbourg (1864-1867) (González et González, et Meyer, 1992). Pendant toute la période de l'indépendance, les langues autochtones ont été exclues de tout usage officiel et public. Pour avoir accès aux rares services publics (instruction, santé, droit à la justice), il fallait parler espagnol. Sous ce régime, les langues autochtones devinrent plus vulnérables que pendant la période coloniale. En effet, durant cette période, elles disposaient d'un périmètre propre où elles pouvaient se perpétuer, même si elles faisaient l'objet de ségrégation et si on les considérait comme subalternes.

Pour obtenir l'unité nationale tant recherchée, on institua une politique d'hispanisation linguistique, culturelle et même ethnique. Bien sûr, les promoteurs de cette politique prétendirent qu'elle était bénéfique aux autochtones puisque, en s'hispanisant, ils auraient enfin accès à la juridiction de l'État. Ils se seraient, de plus, intégrés à la société nationale, auraient obtenu un statut d'égalitaire et auraient ainsi atteint l'idéal libéral de l'égalité de tous devant l'État. On voit donc aisément dans cette politique d'hispanisation  l'équation suivante : uniformité culturelle = nationalité commune = unité nationale = État national selon la distinction entre nationism et nationalism proposée par J. Fishman (Fishman, 1968). Nous voyons donc que l'impératif de l'unité nationale avait non seulement pour but l'intégration politico-territoriale de l'État mexicain (nationism), mais encore prétendait atteindre l'intégration socioculturelle des divers peuples au sein d'une seule nationalité (nationalism). En somme, selon le projet national libéral, il fallait sacrifier les particularités linguistiques et culturelles des peuples autochtones sur l'autel d'une nationalité commune (nationalism) nécessaire à la consolidation de la nation, c'est-à-dire, de l'État mexicain (nationism).

Actuellement, comme la majorité des pays latino-américains, le Mexique subit une transformation pour devenir une nation dont l'économie sera ouverte et intégrée aux marchés financiers internationaux; il aura donc besoin d'institutions politiques plus démocratiques afin de donner des garanties aux investisseurs privés, en particulier à ceux de l'étranger. Si l'on ajoute à cela les pressions internationales qui s'exercent en faveur du respect des droits de la personne au sein des groupes les moins protégés et le fait que le pluriculturalisme est de plus en plus accepté comme condition de la mondialisation, on aboutit à une plus grande tolérance envers la diversité linguistique et culturelle à l'intérieur du pays. De fait, d'importants changements juridiques ont été adoptés de 1990 à 1992, qui ont considérablement augmenté les droits culturels et linguistiques des peuples autochtones. Parmi les plus dignes d'être signalés ici figurent la signature et la ratification de l'accord 169 de l'Organisation internationale du travail, l'annexe de l'article 4 de la Constitution, et les modifications apportées à divers articles des codes de procédure pénale de la Fédération mexicaine et du district fédéral. Le fait que ces changements législatifs n'aient pas eu plus de répercussions jusqu'à maintenant ne signifie pas qu'il s'agit de changements mineurs. On peut dire sans exagérer qu'ils reflètent la transition entre un État unitaire et un État pluraliste. L'État mexicain se contente désormais de contrôler l'intégrité politique, économique et territoriale de la nation (nationism), mais sans imposer une uniformité socioculturelle à son peuple (nationalism). En effet, il pourrait s'agir de modifications des rapports entre l'État mexicain et les peuples autochtones aussi importantes que le furent, en leur temps, la suppression des castes ethniques qui prévalait à l'époque coloniale et son remplacement dans le Mexique indépendant par des rapports individuels et égalitaires avec les citoyens, mais par lesquels on niait l'existence des peuples autochtones par décret (Maybury-Lewis, 1984). En revanche, on reconnaît actuellement, ce qui est nouveau, l'existence de groupes autochtones considérés comme des peuples qui ont des droits collectifs particuliers au lieu de reconnaître seulement des droits individuels égaux pour tous les citoyens sans tenir compte de leurs particularités ethniques et linguistiques.

Cependant, un très long chemin reste encore à parcourir pour que les peuples autochtones puissent exercer les droits acquis dans le nouveau cadre juridique. Il ne faut pas oublier que si l'on a accepté de reconnaître dans la Constitution le caractère pluraliste de la nation en 1992, c'est davantage en raison des intérêts conjoncturels du gouvernement qu'en raison d'une politique novatrice de l'État. En particulier, la signature de l'accord 169 de l'OIT et la modification de l'article 4 de la Constitution sont davantage imputables aux efforts accomplis par le gouvernement pour donner de lui une image de gouvernement démocratique et moderne destinée à faciliter les négociations de l'ALÉNA, qu'à une véritable politique de l'État envers les peuples indiens, comme le prouvent les négociations difficiles entreprises avec l'Armée zapatiste de libération nationale, au cours desquelles on marchande même des droits qui ont censément été reconnus plusieurs années avant le soulèvement zapatiste.

D'autre part, ces changements ne se produisent pas sans résistance, non seulement de la part du gouvernement, mais aussi de la part d'importants secteurs de la société. Il existe encore, en effet, de nombreuses voix pour lesquelles l'abandon de l'uniformité socioculturelle est un recul qui conduira à la ségrégation et à la négation de l'égalité libérale entre les personnes, et qui menace l'unité nationale; des voix qui continuent à exprimer des idées du XIXe siècle aux portes du XXIe siècle (voir González de Alba, 1996; Saenz, 1996).

 

La diversité linguistique

Conformément à l'Atlas des langues autochtones de l'Instituto Nacional Indigenista et d'après le recensement national sur le peuplement et l'habitation de 1990, on parle actuellement un peu plus de soixante langues autochtones sur le territoire national. En réalité, le nombre de ces langues est supérieur à ce chiffre, car beaucoup de celles qui sont enregistrées comme formant un seul idiome sont en réalité des complexes linguistiques extrêmement différenciés. Il serait plus exact d'estimer que le nombre des langues autochtones se situe aux alentours de cent (Campbell, 1979; Suárez, 1983).

Les différences de structure entre les langues autochtones sont énormes. Certaines sont agglutinantes (comme le náhuatl), d'autres sont isolantes (comme le chinanteco), tonales (celles de tout le groupe otomangue), ergatives (la majeure partie des langues mayas), etc., ce qui donne une mosaïque linguistique bigarrée (Suárez, 1983).

 

Population des locuteurs de langue autochtone

Le nombre de personnes parlant des langues autochtones a constamment augmenté depuis 1985, année où l'on a commencé à effectuer une enquête systématique sur la population au Mexique. Cependant, son pourcentage par rapport à la population totale diminue, comme nous pouvons le voir sur le tableau suivant.

