Pour référence :
Halaoui, Nazam. 1997. Langue dominante, langue rejetée : le hassanya en Mauritanie. DiversCité Langues. En ligne. Vol. I. Disponible à http://www.uquebec.ca/diverscite

Introduction

À l'heure où théoriciens et praticiens de l'aménagement linguistique s'accordent pour reconnaître que l'intégration des langues dominantes à une politique nationale de développement peut en faciliter la réalisation, alors que leur exclusion d'une telle politique peut au contraire entraver celle-ci, nombreux sont les pays qui, encore, de nos jours, n'accordent pas l'importance qui lui revient au choix de la langue à utiliser dans les processus d'éducation pour le développement. En d'autres termes, les pays en question ne retiennent pas pour la transmission de la connaissance éducative la langue qui permet le mieux, mais aussi le plus, la communication.

La Mauritanie, et bien d'autres pays sont dans ce cas. Les critères qui guident dans ces pays le choix de la langue ne privilégient pas à la fois la quantité et la qualité de la communication. Or, on sait qu'il s'agit là d'éléments de première importance dans la transmission de la connaissance requise en contexte de développement. Dans ces pays, la langue retenue est quelquefois celle de l'ancien colonisateur, elle est d'autres fois celle d'une religion, elle peut aussi être, hélas, celle de la communauté à laquelle appartient le magistrat suprême, etc. Il y a là, à n'en pas douter, un cadre de réflexion de tout aménagement linguistique inscrit dans une perspective de développement.

En situant l'observation et la réflexion dans ce cadre, on se propose de traiter ici de la problématique de la situation du hassaniya en Mauritanie. Pour ce faire, on présentera d'abord, brièvement certes, mais en prenant le parti d'être large dans la prise en compte de ce qui peut l'être, les langues attestées dans le pays, on fera ensuite ressortir la place qu'occupe le hassaniya dans la société, en constatant l'expansion de la langue, en nous efforçant d'en donner les raisons, et en concluant à l'exclusion de cette langue de l'aménagement linguistique, enfin, on traitera des conséquences actuelles, mais aussi éventuelles de cette exclusion et de ses justifications aujourd'hui observables.

 

Langues, dialectes et parlers

Les langues qui sont en usage en Mauritanie ne sont pas nombreuses comparativement à celles qui le sont dans les autres pays d'Afrique plus au sud ou dans les pays d'Afrique centrale. En tant que pays tampon entre le Maghreb et l'Afrique de l'Ouest, la Mauritanie connaît une situation linguistique qui tient des situations prévalant et au nord (Maroc et Algérie), et au sud (Sénégal et Mali) du pays. En effet, le nord du pays connaît un certain monolinguisme, alors que le sud vit pleinement le plurilinguisme. Sont attestés en Mauritanie des langues et des dialectes mauritaniens (arabe classique, arabe moderne et hassaniya, berbère et azer, wolof, pulaar, soninké et bambara), et des langues et des parlers français (français académique, français local et français populaire).

  1. Langues et dialectes mauritaniens

Dans l'ensemble des langues et des dialectes arabes de Mauritanie, on compte l'arabe classique et l'arabe moderne, dont il sera fait mention ici, et le hassaniya, qui est le dialecte local de l'arabe, mais dont on traitera, compte tenu de l'objet de la présente étude, dans les deuxième et troisième parties de celle-ci. L'arabe classique n'est pas parlé, il ne constitue pas une langue utilisée spontanément par le locuteur dans la communication. Il est lu, car il demeure la langue des textes anciens, étudiés par les spécialistes et les érudits. Il est dans ce domaine l'affaire de personnalités peu nombreuses qui appartiennent, il faut le faire remarquer, à l'une ou l'autre des deux communautés de race blanche ou de race noire qui peuplent le pays. L'arabe classique est aussi, bien sûr, récité, étant la langue de l'Islam, la langue du livre saint qu'est le Coran, celle des textes religieux, la langue à travers laquelle sont exprimés les versets du Coran, celle dans laquelle se dit la prière.

L'arabe moderne est principalement utilisé à l'écrit. Il est l'une des deux langues utilisées en Mauritanie dans les textes et les documents officiels. Il n'est pas vraiment parlé, même par ceux qui le maîtrisent et l'utilisent dans la communication écrite. On constate que ceux-ci le parlent de manière passagère. Certaines expressions sont utilisées çà et là. Il n'est pas une langue utilisée spontanément pour communiquer dans le quotidien. Par contre, il est la langue dans laquelle sont prononcés, quand l'orateur le peut, les discours officiels, les discours politiques. L'arabe moderne est l'une des deux langues de l'enseignement formel; il est aussi, compte tenu de l'analphabétisme qui sévit dans le pays, et de la politique en la matière, l'une des langues retenues dans l'alphabétisation et l'éducation des adultes.

À ces langues et dialectes arabes, il faut associer le berbère et l'azer, sans pour autant qu'une telle association constitue une prise de position quelconque en matière de classification, mais seulement en raison de la qualité des dépositaires de ces langues qui, dans le pays, sont considérés comme étant des Maures. En effet, bien que n'étant pas utilisés aujourd'hui en Mauritanie, le berbère et l'azer demeurent des langues connues dans deux communautés maures de ce pays, ce qui, par ailleurs, indique au sein de celles-ci l'existence d'un bilinguisme latent.

Le berbère est connu dans une communauté maure qui habite le Trarza, région de la Mauritanie située dans le sud-ouest du pays. Quant à l'azer, il l'est dans une communauté qui habite essentiellement les deux agglomérations de Tichitt et de Oualata situées dans le sud-est du pays. Ces deux langues ne sont parlées que par des individus d'un certain âge et dans des contextes exceptionnels. Elles seraient en voie de disparition pour certains linguistes et érudits, alors que pour d'autres, elles sont bel et bien utilisées, ce qui révèle ici la nécessité d'une étude sociolinguistique.

Ces langues sont aussi signalées en dehors de la Mauritanie : l'azer au Mali, et surtout le berbère, qui l'est dans une dizaine de pays. En effet, cette langue est attestée en Algérie, au Maroc, en Tunisie, en Libye et en Égypte, mais aussi plus au sud, au Mali, au Niger et au Burkina, les deux premiers pays cités étant ceux qui comptent les populations berbérophones les plus importantes.

