Pour référence :
Bérangère Dumoulin et Geneviève Vermès. 1997. « La pratique des langues dans une situation pluriculturelle
comme révélateur des sentiments identitaires : le cas des enfants lituaniens, russes et polonais de Vilnius en 1996 ». DiversCité Langues. En ligne. Vol. II. Disponible à
http://www.uquebec.ca/diverscite

 

Présentation

La Lituanie, et plus particulièrement sa capitale Vilnius, est un carrefour de plusieurs civilisations où se côtoient populations slaves, baltes, juives, allemandes, tartares et d’autres encore. Elle est en cela un lieu permanent de contact de langues. Au fil des pouvoirs et des peuplements, les statuts des langues, directement liés au statut des communautés, ont changé. Il y a six ans un changement de pouvoir profond est intervenu. La politique linguistique mise en place par le nouveau pouvoir lituanien se fixa pour objectif de changer les rapports entre les langues. Cette étude constitue un premier bilan des répercussions de cette nouvelle politique. La population qui s’imposait pour tester les effets de cette nouvelle politique était celle des adolescents de 12 à 14 ans, première génération post-soviétique. En effet, l’école fut une des premières institutions dans laquelle s’appliquèrent les nouvelles directives de l’Etat. Les communautés choisies pour mener l’enquête sont les plus importantes dans la capitale, historiquement et démographiquement parlant, à savoir les communautés lituaniennes, russes et polonaises. Les phénomènes observés dans cette étude correspondent aux répercussions de la politique linguistique qui s’avère un élément central de la politique en matière de minorités nationales sur les pratiques langagières des enfants, ainsi que sur leurs attitudes et leur représentations vis-à-vis des langues des trois principales communautés vilnoises. Y a-t-il changement de langue véhiculaire, de la langue de communication sociale entre les communautés? Le deuxième groupe d’hypothèses porte sur les pratiques langagières, les attitudes et les représentations des enfants vis-à-vis des langues en tant qu’éléments révélateurs de leurs sentiments identitaires.

L’outil méthodologique utilisé pour observer ces répercussions de ce changement politique est un questionnaire sociologique réalisé au printemps 1996 dans des écoles lituaniennes, russes et polonaises de Vilnius. La première partie de l’article sera consacrée à l’historique de la situation linguistique en Lituanie depuis ces deux derniers siècles ainsi qu’au rappel des derniers changements politiques dans ce pays et de ses conséquences, notamment sur le plan linguistique et dans les rapports intercommunautaires.

L’étude du milieu et de ses caractéristiques culturelles, et notamment la situation linguistique de la Lituanie dans une perspective historique, occupe une place primordiale dans cette étude comme matériel indispensable pour comprendre le statut des différentes communautés en jeu et de leurs langues, mais également en soi comme étude sociolinguistique d’un pays peu connu et peu étudié malgré sa richesse en la matière.

 

La situation linguistique en Lituanie : bilan de l’évolution du rôle et du statut de la langue lituanienne, par rapport aux langues polonaise et russe dans le contexte politique des XIXe et XXe siècles et de ses conséquences dans les rapports interethniques.

La langue lituanienne est une langue balte faisant partie de la famille des langues indo-européennes. C’est une langue très ancienne qui a été utilisée sous sa forme écrite assez tardivement, et donc normalisée tardivement. Les langues russe et polonaise sont des langues slaves de la famille indo-européenne qui ont été utilisées beaucoup plus tôt sous leur forme écrite, même si le vieux slavon et le latin les ont longtemps remplacés dans les domaines religieux et étatique. Le lituanien, par contact avec ces langues, a subi l’influence de ces langues slaves dans sa syntaxe et son lexique.

La Lituanie, avant d’être annexée à l’empire russe à la fin du XVIIIe siècle était un grand empire multiethnique allié à la Pologne connu sous le nom d’empire polono-lituanien. La Lituanie dont nous parlerons dans les chapitres suivants est en fait ce qu’on appelle la Lituanie « ethnique », c’est-à-dire un territoire, recouvrant à peu près les frontières de l’État lituanien actuel, peuplé majoritairement de Lituaniens, ethniquement parlant. Le terme de Lituanie « historique » se réfère pour sa part au territoire que recouvrait le Grand-Duché lituanien, qui s’étendait,à son apogée (XIVe XVe siècles), de la mer Baltique à la mer Noire, englobant beaucoup de peuples slaves, dont des Russes, des Polonais, des Biélorusses et des Ukrainiens.

  1. La Lituanie dans l’empire russe : naissance d’une conscience nationale

La langue lituanienne ne joua un rôle vraiment important qu’à partir du XIXe siècle, dans le cadre de l’empire russe. Les langues de communication officielle au sein de l’empire polono-lituanien ainsi que les langues de diffusion des connaissances et de la culture en général avaient été jusque-là le biélorusse, le polonais et le latin. Au début du XIXe siècle, le lituanien ne jouissait donc pas d’un statut très important, autant auprès des autorités tsaristes que chez les élites lituaniennes issues de la noblesse, noblesse qui, sans avoir oublié la langue de son peuple, s’était fortement polonisée. Le lituanien était plutôt considéré comme une langue paysanne, le peuple qui la parlait étant composé pour sa grande majorité d’agriculteurs. Dans ces conditions elle n’avait aucune valeur sociale, ou presque, ne permettant pas la mobilité sociale à ses locuteurs. Le lituanien était enseigné presque exclusivement dans les écoles primaires, c’est-à-dire essentiellement dans les écoles paroissiales. Le polonais, pour sa part était une langue qui jouissait d’un statut assez important en tant que langue de communication et de culture. Elle était la langue véhiculaire des milieux riches et intellectuels polono-lituaniens.

Pendant le premier quart du XIXe siècle, la politique du tsar Alexandre III (1801-1825) vis-à-vis des peuples dont le territoire avait été annexé à l’empire russe fut assez libérale. Cette ère libérale permit à la culture polono-lituanienne de s’épanouir, et à une opposition à la présence russe de se mettre en place par la création d’associations d’étudiants et de sociétés secrètes. De manière générale, les autorités russes favorisèrent plutôt le lituanien aux dépens du polonais. Avec l’arrivée de Nicolas Ier au pouvoir (1825), le polonais fut l’objet d’attaques de plus en plus rudes de la part des autorités tsaristes. Cette répression fut plus sévère encore après le soulèvement patriotique des Polonais en faveur de la restauration de leur pays en 1830. Elle fut dirigée principalement contre la noblesse, porteuse des valeurs et de la culture polonaises, dont la langue était un des piliers, et contre l’église catholique polonaise. Les Lituaniens, qui avaient participé à ce soulèvement, notamment à Vilnius, subirent également cette répression. Les écoles paroissiales furent fermées ainsi que l’université de Vilnius (en 1832). Le russe devint obligatoire à l’école, et seul l’enseignement religieux orthodoxe fut autorisé. L’utilisation de l’alphabet latin pour écrire la langue lituanienne fut interdite en 1840 et remplacée par l’utilisation de l’alphabet cyrillique, alors que le nom même de Lituanie disparaissait des cartes pour être remplacé par celui de « territoire du nord-ouest ». Le statut juridique lituanien en vigueur depuis 1588 fut remplacé par le droit et les lois russes.

Ces mesures eurent pour effet non seulement de décapiter les élites polonaises et d’affaiblir le clergé catholique polonais, ce qui libérait d’une certaine manière la Lituanie de la polonisation, mais également d’éveiller le nationalisme lituanien, dont la défense de la langue devenait un enjeu important au côté de la défense de la religion catholique. L’idée des autorités russes était de remplacer cette polonisation par une russification. Pourtant cette russification n’eu pas grande emprise sur le peuple lituanien. Le caractère très rural de la vie en Lituanie fut certainement un des facteurs importants en faveur du maintien de la langue lituanienne. Cette russification s’intensifia à partir de 1863, quand, à la suite d'un nouveau soulèvement patriotique polono-lituanien, les autorités tsaristes imposèrent le russe comme langue officielle et firent déporter en Sibérie une grande partie du clergé catholique. Cette politique de russification s’affirme à une période qui voit se développer les idées slavophiles favorisant la naissance du nationalisme russe. Alexandre III, en nationaliste russe intransigeant, fut un partisan convaincu de l’unité de la Russie qui devait passer par une unité de la langue, de la foi et du régime politique autocratique. Parallèlement à la montée du nationalisme russe, le nationalisme lituanien se fortifiait.

C’est dans un contexte d’industrialisation et d’émergence d’une classe moyenne éduquée, alors que la russification s’intensifiait, qu’émergea ce qui allait devenir la future élite du mouvement national lituanien. La langue joua un rôle central dans la lutte qu’allait engager ces intellectuels pour la défense de leur identité nationale. Ce mouvement se développa tout d’abord dans les cercles « linguistiques » d’étudiants et les sociétés littéraires. La presse fut l'un des moteurs de cette renaissance par la diffusion de la culture et des idées nationales. Le premier journal national, Keleivis (Le voyageur), en langue lituanienne fut fondé en 1879 à Koeniksberg, en Prusse orientale où vivait une importante communauté lituanienne. En 1883, le journal Aušra (l’Aurore) commença à circuler clandestinement en Lituanie. Ce journal, espace de liberté pour la langue et la littérature lituanienne, marque le début de la renaissance nationale lituanienne. La Prusse orientale était alors un centre de résistance contre la « cyrillisation » du lituanien. Un millier de travaux en langue lituanienne furent publiés entre 1864 et 1903 et acheminés clandestinement en Lituanie par les knygnesiai, les passeurs de livres, qui devinrent de véritables héros nationaux. Les communautés lituaniennes installées à l’étranger, et notamment aux États-Unis participèrent également à la diffusion de la culture et de la langue lituanienne en publiant des ouvrages et des journaux en lituanien.

Cette lutte pour la diffusion du lituanien passait par une résistance à la russification et le rejet de la polonisation qui était encore fortement enracinée au sein de l’Église catholique. Ainsi, au début du XXe siècle, le lituanien avait commencé à acquérir, tout au moins au sein des élites lituaniennes, un statut de langue de communication sociale et de culture, en tant que symbole identitaire de la nation lituanienne. Ce statut fut renforcé à partir de 1904 quand les autorités russes permirent l’édition d’ouvrages lituaniens en caractères latins. À l’automne 1905, le gouvernement tsariste légalisa l’utilisation administrative du lituanien et son étude dans les écoles primaires. On permit également la publication d’une presse nationale. Profitant de ce climat favorable et des troubles révolutionnaires de 1905, les associations lituaniennes se réunirent en congrès à Vilnius et demandèrent l’autonomie de la Lituanie, des écoles en langue lituanienne et le remplacement des fonctionnaires russes par des fonctionnaires locaux. Certains suivirent cet appel et boycottèrent pendant quelques temps les institutions et les pouvoirs impériaux. Le gouvernement réagit assez vite et réprima violemment ces initiatives autonomistes. Les Lituaniens obtinrent cependant des écoles en lituanien et une plus grande liberté religieuse. À ce moment-là, le mouvement de renaissance nationale avait dépassé le stade des réunions littéraires et des discours sur la langue et la culture, pour devenir un véritable mouvement social et politique, qui pouvait désormais s’appuyer sur une base importante de Lituaniens convaincus de la justesse de ce combat. L’étape suivante sera la formation d’un État indépendant dans lequel la langue et la culture lituaniennes pourraient pleinement s’épanouir.

La formation de l’identité nationale s’est donc déroulée dans un contexte de contact des langues et des cultures. La langue, la religion et la culture lituanienne en général vivaient dans une situation d’oppression directe de la part des autorités impériales russes, et d’oppression indirecte de la part de la langue polonaise dans la mesure où le polonais était la langue valorisée dans la société lituanienne. Cette identité s’est donc construite dans une double opposition, au polonais et au russe. Cette lutte marqua les rapports interethniques entre Lituaniens, Russes et Polonais, qui en tant que sujets de l’empire tsariste subissaient la même oppression politique. Cependant, si l’on considère l’oppression nationale spécifique dont furent l’objet Lituaniens et Polonais, et l’hégémonie linguistique et culturelle du polonais dans la société lituanienne, on constate que les Lituaniens étaient, parmi ces trois groupes de sujets, ceux qui avaient le plus d’obstacles à surmonter et de batailles à mener pour construire une identité nationale positive et reconnue par les autres groupes.