Tableau 1. Personnes parlant des langues autochtones

Comme nous pouvons le remarquer, le pourcentage des personnes qui s'expriment dans une langue autochtone dans le pays a baissé de 19 % en 1895 à 8 % en 1990 (colonne VI), même si la population autochtone a triplé au cours des cent dernières années. Le fait important à souligner c'est que malgré son pourcentage décroissant par rapport à la population nationale, le nombre des personnes qui s'expriment en langues autochtones non seulement ne diminue pas, mais il augmente, au contraire. De tout le continent, le Mexique est le pays où se trouve le plus grand nombre de personnes qui parlent des langues autochtones.

Les chiffres qui précèdent indiquent le total général des personnes qui s'expriment en langues autochtones, mais le nombre des locuteurs varie considérablement selon les langues. En effet, on a enregistré la présence de seize langues qui sont parlées par moins de mille locuteurs et de deux qui sont parlées par plus d'un demi-million de locuteurs (le maya : 715 000 et le náhuatl : 1 200 000).

Tableau 2. Nombre de langues par population

Selon les chiffres du tableau précédent, quatorze langues au moins ont une masse démographique de plus de cent mille habitants, ce qui les rend en principe parfaitement viables à long terme comme langues régionales. Cependant, comme nous le verrons plus loin, il existe d'autres facteurs qui menacent leur viabilité en tant que langues régionales.

 

Bilinguisme

La moyenne nationale des bilingues au Mexique est de 80 % en 1990, et elle a augmenté constamment depuis le 52 % enregistré en 1921, année à partir de laquelle nous avons des données pertinentes. En conséquence, la proportion des monolingues a par contre diminué.

Le critère de classement utilisé pour déterminer le nombre de bilingues et de monolingues est un problème sérieux posé par les données que fournit le recensement. En effet, on se contente de demander aux personnes interrogées si elles parlent ou non l'espagnol et une langue autochtone (on leur demande aussi le nom de cette langue), de sorte que les chiffres reflètent ce que la personne interrogée prétend parler. Nous ne disposons d'aucun moyen pour quantifier la connaissance d'une langue selon les observations de L. Khubchandani (Khubchandani, 1989). Pour le cas de l'Inde, par exemple, on peut dire que les données du recensement dépendent dans une grande mesure de l'interprétation subjective du locuteur. Ainsi, un perfectionniste peut sembler dubitatif quand il dit connaître une langue, même s'il en a une connaissance assez approfondie. En revanche, un commerçant peut déclarer connaître plusieurs langues simplement parce qu'il sait quelques phrases de chacune d'elles.

Ainsi, à l'égard des agrégats nationaux, nous n'avons pas une idée exacte de la quantité d'espagnol que connaissent les personnes qui parlent les langues autochtones et disent le parler. Il m'apparaît, d'après des comptes rendus ethnographiques sur diverses régions et selon l'expérience que j'ai acquise sur le terrain, que la situation est très diverse. Il y a des régions qui ont des indices très élevés de monolinguisme, comme les hauts du Chiapas, la chaîne de montagnes située au nord de Puebla, la chaîne Mixe dans la région de Oaxaca et celle d'Amuzga, par exemple. Il y en a d'autres où le bilinguisme est presque la norme, et d'autres encore où la langue autochtone n'est parlée que par quelques vieillards. Par ailleurs, le degré de bilinguisme n'est pas homogène au sein d'une même région. Au contraire, il varie selon des facteurs comme ceux de l'âge, du sexe, du métier et de la situation financière ou selon le pouvoir des intéressés (Coronado, 1987; Coronado, sous presse; De la Torre, 1994; Flores, 1993).

Pour donner une image même très générale de la répartition du bilinguisme dans les zones autochtones, compte tenu de toutes les restrictions pertinentes, on peut dire que : le monolinguisme est plus fréquent chez les personnes les plus âgées; les hommes adultes ont une meilleure connaissance de l'espagnol que les femmes adultes; cette différence tend à être moins prononcée chez les jeunes, même si les enfants connaissent mieux la langue locale que l'espagnol à leur entrée à l'école; les personnes qui ont une situation financière ou sociale privilégiée, ou celles qui sont plus mobiles en raison de leur métier, parlent plus couramment l'espagnol que les paysans pauvres de leur sexe et de leur âge.

D'ailleurs, comme on le sait, nous avons des raisons de soupçonner que la population autochtone a été sérieusement sous-estimée, ce qui est à l'origine de l'expression « invisibilité du recensement ». Cette invisibilité ou sous-représentation dans le recensement est imputable surtout : 1) à des modèles d'établissement dispersé et d'accès difficile dans certaines zones rurales et 2) au fait que ces autochtones nient leur identité ethnique surtout lorsqu'ils sont des migrants en zones urbaines.

Pour résumer, au niveau national, nous avons beaucoup de mal à déterminer combien de personnes parlent des langues autochtones dans le pays et quelles sont ces langues, combien d'entre elles parlent l'espagnol et dans quelle mesure. Il y a longtemps qu'il est question de la nécessité de réaliser un recensement fiable de la population autochtone, et l'on ne pourra guère affirmer de choses avec certitude tant que ce recensement n'aura pas été effectué.

 

Nature du multilinguisme au Mexique

La pluralité linguistique a toujours existé au Mexique, cependant, l'État n'a reconnu officiellement le caractère multilingue du pays que depuis peu. Il ne considérait donc pas auparavant qu'il devait se préoccuper des différences linguistiques de sa population. Mais en quoi consiste le multilinguisme au Mexique? Quels sont les rapports entre les langues autochtones et l'État?

Pour comprendre la nature du plurilinguisme au Mexique et en Amérique latine en général, il convient d'élucider deux notions élémentaires : celle de « langue » et d'« ethnie », d'une part, et celle de « peuple » (autochtone), d'autre part. Je reprends ici une distinction qui a été proposée par E. Haugen (Haugen, 1972) dont j'ai traité ailleurs (Diaz-Couder, sous presse); cette distinction consiste à diviser deux paires de concepts que l'on désigne au moyen des mots : langue et dialecte, d'une part, et idiome et norme vernaculaire, d'autre part. Selon Haugen, on entend par langue deux concepts distincts. Le premier recouvre un ensemble de variantes (ou normes des parlers locaux) génériquement reliées entre elles; étant entendu que dialecte désigne, dans ce cas, l'une quelconque de ces variantes apparentées. La seconde acception de langue désigne la langue en tant que variante ou norme du parler qui a un important statut social, de nombreuses fonctions sociales et varie peu dans sa forme, étant entendu que dialecte dans cet autre cas se réfère aux variantes ou normes des parlers locaux sans prestige social, caractérisés par des fonctions sociales relativement réduites et de grandes variations de forme. Pour désigner ces deux dernières acceptions de langue et de dialecte, Haugen propose les termes d'idiome et de norme vernaculaire. Selon cette distinction, toutes les langues autochtones sont nettement des « langues » dans le premier sens du terme, mais pas dans le second. Cela veut dire que selon la terminologie proposée par Haugen, les langues autochtones ne seraient pas des idiomes, mais des constellations de normes de parlers locaux ou normes vernaculaires.