Au sud du pays, tout le long de la frontière, vivent les communautés négro-africaines de Mauritanie. À partir du littoral atlantique, et tout le long de la rive droite du fleuve Sénégal, sont attestées deux langues appartenant au groupe ouest-atlantique, le wolof et le pulaar. Utilisé à Nouakchott, le wolof est principalement parlé dans la région de Rosso, mais aussi dans une quinzaine d'agglomérations situées entre le littoral et la rive droite du fleuve Sénégal . Le pulaar, qui est le parler peul de la région, est attesté sur la même rive droite, principalement dans et entre les villes de Boghé et de Kaédi.

Ces deux langues sont aussi attestées dans d'autres pays. Le wolof l'est, principalement, au Sénégal où la communauté wolof constitue près de 45 % de la population et où la langue est parlée par environ 80 % de celle-ci. Quant au pulaar, il est aussi parlé au Sénégal et en Guinée, et si l'on observe l'ensemble peul auquel il appartient, on peut noter que celui-ci est attesté, à travers ses parlers, sur une bande de terrain savano-sahélienne qui va de ces pays jusqu'au Tchad et au Centrafrique, traversant le Mali, le Burkina, le Niger, le Nigéria et le Cameroun.

Comme autres langues négro-africaines, on trouve en Mauritanie deux langues du groupe linguistique mandé, le bambara et surtout le soninké. Le soninké est parlé d'abord à Kaédi, qui est une ville peul mais dont le cinquième de la population est soninké, et à l'est de cette ville jusqu'à la frontière du Mali, incluant notamment la ville de Sélibabi. De manière générale, le bambara n'est pas considéré comme étant une langue de la Mauritanie. D'ailleurs, il n'apparaît pas dans l'ensemble des langues nationales qui sont retenues dans la législation mauritanienne. Cependant, il est parlé dans le sud-est du pays, dans l'angle des frontières qui séparent celui-ci du Mali, et de part et d'autre de l'axe routier Nèma Nara. De plus, il n'est pas rare de rencontrer à Nouakchott des groupes dont les membres s'expriment en bambara.

Le bambara et le soninké sont aussi parlés en dehors des frontières de la Mauritanie. La première langue nommée est la langue la plus importante du Mali. Dans ce pays, la communauté bambara constitue approximativement 40 % de la population et la langue y est parlée par près de 80 % de celle-ci. La seconde est en usage au Sénégal et surtout au Mali, à l'ouest du pays, dans les villes de Nioro et de Kayes et bien sûr jusqu'à la frontière de la Mauritanie, et au nord-est, à l'est de la ville de Ségou.

En Mauritanie, les trois langues que sont le wolof, le pulaar, et le soninké constituent généralement, les langues maternelles des populations qui les parlent, des langues essentiellement orales qui servent surtout la communication du quotidien. Elles ne sont écrites que par ceux qui les étudient. Cependant, elles sont à la fois langues enseignées et langues d'enseignement, dans les quelques dizaines de classes expérimentales gérées et animées par l'Institut des langues nationales de Nouakchott, institution dont elles bénéficient par ailleurs des actions de promotion. Enfin, on reconnaît dans le pays que les locuteurs natifs du pulaar sont les plus nombreux, et ceux du wolof, les moins nombreux.

  1. Langues et parlers français

Dans les États francophones d'Afrique noire, y compris la Mauritanie, on peut distinguer trois variétés de la langue française. L'une de celles-ci est le français académique, le français de l'intellectuel de France en quelque sorte. Les locuteurs de cette variété de français sont en nombre plutôt réduit sur le continent. Si le Bénin et le Congo, déjà pendant l'ère coloniale, mais aussi la Côte d'Ivoire et le Gabon d'aujourd'hui constituent des pays où cette variété peut être observée dans la communication du quotidien, il faut reconnaître que la Mauritanie d'aujourd'hui n'est pas de ces pays. La langue y est rarement observable dans la communication orale, sans pour autant qu'une telle affirmation signifie que les Mauritaniens n'en ont pas la maîtrise. On ne saurait en effet refuser au français de l'ancien président Ould Dadda son caractère de français académique. Cette langue est utilisée à l'oral dans des contextes particuliers comme les discours politiques en présence d'interlocuteurs étrangers et francophones. Elle est une langue plutôt écrite et lue, étant, quand elle y apparaît, l'une des deux langues utilisées dans les textes administratifs, dans la communication écrite officielle, dans les ouvrages de formation ou d'enseignement, etc.

Une autre variété du français est le français local. Il s'agit du parler français du pays, utilisé aussi bien à l'oral qu'à l'écrit et estimé correct. Cependant, si à l'oral cette variété peut apparaître dans toute communication, à l'écrit elle se manifeste surtout dans la communication non officielle, et plutôt privée, s'y mélangeant soit avec le français académique, soit avec le français populaire. Le français local de Mauritanie montre l'usage des ressources les plus usitées de la langue française, des extensions et des glissements de sens, des modifications mineures de la syntaxe, et un lexique plutôt réduit par rapport à celui de la langue française. Enfin, comme tout français périphérique, ce français montre, dans sa réalisation phonétique, un trait qui le distingue des autres français locaux de la région. On pourra reconnaître ici deux réalisations différentes, celle des Maures et celle des Négro-Africains. La première montre l'influence de l'arabe, plus particulièrement du hassaniya, ce qui paraît tout à fait normal, le locuteur étant arabophone natif. La seconde, par contre, révèle surtout l'influence de la seule langue wolof, alors qu'on aurait pu attendre trois influences différentes, les individus considérés étant locuteurs natifs de trois langues différentes.

La prise en compte ici du français populaire, qui est la troisième variété attestée, procède de l'observation selon laquelle tout individu qui ne parle pas et ne comprend pas la langue française et qui, en dehors de tout contexte d'enseignement, entre en contact avec cette langue et se trouve dans l'obligation de s'exprimer dans celle-ci, produit une langue à base lexicale française faisant usage d'une syntaxe largement influencée par sa propre langue et pose ainsi les fondements requis pour l'émergence d'un français populaire. En Mauritanie, le français est utilisé à la radio, à la télévision et dans certains discours politiques. Il l'est aussi souvent par le fonctionnaire maure qui donne des explications à un citoyen d'une autre communauté. Il l'est particulièrement par les ressortissants français dans la communication avec les petits commerçants, les employés de maison, les plantons, etc. L'interlocuteur, dans huit cas au moins sur dix, ne comprend pas cette langue, ce qui crée le contexte qui donne naissance au français populaire. Cependant, cette langue n'est pas à comparer au français populaire qui est attesté en Côte d'Ivoire. Celle-ci est une véritable langue de communication, alors que celle-là ne connaît qu'une utilisation occasionnelle

 

Le Hassaniya dans la société

À plus d'un titre, le hassaniya montre une situation particulière en Mauritanie. Il s'agit d'une langue parlée, sinon comprise non seulement dans la communauté la plus nombreuse du pays, mais aussi par bon nombre des membres des autres communautés. Mais de plus, et c'est ce qui en fait l'originalité, le hassaniya est une langue en expansion en même temps qu'une langue qui semble être exclue de l'aménagement linguistique du pays.