  1. D’une indépendance à l’autre : du statut national au statut fédéral

Libérés des troupes allemandes et bolcheviques qui avaient occupé pendant plusieurs mois leur pays, les Lituaniens, ayant proclamé leur indépendance dès le 16 février 1918, purent se consacrer à la construction d’un État national. Tout était à faire, du réseau scolaire à la monnaie nationale. Une planification linguistique, aussi bien interne qu’externe, était nécessaire. L’organisation d’un réseau scolaire complet, du primaire au supérieur, l’édition de manuels scolaires, la normalisation de la langue lituanienne littéraire, la création d’une terminologie adaptée pour tous les domaines de la vie sociale et scientifique constituaient des travaux indispensables à accomplir pour la construction du pays. La langue fut épurée, débarrassée entre autres des polonismes qu’elle contenait. La culture et notamment la littérature purent se développer, la presse se diversifia. La Lituanie établit des liens directs et durables avec les pays ouest-européens et les États-Unis, devenant ainsi une partie intégrante de la scène culturelle européenne. Le pays comptait alors environ 15 % de population non lituanienne dont 2,5 % de Russes, 3,2 % de Polonais, 7,6 % de Juifs, et 1,4 % d’Allemands. Les dispositions démocratiques de la constitution de 1922 et celles qui furent imposées aux nouveaux États-nations issus des empires multiethniques d’Europe centrale et orientale par la Société des Nations (S.D.N.) assuraient l’égalité des droits pour les citoyens des différentes nationalités, et notamment la possibilité d’étudier dans sa langue maternelle, au moins dans les écoles primaires et secondaires. La communauté juive bénéficia même, pour une courte période, d’une véritable autonomie juridique et culturelle.

Pourtant, après le coup d’État de 1926 et l’arrivée au pouvoir de la droite nationaliste, le climat nationaliste qui régnait n’était pas très favorable aux minorités ethniques. Les droits obtenus étaient parfois limités par des lois contraires ou par la non-application sur le terrain des lois existantes. Par exemple, on peut noter l’intensification de la lituanisation des noms sur les passeports, dans les années 30, l’interdiction d’utiliser les appellations non lituaniennes des lieux géographiques, sans compter les nombreuses plaintes des Polonais concernant l’acheminement du courrier écrit en polonais, ou la disparition des panneaux de signalisation en langue polonaise. D’une manière générale, les citoyens de langue non lituanienne, s’ils se devaient de parler le lituanien, pouvaient pratiquer leur langue dans leurs écoles, dans leurs églises et dans les administrations locales quand ils représentaient plus de 20 % de la population locale.

Lors de ces deux décennies, (1926-1946), la langue lituanienne a acquis un statut de langue d’Etat, de langue de communication et de mobilité sociale, de langue de culture. Pourtant l’arrivée au pouvoir de la droite nationaliste, les Tautininkai, révèle la fragilité d’un pays qui, en adoptant une attitude défensive, de protection parfois agressive de son identité, veut se protéger des menaces, réelles ou ressenties comme telles, politiques, autant que culturelles que représentent la Russie bolchevique, ou la Pologne Pilsudskiste, qui tient déjà la ville de Vilnius. Toutes les communautés minoritaires en feront les frais.

Les relations officielles entre les Etats lituaniens et polonais étaient inexistantes depuis l’annexion de Vilnius par la Pologne en 1920. Les Lituaniens ne purent pardonner aux Polonais l’enlèvement de leur capitale historique, même si celle-ci était peuplée majoritairement de Polonais et de Juifs. Les idées fédéralistes du Général Pilsudski, qui rêvait de recréer la Grande Pologne d’autrefois, englobant entre autres les territoires lituaniens, ne faisaient qu’accentuer les animosités entres Lituaniens et Polonais. Les Russes, pour leur part, étaient perçus comme une menace potentielle, militaire et politique. La construction d’un État-nation tant désiré, si longtemps attendu, dans un contexte politique instable et le peu d’expérience de la démocratie entraînèrent des manifestations nationales, voire nationalistes (pour les Lituaniens les plus extrémistes), compréhensibles, quoique peu acceptables pour les minorités, qui avaient souffert de la même oppression nationale pendant la période tsariste. Pour toutes ces raisons, les relations entre les communautés russes, polonaises et lituaniennes furent obscurcies et souvent tendues.

La Lituanie fut incorporée à l’Union Soviétique en 1940. Une des conséquences de la soviétisation fut la remise en question des acquis culturels et linguistiques du peuple lituanien. Dans une première période, la limitation de la liberté de la presse, due à la censure politique, la déportation des nouveaux ennemis du régime, dont beaucoup d’intellectuels et de leaders culturels lituaniens (quand ceux-ci n’avaient pas fui en Occident), la lutte antireligieuse, le remplacement de la monnaie nationale, le litas, par le rouble, la nationalisation des institutions scolaires, culturelles et économiques furent autant de limitation à l’expression identitaire. Car il ne s’agissait pas d’un simple changement de régime politique, mais de la préparation d’une véritable acculturation, en faveur de la culture soviétique. Toutes les communautés vivant sur le territoire lituanien subirent d’ailleurs le même sort. Pendant la période stalinienne, cette acculturation passera d’une part par une lutte contre l’Eglise catholique et le mode individualiste d’exploitation dans les campagnes (destruction des anciens modèles), d’autre part par la russification et la réécriture du passé national des peuples (diffusion des nouveaux modèles). Les théories de Jdanov vont également profondément marquer les auteurs lituaniens, qui abandonneront les sujets se rapportant spécifiquement à la Lituanie de peur de se voir accuser de « déviationnistes, nationalistes bourgeois ».

En ce qui concerne la langue lituanienne, elle change non seulement de statut social en devenant une langue fédérale, mais elle est également délaissée sur le plan de la recherche linguistique. Des russismes commencèrent à fleurir dans la langue courante. La russification se fit à deux niveaux. Premièrement, par l’introduction de l’apprentissage obligatoire du russe dans les écoles dès la troisième classe, deuxièmement par la « colonisation » du pays par des fonctionnaires, des cadres du parti, des spécialistes et des ouvriers russes.

La déstalinisation engagée par Khroutchev à partir de 1956 concerna la politique nationale en Union Soviétique. Sur le plan culturel, une plus grande liberté d’expression, d’affirmation de soi fut permise, notamment dans la presse qui rapportait les doléances des non-Russes contre la russification et l’hégémonie de la culture russe. Parallèlement aux demandes de réhabilitation des « héros » politiques et culturels victimes des purges ou de l’exil en Sibérie de la part des nationaux, certains historiens soviétiques, comme la célèbre historienne russe Pankratova, dénoncèrent les travestissements et les falsifications des histoires nationales des différents peuples de l’URSS. Si la promotion de la langue russe en tant que lingua franca, ne fut pas remise en question, la russification recula au profit des langues nationales. Cette relative libération de la parole n’empêcha pas l’incarcération des dissidents qui allaient, au goût des autorités, trop loin dans leurs affirmations. Beaucoup de Baltes, dont un grand nombre de Lituaniens, furent envoyés au goulag pendant cette période.

Pourtant cette relative accalmie ne dura pas. En effet, dans son projet de formation du peuple soviétique qui passait par la « fusion » des peuples, Khroutchev envisage l’acculturation finale des peuples encore trop attachés aux traditions « rétrogrades et bourgeoises » qui forment leur identité nationale. Sur le plan linguistique, la « thèse n° 19 » issue du projet de la nouvelle loi sur l’éducation est assez révélatrice des intentions du leader soviétique. Elle souleva de vives contestations de la part des non-Russes. Celle-ci donnait la possibilité aux parents de choisir, pour leurs enfants, entre un école dans leur langue maternelle, et une école en langue d’enseignement russe (sous prétexte d’une surcharge de travail due à l’apprentissage de trois langues : la langue maternelle, le russe obligatoire, et une autre langue étrangère ). Elle proposait également d’annuler l’obligation d’enseigner la langue fédérale, c’est-à-dire la langue du peuple majoritaire dans chaque république fédérée, dans les écoles en russe des républiques non-russes, et la langue russe dans les écoles non-russes en République fédérée de Russie. Cette présentation démocratique de l’enseignement des langues fut perçue par les non Russes comme un moyen déguisé de promouvoir le statut et le prestige du russe. Lors des débats sur cette nouvelle loi au Soviet suprême qui eurent lieu en décembre 1958, les députés lituaniens, comme beaucoup d’autres députés non russes, s’opposèrent à cette loi. Même si officiellement les républiques furent déclarées libres d’appliquer cette mesure sur leur territoire, elles furent bientôt toutes mises au pas par le Kremlin, et durent l’intégrer dans leur programme pédagogique.

En réponse à cette campagne massive en faveur du russe, les Lituaniens organisèrent une lutte pour la défense de leur langue, plus que jamais symbole de leur identité nationale. La littérature lituanienne put se développer plus ou moins librement à partir des années soixante. Cette lutte passait notamment par une loyauté continue envers sa langue maternelle, dans le choix des parents, de la langue d’enseignement, dans le choix des scientifiques, de la langue d’expression de leurs travaux etc. Des samizdats en langue lituanienne circulaient, comme le périodique Aušra à partir de 1975, en référence au journal du même nom de la fin du XIXe siècle. Les demandes constantes des trois pays baltes d’une bilinguisme à double sens (c’est-à-dire l’exigence que les populations immigrées, pour la plupart russes, connaissent la langue du pays dans lesquels elles vivent) montrent le rôle de plus en plus oppressant du russe en tant que lingua franca. Les Polonais de Lituanie furent plus touchés encore par la russification.

La Péréstroïka n’apporta pas de grand changement dans le domaine de la reconnaissance des inégalités entre Russes et non-Russes, entre langue russe et non russe. Les Baltes reprocheront même à Gorbatchev de pas comprendre la situation. Pourtant, c’est à cette époque que le nombre d’écoles lituaniennes commença à augmenter dans les régions peuplées par un grand nombre de Polonais et de Russes, alors que le nombre de classes russes diminuait. C’est également à cette époque de libéralisation de la parole que le mouvement Sajûdis (littéralement le mouvement) fut créé (1988), initialement pour soutenir la politique gorbatchévienne de Glasnost et de Péréstroïka. Ce « front populaire » formé par des personnalités de tous horizons, communistes ou militants de l’opposition, sera le fer de lance des revendications d’indépendance nationale, et de la dislocation de l’Union Soviétique. Ce mouvement d’indépendance fut directement lié au renouveau de la culture lituanienne, dont la langue était l’élément fondamental.

L’hégémonie politique de Moscou et linguistique du russe a directement conditionné les rapports entre les communautés. La résistance à la russification était perçue et vécue comme une résistance à la soviétisation. Les rapports entre les communautés lituaniennes et russes étaient tendus, d’autant plus que les Russes étaient en quelque sorte intouchables. Quant aux rapports polono-lituaniens, ils n’étaient pas tellement meilleurs. Les vieilles querelles, officiellement effacées par le nouveau climat d’amitié entre les peuples, vivaient encore dans les cœurs et les têtes lituaniennes. Elles étaient renforcées par la russification aiguë d’un certain nombre de Polonais, trahison manifeste contre leur patrie lituanienne. Pourtant si les Lituaniens, du moins les intellectuels, n’avaient aucune estime pour le patois parlé par les Polonais de Lituanie, ils accordaient beaucoup de valeur au polonais littéraire qui leur permettait de s’ouvrir sur l’Occident par l’intermédiaire des médias polonais et des ouvrages occidentaux traduits en polonais qui étaient introuvables en Union Soviétique.

  1. Le nouvel Etat lituanien et le renouveau national

Enfin indépendants (véritablement en 1991) après de nombreuses péripéties, les Lituaniens poursuivent la reconstruction nationale, et notamment culturelle, qu’ils avaient amorcée avec la création du mouvement indépendantiste Sajûdis. Certaines minorités réagirent contre cette prise en mains du pouvoir par les Lituaniens et s’organisèrent en mouvement contestataire. Certains Russes formèrent le mouvement « Yedinstvo » (l’unité) en faveur du maintien de la Lituanie au sein de l’Union Soviétique, alors que des Polonais se réunirent au sein d’un parti polonais, afin de préserver leur langue et leur culture. Ils proclamèrent même leur autonomie dans les deux districts où ils étaient majoritaires (1991). Ceux-ci furent dissous par les autorités lituaniennes ce qui provoqua des tensions entre les deux communautés. La signature de la déclaration de loyauté souleva également de vives contestations au sein de la communauté polonaise. Les relations entre Lituaniens et Polonais furent très tendues à cette période (1991-92), d’autant plus que certains Polonais boycottaient les nouvelles institutions et lois lituaniennes. Cependant une autre partie de la population russe et polonaise, ainsi que d’autres nationalités soutenaient activement l’indépendance et les combats de Sajûdis. Une loi sur les minorités ethniques fut adoptée en 1989 afin de protéger et de rassurer les minorités vivant en Lituanie. Cette loi compte 10 articles qui garantissent un développement culturel aux minorités nationales et religieuses sur le territoire lituanien. Ils assurent notamment le droit de développer sa culture nationale, de recevoir une éducation dans sa langue maternelle (avec le soutien de l’État), le droit de publication, d’informations, de pratiquer librement sa religion dans sa langue maternelle, de rejoindre des organisations culturelles, de nouer des liens culturels avec les nationaux hors de la République.