Indépendamment de ce qui a été déterminé ou non au sujet des deux termes proposés par Haugen, cette distinction conceptuelle nous permet de voir plus clairement la situation des langues autochtones puisque ces dernières manquent en fait actuellement de normes et d'un certain degré de standardisation. Ainsi, les « langues » autochtones se composent d'ensembles de variantes génétiquement apparentées mais différentes entre elles, dont les fonctions sociales sont généralement restreintes aux activités intracommunales (normes vernaculaires). En d'autres termes, il s'agit de langues qui ont une grande différenciation dialectale mais sans norme commune (cultivée) ou dotées d'un prestige social, plus ou moins standardisées (avec peu de variations de forme) susceptibles d'être utilisées pour des fonctions qui dépassent le cadre de la localité (gamme étendue de fonctions sociales). Ce caractère est commun à toutes les langues autochtones; par ailleurs, les différences démographiques se révèlent non pertinentes en ce qui les concerne et les placent dans la même situation de grande vulnérabilité et de marginalisation.

Étant isolées en matière de communication et de fonctionnement, les diverses normes vernaculaires doivent chacune faire face isolément à la pression de la langue nationale. Or, nous avons, en termes sociolinguistiques, non pas soixante langues qui essaient d'éviter d'être déplacées par l'espagnol, mais des milliers de petits parlers communs, sans rapport les uns avec les autres. C'est pourquoi leur masse démographique ne peut guère servir à les préserver. De toute évidence, cet effet augmente ou s'atténue, entre autres, selon la concentration des personnes qui parlent une langue autochtone dans une région déterminée. Plus la population des locuteurs de langue autochtone dans les localités voisines est élevée, moins le degré de dysfonction de la langue locale sera élevé à l'extérieur de la communauté, et inversement, moins la population des locuteurs de langue autochtone est élevée dans les environs, plus la dysfonction de la langue sera importante à l'extérieur. Mais il s'agit seulement d'une question de degré, le principe de la dysfonction hors de la communauté s'applique dans tous les cas.

Il y a, cependant, des exceptions à toute règle générale. L'une des plus notables est celle du zapotèque de l'isthme de Tehuantepec, et plus particulièrement le zapotèque de la ville de Juchitán. La norme du parler de cette ville répond à certaines des conditions proposées par Haugen, de sorte qu'on peut la considérer comme un idiome. Ce parler dispose d'une norme écrite qui tend à réduire les variantes écrites régionales. Cette norme est respectée à l'échelon régional et ses fonctions sociales augmentent sans cesse. Toutefois, son influence ne s'étend pas à tout l'ensemble des normes des parlers que l'on groupe sous le nom de « zapotèque ». En fait, ce groupe linguistique se compose de diverses langues ou sous-groupes, parmi lesquels figure le zapotèque de l'Isthme dont fait partie le parler de Juchitán.

Il est important de signaler que dans de nombreux cas les langues autochtones sont entièrement fonctionnelles au sein de leurs localités. Il s'agit de langues vivantes qui n'ont pas d'usage purement domestique. Elles possèdent une gamme de registres qui varient selon le formalisme et la solennité de l'occasion (Gómez, 1991; Haviland, 1977; Haviland, 1982; Haviland, s.d.; Montemayor, 1995; Muñoz et Podestá, 1994; Sherzer, 1983).

Le problème réside dans le fait que les registres formels des différentes localités varient aussi apparemment d'une communauté à l'autre. Il s'agit là d'un aspect peu connu, qui mérite d'être étudié plus systématiquement. L'important, à mon point de vue, est de signaler le fait que les langues autochtones sont en situation de marginalisation fonctionnelle en dehors des communautés locales, bien qu'elles disposent à l'intérieur de celles-ci d'une gamme fonctionnelle relativement vaste. Plus précisément, les langues autochtones sont en marge des fonctions sociales non traditionnelles et donc extérieures à la communauté.

Cette situation permet de comprendre un phénomène commun à toutes les régions où l'on parle des langues autochtones : celui de la pénétration croissante de l'espagnol, qui ne signifie pas forcément un déplacement des langues locales. Il est très commun que l'espagnol soit la lengua franca utilisée par les locuteurs des variantes d'une même langue, en partie grâce à l'accroissement du bilinguisme, et en partie parce qu'il n'y a pas de norme régionale.

Ainsi, le plurilinguisme au Mexique se caractérise par de nombreuses normes vernaculaires (plus de deux cents selon les estimations de l'Instituto Lingü'stico de Verano), non reliées entre elles et asservies du point de vue fonctionnel par l'une des grandes langues littéraires et d'usage international du monde, l'espagnol. On peut brièvement dire que cette situation résulte d'un « colonialisme linguistique », c'est-à-dire d'un mode particulier de contact linguistique. Il faut distinguer ce colonialisme du conflit linguistique issu d'une concurrence pour occuper les mêmes fonctions de communication. En effet, en cas de colonialisme linguistique, il y a une diglossie qui n'est pas forcément conflictuelle, car les langues colonisées sont parfaitement fonctionnelles dans les situations traditionnelles, mais dysfonctionnelles en dehors de ces situations. Ainsi, les langues autochtones ne font pas actuellement concurrence à l'espagnol, elles occupent une position sociale subalterne, conformément à un ordre colonial intérieur dans lequel les centres de décision politiques et commerciaux nationaux établissent des règles linguistiques et culturelles qui les marginalisent au sein de la vie nationale.

 

L'usage des langues autochtones

La situation est très diverse à cet égard. En effet, il y a non seulement des différences importantes d'une région à l'autre, mais encore cette situation varie souvent entre des localités voisines ou très proches. Outre les conditions économiques, politiques et géographiques qui sont d'ordre général, l'usage ou la subsistance des langues autochtones dépend dans une large mesure de la façon dont ces facteurs interviennent dans la dynamique socioculturelle d'une localité particulière. En d'autres termes, les facteurs macro-économiques, les grandes forces politiques ou les caractéristiques géographiques générales ne suffisent pas pour expliquer les usages linguistiques locaux. Il n'existe pas de relation de cause à effet direct entre ces éléments et l'usage des langues. Malheureusement, on n'a pu jusqu'ici détecter les facteurs socioculturels intérieurs et locaux qui contribuent à la subsistance des langues autochtones.