  1. Situation de la langue

Le hassaniya, dialecte arabe de Mauritanie, reconnu comme tel par la géographie dialectale du monde arabe, est la langue maternelle de la population arabe de Mauritanie, c'est-à-dire celle des Maures, étant entendu que ceux-ci peuvent être de race blanche ou de race noire. Concernant le nombre de locuteurs de cette langue, on ne dispose ni de chiffres récents ni de chiffres précis. Par contre, on peut délimiter l'espace naturel de vie de la communauté maure, ce qui peut donner une idée de l'importance de l'ère d'utilisation de la langue. À l'intérieur des frontières du pays, cet espace couvre, en allant du nord vers le sud, les deux tiers sinon les trois quarts du territoire mauritanien. En dehors du pays, le même espace déborde la frontière est du pays et couvre une partie des territoires algérien et malien, surtout la frontière nord, et englobe l'ex-Sahara espagnol.

Si le hassaniya est considéré comme un dialecte, il peut aussi être considéré comme une langue, une langue qui résulte de l'imposition de l'arabe à une communauté qui parle une autre langue, le berbère. Le hassaniya tient donc à la fois du berbère et de l'arabe. En effet, la langue connaît de nombreux mots d'origine berbère, notamment dans des domaines comme ceux de l'élevage ou de la toponymie. Cependant, les mots du lexique de la langue sont en majorité d'origine arabe, ce qui n'exclut pas des différences avec cette langue, celles-ci apparaissant aussi bien sur les plans phonologique et morphologique que sur le plan de la réalisation.

Le hassaniya n'est pas écrit, sauf par ceux qui l'étudient sur le plan scientifique : les linguistes, les érudits, etc. Il s'agit d'une langue essentiellement parlée, et c'est de l'oral qu'il tient son existence. Il est dans ce cadre la langue de la chanson et de la poésie maures. Il est la langue de la communication spontanée dans la population maure du pays et chez bien d'autres locuteurs. Il est aussi, il faut le faire remarquer, le recours de ceux parmi les Maures qui se hasardent à utiliser l'arabe moderne dans la communication orale, ce qui indique que le Maure revient toujours à cette langue. Enfin, malgré les spécificités des variétés dialectales, il est la langue dans laquelle le Maure de l'est se fait comprendre par celui du centre, et dans laquelle le Maure du nord se fait aussi comprendre par celui du sud.

  1. Une langue en expansion

L'expansion d'une langue étant caractérisée par une dynamique, et étant de ce fait assimilable à un processus, on peut la définir, schématiquement, comme l'installation progressive et l'utilisation d'une langue dans un espace qui n'est pas le sien, mais celui d'une autre langue. Selon l'espace dans lequel elle est observée, l'expansion montrera tel ou tel autre stade. Les cas d'expansion de langues ne sont pas rares en Afrique. On a l'exemple de l'ensemble bambara-dioula-malinké en Afrique de l'Ouest, et plus à l'est, ceux du sango en Centrafrique, du lingala au Congo et au Zaïre, ou du kiswahili à l'est de ce pays et jusqu'au littoral. Tout en étant parlé à l'intérieur des frontières de l'espace naturel d'existence de la communauté maure, le hassaniya est aujourd'hui parlé bien au-delà de celles-ci. Il a donc débordé de cet espace, il s'est installé en dehors de lui, il l'a élargi. Schématiquement, et sans prétendre à une quelconque théorisation, on s'efforcera de présenter ici les principaux stades dans lesquels apparaît aujourd'hui l'expansion de la langue.

L'un de ces stades, qui peut être considéré comme un stade primaire, révèle l'utilisation de la langue entre locuteurs natifs installés hors de l'espace naturel d'existence de la communauté qui la parle et dans un espace appartenant à une communauté qui parle sa propre langue. De ce fait, la langue bénéficie d'un nouvel espace d'utilisation, bien que celui-ci ne soit occupé que par des locuteurs natifs. Le locuteur non natif est ici un simple auditeur. Même si l'urbanisation révèle une sédentarisation certaine de la communauté maure, on sait que le Maure est par nature un nomade. Cependant, il est de plus en plus, de nos jours, un commerçant. Les commerçants maures sont aujourd'hui installés non seulement sur toute l'étendue du territoire mauritanien, incluant bien sûr les zones occupées par les autres communautés, mais aussi dans de nombreux pays d'Afrique de l'Ouest. S'installant d'abord en groupes d'hommes, vivant ensuite en communauté avec femmes et enfants, ils parlent leur langue, le hassaniya, ce qui met celle-ci en contact avec les locuteurs d'autres langues et constitue ainsi un prélude à son installation.

Un autre stade de l'expansion de la langue montre toujours, dans ce nouvel espace, l'utilisation de celle-ci entre locuteurs natifs, mais aussi, dans des contextes de communication avec ces derniers, la compréhension de la même langue par des locuteurs non natifs. Ici le locuteur non natif saisit et la forme et le sens, il saisit les mots en tant que moyens de désignation. Cependant, il ne montre pas encore la capacité de reproduire et d'agencer les formes, c'est-à-dire de construire des phrases. Nombreux sont aujourd'hui les Négro-Africains de Mauritanie qui ont été de cette manière en contact avec le hassaniya et qui comprennent la langue sans la parler effectivement. Le fait est observable dans les lieux de commerce, et particulièrement dans les boutiques des commerçants maures où viennent s'approvisionner les gens du sud. Le commerçant s'exprime en hassaniya, l'acheteur comprend sans lui répondre verbalement.

Un troisième stade révèle encore et sur le même espace l'utilisation de la langue entre locuteurs natifs. Cependant, ce stade est aussi celui de l'utilisation de la même langue par les locuteurs non natifs dans des contextes de communication avec ces derniers. Ici, les locuteurs non natifs montrent une aptitude à parler la langue, mais ils ne l'utilisent que de manière occasionnelle et dans des contextes qui sont, en général, eux aussi occasionnels, s'agissant de contextes non officiels, non organisés. Sur de tels contextes, on croit pouvoir affirmer ce qui suit. Le hassaniya n'est utilisé que dans le contexte qui met en présence au moins un Maure. Quand l'interlocuteur est un Négro-Africain, deux langues peuvent être utilisées, le français ou le hassaniya. Le hassaniya l'est quand 1) le Maure est de haute condition et le Négro-africain de condition modeste, 2) les deux interlocuteurs sont de même condition modeste, et 3) le Négro-Africain est de haute condition et le Maure de condition modeste.