La politique lituanienne de reconstruction nationale est directement liée au développement de la langue lituanienne. Cette politique s’appuie, entre autres, sur une planification linguistique interne et externe. La planification interne consiste en la protection et le renouveau de la langue lituanienne. Cela passe par une « épuration » de la langue lituanienne de ses russismes et une prévention à l’introduction d’anglicismes qui commencent déjà à fleurir sur les enseignes des magasins, ainsi que par la promotion de la langue (préparation et l’édition de dictionnaires et d’ouvrages sur la langue). Une commission nationale chargée de faire respecter la loi sur la langue nationale fut créée assez rapidement. Ainsi la commission ordonna aux journaux en langue polonaise édités en Lituanie d’utiliser les noms géographiques lituaniens et non polonais, c’est-à-dire, Vilnius et non Wilno, Kaunas et non Kowno, etc. Cette activité relève de la planification externe, à savoir, l’organisation officielle des rapports entre les langues à l’intérieur de l’État. D’autres commissions sont également chargées de faire appliquer les lois concernant l’obligation de la connaissance du lituanien pour pouvoir travailler. Les personnes qui n’ont pas suivi leur scolarité dans les écoles lituaniennes et qui ont obtenu leurs diplômes avant 1991 sont tenues de passer un examen de langue lituanienne. Trois niveaux ont été fixés correspondant aux sphères sociales dans lesquelles les individus travaillent. Le premier niveau correspond à des compétences en langue assez limitées. Il s’adresse à des personnes occupant des professions en bas de l’échelle sociale. Le deuxième niveau requiert une bonne connaissance du lituanien. Il s’adresse à des personnes occupant des professions nécessitant une bonne connaissance écrite et orale du lituanien, comme les fonctionnaires d’État. Le troisième niveau enfin, correspondant à une connaissance assez approfondie du lituanien, est destiné aux personnes occupant des postes importants, notamment dans l’administration d’État. Les directeurs d’écoles qui doivent passer cet examen, par exemple, sont soumis au troisième niveau de langue. Ces examens sont obligatoires pour les citoyens et les non-citoyens. La connaissance du lituanien est, de toute manière, indispensable dans la mesure où cette langue est imposée dans tous les lieux et institutions publics comme langue de communication. Dans les gares, comme dans les magasins, les vendeurs doivent s’adresser à leurs clients en lituanien sous peine d’amende si cette règle n’est pas respectée. Un certain nombre de Russes ont déjà été déclassés socialement à cause d’une connaissance insuffisante du lituanien par rapport à leur poste. Entre 1992 et 1996, 15 614 personnes environ ont passé avec succès cet examen, 2504 ont échoué. La moitié des personnes passant cet examen, le font à Vilnius. Des commissions régionales s’occupent également de contrôler le niveau de connaissance du lituanien dans les écoles non lituaniennes.

Parallèlement à cette politique de réhabilitation du lituanien comme langue véhiculaire (en tant que langue officielle de l’État), qui peut être ressentie comme agressive par les minorités, une politique visant à soutenir les écoles et les institutions minoritaires fut mise en place dès le début de l’indépendance. Les déclarations dans ce sens ont été très claires dès le départ ; le mouvement de lutte pour l’indépendance se battait pour la renaissance non seulement de la culture lituanienne, mais également de celle des minorités ethniques, qui auraient un meilleur sort dans la République Lituanienne indépendante. Pour cela, plusieurs départements s’occupant des minorités ont été créés dans les Ministères (des affaires étrangères et de l’éducation nationale entre autres) et même au parlement (ce qui a disparu depuis). Les candidats représentant les minorités jouissent d’ailleurs d’un plafond électoral privilégié dans le cadre des élections législatives. D’autres discriminations positives de ce genre sont appliquées pour l’entrée à l’université, pour laquelle des quotas de places sont réservés aux étudiants venant de régions très mélangées, ethniquement parlant. De manière générale on peut observer que le nombre d’écoles minoritaires n’a cessé d’augmenter depuis l’indépendance. Des écoles biélorusses et une école juive ont notamment vu le jour. Un journal en langue yiddish a fait son apparition, alors qu’un musée juif s’ouvrait à Vilnius. Les aspirations démocratiques des dirigeants lituaniens, leur envie et leur besoin de s’intégrer dans l’Europe démocratique, qui détermine notamment de bonnes relations diplomatiques avec leurs voisins Polonais, Biélorusses et Russes, liées aux mythes de tolérance qui dans une période de reconstruction identitaire jouent un rôle certain, constituent les motivations profondes d’une politique ouverte en matière de minorités nationales et religieuses.

La fin de l’Union Soviétique et l’indépendance ont renversé presque du jour au lendemain les statuts respectifs des communautés, situation comparable à celle de l’entre-deux-guerres. En effet, les Russes, d’un statut de majorité au sein de L’Union sont passés au statut de minorité au sein d’un État indépendant. Malgré ce changement et les déclassements sociaux qui ont touché ceux qui n’avaient pas appris le lituanien, très peu sont partis (hormis les militaires qui se sont retirés avec les troupes soviétiques). Les Lituaniens, en retrouvant leur souveraineté ont également gagné un statut de majorité, leur permettant de contrôler le pays politiquement parlant et d’engager une reconstruction de leur identité nationale. La langue est un enjeu majeur de cette reconstruction. Ces nouvelles conditions et l’ouverture dont fait preuve l’État lituanien, indépendamment des équipes politiques qui se sont succédées à sa tête, si elle n’efface pas 50 ans d’oppressions et de rapports tendus entre communautés, derrière le masque d’hypocrisie d’amitié entre les peuples, présagent néanmoins des rapports plus équilibrés, dans le respect de chacun. De même, après une période de crise entre Lituaniens et Polonais, les rapports entre ces deux communautés semblent s’améliorer de jour en jour. Cette amélioration s’explique en grande partie par les conditions de développement culturel, notamment en matière d’éducation, favorables aux Polonais et aux minorités en général. Pourtant des tensions existent encore. Les Polonais voudraient plus. En tant que population « autochtone », ils aspirent à une égalité de statut (officiel) entre le polonais et le lituanien, si ce n’est au plan national, du moins dans les régions où ils constituent une part importante de la population. Les autorités lituaniennes se semblent pas prêtes à accéder à ces revendications pour l’instant.  

 

Presentation des hypotheses, du questionnaire et du terrain d'observation

  1. Les hypothèses

Si l’on considère que la langue, élément relevant des attributs « sociaux » de l’identité, est devenue « valeur centrale » de l’identité sociale du peuple lituanien dans la construction de son identité nationale au XIXe siècle, dans un contexte d’oppression politique et linguistique plus ou moins forte selon les périodes, et donc une caractéristique saillante de l’identité lituanienne, ainsi qu’un élément important dans les relations intergroupes; la langue devient alors un élément révélateur pertinent de l’identité sociale des Lituaniens. Dans le contexte particulier de reconstruction nationale de la Lituanie indépendante, qui passe entre autres par une planification linguistique dont le but est de redéfinir les rapports entres les langues en Lituanie, la langue devient également un enjeu pour les minorités polonaises et russes.

Étant données les stratégies de communication individuelle dans un rapport ponctuel et les variations à plus long terme qui résultent du contact des langues, appliquées au contexte lituanien, ainsi que les stratégies identitaires dans une situation d’interaction communautaire, plusieurs hypothèses se dégagent quant aux répercussions des rapports intercommunautaires sur les pratiques langagières et le sentiment identitaire des enfants lituaniens, russes et polonais.

La première hypothèse est le remplacement du russe par le lituanien en tant que langue véhiculaire. La deuxième hypothèse est un changement de sentiments identitaires dans la nouvelle génération reflétant le changement de statut des langues en Lituanie, et à Vilnius plus particulièrement. Le sentiment identitaire peut être appréhendé par l'étude des attitudes et les représentations vis-à-vis des langues, maternelles et étrangères. Au vue de la situation plusieurs attitudes sont envisageables: 1- un attachement particulier à sa langue maternelle, symbole identitaire fort, face au changement de statut; 2- un rejet de cette langue maternelle; 3- une volonté d’apprendre la langue majoritaire afin de l’intégrer; 4- un repli sur sa langue maternelle qui s’accompagne d’un rejet des autres langues. Ces attitudes peuvent néanmoins très bien se recouper et se compléter.

Pour en juger, notre recherche se fondera sur l’analyse des stratégies de communication en situation de contact de langues en fonction de la connaissance des langues et de la nationalité des interlocuteurs, sur les représentations et les attitudes envers les langues, et sur la pratique des langues dans la famille avec le père, la mère et les frères et soeurs, ainsi que sur la comparaison des données linguistiques avec certaines données sociolinguistiques.

  1. Le questionnaire

L’outil méthodologique choisi fut le questionnaire sociolinguistique. La création du questionnaire s’inspire de la méthodologie générale de création de questionnaires sociologiques et sociolinguistiques, ainsi que des travaux sur le bilinguisme présentés dans le livre de référence de J. Hamers M. Blanc (1983). Nos questions portent premièrement sur le phénomène sociolinguistique de transfert de langues, deuxièmement sur les pratiques sociolinguistiques des enfants lituaniens, russes, et polonais vilnois, ainsi que sur les attitudes et leur représentation des principales langues parlées à Vilnius.

Certains concepts particuliers attachés aux réalias du terrain étudié pouvaient poser des problèmes de traduction, aussi nécessitaient-ils des explications. Trois points principaux méritaient notamment notre attention. Tout d’abord la notion de nationalité/citoyenneté, ensuite le système d’enseignement soviétique, enfin, le statut socioprofessionnel des métiers et leur classification.

La notion de nationalité/citoyenneté est déterminée par l’histoire pour chaque groupement humain. Ainsi, nous constatons qu’elle ne recouvre pas les mêmes réalités selon les peuples et les ères géographiques. La Lituanie fait partie de l’Europe orientale, et les peuples qui y vivent partagent les notions des habitants de cette partie du monde en la matière. La notion de nationalité est issue de longues années de vie dans des empires multiethniques au sein desquels ces peuples se sont forgés une identité nationale avant de construire pour la plupart leur État-nation. La présence de plusieurs populations ethniquement différentes sur un même territoire a cependant rendu cette tâche quelque peu ardue, dans la mesure où ils subsistaient toujours des populations minoritaires dans ces États, créés au début du XXe siècle pour la majorité d’entre eux. En Lituanie, la notion de nationalité est clairement distincte de celle de citoyenneté dans l’esprit des gens. La nationalité concerne la nation, la citoyenneté l’État. De plus, la nationalité n’est pas quelque chose que l’on peut acquérir comme la citoyenneté, mais quelque chose « d’héréditaire » qui est déterminé par les origines familiales et la langue que l’on pratique. Cette définition remonte à la cristallisation de l’identité nationale qualifiée « d’ethnico-linguistique » (la religion est également un élément fondateur de l’identité nationale). En ce sens, cette notion de la nationalité se rapproche de la notion allemande. Ainsi on peut devenir citoyen lituanien, mais on ne peut acquérir la nationalité lituanienne si l’on n’a pas de liens de sang avec des Lituaniens. En France, par contre on peut obtenir la nationalité française, en plus de la citoyenneté; les critères d’obtention sont essentiellement territoriaux, et aussi culturel et linguistique, mais non biologiques. Ces deux notions, nationalité et citoyenneté sont en général clairement différenciées dans les pays de l’ex-URSS et les pays d’Europe centrale et orientale issus d’empires multiethniques. Demander à un enfant lituanien, polonais ou russe quelle est sa nationalité, c’est lui demander de déterminer son appartenance à un groupe national, indépendamment de sa citoyenneté (future).