Il existe, bien sûr, des corrélations très générales d'après lesquelles on peut proposer trois types fondamentaux de communautés :

a) Les communautés où subsistent des langues autochtones. Elles se trouvent dans les régions les plus isolées, moins bien intégrées économiquement au reste du pays et plus autonomes politiquement (qui connaissent une ingérence relativement faible des instances gouvernementales fédérales et étatiques dans leurs affaires intérieures). L'indice de monolinguisme y est généralement fort, bien qu'il n'existe pas de communauté entièrement monolingue. Il convient de signaler que l'on rencontre assez souvent des communautés de ce genre dans des régions où le bilinguisme est en moyenne extrêmement élevé. En tout cas, toute la population de ces communautés parle couramment la langue locale, indépendamment de son âge ou de son sexe. Ce qui varie selon les individus, c'est l'aisance avec laquelle ils manient de l'espagnol. Les personnes âgées, les petits enfants et les femmes adultes sont en général monolingues, tandis que les jeunes adultes de sexe masculin et, à un moindre degré, les jeunes femmes ont une assez bonne connaissance de l'espagnol. C'est la situation qui prédomine dans des régions comme les hauts du Chiapas, certaines parties de la chaîne de montagnes située au nord de Puebla et de celle qui est située au nord de Oaxaca, ainsi que dans la région d'Amuzga et de Chatina qui se trouve aussi dans l'État de Oaxaca.

b) Les communautés où des langues autochtones sont préservées. Dans les communautés de cette catégorie, le bilinguisme est plus généralisé. Ces communautés participent plus activement à l'économie régionale et ont des liens plus étroits avec la société et avec l'État par l'entremise du commerce, de la banque, de l'instruction, des différends territoriaux, des ressources naturelles, etc. Leur organisation sociale joue, toutefois, encore un rôle important dans la réglementation de l'accès à leurs terres et à leurs ressources naturelles. Dans leur économie essentiellement agricole, il importe encore de maintenir et de respecter l'organisation traditionnelle malgré les récents changements intervenus dans de nombreux domaines de leur culture matérielle à la suite de la multiplication de leurs contacts avec les centres urbains. Dans ces communautés, ce sont surtout les personnes les plus âgées, et parfois certains petits enfants et certaines femmes adultes qui sont monolingues. Les jeunes des deux sexes et dans une moindre mesure les adultes, surtout de sexe masculin, manient bien l'espagnol. Les enfants apprennent l'espagnol quand ils sont tout petits, même s'il arrive souvent que leur apprentissage débute quand ils commencent l'école, c'est-à-dire à l'âge de cinq ou six ans. Dans ce type de communauté, l'acquisition de l'espagnol n'entraîne pas forcément un déplacement de la langue locale, car les conditions socioculturelles nécessaires à sa perpétuation y sont présentes.

c) Les communautés où les langues autochtones ont été déplacées. On les trouve le plus souvent dans des régions où la société nationale a effectué une grande pénétration, notamment dans les zones pétrolières de l'État de Tabasco et du sud de Veracruz, ou plus récemment, dans les grands « pôles » de développement touristique. Dans ces cas, la population autochtone a été coupée de ses racines socio-économiques traditionnelles du fait que les organismes étatiques ou privés chargés des projets de développement ont déplacé ou tout simplement dissout leurs communautés. Même dans les cas où elles n'ont pas disparu, le travail salarié que leur propose l'industrie extractive ou touristique occupe actuellement un nombre considérable d'autochtones, sape leur dépendance par rapport à leur communauté et diminue, en conséquence, l'autorité de leurs institutions. Dans ces communautés, il n'existe presque pas de personnes monolingues qui ne parlent qu'une langue autochtone. Généralement, seules les personnes âgées se souviennent de cette langue et elles n'ont guère l'occasion de l'utiliser. Les adultes ont, dans la plupart des cas, une connaissance passive ou assez limitée de la langue autochtone, si bien que les jeunes et les enfants ont tendance à être monolingues et à ne parler que l'espagnol.

Il est évident que les stratégies à suivre dans ces divers types de communautés, doivent être différentes. En fait, toute politique de promotion des langues autochtones doit être suffisamment souple pour être adaptée non seulement à ces trois types de situations, mais encore à la diversité considérable des situations dont la présente typologie n'est qu'une généralisation grossière (Bartolomé et Barabas, 1996; Coronado, sous presse).

Il importe donc au plus haut point de comprendre comment les grandes conditions économiques et politico-idéologiques sont reliées, sur le plan national et international, avec les pratiques socioculturelles quotidiennes des individus et des petits groupes. Les communications dans lesquelles l'usage de la langue autochtone ou de l'espagnol prévaut dépendent de conditions très précises d'interaction personnelle. De façon générale, l'utilisation des langues autochtones en fonction de la situation varie selon la typologie de l'éloignement indiquée antérieurement. Ainsi, dans les communautés où les langues autochtones subsistent, les situations pour lesquelles l'usage de l'espagnol est nécessaire sont peu nombreuses. Elles se limitent généralement aux contacts avec les visiteurs hispanophones ou avec d'autres autochtones dont on ne comprend pas la langue. Bien sûr, l'espagnol est indispensable pour ces personnes quand elles sont obligées d'aller dans les centres urbains où on le parle.

Dans les communautés où les langues autochtones sont préservées, on trouve le type le plus classique de diglossie, où l'on utilise l'espagnol en parallèle avec la langue locale. En général, on se sert de l'espagnol pour les activités non traditionnelles, par exemple à l'école, ou quand on a affaire à des questions « extérieures »; on utilise la langue locale pour toutes les activités perçues comme étant « intérieures » à la communauté : en famille, avec les voisins, pour organiser le travail domestique et local, lors des cérémonies de changement des autorités civiques ou religieuses, au cours des sessions de thérapies traditionnelles, etc.

Dans le troisième type de communauté linguistique, au contraire, la langue autochtone n'a presque pas de fonctions sociales. C'est presque exclusivement un langage familier utilisé par les personnes les plus âgées, car la communication avec les plus jeunes s'effectue généralement en espagnol. Dans certains endroits, on se sert de la langue autochtone à des fins purement symboliques ou cérémonielles, par exemple dans certaines localités du Michoacán où les personnes âgées font un bref discours en purépecha pendant les noces des couples jeunes qui ne parlent ni ne comprennent la langue de leurs ancêtres.

