Pour référence :
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Le plurilinguisme

Le Mexique est un pays pluriethnique et multilingue. L'espagnol est la langue hégémonique de l'État et elle coexiste avec 60 autres langues traditionnelles parlées par les groupes autochtones qui habitaient le pays à l'arrivée des Espagnols. À l'intérieur du territoire national se parlent aussi les langues des réfugiés guatémaltèques qui, depuis presque 20 ans, sont arrivés pour résider au Mexique, fuyant la violence et la répression dans leur pays. On peut supposer qu'en 1996 environ 10 millions de personnes parlent l'une des langues autochtones; cela veut dire que 10,2 % des Mexicains ont comme langue maternelle une langue d'origine préhispanique autre que l'espagnol. Cependant, plus de 60 % de ceux qui parlent une langue indigène ont appris l'espagnol et l'utilisent comme langue d'usage pour communiquer avec le reste de la population nationale ou avec d'autres groupes indigènes.

Depuis le premier contact entre les Espagnols et les peuples indigènes au XVIe siècle, chaque groupe a jusqu'ici utilisé la langue comme méthode d'identification. C'est également sur cette différence linguistique que l'on se fonde pour distinguer un Indien d'un non-Indien, selon qu'il parle ou non la langue autochtone. Cette distinction a été assumée par les usagers d'une langue autochtone tant dans la pratique que dans le sentiment idéologique d'appartenance et de participation à la communauté; on l'utilise pour identifier et définir les différents peuples indigènes. Ainsi la langue sert-elle d'indice ethnique qui, avec le temps, s'est fondé sur la culture, le territoire et l'identité, selon un processus incluant d'un côté l'homogénéisation coloniale (tous sont Indiens), et de l'autre, la spécificité (ils sont Nahuas, Mixtèques, Mayas, Zapotèques, etc.). En outre, la colonie nous a transmis en héritage la fragmentation sociale du territoire, favorisée parce qu'elle permettait la domination : ils sont Nahuas de Xochimilco ou de Tlaxcala, Mixtèques de Tlaxiaco ou de Pinotepa Nacional, ils sont Mayas de Peto ou de Mani, Zapotèques de Teotitlan del Valle ou de Mitla, etc.

Le mécanisme liant la langue, la culture, le territoire et l'identité présente plusieurs facteurs.