Le système d’enseignement soviétique est le résultat d’une planification de la société dans le cadre des thèses marxistes-léninistes. Ce fut l'un des piliers de la formation idéologique des futurs citoyens soviétiques. Ce fut également le nouvel étalon-mètre de la hiérarchie sociale dans une société sans classe. En effet, le niveau d’étude déterminait directement le métier et le niveau social, ainsi que le prestige social, indépendamment des revenus attachés à chaque profession. Un autre paramètre de taille entrait en compte en réalité dans l’attribution de la profession : l’appartenance au parti communiste, et l’activité plus ou moins importante exercée en son sein. Ainsi, il est important de prendre en compte le niveau d’études pour comprendre le statut social des individus dans une société très planifiée où le système éducation/profession est figé et assez rigide et difficilement contournable.

Il est donc nécessaire dans un deuxième temps d’examiner de plus près quels sont ces niveaux d’enseignements et les diplômes qui y correspondent afin de se faire une image plus exacte des réalias soviétiques, et plus particulièrement dans le cadre lituanien, de reconstituer une grille de classification des niveaux socioculturels. L’école primaire et secondaire se composent de 12 classes. Le diplôme qui clôture ces douze années est l’équivalent du baccalauréat français. Il est nécessaire pour accéder à l’université, mais pas suffisant. En effet, les élèves désirant entrer à l’université ou dans tout établissement de l’enseignement supérieur, doivent passer un concours assez difficile. Les élèves qui le désirent, ou qui y sont contraints pour différentes raisons, peuvent s’arrêter après la 9e classe (qui clôt le cycle de ce qu’on appelle en Lituanie l’école fondamentale : pagrnidinç mokykla) et intégrer des écoles professionnelles, profesinçs mokyklos, ou des écoles spécialisées, aukštesniosos mokyklos, qui correspondent approximativement aux lycées techniques français, qui préparent aussi bien aux bacs professionnels, qu’aux BEP et même aux BTS (Baccalauréat de technologie supérieure). À côté de l’université, parmi les établissements d’enseignement supérieur, on trouve des instituts, comme par exemple les instituts techniques techniniai institutai (qui préparent les ingénieurs par exemple) ou les instituts pédagogiques pedagoginiai institutai, ainsi que les académies akademijos. Les diplômes de ses instituts se préparent en trois ou quatre ans. Le diplôme obtenu à l’université se prépare en cinq ans. Il peut se poursuivre par une thèse de doctorat. Malgré les changements socio-économiques récents qui ont perturbé la hiérarchie sociale liée au niveau d’éducation, il est encore indispensable de se référer au niveau d’éducation mesurable par les diplômes obtenus sous la période soviétique pour définir le niveau socioculturel des familles.

Les professions et leur statut social en Lituanie soviétique présentent également des différences non négligeables par rapport au système français. Les professions de l’enseignement, de l’instituteur au professeur d’université, étaient très bien considérées et jouissaient d’un grand prestige, de même que les médecins ou les chercheurs scientifiques, bien que ces professions ne fussent pas les mieux rémunérées. Les métiers « ouvriers », malgré la propagande communiste, n’étaient pas très estimés même s’ils étaient parfois source de revenus plus élevés que les professions dites intellectuelles. De manière générale, le statut social correspondait au niveau d’éducation et de formation. À l’heure actuelle, ces critères ont quelque peu évolué. En effet, le changement de régime et la crise économique qui a suivi ont bouleversé l’ordre et le statut social des différentes professions. Les professions dites intellectuelles ont perdu beaucoup de leur prestige au profit des professions tournées vers le commerce, dans la mesure où le niveau de revenus prend de plus en plus d’importance pour définir le statut social. Aussi avons-nous dû constituer une classification empirique des métiers en utilisant les données recueillies dans les questionnaires comme exemples. Nous avons classé les professions en trois groupes en fonction de leur niveau socioculturel et de leur ancien statut social. Le premier groupe représente les métiers pour la plupart sans qualification, ou nécessitant une formation technique élémentaire (exemples, blanchisseuse, femme de ménage, ouvrier du bâtiment, chauffeur routier, employé de bureau, policier...), le deuxième groupe les métiers avec une formation supérieure moyenne, voire assez élevée pour les métiers techniques (éducateur, ingénieur, comptable, infirmière, technicien supérieur...), le troisième groupe les métiers avec une formation supérieure élevée, les postes à haute responsabilité, les métiers artistiques (professeur du secondaire et de l’enseignement supérieur, directeur d’usine, historien, physicien, diplomate, artiste-peintre, médecin, psychologue).

Une fois prises en compte les caractéristiques du terrain et des acteurs étudiés, il fallait déterminer la forme et le contenu du questionnaires en fonction des hypothèses, à savoir le type de questions à poser. Afin de faciliter la lisibilité et l’exploitation des réponses, le type de questions utilisées fut la « question fermée ». La personne interrogée doit sélectionner des réponses préétablies en fonction du contexte géographique, social et culturel (voir points sur les problèmes interculturels), ainsi que de la population interrogée. En ce qui concerne le contenu du questionnaire, quatre groupes de questions furent retenues correspondant aux hypothèses, sachant que ce sont des enfants de 11 à 13 ans qui composaient la population étudiée. Le premier groupe de questions porte sur les données invariables (âge, sexe, nationalité, école, langue maternelle, lieu de naissance, niveau socioculturel et nationalité des parents), le deuxième groupe sur les données sociolinguistiques (pratique des langues dans la sphère générale - langue parlée et écrite habituellement, le plus souvent, et aussi bien que la langue maternelle - et dans la sphère sociale, c’est-à-dire à l’école,-langues parlées avec les amis et avec les professeurs, langues apprises à l’école), le troisième groupe sur les attitudes et les représentations des enfants (attitudes concernant la langue maternelle, la langue lituanienne, les langues étrangères, le multilinguisme, représentations concernant les langues de communication avec les amis; les langues de réussite scolaire et sociale), enfin le quatrième groupe sur les données linguistiques (capacité des enfants à reconnaître dans un premier temps, puis à traduire dans un second temps, quatre phrases écrites dans les langues des deux autres grandes communautés pour chaque groupe d’école). En tout le questionnaire compta 28 questions plus un test linguistique. Il fut traduit en lituanien, russe et polonais et distribué en fonction de la langue d’enseignement des écoles. Pour des raisons matérielles, le nombre de questionnaires distribués dans chaque groupe d’école a été de 60, ce qui constitue une représentativité acceptable en rapport au nombre d’écoles à Vilnius.

  1. Le terrain d’observation

Dans l’introduction de cet article nous avons évoqué le choix des acteurs de notre étude. Une présentation plus approfondie est nécessaire pour mieux comprendre les raisons qui ont motivé leur choix : la ville de Vilnius, tout d’abord, les communautés lituaniennes, russes, et polonaises ensuite, enfin les écoles en Lituanie.

Vilnius, capitale actuelle de la République Lituanienne indépendante, est une ville pluriculturelle. Elle est donc un terrain de recherche idéal pour l’étude du contact des langues. Elle fut et reste encore de nos jours une ville que Lituaniens et Polonais se disputent, un symbole identitaire pour ces deux communautés. Vilnius, Vilna, Wilno, Vilnè. Vilnius est la capitale historique de la Lituanie. Elle fut fondée en 1320 par Gediminas, devint capitale de l’Etat du grand-duc en 1322, et reçut les droits de « Magdebourg » en 1387. Depuis Vilnius a changé bien souvent de noms et de populations au gré des pouvoirs changeants. Cette ville est une ville mythique pour tous les peuples qui y ont habité et qui y habitent toujours. Henri Minczeles résume bien les sentiments de toutes ces communauté vis-à-vis de leur ville: « Les Polonais parlent d’un territoire volé, un paradis perdu qui peut-être un jour pourra renaître. Les Juifs évoquent un monde irrémédiablement assassiné. Les Russes glorifient un poste avancé de la civilisation slave. Enfin, les Lituaniens se souviennent d’une longue sinon d’une éternelle patience. Pour tous, ce sont des regrets, des insatisfactions, en bref l’idéalisation d’un lieu ». À l’heure actuelle, Vilnius compte 575 700 habitants pour une surface de 28,7 km², soit une densité de population de 2006 habitants par km² (chiffres pour l’année 1995).La proportion des habitants selon leur nationalité est à peu près la même qu’en 1989.  

Tableau n°1 : La population de Vilnius en fonction de la nationalité des habitants (en %)

Population en %

Lituaniens

Russes

Polonais

Biélorusses

Juifs

Autres

Nombre d’habitants en milliers

Surface en km²

1959

33,6

29,4

20,0

6,2

7,0

3,8

243,5*

15,6*

1970

42,8

24,5

18,3

6,5

4,4

3,5

372,1

25,9

1989

50,5

20,2

18,8

5,3

1,6

3,6

592,5**

28,7**

Sources : Lietuvos respublikos gyventojþ demografinç,1992, p. 9 et Vilnius skaièiais,, 1995, p .16 * : en 1960, ** : en 1990

Les communautés lituaniennes, russes et polonaises de Vilnius

Les communautés lituaniennes, russes, et polonaises sont les trois principales communautés de Vilnius, historiquement, politiquement et démographiquement parlant. Elles ont à tour de rôle régné sur cette ville, dans des contextes certes bien différents. Leur statut ainsi que celui de leur langue, le deuxième dépendant du premier, directement liés aux rapports qu’elles entretiennent les unes avec les autres sont très intéressants pour notre étude dans la mesure où ils constituent les références identitaires des enfants intervenant dans les stratégies identitaires, à travers la pratique des langues, que mettent en œuvre les enfants en situation de contact des langues. Aussi présenterons-nous ici le statut des communautés et de leur langue pour la période actuelle.

Le statut de la communauté et de la langue lituanienne

Pendant la période soviétique, le lituanien était la langue fédérale de la République Socialiste Soviétique de Lituanie. Officiellement, en tant que langue fédérale elle jouissait des mêmes droits que la langue russe, de même que le peuple lituanien par rapport au peuple russe. Pourtant, comme nous l’avons vu dans la section précédente, cette égalité était dans la réalité remise en question par le statut hégémonique du peuple russe et de sa langue, lingua franca au niveau de l’Union Soviétique. Le fait que la lutte politique, contre le régime soviétique communiste, se confonde avec la lutte de renouveau national est révélateur du sentiment d’oppression nationale partagé par un grand nombre de Lituaniens qui ont participé au mouvement de renaissance à la fin des années 80. Même si les Lituaniens pouvaient étudier dans leur langue à tous les niveaux (pour certaines spécialités cependant, il était nécessaire de soutenir sa thèse de doctorat en russe), l’hégémonie du russe en tant que langue de communication sociale était omniprésente entre Lituaniens et ressortissants d’autres nationalités plus particulièrement, comme si la Lituanie était une simple région d’un vaste empire, et que la langue lituanienne était une langue locale, voire un patois sans intérêt pour certains Russes, pour ne pas dire la majorité. De ce fait, les sentiments vis-à-vis des Russes étaient plus proches de ceux d’un peuple conquis vis-à-vis de colons installés dans leur pays que d’un peuple « libre » vis-à-vis de ressortissants d’un peuple ami, et ce malgré toute la propagande soviétique en faveur de l’égalité et de l’amitié des peuples. Paradoxalement peut-être, les Lituaniens de manière générale considèrent les Russes installés chez eux, les intellectuels mis à part, comme des « barbares », dans le sens où ils sont moins proches que les Lituaniens des canons de la civilisation ouest européenne.

Les sentiments vis-à-vis des Polonais sont assez complexes, et liés à l’origine sociale de ces derniers. C’est une population plutôt rurale, installée dans les petites villes ou dans les villages, ainsi qu’à la périphérie d’une ville comme Vilnius. Ils n’ont pas résisté en masse à la russification comme les Lituaniens et leur polonais est un patois. Ce ne sont pas de « vrais » polonais. Cette image dévalorisante est présente autant parmi les Lituaniens que les Polonais à qui on renvoie cette vision négative de leur identité. Malgré une oppression commune de la part des Russes, les deux communautés ne se sont pas forcément rapprochées. Pendant la période de lutte pour la renaissance nationale, les Lituaniens ont même trouvé plus d’appui parmi les Russes que les Polonais. À cette époque, plusieurs incidents ont éclaté entre les deux populations, certains accusant les Polonais d’être des partisans de Moscou.

Le statut de la communauté et de la langue russe

On peut distinguer deux grandes catégories de populations russes. Celles qui se sont installés avant la période soviétique, qui pour la plupart sont intégrées, voire assimilées à la société lituanienne, et celles qui se sont installées pendant la période soviétique, qui forment numériquement la majorité de la population russe actuelle, et qui ont plutôt un statut d’immigrés à l’heure actuelle, même si elles ont acquis la citoyenneté lituanienne, justement parce qu’elles sont ressenties comme un corps étranger par les Lituaniens. Pendant la période soviétique les Russes étaient en situation de domination et ne se considéraient pas comme une population minoritaire. La population russe qui alors s’est installée en Lituanie se composait de cadres qui sont venus compléter les autorités locales, d’intellectuels, de spécialistes, ainsi que de personnel moins qualifié placé en général dans des secteurs clés, par exemple dans la centrale nucléaire d’Ignalina où le personnel est majoritairement russe. C’est une population à 90 % urbaine.