Toutefois, la valeur symbolique qu'a la langue autochtone comme élément d'identité ethnique ne diminue nullement du fait du petit nombre des locuteurs et de la gamme réduite de ses fonctions sociales au sein de la communauté. Il est très important d'en tenir compte si l'on veut mener une action quelconque de promotion linguistique dans ce type de communautés, dans lesquelles il est tout à fait possible de revitaliser la langue autochtone comme langue seconde s'il y a un degré de confiance ethnique suffisant. Toutefois, la situation est souvent plus complexe que cela. Selon les observations de l'un de mes étudiants (Ernesto Cera Tecla), malgré le déplacement progressif du náhuatl dans une communauté du plateau central, on continue à reproduire scrupuleusement les frontières ethniques dans les habitudes linguistiques locales en recourant tantôt à l'espagnol et tantôt au náhuatl dans les échanges verbaux entre les « autochtones » locaux, dans la mesure où l'on utilise uniquement l'espagnol avec les non-autochtones. Il faut tenir compte de ce qu'à cet endroit le náhuatl n'est pas la langue principale parlée par la population autochtone, en particulier parmi les générations les plus jeunes.

L'usage des langues autochtones dans les pratiques religieuses est lié à cela. Comme on le sait, les missions protestantes se sont servi des langues locales pour faire du prosélytisme. Actuellement, les différents organismes catholiques recourent aussi à l'usage des langues autochtones pour affermir leur position. Dans l'état actuel de nos connaissances il est difficile de déterminer quelles seront les répercussions de cette situation sur les langues autochtones. Nous ne nous devons pas oublier, certes, que la religion chrétienne, surtout catholique, appartient maintenant au monde traditionnel, ce qui facilite l'utilisation de la langue autochtone dans son contexte; contrairement à l'école, par exemple, qui appartient nettement à la sphère du non-traditionnel, où les langues autochtones sont presque proscrites.

Malgré le travail réalisé par de nombreux groupes gouvernementaux, non gouvernementaux et religieux pour promouvoir l'usage écrit des langues indiennes, la quantité des documents imprimés qui portent sur ce sujet est encore limitée. De fait, la plupart de ces documents sont du matériel didactique qui a été mis au point par la Direction générale de l'éducation autochtone et par l'Institut national pour l'éducation des adultes; des traductions réalisées par des groupes de missionnaires pour diffuser la Bible et les enseignements religieux; et, finalement, des brochures de divulgation des techniques agricoles et d'élevage, des recueils de poèmes, des compilations de mythes, de légendes et d'histoires traditionnelles, ainsi que des vocabulaires bilingues. La majorité de ces publications ont de très petits tirages, et il s'agit souvent d'éditions polycopiées que l'on a du mal à se procurer.

Il y a aussi à cet égard des exceptions importantes, comme la parution, parfois irrégulière, de revues autochtones ou de revues qui s'intéressent aux questions autochtones. Il convient de signaler parmi celles-ci la revue Guchachi Reza (Iguane rayé), publiée à Juchitán dans l'isthme de Tehuantepec, qui recueille une tradition littéraire déjà importante en zapotèque; la revue Etnias où l'on publie quelques textes en langues autochtones mais qui est surtout rédigée dans un style journalistique; la revue Guzio' (nom du dieu zapotèque de la foudre et de la pluie) dédiée aux questions politiques, sociales et culturelles qui se posent aux peuples de la chaîne de montagnes située au nord de Oaxaca, et qui couvre les régions de parler zapotèque, mixe et chinantèque. Aucune de ces publications n'est rédigée exclusivement en langue autochtone. Il s'agit d'éditions bilingues souvent écrites surtout en espagnol. Il existe, au contraire, depuis quelques années une revue publiée par l'Association des écrivains de l'État de Chiapas, qui est scrupuleusement bilingue, où prédominent les langues autochtones et où l'on utilise diverses langues mayas de l'État comme le tojolabal, le chol, le tzeltal, et le tzotzil, entre autres. Il convient de signaler le supplément P'urhepecha Jimbo (page purépecha) de La Voz de Michoacán, écrit entièrement en purépecha dans un quotidien de grande diffusion régionale. Il faut aussi faire mention du supplément hebdomadaire Nuestra Palabra du journal El Nacional où l'on a publié pendant plusieurs années des textes littéraires en plusieurs langues autochtones. Un supplément de littérature en langue autochtone appelé Letras Ind'genas inséré dans la revue Ojarasca de diffusion nationale est aussi important.

Outre ces périodiques, de plus en plus d'oeuvres littéraires (poèmes, nouvelles, essais historiques, chroniques et pièces de théâtre) en diverses langues autochtones sont publiées et en partie promues par divers programmes gouvernementaux (Diaz-Couder, 1996), mais surtout par un nombre croissant d'intellectuels autochtones convaincus, décidés à se construire une identité ethnicoculturelle ou nationale propre (Anderson, 1993).

L'usage écrit des langues autochtones est très récent surtout en raison du taux d'analphabétisme élevé qui existe dans ces langues et parce qu'il n'y a pas d'écriture standard. Comme je l'ai mentionné plus haut, la langue zapotèque de l'Isthme, qui dispose déjà d'un système d'écriture conventionnel, est une exception.

Actuellement, les efforts déployés par les organismes autochtones pour développer leur langue visent surtout à créer des alphabets pratiques, polyvalents, c'est-à-dire valables pour plusieurs dialectes et non seulement pour représenter le parler d'une localité. Telle est la stratégie suivie jusqu'à aujourd'hui par les organismes éducatifs et religieux, étant donné qu'ils ne souhaitent pas promouvoir la communication entre les locuteurs de plusieurs voisinages mais uniquement se faire entendre dans chaque localité et convertir les personnes qui parlent des langues indiennes en simples auditeurs de leur langue propre.

Pour faire une orthographe pluridialectale il faut dépasser le principe phonémique de l'écriture alphabétique (un phonème, une lettre) pour aboutir à une forme d'écriture, peut-être moins fidèle à la prononciation mais dans laquelle la composition morphémique des mots transparaît mieux. On commence aussi à utiliser une syntaxe plus « authentique », pour que l'écriture ne soit pas un calque de la composition syntaxique de l'espagnol, phénomène assez fréquent étant donné que les rédacteurs ont l'habitude d'écrire dans cette dernière langue; en outre, l'on est obligé d'introduire des emprunts grammaticaux (prépositions, conjonctions, conjonctions de subordination, etc.) indispensables pour la syntaxe hispanique, mais qui délégitiment l'usage écrit de la langue autochtone.