  • La langue selon la base territoriale. Les Indigènes parlant l'une ou l'autre langue se caractérisent linguistiquement et idéologiquement par l'espace où ils vivent. Cet espace est également accepté par tous comme point de référence spécifique désignant l'identité; ce peut être une petite région, un village, un quartier ou tout chef-lieu municipal ou régional important, qui représente à ses propres yeux ou à ceux des autres une collectivité individuelle, spécifique et différente, composé de gens parlant une même langue. Comme les diverses communautés linguistiques occupent des espaces géographiques différents et pas nécessairement associés à la langue, on voit s'ajouter d'autres indices d'identité, comme le chef-lieu municipal ou le saint patron titulaire du lieu. C'est ainsi qu'on trouve, par exemple, les Tzeltales de Chilon, les Tzeltales d'Ocosingo et lesTzeltales d'Oxchuc, ou les Tzotziles de Larrainzar, les Tzotziles de Chamula et les Tzotziles de Zinacantan.
  • L'identité fondée sur la culture et la langue. Toutes ces collectivités linguistiques complexes vivant sur un territoire donné gardent des points de contact avec l'histoire; ceux-ci se reflètent dans leurs cultures spécifiques et les aident à se différencier clairement des autres. Ils se distinguent parfois par le vêtement, parfois par les artisanats. On remarque aussi des différences dans les idées et les croyances de chaque groupe; ces différences se manifestent dans leur mythe d'origine particulier s'accompagnant d'un rituel spécifique, et dans les règles de comportement.
  • La résistance culturelle en tant que groupe minoritaire. Le fait d'être membre d'un groupe social occupant encore aujourd'hui une position de dominé dans une structure sociale coloniale et colonisatrice a amené les usagers des langues vernaculaires à chercher et à conserver des qualités et des valeurs historiques, culturelles et idiomatiques qui leur sont caractéristiques socialement; toujours changeantes, mais aussi toujours assimilées et « resémantisées » en fonction de leur identité propre. Ainsi, le changement et la continuité constituent une constante qui se renforce dialectiquement mais sans changer leur position dans la structure sociale ni dans la culture indigène, ni dans leur propre langue qui entretient sa différence face à l'existence des « autres », les métis de langue espagnole et d'une autre culture occupant la position hégémonique.
  • Les menaces de la fragmentation. La soumission imposée aux groupes d'origine préhispanique dans tous les domaines de la vie sociale a causé de véritables fragmentations linguistiques, comme on le constate chez les Zapotèques, les Mixtèques ou les Chinantecos d'Oaxaca, qui parlent des dialectes variés, non intelligibles entre eux. Dans d'autres circonstances, bien que partageant une même langue, une même tradition culturelle, la même position de dominés, et jusqu'à un même territoire, ils se sont fragmentés socialement. À cause de cela ils se considèrent comme différents et, historiquement, ils ont toujours cherché à se sentir et à se voir distincts des autres. De toute façon, la seule présence des « autres » favorise la présence active de l'ethnocentrisme. Cela veut dire qu'actuellement, chaque groupe indigène particulier s'intègre à la société en supposant que son propre groupe est le centre de tout; les « autres » sont comparés et évalués en fonction de soi-même, ce qui incite l'individu à s'identifier lui-même non seulement sur la base de son territoire, ou de l'histoire, la culture et la langue de son groupe, mais aussi à partir de sa différence, de l'« altérité » qui semble si évidente pour eux. Dans ce contexte, langue, culture et territoire s'unissent intimement pour définir l'identité des groupes indigènes. À la suite de la fragmentation coloniale, on est toujours en présence d'une grande quantité de groupes minuscules qui ne s'étendent jamais plus loin que la municipalité mais qui maintiennent, renforcent et conservent leur identité propre. Il s'agit de petites unités liées à l'ensemble national grâce à leurs relations avec quelques villes-marchés indo-métisses ou avec une ville qui sert de chef-lieu régional. Grâce à un ethnocentrisme fermé favorisant la survivance de façon constante et similaire, chaque groupe indigène en tant que tel peut profiter d'un échange continu de biens, de services et de femmes sans perdre son identité, en autant qu'il redonne un sens personnel à tout le processus, avec la langue comme indice de base de la condition d'Indien et du lieu d'origine.

 

Multilinguisme et inégalité

Selon Goodenough, on entend par langage « un ensemble de normes de comportement linguistique et de principes organisés pour mettre de l'ordre dans ce comportement » (Goodenough, 1975 : 159); on rencontre deux systèmes normatifs qu'il importe de souligner : le sémantique et le symbolique. Le premier se réfère à un ensemble de règles au moyen desquelles un individu catégorise les phénomènes de toute sorte, et comment il représente ces catégories au moyen de morphèmes pris dans sa langue et d'expressions construites avec ces morphèmes; ce sont les concepts et les perceptions qui aident quelqu'un à comprendre son monde. Les concepts et les perceptions constituent une partie de la culture, mais ne s'expriment qu'à travers le langage. C'est ainsi que quand un groupe tente de se singulariser, il crée des phénomènes, des mécanismes sociaux et des modèles culturels spécifiques qui, lorsqu'il s'exprime dans sa langue, imprime à celle-ci des particularités propres qui l'identifient à ceux qui parlent la même langue et qui renforcent son identité d'Indien : parlant telle langue, mais provenant de tel village, municipalité ou quartier spécifique, selon sa base territoriale.

Le second système, le symbolique, se réfère non seulement aux principes qui déterminent l'usage expressif et évocatif des formes linguistiques, mais inclut aussi la représentation linguistique de la représentation symbolique même des choses, des faits, des idées, des croyances, des sentiments et de tous les modèles culturels et normes de comportement d'un groupe donné. Ainsi donc, le territoire, la culture, nous et les autres, le mythe d'origine, etc., ont un sens en autant qu'il y a représentation symbolique exprimée par le langage. C'est pourquoi l'identité se rattache d'un côté à ce qui la détermine habituellement, soit une langue spécifique, propre à son groupe, et de l'autre à ce qui s'exprime symboliquement par la langue de la culture, du territoire, de l'origine et de l'altérité et qu'on comprend en parlant et en agissant chez soi et dans ses rapports avec les autres.