De même la langue russe qui était grandement considérée, en tant que langue de mobilité et de communication sociale, avait acquis un statut très prestigieux, l’école en était l’instrument efficace de diffusion. C’était une matière obligatoire dans toutes les écoles. De nombreuses écoles en langue russe s’ouvraient un peu partout dans le pays, surtout dans la partie orientale. Elle était le symbole de l’amitié entre les peuples dans la propagande officielle, et son apprentissage et sa connaissance étaient le devoir de chaque Soviétique. Lors de séances de témoignage dans le cadre d’une enquête sur les sources orales, comme matériel d’élaboration de la mémoire collective, une femme lituanienne d’une cinquantaine d’années racontait que pendant les années de pouvoir soviétique, l’hégémonie de la langue russe était si grande que s’adressant à une personne inconnue dans la rue, il était préférable et fortement recommandé de commencer à parler en russe, puis de passer au lituanien quand on s’était assuré que son interlocuteur était également lituanien. De même dans les réunions publiques, le russe était quasiment obligatoire, ne serait-ce que pour l’unique personne non lituanophone qui aurait pu y assister. Or, si au niveau soviétique les Russes étaient majoritaires, au sein de la Lituanie, ils ne représentaient que 2,5 % de la population lituanienne avant la deuxième guerre mondiale, 8,5 % en 1959 et 9,4 % en 1989. En somme une minorité numérique imposait l’hégémonie de sa langue. Disons que c’est la vision du point de vue de l’entité nationale Lituanie.

En effet, cette domination « minoritaire » s’inscrivait dans un processus plus large dont l’enjeu se situait au plan de l’Union Soviétique. D’ailleurs, cette hégémonie politique qui se répercutait au plan linguistique était ressentie par une grande partie de la population comme « une manifestation du comportement impérialiste et colonial » du pouvoir soviétique. L’attitude personnelle des émigrants russe, par exemple, le fait que moins de la moitié des Russes (population adulte) aient appris la langue nationale du pays dans lequel ils s’installaient n’a fait qu’accentuer le phénomène d’amalgame entre nationalité/langue russes et pouvoir soviétique.

Le statut de la communauté et de la langue polonaise

Pendant la période soviétique, les Polonais étaient dans une situation défavorable. Plusieurs facteurs peuvent expliquer l’affaiblissement du statut de la langue polonaise et de la conscience nationale des Polonais. Le premier facteur est lié aux conséquences démographiques de la guerre, et au rapatriement en Pologne d’une partie importante de la population polonaise de la région de Vilnius dans l’immédiat après-guerre. La perte d’un grand nombre de personnalités politiques, scientifiques et culturelles a considérablement affaibli le dynamisme intellectuel et la vie culturelle de la communauté (la population qui resta était surtout rurale et ouvrière). Un deuxième facteur est lié à l’organisation étatique de l’Union Soviétique, au sein de laquelle les Polonais n’avaient aucune structure nationale, ce qui, dans le cadre d’une vision territorialiste de la nation, exposait les peuples sans territoire à l’assimilation, du moins à la domination culturelle. La politique de russification, le prestige social lié à la langue russe jouèrent en faveur de cette altération de la conscience nationale polonaise, d’autant plus qu’un autre phénomène de mélange de populations slaves vint accentuer ce processus. En effet beaucoup de Russes et de Biélorusses s’installèrent dans l’Est de la Lituanie. La soviétisation, associée à la russification se fit non seulement dans les villes mais également dans les campagnes (terrain généralement favorable au maintien de langue et de la conscience nationale) à travers les sovkhozes et les kolkhozes, et leur forme de travail collective. Dans les années 1960 et 1970, on recruta beaucoup de main d’œuvre dans la république voisine de Biélorussie. Cette population était composée d’une grande majorité de Polonais « dénationalisés » qui parlaient russe ou un patois local « po prostu » (simplement), un mélange de mots et d’expressions russes, biélorusses et polonaises. Les Polonais de Lituanie, qui parlaient déjà un polonais « primitif » par rapport au polonais littéraire, au contact de ces nouveaux arrivants, adoptèrent peu à peu ce patois « po prostu », et à travers lui, le russe. Ce processus fut accéléré par le développement du russe dans pratiquement toutes les sphères de la vie officielle. Dans ces conditions, et avec l’aide des autorités communistes locales qui jusqu’en 1975 contrôlaient directement l’ouverture et la fermeture des écoles et des classes en langue polonaise, le nombre d’élèves polonais étudiant dans leur langue maternelle passa de 27 000 en 1953-1954 à 10 600 en 1990-1991. L’identité nationale polonaise s’est trouvée d’autant plus affaiblie que la langue polonaise était en recul. De plus, le patois « po prostu » qu’utilisait de plus en plus la population polonaise, ou, sans aller jusque-là, la forme « primitive » du polonais employé, souffrait d’une mauvaise image dans la société lituanienne et était largement dévalorisé. La composition sociale de la population polonaise est sûrement à l’origine de ce phénomène.

5. Les écoles

Le choix de l’école comme terrain d’enquête fut motivé par deux raisons principales. La première est qu’elles sont un lieu de vie des adolescents qui nous intéressent. En effet, les adolescents de 12 à 14 ans constituent la première génération d’écoliers post-soviétiques. Ils sont les premiers à tester la nouvelle politique scolaire de l’État lituanien indépendant. La deuxième est que l’école est un des premiers lieu de socialisation, après la sphère familiale, elle est d’ailleurs évoquée comme le lieu de « socialisation secondaire » par Durkheim. Or nous nous intéressons particulièrement aux valeurs sociales attribuées aux langues par les enfants, et à l’identité sociale qui en résulte. Les écoles choisies pour le questionnaire sont des écoles secondaires, vidurines mokylos, que nous avons déjà présentées dans le chapitre précédent. L’organisation et l’appellation de ces écoles n’ont pratiquement pas changé. Les principaux changements portent sur le contenu de l’enseignement. De manière générale, les écoles, nommées par des nombres pendant la période soviétique, ont été rebaptisées pour la plupart d’entre elles. Elle portent maintenant les noms de personnalités qui ont marqué l’histoire lituanienne en l’enrichissant par leurs actes politiques, religieux, leurs recherches scientifiques ou leurs œuvres artistiques. Plusieurs données statistiques nous permettent de nous faire une idée de l’évolution des différentes écoles pendant les 5 ou 6 dernières années qui correspondent aux premières années de pouvoir lituanien. Entre 1990 et 1995, de manière générale, le nombre d’écoles secondaires a augmenté. Le nombre d’écoles dont le lituanien est la seule langue d’enseignement est passé de 1801 à 2021, soit une augmentation de 12,2 %, le nombre d’élèves étudiant dans ces écoles enregistrant pour sa part une augmentation de 7 %. Le nombre d’écoles dont la langue d’enseignement est seulement le russe est passé de 85 à 94 (+10,5 %), alors que le nombre d’élèves étudiant dans ces écoles a diminué de 12 %. Les écoles dont le polonais est la seule langue d’enseignement, pour leur part, sont passées de 44 à 56 (+27,2 %), le nombre d’élèves y étudiant augmentant de 102,4 %.

Parallèlement à cette augmentation, on note une baisse sensible du nombre d’écoles dont l’enseignement se fait en plusieurs langues, baisse plus sensible encore du nombre de leurs élèves (écoles lituano-russes : -16 % pour le nombre d’écoles, -50 % pour le nombre d’élèves; écoles lituano-polonaises : même nombre d’écoles, -63,6 % pour le nombre d’élèves; écoles lituano-polono-russes : -36 % pour le nombre d’écoles, -39, 3% pour le nombre d’élèves ; écoles russo-polonaises : -4,2 % pour le nombre d’écoles, -35,2 %). Les phénomènes observés pendant la Péréstroïka se confirment donc, à savoir le développement des écoles à langue unique d’enseignement (lituanienne, russe et polonaise) s’accompagnant de l’augmentation de leurs effectifs (à l’exception notable des effectifs des écoles russes), et la forte chute du nombre des élèves fréquentant les écoles dont l’enseignement se fait en plusieurs langues. À Vilnius, on retrouve les mêmes tendances que sur le plan national : le nombre des écoles secondaires dont la langue d’enseignement est soit le lituanien, soit le russe, soit le polonais augmentent, mais seuls les effectifs des écoles lituaniennes et polonaises se développent (respectivement pour la période 1992-1995 +6,4 %, +21,2 %), ceux des écoles russes pour leur part chutent de 9,6 %. De cette baisse des effectifs accompagnée d’une création de nouvelles écoles, il résulte que les écoles russes sont pour la majorité d’entre elles à moitié vides. Ainsi les écoles russes dans lesquelles les questionnaires ont été distribués, ne comptent que 38% (Dobuzinskis), et 54% (Senamiestis) des élèves prévus d’après leur capacité d’accueil.

Parallèlement à la baisse des effectifs des écoles russes, on note que le russe, en tant que langue étrangère, est choisi par un nombre décroissant d’élèves (de 49,8 % à 35,7 % dans les écoles où le russe n’est pas la langue d’enseignement pour la période 1991-1995), alors que l’anglais progresse de 33,8 % à 38,4 % pour la même période. Au cours de l’année scolaire 94/95, 77 % des élèves de nationalité polonaise de première classe étudiaient en langue polonaise dans les districts de Vilnius, 67 % à Vilnius même. En ce qui concerne le contenu des programmes scolaires, les changements apportés par le nouveau ministère de l’éducation nationale portent essentiellement sur les langues (langues d’enseignement et langues étrangères) et l’histoire. Pour ce qui est des langues, le lituanien est devenu obligatoire dans toutes les écoles quelle que soit la langue d’enseignement dans ces écoles, à raison 4 à 5 heures par semaine depuis le 3e classe. Les programmes d’histoire ont été renouvelés, adaptés aux convictions démocratiques du nouveau régime politique lituanien. Il faut souligner que les écoles secondaires en Lituanie, pour l’écrasante majorité d’entre elles, restent du domaine de l’Etat, qu’elles soient lituaniennes, russes ou polonaises. C’est donc le ministère de l’Education qui fixe les programmes pour toutes ces écoles.

 

Les resultats du questionnaire : conditions et analyses des donnees d'observation

  1. Les conditions de recueil des données d’observation : données générales sur la population

Le recueil des données s’est déroulé du 12 au 26 avril 1996 à Vilnius dans 6 écoles, dont 2 lituaniennes (Mikolajaus Daukšos vidurinç mokykla et Vidurinç mokykla 27), 2 russes (Senomiesèio vidurinç mokykla et Dobužinskio vidurinç mokykla) et 2 polonaises (Simono Konarskio et vidurinç mokykla Mickievièiaus vidurinç mokykla). 190 enfants ont répondu au questionnaire. Nous en avons retenu 188. L’âge moyen des enfants est de 13 ans. Ils sont nés à Vilnius pour la majorité d’entre eux. Sur ces 188 enfants, 66 sont élèves dans les écoles lituaniennes (dont 65 de nationalité lituanienne et 1 de nationalité polonaise), 64 dans les écoles russes (dont 27 de nationalité russe et 23 de nationalité polonaise) et 58 dans les écoles polonaises (dont 56 de nationalité polonaise). 73 sont de nationalité lituanienne (38,8 %), 27 de nationalité russe (14,3 %), 80 de nationalité polonaise (42,5 %), 4 de nationalité « autre » (2,1 %), 1 de nationalité lituanienne et russe, 1 de nationalité russe et polonaise, 1 de nationalité polonaise et « autre », et 2 de nationalité indéterminée (pas de réponse à la question portant sur la nationalité). Bien entendu ces nationalités sont déclaratives et peuvent évoluer au fil du temps. 58 élèves sur 188, c’est-à-dire 30,8 % des enfants sont issus de familles mixtes du point de vue de la nationalité. Le niveau socioculturel des enfants interrogés est plutôt meilleur dans les écoles lituaniennes que dans les écoles russes et polonaises. Le terme « autre » signifie ici une nationalité qui n’est ni lituanienne, ni russe, ni polonaise. On entend par « famille purement lituanienne, russe ou polonaise », une famille dont le père et la mère sont de même nationalité que l’enfant. Sept enfants ont déclaré être d’une nationalité différente de celle de leurs parents (1 cas dans les écoles lituaniennes, 4 dans les écoles russes et 2 dans les écoles polonaises). Trois hypothèses paraissent plausibles quant à cette déclaration au vue des cas en présence. Premièrement, une confusion entre les notions de nationalité et de citoyenneté, qui quoique peu probable, est toujours possible. Deuxièmement, un rejet de la nationalité des parents qui s’accompagne d’un désir d’assimilation au milieu scolaire ou plus largement à la communauté majoritaire de l’environnement de l’enfant ou du pays. Troisièmement, la complexité des origines familiales (liée à leur diversité), ou du passé de l’enfant. Il est également remarquable que les enfants dont l’un des parents est d’une nationalité différente de celle de l’enfant choisissent plus souvent la nationalité du père que celle de la mère (31 cas sur 49), particulièrement dans les écoles russes (19 cas sur 25). Cette tendance est cependant inversée dans les écoles polonaises où sur les 9 enfants dans ce cas, 8 ont choisi la nationalité de la mère.