En d'autres termes, on a commencé à mettre au point des modes d'écriture qui puissent devenir des normes standard et réduire la différenciation dialectale considérable qui caractérise les langues autochtones. On espère contribuer ainsi à la formation d'une communauté (idiomatique), nécessaire pour consolider l'identité ethnicoculturelle des peuples autochtones du pays.

 

Conscience ethnique et revitalisation linguistique

La dispersion dialectale est le résultat d'un ordre socioculturel qui se manifeste aussi par une fragmentation de l'identité sociale des peuples autochtones. De fait, tout comme une « langue » autochtone se compose d'un ensemble très différencié de variantes et de normes locales, sans que ceux qui la parlent aient conscience d'avoir une « langue » commune, un « peuple » autochtone se compose habituellement d'un ensemble de localités dont les habitants n'ont guère conscience d'appartenir à un même « peuple », à une même ethnie, ou comme on disait auparavant, à une même nation.

Ce que j'essaie de démontrer, c'est qu'il existe un rapport étroit entre la conscience d'appartenir à un peuple, à une ethnie ou à une nation (le nationalisme dans le sens d'intégration socioculturelle donné par Fishman) et la construction d'une langue au sens fonctionnel donné par Haugen à ce terme. Au Mexique, comme le nationalisme ou l'intégration socioculturelle des peuples autochtones est encore à une étape très préliminaire, c'est, en conséquence, aussi le cas du développement de ses idiomes.

Ainsi, même s'il existe au moins un million deux cent mille personnes qui parlent le náhuatl, ces personnes ne constituent pas un seul peuple, car elles n'ont pas clairement conscience d'appartenir à une même ethnie ou à une même nation (dans le sens que donne Fishman à ces mots), de même qu'elles n'ont pas conscience de parler la même langue. Par conscience, j'entends moins un état psychique qu'un comportement, parce que le fait qu'ils n'ont pas conscience d'appartenir à une entité ethnique plus importante se manifeste surtout dans leur façon d'agir. En premier lieu, leur identité de base découle de leur région et de leur lieu de résidence, mais pas de leur idiome (Diaz-Couder, 1990; Hunt et Nash, 1967). L'idée que la racine du caractère ethnique des autochtones réside dans leur idiome est plus familière aux linguistes, aux anthropologues et aux chefs autochtones qu'aux paysans et aux journaliers indiens. Nous trouvons dans la pratique une grande diversité dans l'exercice de l'identité autochtone, laquelle fait, d'autre part, l'objet d'un processus constant de changement (Bartolomé et Barabas, 1996).

Les associations d'autochtones s'articulent à deux niveaux fondamentaux qui reflètent le sentiment d'appartenance ou l'identité de leurs membres. Le premier correspond à l'identité relative à leur lieu de résidence locale, à leur communauté. On trouve même uniquement des associations officielles par communauté parmi les migrants urbains et au sein de la ville de Mexico, bien qu'il y ait des liens régionaux non officiels entre « paysans » (Hirabayashi, 1993). Le second niveau correspond à une identité autochtone générique. Il existe ainsi au Mexique de nombreuses associations de tous genres (corporatives, de travail, politiques, éducatives, de défense des droits humains, commerciales, etc.) qui se considèrent comme autochtones sans faire de distinction entre les ethnies linguistiques qui les composent. Tel est, par exemple, le cas de l'Armée zapatiste de libération nationale qui n'estime être ni tzeltal, tzotzil ou tojolabal, mais autochtone en général. Certes, il existe quelques niveaux intermédiaires (généralement des associations régionales panethniques) constitués par des fédérations de communautés, mais il s'agit en réalité d'associations peu stables, organisées pour faire face à des situations conjoncturelles ou spécifiques, qui ne se substituent jamais à celles des personnes dont l'identité découle de leur lieu de résidence (Arias, 1993; Barre, 1983; Bonfil, 1981; De la Cruz, 1986; Luna, 1993; Mejia et Sarmiento, 1987; Schryer, 1990; Warman et Argueta, 1993). Nous ne trouvons que très rarement des cas d'organisations ethniques autochtones fondées sur la communauté de langue.

Le langage est l'un des symboles les plus importants pour fortifier l'identité socioculturelle d'un peuple qui sert, à son tour, de base à une identité nationaliste (dans le sens que donne Fishman à ce mot). C'est cette identité ou cette conscience d'appartenir à un même peuple qui constitue une condition indispensable au développement des langues autochtones au Mexique. Sauf chez les intellectuels et les maîtres autochtones, cette conscience reste encore, pour le moment, à édifier ou plutôt est en train d'être édifiée. On commence à peine à écrire des histoires des peuples indiens dans lesquelles on essaie de montrer qu'ils ont une unité culturelle et linguistique; on écrit actuellement des essais, des pièces de théâtre, des chroniques régionales qui font place à la façon de penser et de percevoir des peuples autochtones; de plus, ce qui est très important, tout cela s'écrit pour la première fois dans les langues de ces peuples. Un important mouvement ethnolinguistique s'est amorcé, lequel peut contribuer grandement à l'intégration socioculturelle d'entités ethniques qui sont à la base d'une communauté idiomatique. Plus cette intégration progressera, plus les langues autochtones se développeront à leur tour (en se codifiant et en s'élaborant). Si le mouvement autochtone échoue, les langues indiennes pourront continuer comme par le passé. C'est, cependant, une possibilité purement théorique. Les fondements sociaux, culturels, économiques et politiques des communautés autochtones subissent en fait actuellement des transformations radicales, et les conditions qui ont permis à la langue de ces communautés de se perpétuer sont en train de disparaître avec elles.

Dans ces conditions, la meilleure voie (et peut-être la seule) à suivre pour éviter la disparition des langues amérindiennes au Mexique, est, à mon avis, d'élargir leurs fonctions sociales, et de les étendre à des cadres publics et institutionnels non traditionnels.

 

Colonialisme et résistance linguistique

C'est devenu un lieu commun de dire au Mexique que les langues autochtones ont résisté pendant quinze cents ans aux assauts de l'espagnol, d'abord à l'époque coloniale, puis lors de l'indépendance. Rien n'est plus faux. Pendant les trois cents années de l'époque coloniale, les langues autochtones n'ont jamais été menacées. La ségrégation raciale et territoriale instaurée entre les Indiens et les Espagnols, d'une part, et la proportion importante de la population autochtone ont permis aux langues que parle cette population de se maintenir. Ces langues étaient si peu menacées qu'il était plus facile à un créole d'apprendre la langue autochtone locale qu'à un autochtone d'apprendre correctement l'espagnol. De fait, l'une des revendications les plus notables des autochtones au XVIIIe siècle était précisément qu'on leur enseigne l'espagnol afin qu'ils puissent se défendre contre les abus des créoles et des Espagnols.