Les 69 langues que l'on rencontre au Mexique ­ l'espagnol, 60 dialectes traditionnels indigènes, plus les 8 provenant du Guatemala  ­ ne sont pas considérées comme égales. L'une d'elles, l'espagnol, est la langue du conquérant, et les autres sont celles des dominés. Comme on le sait, quand s'établit une relation de domination ­ dépendance, les attributs du groupe dominant deviennent rapidement supérieurs, et sa langue, en plus, devient comme une partie de ces attributs, la seule acceptable dans la société, la langue supérieure; alors que les attributs des dominés sont inférieurs, et leur langue, finalement, peu reconnue socialement. Et ce rapport qui semble si évident entre l'espagnol et les langues indigènes est accepté par tous, dominants et dominés, ce qui accroît l'asservissement des derniers.

Dans ce contexte, la langue utilisée pour identifier les diverses populations indigènes en vient à caractériser spécifiquement le dominé, l'inférieur; parler une langue indigène indique déjà une position spécifique : être des Indiens c'est être des inférieurs. Comme aucun groupe humain n'accepte passivement d'être inférieur et comme la langue indigène a été assimilée à cette situation, on tente vitement de nier la langue maternelle indienne, surtout quand on parle déjà assez l'espagnol pour pouvoir l'occulter. D'un autre côté, l'indice linguistique est tellement fort que bientôt on le considère comme un symptôme spécifique de retard et d'infériorité et plusieurs en viennent à considérer qu'il suffit d'abandonner la langue indigène au profit de l'espagnol pour cesser d'être Indien.

 

Unité nationale versus pluralité linguistique

Depuis l'indépendance du Mexique jusqu'au début du dernier tiers de notre siècle, le discours politique mexicain a présenté l'unité nationale comme un but à peine atteint et pour lequel il faut travailler continuellement. On partait du présupposé que l'unité nationale exige l'homogénéité linguistique : parler tous une même langue, l'espagnol bien entendu; on avait besoin d'une même culture, qu'on appelait culture nationale ou métisse; le tout renforcé par une religion unique, le catholicisme avec son culte populaire s'identifiant à la Vierge de la Guadeloupe, au Christ de Chalma, à la Vierge d'Ocotlan; on préconisait également une même forme de gouvernement : municipalités libres dans des États fédérés pour former le pays; et enfin une même identité. Cette idéologie favorisait un État-nation apparemment égalitaire, uniculturel et unilingue ayant une seule identité. Explicitement, on niait la légitimité de l'existence d'autres langues et cultures alors que, paradoxalement, on ne fournissait pas les conditions nécessaires à l'égalité et à la possibilité d'une unité culturelle et linguistique nationale. On supposait que la présence de groupes humains détenant une langue et une culture héritées de l'époque préhispanique constituait un obstacle pour l'élaboration et le plein développement de l'unité nationale. En conséquence la politique officielle tendait à « mexicaniser » les Indiens en éliminant leurs langues et leurs cultures.

Paradoxalement, l'identité nationale s'appuie sur le passé préhispanique des groupes qui sont rejetés présentement : en effet, être Mexicain signifie être le descendant des constructeurs de Teotihuacan, la cité sacrée des indigènes, héritiers directs de la sagesse maya et orgueilleux descendants des guerriers héroïques défenseurs de l'empire aztèque, tels que Cuitlahuac, Tetlepanquetzal ou Cuauhtémoc. Ils attisent l'orgueil national, mais on ne reconnaît pas comme égaux les authentiques descendants des Indiens préhispaniques. La contradiction évidente n'importait à personne jusqu'à ce qu'à partir de la décade des années soixante-dix de notre siècle s'élève la voix des Indiens pour faire sentir leur existence et réclamer leur droit d'être des Mexicains égaux dans la structure sociale, mais possédant leur propre culture et parlant leurs idiomes traditionnels. Une décade plus tard, dans les années quatre-vingts, le Mexique doit se reconnaître officiellement pluriethnique et multilingue, et même faire des petites modifications dans la Constitution nationale à ce sujet. Bien que dans le discours officiel commence à apparaître le respect et la reconnaissance de la langue et de la culture indigènes comme faisant partie du pays, rien n'a changé dans la politique et les actions touchant le milieu indigène. Les indigènes continuent d'être les « autres » dans leur propre pays; ils sont dominés, appauvris, leur langue et leur culture sont stigmatisées, et on leur conteste jusqu'à la possibilité de se révolter. Pendant ce temps, les Indiens démontrent obstinément au pays qu'ils veulent continuer à exister et ils crient leur identité culturelle et ce, dans leurs propres langues; ils exigent de la nation le droit d'être Indiens, différents par la langue et la culture, mais égaux face à la nation; de plus ils revendiquent leur autonomie : ne plus être les dominés et les infériorisés. Le Mexique se voit, ou plutôt est obligé de se voir, comme un pays multilingue et pluriculturel, avec plusieurs identités.