À l'heure actuelle, on peut estimer que, sur trois Négro-Africains, un au moins montre une aptitude à utiliser le hassaniya de manière occasionnelle. Sur le plan géographique, compte tenu de l'étendue du territoire occupé traditionnellement par les Maures, on peut en induire que le hassaniya est parlé, sinon compris sur près des quatre cinquièmes du territoire mauritanien. Pour plus d'information, en ce qui concerne chacune des communautés négro-africaines, on croit pouvoir affirmer, pour des raisons qui apparaîtront plus bas, que l'existence du hassaniya est plus manifeste dans la communauté wolof qu'elle ne l'est dans la communauté pulaar, elle l'est aussi plus dans celle-ci qu'elle ne l'est dans la communauté soninké. De même, l'espace géographique wolof est plus touché que l'espace pulaar, qui, lui, est plus touché que l'espace géographique soninké.

Enfin, le dernier stade de l'expansion ici retenu est celui de l'utilisation effective de la langue entre locuteurs natifs, entre locuteurs non natifs, et entre locuteurs natifs et non natifs. La langue est alors adoptée comme réel instrument de communication dans le nouvel espace. Elle y est utilisée de manière institutionnelle. On dira alors que l'expansion de la langue connaît un terme, avant de s'engager sur un nouvel espace. À notre connaissance, quelle que soit l'utilisation qui est faite du hassaniya, il n'est pas de groupe négro-africain en Mauritanie qui ait abandonné sa langue au profit de celui-ci. Sauf peut-être cas rare et isolé, sauf mariage mixte qui impose l'usage quotidien de la langue dans le foyer, sauf enfin populations métissées des zones tampons qui ont adopté le hassaniya, le Négro-Africain fait au mieux un usage occasionnel de cette langue. Soit il comprend le hassaniya sans pouvoir le parler, soit il le comprend et l'utilise de manière occasionnelle.

  1. Une expansion explicable

Dans les contextes présentés plus haut, un fait est à signaler. Un Maure a toujours tendance à utiliser sa langue face à un Négro-Africain, ce qui stimule ce dernier à faire usage de celle-ci, et favorise l'installation de la communication en hassaniya. Il y a chez le Maure comme une prédisposition à n'utiliser que sa langue. Une telle tendance peut trouver son explication dans certains faits.

Pendant la colonisation française, le Maure a toujours refusé d'envoyer ses enfants à « l'école des Français », préférant les envoyer acquérir le savoir dans les « mahadara », « medersa » ou écoles coraniques, institutions traditionnelles d'enseignement des fondements de l'Islam, d'apprentissage de la lecture et de l'écriture de l'arabe, et de transmission d'une philosophie islamique de la vie. De ce fait, la connaissance du français était réduite à sa plus simple expression, alors que celle de l'arabe était développée. Le Maure n'est donc pas préparé à utiliser une langue autre que la sienne.

Par ailleurs, l'organisation de la société maure révèle, encore de nos jours, la prédominance absolue des Maures de race blanche sur ceux de race noire, ces derniers étant généralement considérés comme des serviteurs. Il y a là un rapport de force qui fait que c'est le premier qui exerce son pouvoir sur le second. Ce même rapport semble toujours être présent, dans l'usage de sa seule langue, chez le Maure face à un Négro-Africain.

De plus, les communautés étant prises une à une, celle à laquelle appartient le Maure est la plus nombreuse, le territoire qui est le sien est le plus étendu. Cela semble lui conférer, en raison de la pratique et de l'habitude, le droit d'utiliser sa langue dans la communication avec tout membre de l'une des autres communautés.

La Mauritanie est une république islamique. L'Islam y est religion d'État. On peut estimer que la population, toute communauté considérée, est à 100 % musulmane. Or, l'arabe est la langue de l'Islam, et le commun des mortels ne fait pas de différence entre l'arabe classique, celui du Coran, et l'arabe moderne. L'arabe, quel qu'il soit, jouit d'un prestige certain dans la population du pays.

Pour le Négro-Africain, quel que soit le statut accordé au hassaniya dans le pays, il y a là une langue proche de la langue arabe, de surcroît assimilable à celle-ci pour ceux qui ne connaissent ni l'arabe, ni les rapports qui existent entre le dialecte hassaniya et la langue arabe. La langue bénéficie, de ce fait, au moins en partie, du prestige de la langue arabe, tant du point de vue légal que du point de vue de la philosophie qu'elle véhicule. Le hassaniya est toujours plus proche de la langue arabe que ne l'est l'une ou l'autre des langues négro-africaines. On peut voir dans cela une force d'attraction du citoyen par la langue. On peut aussi supposer que celui qui n'a pas étudié l'arabe peut, involontairement, trouver dans le hassaniya un substitut.

Les possibilités d'apprentissage de l'arabe qui sont offertes dans le pays ne sont pas à négliger. En effet, une connaissance élémentaire de l'arabe permet d'entrer avec facilité dans le hassaniya. Or les institutions mauritaniennes permettent d'acquérir beaucoup plus qu'une connaissance élémentaire de cette langue. Cela permet à quiconque qui a bénéficié tant soit peu des enseignements de celles-ci de parler avec facilité le hassaniya.

Si, en territoire maure, l'institution traditionnelle d'enseignement est la « mahadara », en territoire négro-africain, la ferveur religieuse, associée à l'engouement à connaître l'arabe, ont fait de l'école coranique une institution d'enseignement reconnue. Les écoles de ce type couvrent tout le pays négro-africain, et une bonne partie des enfants y fait ses premiers pas dans la connaissance de l'arabe, même si cette connaissance consiste très souvent en une répétition, une mémorisation, au mieux une récitation de ce que dit le maître.

De plus, avec la possibilité qui leur a été donnée, avec les indépendances africaines, d'aller faire des études à l'étranger, nombreux sont les Négro-Africains de Mauritanie qui ont saisi cette occasion pour aller étudier, dans les pays arabes, l'arabe et la théologie islamique, et qui, une fois revenus au pays, ont créé des écoles. C'est ainsi que s'ouvrirent en territoire négro-africain de nombreuses institutions d'enseignement de l'arabe dirigées et animées par des Négro-Africains. Ici, une mention particulière doit, semble-t-il, être faite aux Haalpulaaren (locuteurs du pulaar), qui comptent parmi les intellectuels de la sous-région et qui ont largement oeuvré dans ce sens.