Au XIXe siècle, comme j'en ai déjà fait mention, la faiblesse politique et économique de l'État a empêché la transformation du mode de vie rural, si bien que les peuples autochtones ont continué à vivre de façon relativement isolée dans le domaine linguistique. Toutefois, de la fin de la guerre civile jusqu'au début du XXe siècle, et spécialement pendant la consolidation de l'État postrévolutionnaire (1930), une grande croissance économique a commencé au Mexique qui a entraîné une transformation impressionnante. En effet, le Mexique, qui était une société très rurale, s'est transformé en quelques décennies en un pays surtout urbain; l'industrie a promu comme jamais auparavant la pénétration de la société nationale avec ses routes, ses industries pétrolières, ses activités agricoles et d'élevage, son tourisme, ses barrages, ses écoles, ses hôpitaux, etc., dans le monde autochtone qui était jusque-là bien tenu à l'écart. Et les peuples indiens ont été obligés de suivre le rythme.

Parmi les changements intervenus, il est intéressant de signaler l'acquisition de l'espagnol et la marginalisation des langues autochtones dans les fonctions publiques et officielles. S'il est vrai qu'à l'époque coloniale et au XIXe siècle les langues autochtones ne jouèrent aucun rôle officiel, il n'est pas moins vrai que l'espagnol était de peu d'utilité aux autochtones. Leurs langues suffisaient pour répondre à leurs besoins de communication. Tel n'est plus le cas. Il existe désormais, en fait, des situations dans lesquelles l'espagnol est non seulement utile ou pratique, mais encore indispensable. Les langues des autochtones ne répondent plus à leurs besoins de communication. C'est à cela que je fais allusion quand je note que les langues autochtones furent marginalisées et tenues à l'écart des fonctions publiques et officielles. Le développement de notre pays, de 1930 à 1970, s'est accompagné d'un nationalisme épuré qui a étouffé le développement des langues indiennes et les a reléguées au second plan, au monde de la vie privée, à celui des traditions et du folklore, à celui du passé et des atavismes, en leur interdisant l'accès à la modernité. Il a donc empêché ces langues de se codifier et de s'élaborer pour faire face aux besoins de communication des sociétés industrielles.

On justifiera peut-être (une fois de plus) cette situation en disant qu'elle fut le coût inévitable du développement économique et de l'unité nationale. Je ne le crois pas. J. Fishman (Fishman et Solano, 1989) a déjà montré que l'hétérogénéité linguistique d'une entité politique n'a pas grand-chose à voir avec son degré de développement économique. Il est certain que l'exclusion des langues autochtones des fonctions publiques et des institutions s'est traduite (une fois de plus) par une injustice majeure pour les peuples autochtones.

À contre-courant de la marginalité dans laquelle ont été reléguées les cultures autochtones, d'innombrables initiatives de la part de mouvements de base désireux de promouvoir le développement des langues et des traditions culturelles ont surgi au cours de ces dernières années. Il convient de signaler un mouvement important d'écrivains issus de toutes les langues autochtones. De façon un peu paradoxale, ce sont précisément les individus les plus instruits et donc les plus « acculturés » qui s'intéressent davantage à la promotion, à la défense et au développement des langues et des cultures indiennes. Ce sont eux qui, organisés en associations d'écrivains, se sont donné pour tâche de cultiver leurs langues et leurs cultures par l'intermédiaire de la littérature.

Les perspectives pour les langues autochtones semblent prometteuses dans un avenir immédiat en raison : 1) du nouveau cadre juridique favorable; 2) de la possibilité d'augmenter considérablement les droits linguistiques collectifs des peuples autochtones à moyen terme, 3) du climat international favorable à la différence culturelle et linguistique qui découle du pluriculturalisme, enfin, 4) du nombre croissant d'intellectuels autochtones. Mais la tâche est énorme.

Il est essentiel de travailler immédiatement à la mise au point de normes à utiliser pour une communication plus large (dans l'instruction, les services de santé, l'administration de la justice, le commerce, les médias régionaux comme la radio et les périodiques). De toute évidence, la création des normes n'est pas une condition préalable pour augmenter la communication, mais sans ces normes les langues autochtones ne pourront être modernisées.

 

Conclusion

Étant donné ce qui précède, il me semble possible d'assimiler le plurilinguisme au Mexique à une situation de colonialisme linguistique. Il ne s'agit certainement pas d'une pluralité égalitaire, respectueuse ou équitable. Bien au contraire. Si l'on veut changer cette situation, il est indispensable de promouvoir la modernisation des langues indiennes, c'est-à-dire d'améliorer leur codification écrite, lexicale et stylistique.

Actuellement, on parle déjà dans les milieux politiques d'officialiser les langues autochtones. J'ignore ce que l'on entend par cela dans ces instances, mais je soupçonne que personne ne le sait non plus vraiment. On prétend, soit donner le statut de langue officielle aux langues autochtones (ce qui est improbable), soit sanctionner tout simplement leur utilisation institutionnelle mais pas forcément officielle (Turi, 1994). Quoi qu'il en soit, sans normes qui permettent d'exercer ces fonctions tout restera lettre morte (Magga, 1994).

Il n'est pas exagéré de dire qu'il n'y a pas au Mexique de politique linguistique étatique pour les peuples autochtones, c'est-à-dire que s'il existe des programmes destinés à protéger ou à promouvoir les langues de ces peuples, ces programmes ne sont pas reliés entre eux et ils sont isolés du reste de la politique du gouvernement. De plus, les programmes sociaux et la politique économique ne sont pas compatibles, le plus souvent, avec ces actions de promotion linguistique. Comme dans le reste de l'Amérique latine, le libéralisme économique qui oriente le développement national favorise la tolérance de la différence ethnique dans la vie privée, mais en réduisant la participation de l'État dans la vie sociale il laisse, en fait, les langues minoritaires sans protection en les abandonnant aux forces libres du marché linguistique.

De même que l'avenir immédiat du pays tout entier, le futur à court terme des langues autochtones est incertain. Il dépendra de l'évolution des mouvements ethnopolitiques autochtones. Mais il demeure que la reconnaissance du caractère officiel du plurilinguisme du pays peut permettre d'inaugurer des rapports plus équitables pour les communautés qui parlent des langues autochtones. En ce sens, le plurilinguisme au Mexique représente tout juste l'espoir d'un avenir équitable.