Ici apparaît plus clairement un vieux problème : être Indien ou être Mexicain. Jusqu'à maintenant, l'un niait l'autre, et pour être Mexicain il fallait cesser d'être Indien. C'est sur le fait que la langue était et est encore la caractéristique la plus spécifique de la qualité d'Indien que s'appuyait la transformation : étendre l'espagnol comme seconde langue voulait dire mexicaniser les paysans, pour qu'ils cessent d'être des Indiens. Identités séparées et incompatibles, et désignées par la langue.

 

Globalisation économique et pluralité linguistique culturelle

Le Mexique ne vit pas dans un vide social; il est en relation constante avec d'autres pays du monde, spécialement les États-Unis et le reste de l'Amérique latine, ainsi qu'avec le Canada, dans cet ordre d'importance. Ces rapports influencent les affaires nationales, y compris celles du monde indigène. De nombreux événements le prouvent qui incluent les processus inhérents à l'internationalisation de l'économie et à la globalisation qui s'ensuit.

C'est d'abord l'expansion agressive du capitalisme à l'intérieur du pays qui a finalement le plus marqué le monde indien. Le marché traditionnel, basé sur un modèle de marchés de type familial et sur un système qui combinait le mercantilisme et le prémercantilisme, le troc, fondement de la région indigène, fut abruptement envahi par un capitalisme commercial qui brisa les canaux de commercialisation donnant l'hégémonie à la ville-marché métisse, ce qui leur permettait de poursuivre la domination coloniale des communautés indiennes. Ainsi s'établirent d'autres mécanismes hégémoniques extrarégionaux, basés sur le capitalisme financier que personne ne tenait à voir dans les conditions interethniques. Le capital international put étendre ses marchés dans le monde indien, en satisfaisant d'anciens besoins et en en créant de nouveaux. Rafraîchissements embouteillés, aliments produits pour la consommation massive, pièces d'artisanat et récipients domestiques de métal et de plastique, chaussures et tissus de polyuréthane et polystyrène, implants de métal à traction mécanique, produits agrochimiques, etc., tout cela provenant d'entreprises internationales, que ce soit directement ou par voie de franchises, ont envahi le monde indien, au même titre que les produits similaires nationaux. De quelque façon que ce soit, la pénétration capitaliste brise, ou à tout le moins ébranle la domination ethnique traditionnelle, inhérente à la situation coloniale qui s'était perpétuée pendant l'étape d'indépendance du Mexique.

D'un autre côté, à partir de la seconde moitié de notre siècle, l'accroissement démographique mexicain explosif, jumelé à l'absence d'investissement dans l'agriculture, principalement dans l'agriculture indigène, a réduit des milliers de paysans à l'émigration. À partir des années soixante-dix, les Indiens se joignent à ces migrations fréquentes, d'abord vers les zones de développement voisines de leurs régions (pétrole, tourisme, acier), puis aux grandes cités du pays; finalement ils se rendent à la frontière nord du pays, et même jusqu'au mythique « autre côté », les États-Unis.