Enfin, il ne faut pas oublier que, mis à part les classes expérimentales dont les langues d'enseignement sont des langues négro-africaines, les deux langues d'enseignement en Mauritanie sont le français et l'arabe. Selon la réglementation dans l'enseignement formel, l'élève négro-africain a le choix, au moins dans le cycle primaire, entre un enseignement donné en français et un autre donné en arabe. Les Négro-Africains qui choisissent l'arabe sont loin d'être rares. On connaît en Mauritanie des arabisants distingués parmi les Négro-Africains, ce qui est une manifestation claire de l'engouement de ceux-ci pour cette langue.

Il s'ensuit que, concernant l'enfant qui a suivi un enseignement d'arabe, deux cas principaux peuvent se présenter. Soit il se révèle être à son niveau un bon connaisseur de la langue, et il pourra alors en poursuivre la pratique, à condition qu'il persévère dans ses études et se perfectionne. Soit il est un mauvais connaisseur de la même langue, et il pourra alors facilement trouver refuge dans cette autre langue arabe qu'est le hassaniya. Dans les deux cas, ayant en lui le bénéfice de l'enseignement reçu, il montrera une aptitude certaine à utiliser le hassaniya dans sa communication avec un Maure.

Les déplacements de population qui impliquent des contacts entre les hommes et les langues peuvent aussi constituer un facteur explicatif de l'expansion du hassaniya. En ce qui concerne la Mauritanie indépendante, les déplacements des communautés négro-africaines se font surtout en direction du nord, en direction en fait des zones habitées par les Maures, même si on doit reconnaître que la logique de ces déplacements a été perturbée depuis les événements de 1989, qui ont vu de nombreux Négro-Africains quitter le pays à destination du Sénégal, à la suite d'un conflit entre cultivateurs négro-africains et éleveurs maures dans la vallée du fleuve Sénégal.

Avant l'indépendance du pays, Saint-Louis, qui se trouve aujourd'hui au Sénégal, en était la capitale. Depuis que Nouakchott l'est devenue, les déplacements se font vers cette ville, qui est le coeur économique du pays et, en tant que capitale, en abrite l'administration nationale. La population de la Mauritanie avoisine aujourd'hui les 2 250 000 habitants, et celle de Nouakchott en constitue approximativement le tiers. Or, il se trouve que cette ville est située en territoire maure, donc sur l'espace naturel d'utilisation du hassaniya. Même si le wolof était très utilisé dans la capitale avant les événements évoqués ci-dessus, il y était surtout dans les communautés négro-africaines. Compte tenu de l'emplacement de la ville, le hassaniya semble y être prédominant.

Enfin, le territoire sur lequel vivent les Wolofs a toujours été un lieu de brassage entre cette communauté et celle des Maures, compte tenu du fait que l'axe de passage le plus important entre la Mauritanie et le Sénégal croise Rosso, ce qui bien sûr impose un contact permanent entre les Wolofs et le hassaniya et explique l'influence de cette langue sur ceux-ci. Quant aux Soninké, dont le territoire est à cheval sur les frontières du Mali et du Sénégal, ce qui aurait pu constituer un obstacle à leurs contacts avec le hassaniya compte tenu de leurs déplacements qui se font facilement vers ces pays, ils sont en partie cultivateurs et en partie commerçants, et ils sont même reconnus pour être les grands commerçants et voyageurs d'Afrique de l'Ouest. Le sédentarisme du cultivateur est donc tempéré par la mobilité du commerçant, laquelle favorise les contacts avec la communauté maure.

  1. Un aménagement de la langue?

L'hypothèse à la base de la rédaction de la présente étude est, rappelons-le, celle selon laquelle le hassaniya, langue dominante en Mauritanie, y est aussi une langue exclue de l'aménagement linguistique. L'aspect langue dominante ayant été largement montré à travers la situation de la langue et son expansion, se présente maintenant la difficulté de vérifier l'aspect langue exclue, la difficulté sur le plan épistémologique de prétendre vérifier l'absence d'un objet, d'une action, etc. Cela dit, aucun texte officiel ne permettant de se prononcer sur un aménagement éventuel de la langue, une possibilité s'offre cependant à l'analyste dans le fait que cette langue est reconnue comme étant un dialecte de l'arabe. En effet, si aménagement de la langue il y a, celui-ci doit apparaître dans le cadre général des actions entreprises en faveur de l'arabe. De ce fait, on est autorisé à chercher dans l'aménagement de cette langue l'existence ou l'absence d'un aménagement éventuel du hassaniya.

Au terme de la période coloniale, la situation linguistique de la Mauritanie est sensiblement la même que celle qui vient d'être présentée. Les mêmes langues sont attestées dans le pays et, toutes proportions gardées compte tenu de l'évolution démographique, l'importance de chacune d'elles en nombre de locuteurs natifs est la même. Cela étant, quelques différences sont à indiquer : le hassaniya n'a pas encore connu l'expansion qui le caractérise aujourd'hui, le français local est en cours d'implantation, le français populaire est en émergence, et ces deux dernières langues ne montrent pas la configuration qui est la leur aujourd'hui.

À la même époque, compte tenu de la situation de colonisation, la politique linguistique du pays est essentiellement celle de la France. Il s'agit d'une politique coloniale d'implantation de la langue française à travers l'enseignement de cette langue et son utilisation dans les différentes sphères de l'administration, de la justice, de l'enseignement, de la recherche, etc. À cette politique, il faut cependant associer les actions spécifiquement mauritaniennes en faveur de la langue arabe, au sein des institutions traditionnelles d'enseignement que sont les mahadara, medersa, écoles coraniques, etc. Ici, la langue enseignée est, selon le cas, l'arabe moderne ou l'arabe classique, par contre, la langue d'enseignement à l'élémentaire est la langue maternelle de l'enfant, c'est-à-dire le hassaniya.

Après que son territoire eut été revendiqué par le roi du Maroc, Mohamed V, comme étant traditionnellement une partie du territoire marocain, la Mauritanie accède à l'indépendance en 1960. Elle appartient alors à la communauté organisée autour de la France et instituée par la Constitution française de 1958. Reconnu en raison des réalités qui sont les siennes comme un pays musulman, le nouvel État est cependant considéré comme un État arabe par les autres États arabes, mais aussi comme un État francophone par la France principalement et par les autres États francophones. Cette conception qui se retrouvait aussi dans la population du pays existe encore de nos jours au sein de celle-ci.