 

Références bibliographiques

Anderson, Benedict. 1993. Comunidades imaginadas : Reflexiones sobre el origen y difusión del nacionalismo. Mexico : F.C.E.

Arias, Jacinto. 1993. « Movimientos ind'genas contemporáneos del estado de Chiapas ». Movimientos ind'genas contemporáneos en México. A. Warman et A. Argueta (E.). México : CIIH/UNAM-Miguel Angel Porrúa, 81­98.

Barre, M. 1983. Ideologias indigenistas y movimientos indios. Mexico : Siglo XXI.

Bartolomé, Miguel y Alicia Barabas. 1996. La pluralidad en peligro. México : INAH-INI.

Bonfil, G. 1981. Utop'a y revolución : El pensamiento politico contemporaneo de los indios en America Latina. Mexico : Nueva Imagen.

Campbell, Lyle. 1979. « Middle American Languages ». The languages of native America : Historical and comparative assesment. Editado por L. Campbell y M. Mithun. Austin & London : University of Texas Press, 902­1000.

Coronado, G. 1987. Persistencia lingü'stica y transformación social : Bilingüismo en la Mixteca Alta. Mexico : Centro de Investigaciones y Estudios Superiores en Antropolog'a Social.

Coronado, Gabriela. En prensa. Sistemas comunicativos bilingües ante el México plural. Mexico : CIESAS.

De la Cruz, Victor. 1986. « Reflexiones sobre los movimientos etnopol'ticos contempóreaneos en Oaxaca ». M. Bartolome y A. Barabas (Eds.). Etnicidad y pluralismo cultural : La dinámica étnica en Oaxaca. México : INAH, 423­46.

De la Torre, Rodrigo. 1994. Chiapas : Entre la Torre de Babel y la lengua nacional. Mexico : CIESAS.

Diaz-Couder, Ernesto. 1990. « Comunidades y dialectos ». Papeles de la Casa Chata, 5 (7 ), 29­39.

Diaz-Couder, Ernesto. 1996. Language Policies for Indigenous Peoples of Mexico. (inédit)

Diaz-Couder, Ernesto. 1997. « Diversidad sociocultural y educación en México ». Educación y cultura : La reflexión actual en México. Editado por Elba Gigante. México : Consejo Nacional para la Cultura y las Artes. (sous presse)

Fishman, Joshua A. 1968. « Nationality-nationalism and nation-nationism ». J. A. Fishman, C. A. Ferguson et J. D. Gupta (Eds.). Language problems of developing countries. New York : Willey, 39­51.

Fishman, Joshua A. et Frank R. Solano. 1989. « Cross-polity linguistic homogeneity/heterogeneity and per-capita gross national product : An empirical exploration ». Language Problemas and Language Planning, 13 (2), 103­18.

Flores, José A. 1993. Sociolingü'stica del Nahuatl : Conservación y cambio de la lengua mexicana en el Alto Balsas. Mexico : CIESAS.

Gómez, Mart'n. 1991. Ofrenda de los ancestros en Oxchuc. Tuxtla Gutiérrez : Instituto Chiapaneco de Cultura.

Gonzáles de Alba, Luis. 1996. « Dejad en paz a los indios ». La Jornada. México. Octobre 28, 30.

González y González, Luis et Jean Meyer. 1992. « El indigenismo de Maximiliano ». Ojarasca, 9 (juin), 10­13.

Haugen, Einar. 1972. « Dialect, Language, Nation ». A. S. Dil (Ed.). The ecology of language. Essays by Einar Haugen. Stanford : Stanford University Press, 237­54.

Haviland, John B. 1977. Gossip, reputation, and knowledge in Zinacantan. Chicago : University of Chicago Press.

Haviland, John B. 1982. « K'ak'al k'op : Heated words : Tzotzil ritual speech ». Australian National University.

Haviland, John B. n.d. « Con buenos chiles » : Talk, Targets and Teasing in Zinacantan. » (inédit).

Hirabayashi, Lane R. 1993. Cultural capital : Mountain Zapotec migrant associations in Mexico City. Tucson : The University of Arizona Press.

Hunt, E. et J. Nash. 1967. « Local and territorial units ». Handbook of Middle American Indians. Austin : University of Texas, 250­82..

Khubchandani, Lachman M. 1989. « Language demography in the Indian context ». Sociolinguistics, 18, 75­84.

Luna, Jaime. 1993. « ¿Es la comunidad nuestra identidad? ». A. Warman et A. Argueta (Eds.). Movimientos ind'genas contemporáneos en México. Mexico : CIIH/UNAM-Miguel Angel Porrúa, 157­170.

Magga, Oleg Henrik. 1994. « The Sámi Language Act ». T. Skutnabb-Kangas et R. Phillipson (Eds.). Linguistic Human Rights. Berlin : Mouton de Gruyter, 219­234.

MayburyñLewis, David. 1984. « Conclusion : Living in Leviathan : Ethnic groups and the State ». D. MayburyñLewis (Ed.). The prospects for plural societies. Washington : American Ethnological Society, 220­31.

Mejia, M. C. and S. Sarmiento. 1987. La lucha indigena : Un reto a la ortodoxia. Mexico : Siglo XXI.

Montemayor, Carlos. 1995. Arte y composición en rezos sacerdotales mayas. Mérida : Universidad Autónoma de Yucatán.

Muñoz, Héctor et Rossana Podestá. 1994. Yancuitlalpan : Tradición y discurso ritual. México : Universida Autónoma Metropolitana.

Saenz, Josue. 1996. « ¿Porqué no somos primermundistas? ». Este Pa's, 59 (février 1996), 26­30.

Schryer, Frans J. 1990. Ethnicity and class conflict in rural Mexico. Princeton : Princeton University Press.

Sherzer, Joel. 1983. Kuna ways of speaking : An ethnographic perspective. Austin : University of Texas Press.

Suárez, Jorge. 1983. Mesoamerican Indian Languages. Cambridge : Cambridge University Press.

Turi, Joseph-G. 1994. « Typology of language legislation ». Skutnabb-Kangas et R. Philipson, (Eds.). Linguistic Human Rights : Overcoming linguistic discrimination. Berlin : Mouton de Gruyter, 111­121.

Warman, Arturo et Arturo Argueta, (Eds.). 1993. Movimientos ind'genas contemporáneos en México. Mexico : CIIH/UNAM-Miguel Angel Porrúa.