  1. Les analyses de données

Les analyses des réponses des adolescents aux questionnaires peuvent êtres classées en trois catégories selon nos hypothèses de départ. La première catégorie concerne les pratiques des langues dans les différentes sphères évoquées au chapitre précédent ainsi que la connaissance de ces langues, la deuxième les attitudes et les représentations des adolescents vis-à-vis des langues en jeu, la troisième enfin, par la confrontation des deux premières catégories, concernera l’identité à proprement parler des adolescents.

Les pratiques langagières et la connaissance des langues

La connaissance des langues lituanienne, russe et polonaise Les réponses au test linguistique montrent que de manière générale le trilinguisme prime dans toutes ces écoles. En effet, la reconnaissance et la connaissance des deux autres langues proposées dans le test est la réponse qui obtient le score le plus élevé partout, à l’exception de la connaissance « russe et polonais » dans les écoles lituaniennes qui totalise 48,5 % à quasi égalité avec le « russe seul » (50 %) . Les scores obtenus sont très élevés, tendant presque partout vers les 100 %, ce qui montre qu’un niveau moyen de connaissance des langues les plus parlées par les habitants du pays est une chose courante dans ces écoles. Pour sa part le lituanien est reconnu et compris par 100 % des élèves des écoles russes et polonaises, ce qui confirme l’implantation de la langue officielle du pays dans ces écoles à travers son enseignement obligatoire. La connaissance du russe et du polonais par contre dépasse le cadre scolaire de simple apprentissage d’une langue étrangère dans la mesure où ces langues ne sont pas forcément apprises dans ce cadre (dans les écoles lituaniennes : 43 % pour le russe, 0 % pour le polonais; dans les écoles russes : 3 % pour le polonais; dans les écoles polonaises : 46,5 % pour le russe). On en déduit que ces langues ont été apprises soit dans le cadre familial, soit par contact avec les personnes de ces langues. Il est vrai que la presse et la télévision polonaise étaient des moyens d’information appréciés pendant la période soviétique par tous, surtout dans les milieux intellectuels pour les non-polonais, car ils étaient considérés comme beaucoup plus libres et ouverts sur l’Occident que les médias soviétiques. On observe que les élèves dont la nationalité est différente de celle qui est dominante dans leur école ont une plus grande connaissance des langues dans l’ensemble que les élèves de la nationalité dominante de l’école, même si cette différence est assez négligeable pour le russe.

Le niveau des textes à traduire était moyen par rapport à l’âge des enfants. C’était un niveau de langage courant. Il ne pouvait servir d’instrument de mesure précis du type de biliguisme chez les différents enfants. Cependant, on peut faire certaines hypothèses à ce sujet en se référant à l’âge des enfants. On peut supposer que les enfants qui ont correctement traduit les langues proposées qui n’étaient pas une de leurs langues maternelles, présentent une bilingualité d’enfance ou d’adolescence et que cette bilingualité est dominante en langue maternelle. Elle peut être équilibrée quand les enfants déclarent parler cette langue aussi bien que leur langue maternelle. Elle peut aussi être soustractive et entraîner de cas de semi-linguisme. L’entretien avec l’un des directeurs d’écoles polonaises nous a amené à cette hypothèse. En effet, selon lui, le bilan du niveau de connaissance des langues, aussi bien à l’écrit qu’à l’oral, était assez négatif. Certes ces élèves parlaient tous trois ou quatre langues, mais ils n’en parlaient aucune vraiment correctement. Le passage exigé à l’école du patois « po prostu » ou du russe (langues parlées à la maison et dévalorisées dans la société) au polonais littéraire (langue d’affirmation nationale et donc prestigieuse, parlée et étudiée à l’école) peut être un des facteurs principaux de ce semi-linguisme constaté par ce directeur.

Les langues parlées et écrites en général, avec les amis et les professeurs La présence du russe reste une constante. Il est parlé couramment par plus de la moitié des élèves des écoles lituaniennes, et par 72,7 % des élèves des écoles polonaises. 58 % des élèves lituaniens et 85,4 % des élèves polonais déclarent le parler habituellement. Le seul apprentissage d’une langue dans le cadre scolaire, en tant que langue étrangère, n’est généralement pas suffisant pour atteindre le niveau de connaissance d’un locuteur natif. On suppose donc que cette déclaration de compétence résulte de contacts avec des personnes s’exprimant en russe, qui ne sont pas forcément d’ailleurs des personnes de nationalité russe. Le russe reste donc une langue de communication largement utilisée par les élèves des deux groupes d’écoles. Dans les écoles russes, la moitié des élèves de langue maternelle polonaise déclarent parler habituellement le russe, mais seulement 46,1 % le parle couramment alors que la langue d’enseignement de l’école est le russe. On peut faire l’hypothèse que les autres enfants de langue maternelle polonaise, même s’ils pratiquent le russe à l’école ne le parlent pas en dehors, et n’y sont pas particulièrement attachés. Le lituanien, pour sa part, est parlé couramment dans les écoles russes par seulement 46,6 % des élèves russes et 38,4 % des élèves polonais et dans les écoles polonaises par 60 % des élèves polonais, c’est-à-dire moins que le russe. Il est parlé habituellement par 86,6 % des élèves russes et 61,5 % des élèves polonais des écoles russes, par 85,4 % des élèves polonais des écoles polonaises. Même s’il est employé par la majorité des Russes et des Polonais, le lituanien est parlé couramment par moins de la moitié des enfants polonais et russes des écoles russes et polonaises, ce qui montre que cette langue n’est pas encore bien implantée dans ces écoles et que le bilinguisme des élèves interrogés n’est pas équilibré pour la majorité d’entre eux, mais le plus probablement dominant en russe ou en polonais. Le polonais est quant à lui parlé habituellement par 11,2 % des élèves lituaniens dans les écoles lituaniennes (1,5 % d’entre eux déclare le parler couramment) et 16,6 % des élèves russes des écoles russes. Il reste donc une langue marginale, peu parlée.

En ce qui concerne la langue la plus souvent parlée et la plus souvent écrite, on constate que la langue la plus parlée est la langue dominante de l’école pour l’écrasante majorité des élèves des trois groupes d’écoles. Il est remarquable que dans toutes les écoles le taux pour la langue écrite, dans le même cas, soit légèrement plus élevé. Dans les écoles polonaises, le russe est « parlé le plus souvent » par 34,5 % des élèves polonais. Le russe y reste donc plus employé que le lituanien (24,1 %) en association avec la langue dominante de l’école dans la majorité des cas. Par contre on constate un retournement de situation à l’écrit (5,1 % pour le russe contre 12 % pour le lituanien), ce qui est compréhensible dans la mesure où le russe n’est pas appris par la majorité des élèves dans le cadre scolaire, alors que le lituanien l’est. Dans les écoles lituaniennes, le russe recueille 9 % à l’oral et 0 % à l’écrit en tant que langue la plus utilisée en association avec la langue d’enseignement de l’école. Le polonais reste marginal à l’oral et absent à l’écrit dans les écoles non polonaises. Les langues de la catégorie « autre » pour leur part (c’est-à-dire l’anglais, l’allemand ou le français), quoique peu présentes à l’oral, sont plus utilisées à l’écrit, surtout dans les écoles russes (15,6 %). Ceci dit, elles sont toujours présentes en association avec la langue principale de l’école.

Le russe, qui se maintient à l’oral, perd du terrain à l’écrit, alors que le lituanien s’implante par l’écrit dans les écoles minoritaires, il est très largement choisi comme « langue écrite en plus de la langue la plus souvent écrite » dans les écoles russes (94,8 % en plus du russe) et dans les écoles polonaises (91,4 % en plus du polonais). Dans les écoles lituaniennes, le russe à l’écrit en tant que langue seconde, est largement devancé par les langues de la catégorie « autre ». Si l’on analyse les résultats à ces deux questions par rapport aux nombre de langues citées comme réponse, on remarque que les élèves des écoles russes et polonaises, pour 40 % d’entre eux, indiquent deux langues, voire trois langues, comme langue la plus souvent parlée et écrite. Ce sont les écoles russes et polonaises qui présentent donc la pratique multilingue la plus développée. L’unilinguisme prime largement dans les écoles lituaniennes. On aurait pu penser que la composition nationale serait un facteur déterminant, pourtant les écoles lituaniennes et polonaises présentent la même homogénéité de ce point de vue. La pratique bilingue est la plus répandue dans les écoles russes, et la pratique trilingue dans les écoles polonaises. Pour la langue la plus souvent écrite, on retrouve à peu près la même configuration que pour la question sur « la langue la plus parlée » en matière de répartition dans les écoles lituaniennes (tendance unilingue) et russes (tendance multi-lingue). Par contre, dans les écoles polonaises, le schéma pour la langue la plus souvent écrite est tout à fait comparable à celui des écoles lituaniennes. Il y donc une différence assez importante entre pratique orale et écrite dans les écoles polonaises. En ce qui concerne les écoles russes, le trilinguisme oral se développe.

Pour les langues parlées avec les amis, les résultats indiquent que dans les écoles lituaniennes le russe n’est pas utilisé seul. Il l’est en association avec le lituanien par 42,2 % des élèves de nationalité lituanienne, alors que 60 % d’entre eux déclarent avoir des amis de nationalité russe. De même, 4,5 % de ces élèves utilisent le polonais, alors que 18,5 % ont déclaré avoir des amis de cette nationalité. Dans ce dernier cas, les données sur les langues parlées habituellement et couramment correspondent à ce faible taux. Il semblerait donc que le problème soit d’ordre plus linguistique (connaissance de la langue), qu’identitaire, même si les deux peuvent être liés (par exemple refus d’apprendre une langue pour des motifs identitaires). Dans la mesure où les enfants russes de cette génération connaissent tous le lituanien (même s’ils ne le parlent pas tous couramment), il est intéressant de constater que les Lituaniens continuent à avoir une attitude convergente. Il est vrai que ces échanges sont censés se faire dans des conditions amicales.

Dans les écoles russes, le lituanien et le russe sont les langues les plus utilisées. L’association lituanien et russe est choisie par la majorité des élèves, toutes nationalités confondues. Le russe seul est choisi par moins de 20 % des élèves de nationalité russe, alors que près de 40 % des élèves de nationalité polonaise l’utilise seul avec leurs amis d’autres nationalités. Ces mêmes élèves sont plus nombreux à utiliser le lituanien (56,5 %), en association avec le russe en général, que le polonais (30,4 %). Cependant près de 80 % d’entre eux déclarent avoir des amis de nationalité lituanienne. On peut donc supposer qu’un partie d’entre eux doit utiliser le russe ou le polonais, ce qui est moins probable, avec ces amis. De même, 89 % des élèves de nationalité russe déclarent avoir des amis de nationalité lituanienne, or 77 % parlent lituanien et russe avec leurs amis. On suppose donc qu’une partie d’entre eux parlent russe avec leurs amis lituaniens. Sans abandonner leur langue maternelle, les enfants russes, qui connaissent bien le lituanien, l’utilisent en tant que langue de communication sociale, du moins dans leurs rapports amicaux. Le russe seul est beaucoup moins choisi que le lituanien seul dans les écoles lituaniennes. Les Polonais des écoles russes, pour leur part semblent un peu moins avancés dans ce processus. Ils n’emploient pas leur langue seule.