Devant le démantèlement de la région indigène, l'affaiblissement ou la rupture de la situation coloniale, les changements dans son économie et l'émigration, l'identité indigène se renforce à partir de ses bases ancestrales : la langue et le territoire d'origine. C'est grâce à la situation linguistique et territoriale que se poursuit et se réévalue cette identité. Le pouvoir d'agglutination de la langue et de la communauté d'origine s'entretient à distance, comme dans le cas des indigènes qui migrent à l'intérieur du territoire mexicain et jusqu'aux États-Unis et au Canada, et demeurent fidèles à leur culture, à travers leur langue native indigène ­ qu'ils ne parlaient pas nécessairement avec fluidité auparavant  ­ et leur loyauté à la communauté. Le sentiment d'appartenance subsiste autour de la structure socio-religieuse du lieu d'origine. Ce sens de la communauté s'articule au moyen de réseaux de types divers : de parenté, de rites, de religion, de commerce, de politique, mais par-dessus tout de langue, parce que la langue rend le tissu social perméable. Ces réseaux commencent à se relier à la possession d'une terre commune, aux obligations et droits envers la communauté, au travail communal, à la défense de la localité, au droit d'être protégés par cette même localité, et à l'accès à la culture des terres communales; un système de gouvernement personnel, le système des emplois, se structure autour des nécessités civiles du conseil municipal et des rituels religieux. Il s'agit d'un système de gouvernement qui suit une hiérarchie rigide dans l'octroi des postes ou charges et qui constitue la seule façon d'accéder au pouvoir : le conseil des anciens, appelés teachcas, les tatamandones et les patrons. La fête du saint patron titulaire du village est l'expression symbolique de l'union communale, qui se manifeste aussi dans le rituel agricole, dans le mythe d'origine, dans la relation avec la nature et, par-dessus tout, dans la langue commune. On suit la tradition, mais on s'actualise grâce à la participation nouvelle de ceux qui sont partis et qui reviennent pour les grandes occasions ou qui y envoient leur contribution, ou encore à partir des nouveaux éléments et des nouvelles idées qui arrivent par le marché et les moyens de communication massive, surtout la radio.

L'organisation communautaire et communale constitue un référent d'identification autant pour ceux qui restent que pour ceux qui émigrent; soit que ces derniers la reproduisent dans leurs nouveaux lieux de résidence, soit qu'ils participent à distance au cycle rituel de leur communauté d'origine, soit qu'ils y participent à leur retour au territoire d'origine. Dans tous les cas, la langue autochtone est indispensable, bien que l'espagnol continue d'être la langue de prestige, celle du commerce et des relations dans le travail migratoire; la langue autochtone est celle de la vie quotidienne, celle du rituel et, surtout, celle qui sert comme indice de l'identité. Dans le monde indien, les nouvelles expériences sont redéfinies à partir de soi-même et exprimées à travers les langues maternelles. Celles-ci, comme toutes les langues, subissent des changements dans leur structure interne, et empruntent à l'espagnol, entretenant et même actualisant l'identité : elles changent mais elles durent.

 

Contacts linguistiques renouvelés

La violence en Amérique centrale a apporté de nouveaux éléments au monde indien du Mexique. Depuis la fin de la décade des années soixante-dix, des milliers d'indigènes guatémaltèques sont venus se réfugier à sa frontière sud. Plusieurs parmi eux étaient déjà venus ici, soit pour la cueillette du café, la récolte du coton ou des fruits, ou simplement pour commercer ou visiter des amis et des parents ou quelque sanctuaire religieux important. En fait, la frontière entre le Mexique et le Guatemala a divisé des groupes ethniques comme les Choles, les Mames ou les Kanjobales, par exemple. D'un autre côté, Quichés, Kakchiqueles, Ixiles et Agacuatecos du Guatemala se retrouvent de façon saisonnière avec des Tzeltales, des Tzotziles, des Tojolabales dans l'équipe de manoeuvres salariés au Mexique, ou dans les sanctuaires religieux des deux côtés de la frontière, comme celui du Christ noir d'Esquipulas ou quelque temple dominicain du côté mexicain.