Apparaissent dès cette époque les premiers indices d'une politique mauritanienne en faveur des langues nationales, c'est-à-dire des langues traditionnellement parlées sur le territoire national. En effet, si, selon les termes de l'article 3 de la Constitution de 1959, le français est la langue officielle du pays, comme il l'est d'ailleurs dans la majorité des pays de la sous-région qui accèdent à ce moment à l'indépendance (Sénégal, Mali, Côte d'Ivoire, Haute-Volta, etc.), l'arabe est retenu dans le même article avec le statut de langue nationale, la Mauritanie se démarquant ainsi des pratiques de tous ces pays dont les textes constitutionnels ne font aucune mention des langues nationales. De plus, à la faveur de la réforme de l'enseignement de 1959, on assiste à une promotion de cette langue à travers l'introduction de son enseignement dans toutes les écoles.

Les lois constitutionnelles, pour ne prendre que les textes les plus importants, qui font de la langue arabe à cette époque une langue nationale et en feront plus tard une langue officielle, ne précisent pas de quel arabe il s'agit. Cependant, l'esprit de ces constitutions, les conceptions individuelles des citoyens et les pratiques quotidiennes de la langue indiquent que l'arabe en question n'est assurément pas le hassaniya. Il est l'arabe moderne; il peut aussi être, dans l'enseignement académique ou l'enseignement théologique, l'arabe classique. Quant à la langue dont on a introduit l'enseignement, elle est observable, elle est bel et bien l'arabe moderne et non le hassaniya.

De l'indépendance du pays à nos jours, l'arabe n'a cessé de bénéficier des actions de promotion de l'État, tant sur le plan de la législation que sur celui de l'éducation, pour ne retenir que les deux domaines les plus importants de l'aménagement de la langue. Dans le premier domaine, on constate que, du statut de langue nationale, l'arabe accède, en vertu des dispositions de la Loi du 4 mars 1968, au double statut de langue nationale, mais aussi de langue officielle à côté du français. Quelques années plus tard, conservant son statut premier, la même langue devient, selon les termes de l'article 6 de la Constitution de 1991 qui ne fait plus mention du français, la seule langue officielle de la Mauritanie.

Dans le domaine de l'éducation, ce sont les réformes de l'enseignement de 1967, 1973 et 1978 qui ont apporté avec elles des actions de promotion de l'arabe. Globalement, celles-ci consistaient essentiellement, dans le cadre d'une arabisation rampante, en une augmentation des horaires d'enseignement et des domaines d'utilisation de la langue. Dans ce dernier domaine, il faut mentionner la création en 1986 du Secrétariat d'État à l'alphabétisation, institution dont les langues d'alphabétisation étaient au départ l'arabe, le pulaar, le soninké et le wolof, mais qui, aujourd'hui, alphabétise essentiellement en arabe.

Les choses n'ont donc pas changé, l'arabe des textes de loi, mais aussi celui qui est enseigné, sont, selon le cas, l'arabe classique ou l'arabe moderne, ils ne sont assurément pas le hassaniya. Quant à la langue d'enseignement, elle est officiellement le français ou l'arabe, et, dans ce dernier cas, elle peut être le hassaniya, ce qui se comprend, s'agissant là de la langue dominante du pays. L'utilisation du hassaniya dans les contextes d'enseignement où l'arabe est la langue d'enseignement n'étant qu'accidentelle, on ne peut que conclure à l'exclusion de cette langue de l'aménagement linguistique du pays.

 

L'exclusion du Hassaniya

La situation d'exclusion dans laquelle se trouve le hassaniya n'est pas dénuée de conséquences. Celles-ci se manifestent aujourd'hui dans le domaine de l'éducation pour le développement; elles pourront se manifester demain dans celui de la politique générale. Si, de ce fait, cette situation peut apparaître aujourd'hui malheureuse, elle connaît des raisons qui sont loin d'être négligeables.

  1. Des conséquences de l'exclusion

La Mauritanie étant un pays en voie de développement, l'éducation y revêt dans un tel contexte une importance de premier ordre. En effet, c'est à travers elle que sont transmis aux acteurs du développement les connaissances théoriques et pratiques dont ceux-ci ont besoin pour agir, en leur faveur, sur eux-mêmes et sur l'environnement. Afin d'étayer notre propos, on retiendra ici les deux domaines de l'enseignement et de l'alphabétisation. La langue utilisée dans ces domaines est donc l'arabe, qui y est en usage de manière institutionnelle. Le hassaniya n'y apparaît pas, sauf peut-être de manière occasionnelle. Or, il est maintenant admis que les premiers pas dans l'éducation, et principalement dans l'apprentissage de la lecture et de l'écriture, se font beaucoup plus facilement dans une langue qui est connue de l'élève ou de l'apprenant que dans une langue qui ne l'est pas. En effet, une langue inconnue de l'apprenant lui impose de faire deux efforts parallèles, celui d'apprendre et celui de comprendre dans cette langue.

La langue arabe qui est utilisée ici n'est ni la langue maternelle des intéressés, ni celle qui est parlée de manière quotidienne par ceux-ci. La langue qui est connue de ces derniers est, on le sait, le hassaniya. On pourra bien sûr objecter que l'arabe est proche du hassaniya. À cette objection on peut répondre que si l'on veut appliquer un principe, on doit l'appliquer intégralement. Or, l'application de celui-ci requiert ici, afin de faciliter l'éducation, que la langue utilisée soit une langue connue de l'intéressé et non une langue proche de celle-ci. Si proche que soit celle-ci du hassaniya, elle n'est pas le hassaniya, et sa compréhension, dans un but d'apprentissage, demande aux enfants un certain effort que n'aurait pas demandé une langue connue d'eux.

En situant maintenant la réflexion sur le plan de la seule alphabétisation, il est des objectifs qui méritent d'être observés dans le cadre de l'utilisation de l'arabe comme langue d'alphabétisation. L'un de ceux-ci est de mettre à la disposition des analphabètes l'essentiel de la connaissance scientifique et technique requise pour accéder au développement fondamental, celui-ci requérant la capacité de se nourrir, celle de se soigner et celle de s'instruire.