Les enfants de nationalité polonaise des écoles polonaises sont plus nombreux à utiliser le lituanien que ceux des écoles russes. Le russe est utilisé par un nombre plus important, cependant, la différence n’est pas très sensible. Pourtant, quand on compare ces chiffres à ceux des déclarations d’amis de nationalité lituanienne et de nationalité russe, on constate que le nombre d’amis lituaniens est plus élevé (85,7 %) que la proportion d’élèves utilisant le lituanien (73,2 %) alors que ce rapport est inversé pour le russe ( 76,8 % pour 80,3 %). De plus, la combinaison russe et polonais est choisie par 67 % des élèves polonais alors que la combinaison lituanien et polonais n’est pas choisie seule sans le russe en plus. Le taux peu élevé du polonais seul est explicable du fait que peu d’enfants non polonophones parlent bien cette langue. Pourtant le polonais, avec une autre langue, est utilisé par une grande majorité des élèves. Le russe reste une langue de communication utilisée, malgré la montée en force du lituanien. Il est remarquable que le polonais soit autant présent. Les réponses des élèves montrent nettement une logique bilingue très développée dans les écoles russes et polonaises. Par contre, dans les écoles lituaniennes, la pratique monolingue prédomine pour les deux nationalités (lituanienne et polonaise), même si la pratique bilingue recueille près de 40 % chez les enfants lituaniens. Le trilinguisme représente 6,2 % dans les écoles lituaniennes (enfants de nationalité lituanienne seulement), 20,3 % dans les écoles russes et 58,6 % dans les écoles polonaises. L’utilisation de quatre langues se rencontrent dans les écoles russes et polonaises (respectivement 1,7 % et 3,4 %).

Dans la communication orale avec les professeurs, en fonction des langues apprises dans les écoles, on constate que le lituanien est parlé partout par la majorité écrasante des élèves en complément des autres langues apprises et cela aussi bien dans les écoles lituaniennes, russes que polonaises. De manière générale, la langue d’enseignement de l’école est utilisée par la quasi-totalité des élèves comme langue de communication avec les professeurs. Pour le russe, on note que celui-ci est employé par un petit nombre d’élèves dans les écoles polonaises avec les professeurs alors que ce n’est pas une matière qui fait partie de leurs enseignements. De manière générale, quand le russe est choisi comme langue étrangère, un plus grand nombre d’élèves déclarent le parler avec leur professeurs de préférence à une autre langue.

Les attitudes et les représentations vis-à-vis des langues

Les attitudes des élèves vis-à-vis de leur propre langue, des autres langues et du mutilinguisme. L’écrasante majorité des réponses à la question portant sur la langue maternelle (« es-tu content de parler ta langue maternelle ») sont positives (« oui » = 97,8 %). Le pourcentage le plus élevé de « non », bien que peu important (7,7 %), se trouve chez les enfants de langue maternelle polonaise dans les écoles russes, ce qui va dans le sens d’une légère dévalorisation de leur langue maternelle dans leur entourage. À la question « Si tu as deux langues maternelles, laquelle préfères-tu? » qui concernait un petit nombre d’élèves, 51 enfants ont répondu à cette question alors que seulement 25 d’entre eux ont déclaré avoir deux langues maternelles. On remarque que quand le lituanien est une des deux langues maternelles, il est plus choisi, seul ou associé à la deuxième langue, que l’autre langue, c’est-à-dire dans le cas présent le russe ou le polonais, et cela, quelle que soit l’école. Dans les écoles russes, quand le russe est avec le polonais, il est plus choisi que le polonais; par contre c’est le polonais qui est choisi à l’unanimité dans les écoles polonaises. Enfin, quand le polonais est associé avec « autre langue », il est choisi aux dépens de cette « autre » langue. Le milieu scolaire semble avoir un rapport direct, sinon une influence sur le choix des enfants pour le russe et le polonais. En ce qui concerne les élèves qui ont répondu à la question sans avoir déclaré au préalable deux langues maternelles, on peut faire les suppositions suivantes. Les élèves lituaniens qui ont répondu n’ont vraisemblablement pas deux langues maternelles si on se réfère aux données générales les concernant. Ces réponses seraient donc une manière d’insister sur le fait que le lituanien est bien la langue qu’ils préfèrent ( une affirmation répétée de leur identité linguistique et nationale). Par contre il est fort envisageable que les élèves de langue maternelle russe et « autre » aient bien deux langues maternelles, quoiqu’ils ne l’aient pas déclaré. On peut supposer qu’ils ont fait un préchoix quant à leur langue maternelle au moment de répondre à la question concernant leur langue maternelle. Si le russe est ici encore la solution la plus choisie, on peut difficilement établir le véritable rapport entre cette langue et les autres dans la mesure où on ne connaît pas la proportion des secondes langues maternelles non déclarées.

Par rapport aux autres langues (« quelles langues aimerais-tu parler en dehors de ta langue maternelle? ») les élèves lituaniens des écoles lituaniennes ont peu choisi le russe et le polonais (moins de 15 %) par rapport à la langue « autre » (plus de 80 %). Dans les écoles russes, la langue lituanienne est choisie par la majorité des élèves (plus de 70 %), mais moins que la langue « autre » (plus de 90 %). Le polonais est également choisi de façon non négligeable par les élèves de langue maternelle russe, et de langue maternelle russe et lituanienne, et par tous les élèves de langue maternelle lituanienne, ce qui montre un certain intérêt pour cette langue. Le russe est quasiment absent. Dans les écoles polonaises, le lituanien est choisi par un peu moins de la moitié des élèves, alors que le russe est peu choisi en comparaison avec la langue « autre ». Le lituanien et le russe étant connus par beaucoup d’élèves de langue maternelle autre que lituanienne et russe, on peut poser l’hypothèse que certains les ont exclues automatiquement de leur choix estimant qu’ils parlaient déjà ces langues. Une question se rapportait plus particulièrement au lituanien (« La langue lituanienne te plaît-elle? »).Tous les élèves des écoles lituaniennes ont répondu positivement à cette question. Un seul élève des écoles russes a répondu « non ». 2 élèves des écoles polonaises ont également répondu par la négative. Ces trois enfants sont tous trois de nationalité polonaise. Cette question a obtenu 98,4 % de réponses positives. Cependant, certains élèves ayant répondu « oui » ont précisé qu’ils n’aimaient pas la grammaire. La question sur le multilinguisme (« Es-tu content de parler plusieurs langues? ») a recueilli 94,6 % de oui et 5,4 % de non. C’est dans les écoles lituaniennes qu’on rencontre le plus de réponses négatives (10,6 %). Les élèves qui ont répondu de cette manière sont tous de nationalité et de langue maternelle lituaniennes. 3,1 % des élèves des écoles russes et 1,7 % des élèves des écoles polonaises ont répondu de même. Ils sont de nationalité russe pour les premiers et polonais pour les seconds.

Les représentations des élèves de la valeur sociale des langues. Pour ce qui est de la langue de réussite à l’école dans les écoles lituaniennes, le lituanien est choisi majoritairement. Il est remarquable qu’il soit choisi seul, et non pas en association avec d’autres langues par près des trois quarts des enfants lituaniens. Une « autre » langue est considérée comme nécessaire par un quart des élèves de nationalité lituanienne. Le russe est quasiment absent.

Dans les écoles russes, le lituanien, associé à la langue russe ou  « autre », est choisi par la grande majorité des élèves, plus que le russe et la langue « autre ». Le russe seul n’est choisi par aucun des élèves, quelle que soit sa nationalité. Il est remarquable que les élèves de nationalité polonaise choisissent plus souvent le lituanien seul que le russe seul et associé. Ces réponses confirment les hypothèses du peu de valeur, sociale en l’occurrence, accordée à cette langue par ces enfants. On voit clairement se dessiner la place prépondérante du lituanien à l’école, alors que le russe arrive loin derrière.

Dans les écoles polonaises, le lituanien, s’il est choisi par 55,3 %, est loin de faire l’unanimité parmi les enfants polonais, comme c’était le cas des enfants de même nationalité dans les écoles russes. Il est remarquable que, si les enfants polonais sont moins nombreux à choisir le polonais que le lituanien dans les écoles russes, dans les écoles polonaises par contre, ils sont plus d’un tiers à le choisir seul, et 62,5 % à le choisir seul et associé. Le russe, pour sa part, est quasiment absent. Les élèves polonais ont une représentation des langues de réussite différente selon les écoles. Ceux qui étudient dans les écoles russes ont des représentations proches des enfants russes (lituanien prédominant), alors que pour les enfants polonais des écoles polonaises, le polonais est la langue la plus importante. Une fois de plus, démonstration est faite de l’influence du choix de l’environnement scolaire. Le russe, pour sa part, même au sein des écoles russes n’arrive pas en tête car il est dévalorisé dans la société. Cela se répercute sur les sentiments des enfants.

La langue de réussite sociale dans les écoles lituaniennes est le lituanien pour plus de 80 % des élèves lituaniens en association avec une autre langue, russe ou « autre ». Le lituanien seul n’est choisi que par 16,9 % des Lituaniens. Le russe est choisi par 20 % seulement des Lituaniens contre 73,8 % pour la langue « autre », le polonais étant quasiment absent.

Il est remarquable que dans les écoles russes, le russe seul ne soit choisi par aucun des enfants, quelle que soit leur nationalité. Le russe de manière générale est choisi par un tiers des enfants, contre l’écrasante majorité pour le lituanien (plus de 90 %). Le polonais reste marginal, même chez les élèves de nationalité polonaise.

Dans les écoles polonaises, le polonais seul est peu choisi, il l’est par 36,5 % des élèves polonais quand il est combiné avec le lituanien, le russe ou « autre », c’est-à-dire moins que la langue « autre » associée à d’autres langues. Le lituanien est désigné comme langue de réussite sociale par 82,1 % des élèves polonais. Ce sont les enfants russes qui sont les plus nombreux à considérer le lituanien en tant que langue de mobilité sociale, suivis des Lituaniens et des Polonais. Pourtant ils sont seulement un quart à accorder cette valeur à la langue de leur nationalité, le russe, et moins de 10 % à l’accorder au polonais et à une langue « autre ». Les Polonais, pour leur part, sont les moins nombreux à choisir le russe (10 % environ), alors que près de 40 % d’entre eux considèrent leur langue maternelle, seule et associée, comme langue de mobilité sociale. Les Lituaniens sont plus de 80 % à donner cette valeur à la langue de leur nationalité. La langue « autre » est choisie par plus de la moitié des Polonais, et plus de 70 % des Lituaniens, alors que moins de 10 % des Russes la choisissent. Le lituanien est largement reconnu comme langue de mobilité sociale, alors que le russe est délaissé, remplacé par les langues « autre » pour les Lituaniens et les Polonais. Le polonais est davantage considéré comme une langue de réussite sociale par les enfants polonais dans les écoles polonaises que dans les écoles russes, ce qui confirme l’influence de l’environnement scolaire sur la perception de la valeur sociale de sa langue nationale. Il reste davantage considéré comme langue de réussite au sein de son environnement proprement polonais que dans la société en général, pour laquelle le lituanien est jugé plus important. Le lituanien est cependant souvent considéré comme tel, non pas seul, mais en association avec une langue « autre ».

Pour la langue de communication sociale (avec les amis) on peut mettre en parallèle les réponses des élèves se rapportant aux langues parlées avec les amis d’autres nationalités et celles se rapportant aux langues dans lesquelles il vaut mieux raconter une histoire à ses amis. On remarque, notamment pour les élèves de nationalité lituanienne dans les écoles lituaniennes, que les réponses à ces deux questions sont très différentes. La combinaison russe et lituanien n’est choisie qu’à hauteur de 16,9 %, contre 42,2 % dans le cas des langues utilisées avec les amis de différentes nationalités. Le russe en général, n’est plus choisi que par 26,1 % (contre 42,2 %). Parallèlement, le lituanien seul est choisi par un plus grand nombre d’élèves.

Dans les écoles russes, le russe est choisi par le plus grand nombre d’enfants toutes nationalités confondues, de la même manière que dans les réponses concernant les langues utilisées avec les amis. La différence est cependant que le russe seul est beaucoup plus choisi pour cette question, alors que le lituanien est assez peu choisi, de même que la combinaison russe et lituanien. Les enfants de nationalité polonaise, pour leur part, ne choisissent pas du tout la langue polonaise dans ce cas de figure; le russe lui étant préféré, beaucoup plus que le lituanien. Dans les écoles polonaises, si le polonais seul et associé est choisi par autant d’élèves de nationalité polonaise pour cette question que pour la question mise en parallèle, le russe et le lituanien sont beaucoup moins choisis. Le polonais seul est plus sélectionné, mais reste cependant beaucoup moins utilisé seul que le russe par les élèves des écoles russes ou le lituanien dans les écoles lituaniennes.