D'un côté comme de l'autre de la frontière il y avait des rapports entre Indiens, métis et créoles ou étrangers, surtout d'origine allemande, et passer la frontière ne changeait la position structurale de personne. S'ils étaient Indiens ou métis là-bas, ils l'étaient ici aussi, toujours identifiés par leur langue et leur milieu d'origine. Mais quand les Indiens guatémaltèques viennent se réfugier au Mexique, un élément auquel personne n'avait accordé d'importance auparavant acquiert maintenant une grande signification, soit la nationalité légale ­ le pays dans lequel on est né  ­ , parce que cela implique des droits et des obligations distincts selon qu'on se trouve dans un pays ou dans un autre. Maintenant, on n'est déjà plus Kanjobal ou Mam de telle ou telle communauté, mais bien Kanjobal ou Mam du Mexique ou du Guatemala. La langue comme « identificateur » mais le pays comme appellation signifiante. Dans ce sens, l'identité devient plus complexe, parce que de nouveaux éléments interviennent maintenant d'une autre façon. Être Mexicain ou Guatémaltèque n'importait pas beaucoup, cela n'influait d'aucune façon; ce qui était distinctif et indiquait la position dans la structure sociale était la langue : on était Indien parce qu'on parlait une langue d'origine préhispanique, et la variante spécifique (de San Marcos ou de San José, par exemple), sans se préoccuper de quel côté de la frontière on était. Avec les réfugiés, comme on l'a déjà indiqué, être d'un côté ou l'autre de la frontière prend un nouveau sens; maintenant ce sont des Indiens guatémaltèques ou mexicains qui parlent la langue indigène. Néanmoins cette complexité a permis l'union de deux identités linguistiques ou plus, en une autre nouvelle, comme les « réfugiés », ou les « Indiens », et un type d'« indianité » commence à se forger, tant chez ceux qui sont récemment arrivés que dans les groupes locaux. Cette « indianité » est perçue non comme la somme de différentes identités locales, mais comme la constatation qu'ils sont égaux entre eux, ce qui va plus loin que la différence linguistique et tend à se concevoir de façon idéologique selon la situation.

On a constaté un fait semblable à la frontière nord du Mexique; mais les éléments complexes qui y sont historiquement reliés servent à indiquer d'autres identités collectives, une nouvelle « indianité » conçue comme un ensemble d'idées, de sentiments d'être une collectivité, ni dominée ni inférieure, mais plutôt égale tout en étant distincte, et qui détient légitimement la possibilité d'exister, d'avoir une langue et une culture à soi. Ce procédé existe chez les Indiens migrants qui sont demeurés dans le pays ou qui sont passés aux États-Unis, et il commence avec l'union des Indiens émigrants autour du symbole ethnique. Tel est le cas de ceux qu'on nomme « Mixtèques » qui, à Tijuana au Mexique, ou à San Diego et à Los Angeles en Californie, regroupent non seulement des gens parlant la langue mixtèque mais aussi des indigènes provenant d'au moins 6 groupes linguistiques différents : Mixtèques, Zapotèques, Purepechas, Triques, Nahuas du Mexique et Kanjobales du Guatemala. Ils s'identifient tous génériquement comme Mixtèques, mais à l'intérieur ils conservent leur identité linguistique et locale. Être Mixtèques dans ce contexte les a aidés à négocier leur situation autant du côté mexicain que du côté nord-américain. L'utilisation de leur identité indigène, désignée par la langue, les a aidés à atteindre des positions de négociation devant des situations qui leur sont défavorables ­ ceux qui sont dépourvus de terre travaillent comme ouvriers agricoles salariés du côté mexicain et ceux qui n'ont pas la documentation requise pour immigrer en Amérique du Nord travaillent sans papiers  ­ et à profiter des moyens de communication massive internationaux au moyen desquels ils soulèvent l'attention sur les conditions précaires des paysans sans terre.

La migration indigène vers les frontières a fait prendre conscience du problème des indigènes, des métis et de la culture nationale. La frontière nord du Mexique, en plus d'être une division géopolitique et économique, en est une culturelle et linguistique, et les relations qui s'établissent entre les deux pays sont semblables aux relations de domination ­ dépendance que l'on rencontre dans le milieu indigène chez la population mexicaine. Au nord, du côté des États-Unis, ce sont la culture saxonne et la langue anglaise qui dominent; elles s'imposent à un groupe humain racialement différent, divisé entre Blancs et Noirs, Hispaniques et Orientaux. Au sud, du côté mexicain, la langue espagnole est celle de la majorité d'un groupe humain mélangé racialement mais divisé ethniquement entre Indiens et métis. Dans les régions indigènes, comme nous l'avons déjà mentionné, l'espagnol est la langue du prestige et la culture métisse ou nationale est la culture dominante. Pourtant, à la frontière nord, les Indiens se retrouvent avec l'espagnol comme langue stigmatisée et la culture nationale mexicaine devient la culture dominée. Cela a provoqué le renforcement de l'identité indigène et un certain orgueil de l'usage de sa langue maternelle et d'un bilinguisme incluant l'anglais, au détriment de l'espagnol comme langue hégémonique.