Un tel objectif ne saurait être atteint pleinement, car ici aussi on doit dire que la langue arabe dans laquelle la connaissance est mise à la disposition des analphabètes n'est pas la langue qui est connue d'eux, celle qui leur est familière. Deux cas de figure peuvent alors se présenter : soit l'apprenant demeure dans sa langue, et se produira alors une perte d'information, la connaissance étant transmise dans une autre langue; soit il souhaite acquérir l'information dans sa totalité, et alors il devra faire un certain apprentissage de la langue d'alphabétisation. L'objectif étant de communiquer toute l'information, l'apprenant devra se situer dans ce dernier cas, avec l'effort et la perte de temps que cela implique.

Il est un autre objectif de l'alphabétisation en arabe, qui est un objectif culturel, et qui doit être envisagé à la fois à court ou à moyen terme, et à long terme. À travers l'enseignement de la langue qui, on l'oublie souvent, fait partie de toute alphabétisation, il s'agit, dans un premier temps, d'améliorer la langue populaire, c'est-à-dire le hassaniya, en usage dans la communauté maure et surtout chez les analphabètes, et, dans un second temps, d'aboutir à l'éradication de cette langue et à son remplacement par l'arabe. La réalisation d'un tel objectif permettrait de satisfaire au principe posé dans le paragraphe précédent et de contourner l'obstacle que constitue le choix de l'arabe moderne comme langue d'alphabétisation alors que la langue de l'analphabète est le hassaniya.

Concernant cet objectif, il est difficile d'imaginer aujourd'hui, en raison des moyens limités qui sont les siens, de l'expansion démographique qui la caractérise, et du taux d'analphabétisme grandissant qu'elle connaît, que la Mauritanie soit, à court, à moyen ou à long terme, en mesure d'alphabétiser de manière intensive et d'étouffer de ce fait le hassaniya, c'est-à-dire en fait d'amener la majorité de la communauté maure à faire quotidiennement usage de l'arabe. Le pays ne nous semble pas doté aujourd'hui des moyens nécessaires à la réalisation d'une entreprise de cette ampleur.

Pour qu'une action nationale d'alphabétisation soit viable, elle doit pouvoir atteindre un nombre d'individus au moins équivalent en pourcentage à l'augmentation du taux annuel d'analphabétisme, ce qui implique alors une stagnation de celui-ci. De ce fait, le dernier objectif de toute alphabétisation est de toucher le plus grand nombre, le plus de citoyens possible. Il est clair que, dans une telle perspective, le choix de la langue d'alphabétisation revêt une importance de premier ordre. En Mauritanie, on le sait, dans le cadre de l'aménagement de la langue arabe, la langue retenue est l'arabe moderne.

Concernant ce dernier objectif, si l'arabe n'est pas la langue effectivement en usage dans la majorité, mais celle qui est seulement connue d'une minorité, l'alphabétisation ne pourra jamais toucher la majorité, mais seulement, si elle est réussie, ceux qui auront été alphabétisés. De plus, on doit faire remarquer que le phénomène d'osmose qui consiste à faire passer la connaissance acquise du néo-alphabète à l'analphabète, amplifiant et démultipliant ainsi l'action d'alphabétisation, ne peut avoir lieu, si toutefois il devait avoir lieu, que si la langue dans laquelle les connaissances et aptitudes sont acquises est le hassaniya, langue maîtrisée par l'un et l'autre.

Telles sont aujourd'hui, semble-t-il, les principales conséquences de l'exclusion du hassaniya au profit de l'arabe. Il est cependant une autre conséquence, qui peut se manifester demain sur le plan politique, et dont on doit tenir compte. On sait que la Constitution actuelle de la Mauritanie reconnaît l'arabe, le pulaar, le soninké et le wolof dans le statut de langue nationale, et la première langue nommée dans celui de langue officielle. On sait aussi que le pulaar, le soninké et le wolof sont les langues de trois communautés mauritaniennes. On sait enfin que, outre ces trois communautés, il en est une quatrième qui, elle aussi, est constitutive de la population de la Mauritanie, la communauté maure, dont la langue est le hassaniya. Là se trouve à notre humble avis le germe d'un conflit social.

En effet, tant que l'arabe, en tant que langue du pays, du Coran, de l'Islam et du Monde arabe, apparaissait seul dans la Constitution, on pouvait estimer que les quatre langues, qui appartiennent aux quatre communautés mauritaniennes, étaient mises de côté au profit de cette langue. Mais dès lors que les langues des communautés négro-africaines du pays font leur apparition dans la loi fondamentale, on peut, en toute légitimité, se demander pourquoi celle de la communauté maure en est écartée. Une telle situation, qui est perçue aujourd'hui comme étant anormale par certains, peut constituer demain la source d'une revendication de cette communauté, particulièrement de la part des intellectuels et des opposants politiques, car on ne saurait imaginer que les Maures estiment que l'arabe qui est reconnu comme langue nationale est le hassaniya.

En fait, il aurait été plus conforme aux réalités sociales que cette dernière langue apparaisse, en tant que langue nationale, en lieu et place de l'arabe, celle-ci demeurant dans le statut de langue officielle. Cependant, si une réponse à notre interrogation était donnée dans ce sens, faisant du hassaniya une langue nationale, la comparaison avec les langues nationales négro-africaines ne s'arrêterait pas là, car celles-ci bénéficient depuis plus de quinze ans d'un aménagement linguistique. Cette situation serait, elle aussi, une source de revendication de la communauté maure, laquelle, en toute légitimité, pourrait demander, en faveur de sa langue, un traitement équivalent à celui dont bénéficient ces langues, ce qui, encore une fois, serait plus conforme aux réalités sociales.

  1. Des raisons de l'exclusion

Le hassaniya est bel et bien exclu de l'aménagement linguistique en Mauritanie. Quelle que soit l'appréciation que l'observateur peut faire d'une telle situation, toute action humaine étant motivée, il peut trouver quelques faits qui sont de nature à l'expliquer. On en retiendra ici trois, qui paraissent être les plus importants, dont deux sont observables dans le pays, le troisième l'étant à l'étranger.

L'un de ces faits est l'image dont bénéficie l'arabe dans le sentiment populaire. D'emblée, on se doit de reconnaître que cette langue est auréolée d'un grand prestige. Elle le tient d'une part de sa condition de langue d'une religion, étant la langue du Coran et celle dans laquelle la prière est dite et les préceptes exprimés, et d'autre part de la beauté littéraire qu'elle manifeste non seulement dans le livre saint, mais aussi dans les textes classiques. La langue exerce de ce fait sa séduction, sinon sa fascination, sur la majorité populaire, mais aussi sur les intellectuels et les érudits. Si, pour le linguiste analyste, les langues sont équivalentes, elles ne sauraient l'être ni pour le citoyen ordinaire sensible au sentiment populaire, ni pour l'aménageur de langue, linguiste ou homme politique, qui doit tenir compte de la relation de l'homme à la langue.