L’identité des adolescents

Le recoupement des informations et des analyses des deux précédentes catégories permettent de dresser un tableau des sentiments identitaires de ces adolescents dans le contexte de changements politiques et culturels, notamment linguistiques en Lituanie. Notre première hypothèse, formulée sur le changement de langue véhiculaire en Lituanie, à savoir un processus de transfert du russe vers le lituanien pour ce qui est de la langue de communication intercommunautaire s’avère déjà vérifiée. En effet, cela se reflète aussi bien dans la pratique que dans les attitudes et les représentations du russe et du lituanien des élèves des différentes écoles. Il y a pourtant une différence dans l’avancement de ce processus entre les écoles russes et les écoles polonaises, les écoles russes étant, semble-t-il, plus avancées dans le processus d’adoption du lituanien comme langue véhiculaire que les écoles polonaises. Plusieurs facteurs entrent en jeu dans l’explication de ce décalage. Le facteur le plus important tient aux relations polono-lituaniennes à Vilnius et au statut respectif de chaque langue. En effet, les revendications nationales de la minorité polonaise dont le point principal est la reconnaissance du polonais comme deuxième langue officielle à Vilnius, passe par une valorisation du polonais et un statut social égal pour le lituanien et le polonais. Les Russes n’étant pas une population autochtone, mais immigrée, ne se trouvent pas dans la même situation. Ils sont directement touchés par les nouvelles normes en matière de langue qui imposent une connaissance suffisante du lituanien pour pouvoir travailler, et qui a conduit au déclassement social d’un certain nombre d’entre eux. Sur le plan international, les langues occidentales, l'anglais et l'allemand, remplacent le russe. Si le russe n’est plus en situation de concurrence directe avec le lituanien, le polonais le devient un peu pour les enfants de nationalité polonaise, surtout dans la région de Vilnius.

L’observation du rapport langue maternelle/nationalité dans les déclarations des élèves peut être un indicateur des rapports entres les nationalités. On constate une grande homogénéité dans le rapport nationalité/langue maternelle dans les écoles lituaniennes et dans les écoles polonaises. Par contre, dans les écoles russes, le rapport nationalité/langue maternelle est assez hétérogène, surtout pour les enfants de nationalité non russe. Il est remarquable que 57,1 % des élèves de langue maternelle lituanienne et russe aient choisi la nationalité lituanienne, 14,2 % la nationalité russe, 14,2 % la polonaise et également 14,2 % la nationalité lituano-russe. Le fait qu’on compte beaucoup de familles mixtes dans ces écoles est certainement l'un des facteurs qui déterminent la situation, mais il n’est pas le seul. Les élèves qui ont comme langues maternelles le lituanien et le russe choisissent plutôt la nationalité lituanienne toutes écoles confondues (à 62,5 % contre 12,5 % pour la nationalité russe). Ceux qui ont comme langues maternelles le lituanien et le polonais choisissent autant la nationalité lituanienne que la nationalité polonaise dans les écoles lituaniennes, et la nationalité polonaise dans les écoles polonaises. Les élèves ayant comme langues maternelles le russe et le polonais pour leur part, choisissent majoritairement la nationalité polonaise (81,8 %) dans les écoles russes et unanimement dans les écoles polonaises. Sans tenir compte du lien des langues maternelles avec le père et la mère, on peut dire que le rapport lituanien/russe est favorable au lituanien, le rapport lituanien/polonais est équilibré, le rapport russe/polonais est favorable au polonais.

En ce qui concerne les hypothèses concernant la répercussion des changements politiques et sociaux sur le sentiment identitaire des enfants lituaniens, russes et polonais, le bilan pour chaque nationalité est le suivant au regard des résultats et de leur comparaison :

Les enfants de nationalité lituanienne.

Les pratiques et les représentions des enfants de nationalité lituanienne des écoles lituaniennes laissent à penser que ces enfants sont encore en phase d’affirmation nationale et d’intériorisation, d’appropriation de leur nouveau statut de majorité en Lituanie, même s’ils ne rejettent pas systématiquement à travers leur langue les deux autres communautés principales à Vilnius, à savoir les Russes et les Polonais. Ils ont tous un niveau de connaissance moyen du russe, et ils utilisent encore le russe assez largement, bien plus que ce que leurs représentations des langues de communication et de réussite sociale laissent entendre. L’intérêt pour le polonais reste marginal, même si certains le parlent habituellement sans l’avoir appris dans un cadre scolaire. Le polonais ne joue plus le rôle de moyen d’information pour les Lituaniens, et sa renaissance peut faire resurgir les vieux démons du passé aux yeux des Lituaniens de Vilnius tout au moins. Les adolescents lituaniens sont les plus nombreux à avoir une pratique monolingue associée au taux de représentation négative du multilinguisme le plus élevé. La réussite sociale semble passer aussi par la connaissance des langues comme l’anglais ou l’allemand qui se cachent derrière cette langue « autre » choisie en association avec le lituanien, ce qui montre l’impact important du passage d’une sphère d’influence à une autre, et le désir d’intégration à cette nouvelle aire culturelle que représente l’Europe occidentale.

Les enfants de nationalité polonaise.

Les enfants de nationalité polonaise n’ont pas tout à fait les mêmes sentiments selon qu’ils sont dans les écoles russes ou polonaises. Les enfants polonais des écoles polonaises ont un sentiment identitaire polonais plus affirmé positivement que les autres car leur entourage valorise et revendique la langue et la culture polonaises. Parler de repli sur sa langue maternelle serait trop fort, c’est plutôt un retour vers cette langue, qui passe par sa réhabilitation sociale, et dans une certaine mesure on peut parler de recomposition identitaire dans le cadre d’une renaissance de la culture polonaise depuis l’indépendance lituanienne. Celle-ci est en cours chez les enfants polonais des écoles polonaises si l’on en croit les résultats du questionnaire. En effet, même si l’on n’a pas de possibilités de comparaison directe avec la génération des parents de ces enfants, la russification à outrance dont ils avaient été l’objet laisse à penser qu’ils n’auraient pas indiqué le polonais comme langue de réussite sociale à la hauteur de leurs enfants. Le lituanien est également très présent et il n’y a pas rejet de cette langue qui, si elle n’a pas encore remplacé le russe comme langue de communication parmi les Polonais, est en passe de le devenir si on se réfère aux représentations qu’en ont les adolescents polonais. Pourtant, la valeur de réussite sociale accordée à leur langue par ces derniers reste faible par rapport à celle qui est accordée au lituanien, et met ainsi en évidence un dilemme qui se traduira certainement au niveau identitaire chez ces futurs adultes qui auront grandi dans un environnement positivant leur identité culturelle et linguistique, et qui seront confrontés à une société qui ne reconnaît pas de statut social, de valeur pour la mobilité sociale tout au moins, à leur langue. Les pratiques bilingues, voire trilingues, sont les plus répandues parmi les enfants polonais particulièrement à l’oral alors qu’à l’écrit le monolinguisme est plus courant. Il est vrai que le transfert du russe vers le polonais, associé à l’adoption massive du lituanien comme langue véhiculaire, sans compter que le fait que certains élèves doivent apprendre le polonais littéraire, parlant un patois chez eux, correspond à une accumulation de changements qui joue sur la complexité des sentiments identitaires, et qu’il est difficile de généraliser un sentiment identitaire dans la situation que connaît la communauté polonaise de Vilnius à l’heure actuelle. Il semblerait pourtant que le processus de transfert des langues vers le lituanien, qui se rencontre chez les adolescents polonais des écoles polonaises aussi bien à travers leurs pratiques que leurs représentations, va dans le sens d’un bilinguisme équilibré et d’un recul du semi-linguisme.

Les enfants de nationalité polonaise dans les écoles russes affichent des différences entre leurs déclarations de pratique des langues, leur représentation et leur connaissance des langues. Ils sont plus nombreux à accorder une valeur de réussite sociale au lituanien que les autres adolescents des écoles russes, alors qu’ils accordent moins au russe et presque pas au polonais. Ce sont également les plus nombreux, toutes nationalités et écoles confondues, à avoir répondu ne pas aimer leur langue maternelle. Ils ont également montré un désintérêt pour le russe dans leur pratique et leurs représentations alors que celui-ci est leur langue d’enseignement Il en ressort une tendance au rejet du russe et du polonais, qu’on peut expliquer par une situation de malaise dans un environnement non favorable à leur nationalité et porteur d’une image négative dans le société lituanienne. Dans ces conditions, leur identité dévalorisée, ces adolescents semblent se tourner vers l’assimilation, tout au moins linguistique à la société lituanienne.

Les enfants de nationalité russe.

Le sentiment identitaire des enfants de nationalité russe n’apparaît pas comme excessivement positif au jour des rapports aux langues qu’ils entretiennent. La volonté d’apprendre la langue majoritaire s’est clairement exprimée, accompagnée d’un certain rejet de leur langue maternelle en tant que langue de réussite scolaire, sociale, et de communication en général. Il est intéressant de noter l’intérêt que porte un nombre non négligeable d’adolescents russes au polonais (presque 50 % aimerait le parler). Il est vrai que les Russes se sont rapprochés politiquement des Polonais depuis les dernières élections, Polonais qui, jouissant d’une légitimité supérieure aux autres minorités, leur proposaient d’être les porte-parole de toutes les communautés minoritaires du pays. Un bilinguisme diglossique semble s’installer dans cette communauté, le lituanien devenant la langue employée dans les rapports sociaux.

Les écoles semblent avoir un impact en tant qu’environnement renforçant ou fragilisant l’identité nationale. Cette influence se ressent particulièrement pour les enfants polonais dans le cadre d’un mouvement de « rapatriement » vers les écoles polonaises. De manière générale, on constate l’importance du bilinguisme, voire du trilinguisme parmi les enfants interrogés, ce qui est révélateur d’une situation de contact des langues profondément ancrée dans la ville.

 

Conclusion

Le questionnaire réalisé auprès des enfants lituaniens, russes et polonais de Vilnius a permis de comprendre dans une large mesure les hypothèses posées, et de dresser un tableau des sentiments identitaires des enfants dans le contexte politique, social et démographique de la Lituanie en 1996. Les résultats obtenus ont montré l’efficacité de la politique linguistique visant à implanter solidement le lituanien comme langue de communication et de mobilité sociale, mettant en relief les différences de réactions des enfants selon leur nationalité et leur lieu de scolarisation (écoles lituaniennes, russes ou polonaises). Les résultats du questionnaire ont également mis au jour l’importance de l’environnement dans la construction identitaire, environnement qui dépasse le cadre scolaire. Celui-ci semble important, voire nécessaire, notamment pour l’apprentissage de sa langue maternelle, mais pas suffisant, s'il n’est pas relayé par les autres sphères de l’environnement de l’enfant, pour renvoyer une image positive de sa communauté à l’enfant. Les enfants polonais scolarisés dans les écoles polonaises bénéficient du fort sentiment de légitimité territoriale, culturelle et politique qui joue en faveur de leur langue maternelle et lui donne une image positive. Les enfants russes scolarisés dans les écoles russes, par contre, malgré un environnement scolaire favorable, ne bénéficient pas du soutien d’une telle légitimité au sein de leur communauté et au sein de la société, et cela se ressent dans leur image et leur sentiment vis-à-vis de leur langue maternelle. Que dire alors des enfants de nationalité polonaise scolarisés dans les écoles russes et lituaniennes. De manière générale, ils semblent plus attachés à la langue lituanienne qu’à la langue russe. Le type de bilinguisme, voire de trilinguisme développé, apparaît comme directement lié aux rapports entretenus avec les langues, tenant compte de tous les facteurs de son environnement et de son histoire personnelle. Il serait donc intéressant dans une seconde étape d’étudier ces bilinguismes afin, tout d’abord de vérifier cette dépendance, ainsi que de déterminer quels en sont les facteurs déterminants, les combinaisons de facteurs importantes pour les enfants russes et polonais, en comparant les différences entre les deux groupes d’enfants. Cette étude, au-delà de l’intérêt scientifique de vérification et d’illustration d’une théorie, pourra être une source essentielle pour les études politiques, pédagogiques et sociales, dont le but est de proposer les solutions les mieux adaptées à la situation. L’intégration harmonieuse des Polonais et des Russes dans la société lituanienne, qui a toujours refusé la voie de l’assimilation, est un enjeu important, plus particulièrement dans la capitale Vilnius, et dans l’Est du pays. Cette bonne intégration passe notamment par un bilinguisme équilibré langue maternelle/langue d’État.

 

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