Finalement, une tendance au regroupement économique de blocs de pays s'est développée internationalement, coïncidant plus ou moins avec le démembrement et la chute du bloc soviétique. La Communauté économique européenne (CEE) est peut-être l'expérience la plus accomplie à ce sujet; mais il y a aussi le Mercosur, le Marché commun centraméricain et, plus récemment, le Traité de libre-échange (TLE) entre les trois pays de l'Amérique du Nord : le Canada, les États-Unis et le Mexique. Ces regroupements peuvent entraîner une globalisation plus importante : a) culturelle, grâce aux moyens de communication de masse; b) politique, à cause des pressions nord-américaines pour décider de la conduite des autres pays; c) économique, due aux règlements combinés du libre-échange et d) linguistique, parce qu'ils imposent la langue anglaise comme étant le moyen privilégié dans tous les domaines d'information et celui qui est censé exprimer la modernité et le progrès, au détriment de l'espagnol, des langues indigènes, du français et des langues mêlées des Caraïbes comme le sont les différentes langues créoles, le papiamento et le chumeco.

Naturellement, les groupes indigènes ne peuvent pas rester en marge de ce processus; leur identité définie par leur langue, entretenue par une pratique quotidienne de la « communalité » et par la différence avec l'« autre » se voit sévèrement controversée. L'« autre » est de plus en plus semblable à « soi » et la pénétration capitaliste dans le territoire indigène commence à désintégrer l'esprit de commune. Comment assimiler le nouveau en le redéfinissant par rapport à soi-même, si même ce qui est nouveau et personnel, et la base même de ce qui est personnel, commencent à paraître flous? Ceci n'est pas une interrogation inutilement rhétorique; il s'agit d'un problème réel. Face à ce problème les peuples d'origine préhispanique se sont accrochés à la seule chose qui leur reste : la langue est une histoire commune, partagée par plusieurs, mais exclusive à chaque groupe. Il ne faut donc pas s'étonner si au Mexique surgissent des associations d'écrivains indigènes; des académies de langues indigènes existent déjà; les requêtes ethniques les plus fréquentes portent sur leur langue et leur culture; ils demandent l'instruction bilingue et ils commencent à exiger que la radio officielle dans les régions indigènes leur soit remise afin d'être opérée par eux, dans leur propre langue. La langue est considérée comme le fondement de leur identité, et encore plus comme une manifestation de cette identité.

L'identité, catégorie difficile à saisir théoriquement, se retrouve néanmoins toujours présente dans la réalité où entrent en jeu la langue, la culture et l'ethnicité, ces trois facteurs étant reliés à la « communalité » et pouvant dépendre de la situation dans les relations avec l'« autre ». Par exemple, les Zapotèques de Laxopa, les Triques de Copala et les Mixtèques de Don Luis passent pour être tous des « Oaxaquitos » dans la ville de Mexico, alors qu'à la frontière nord ils se reconnaissent tous comme « Mixtèques ». Ce sont des identités indiennes, mais différentes quant à leurs rapports avec les autres qui peuvent être variés et changeants. En ce sens, l'on est indigène ou considéré comme indigène ­ identité assumée et identité attribuée  ­ selon la façon que l'autre a de se présenter, et, si possible, on cherche à ressembler à cet autre. La langue ou la négation de celle-ci jouent donc un rôle significatif.

De plus, il ne faudrait pas ignorer deux autres données. D'un côté, on a tendance à « folkloriser » théoriquement certains éléments indigènes, comme les manifestations de ses connaissances traditionnelles, de sa forme de droit, de sa relation avec la nature et de sa soif de conserver sa propre langue. De l'autre côté, on essaie de présenter un stéréotype négatif de l'autochtone, stéréotype assumé tant par les Indiens que par les non-Indiens, ce qui peut amener une perception du monde indigène extrêmement distordue, mais paradoxalement acceptée par tous.

Ces réflexions mènent à s'interroger de nouveau aussi bien sur la perception analytique du projet de nation multilingue et pluriculturelle que sur l'identité et la permanence indigène. Il faut considérer et analyser les deux processus comme étant des mécanismes extrêmement dynamiques, changeants, acceptés grâce aux langues et à l'originalité des cultures autochtones, ainsi qu'aux changements continuels et aux contextes toujours différents dans lesquels se trouve la situation interethnique. Ces processus attestent les pressions des peuples autochtones qui aspirent à une reconnaissance de leurs langues et de leurs cultures dans des délais raisonnables, sur un plan d'égalité avec l'espagnol et en tant que partie intégrante de la culture nationale.

 

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