Un autre fait explicatif de l'exclusion du hassaniya, opposé dans son contenu au premier fait mentionné, est l'image du hassaniya qui prévaut chez ceux-là même qui en font un usage quotidien. En effet, le hassaniya, contrairement à l'arabe, ne jouit d'aucun prestige dans la société maure, il n'a aucun statut social sinon celui de langue de communication, de langue de la chanson et de la poésie. Il est de plus associé aux citoyens de condition modeste. En contexte arabophone, de surcroît musulman, il ne viendrait à aucun citoyen de ce type l'idée de comparer l'arabe ­ quel qu'il soit, car l'arabe moderne est assimilé dans le peuple à l'arabe classique ­ à la langue dialectale et considérée comme vulgaire qu'est le hassaniya et de contester le statut qui lui est accordé. L'une des deux langues est celle du livre saint qu'est le Coran, l'autre est la langue de la rue.

Enfin, le troisième fait, qui est au moins aussi important que ceux qui ont été présentés plus haut, est observable à l'extérieur de la Mauritanie, et particulièrement dans les pays arabes où il connaît son origine. En effet, ces pays accordent toujours à l'arabe un statut des plus importants. Pour prendre en exemple ceux du Maghreb, l'arabe est langue nationale et officielle en Algérie, il est langue officielle au Maroc, inscrit de surcroît dans le préambule de la constitution, et enfin il est la langue de la Tunisie. La même langue est largement utilisée dans l'enseignement et dans l'alphabétisation ­ elle est la seule langue d'alphabétisation ­, alors que tout comme en Mauritanie, cette langue n'est pas la langue de tous les jours, elle coexiste avec des dialectes locaux, mais aussi avec d'autres langues comme le berbère, qui sont effectivement les langues maternelles des populations, les langues les plus utilisées. Pour la Mauritanie, ces pratiques constituent dans certains pays des précédents et dans d'autres des exemples qui ont valeur de loi et de norme.

Dès lors, même si les dirigeants étaient conscients ou prenaient conscience de la situation des langues dans le pays ­ laquelle montre le choix d'une langue qui n'est pas dotée des aptitudes requises par la communication en contexte de développement -, comment faire comprendre, aujourd'hui, au citoyen en général et à l'analphabète maure en particulier, qui est pleinement conscient du prestige dont jouit la langue arabe qu'on doit plutôt utiliser le hassaniya, qu'on doit alphabétiser les gens dans cette langue et qu'on doit abandonner l'arabe moderne?

Le dirigeant éclairé se trouverait alors face à un dilemme, devant trouver un compromis entre la nécessité de satisfaire aux conditions requises par le choix d'une langue de développement et celle de respecter une attitude séculaire des citoyens à l'égard d'une langue. Le choix de l'arabe moderne n'est pas fortuit; il peut cependant être inconscient, s'agissant d'un choix qui s'impose et ne se discute pas. Et s'il n'est pas guidé par des intérêts personnels ou idéologiques, il l'est certainement par le statut dont jouit la langue et par la réalité sociale qui prévaut non seulement en Mauritanie, mais aussi et surtout dans les autres pays arabes.

 

Conclusion

Il est permis aujourd'hui de croire que l'expansion du hassaniya se poursuivra, et cela pour deux raisons. En premier lieu, les facteurs actuels de cette expansion demeurent, et on n'a aucune raison de croire à leur éventuelle disparition. Parmi ceux-ci, que l'arabe soit la langue de l'Islam et du Coran constitue un facteur éternel. Il continuera de renforcer l'attrait des populations maures, mais aussi négro-africaines pour cette langue. En second lieu, depuis les événements de 1989 et malgré un ralentissement provoqué par le retour des populations autochtones, on observe un peuplement progressif de la rive droite du fleuve Sénégal par des populations maures, ce qui ne peut que contribuer à augmenter le nombre de locuteurs du hassaniya en terre négro-africaine, et à répandre davantage cette langue au sein des communautés qui y vivent. Plus le nombre de Mauritaniens qui parlent ou qui comprennent le hassaniya sera important, plus l'exclusion de cette langue se fera sentir comme étant contre-nature, la langue de la majorité étant ignorée au profit d'une autre langue, laquelle n'est la langue maternelle d'aucun citoyen.

Tout aménagement linguistique qui est entrepris en faveur d'une langue l'est nécessairement au détriment d'une autre. De ce fait, la politique linguistique de la Mauritanie montre aujourd'hui trois tendances principales. Le développement de l'arabe, dans l'amplification de l'utilisation et de l'enseignement de la langue, en est la tendance la plus manifeste soutenue par l'existence de la majorité maure du pays et par l'appartenance déclarée de celui-ci au monde arabo-musulman. Cependant, le français et les langues négro-africaines pâtissent de la promotion de l'arabe, d'où les deux autres tendances. L'une montre une limitation du français dans le maintien de la langue dans les domaines dans lesquels elle s'impose. Cette tendance est motivée par le souhait de conserver des relations acceptables avec la France et celui de satisfaire les revendications de la communauté négro-africaine. Ce dernier souhait explique aussi l'autre tendance, qui consiste en l'organisation, dans l'enseignement primaire, d'une expérimentation de l'utilisation et de l'enseignement des langues négro-africaines. Demeure ainsi le problème de l'absence du hassaniya.

En raison de la situation plurilingue et du contexte de développement qui caractérisent le pays, il apparaît nécessaire d'apporter une solution au problème de l'exclusion du hassaniya, ce qui aurait l'avantage de doter la politique linguistique du volet qui lui fait défaut aujourd'hui. Cette solution semble devoir se trouver dans une extension du multilinguisme constitutif de cette politique vers le multilinguisme de stratégie. En tant que politique linguistique, le multilinguisme de stratégie repose sur un principe de base, l'utilisation de la langue là où elle permet le mieux, et le plus, la communication de la connaissance. Sans être fondé sur l'amour d'une langue quelconque, sans jamais choisir une langue contre une autre, mais plutôt telle langue en complément de telle autre, le multilinguisme de stratégie s'efforce d'exploiter toutes les ressources linguistiques du pays. Appliquée en Mauritanie, une telle politique constituerait une stratégie pour sortir du sous-développement, mais aussi pour anticiper sur les aspirations, car, ne l'oublions pas, si la finalité recherchée est le développement, elle ne peut l'être que dans la démocratie.

 

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