Introduction

La sociolinguistique a, de nombreuses fois, souligné que la langue n’est pas seulement un moyen de communication et d’information. Elle est aussi un outil puissant permettant d’établir et de maintenir les relations sociales entre différents individus. La langue joue, en outre, un rôle considérable dans la transmission d’informations personnelles sur les locuteurs ; c’est la fonction « clue-bearing » (Trudgill, 1995 : 1-2). Notre façon de parler fournit souvent des indices sur nos appartenances (géographique, sociale, etc.). Par exemple, un natif de Londres reconnaît très rapidement un natif de Glasgow, de Manchester ou encore de Birmingham et cela à partir de leur accent. Il en est de même pour ce qui est des origines sociales. Un locuteur de la Receive Pronunciation (RP), désignant l’accent des élites de Grande-Bretagne, reconnaîtra très rapidement comme de milieu populaire un locuteur à l’accent cockney 1. La langue fait directement partie de notre soi, de notre identité. Elle forme, en fait, notre identité linguistique que Mufwene (1997) décrit ainsi :

 

La notion d’identité linguistique est liée de prime abord à celle de communauté linguistique. Comme cette dernière, elle est fluide, dans ce sens qu’elle change selon le discours dans lequel le locuteur est engagé. En termes ethnographiques, l’identité sociolinguistique d’un locuteur est associée à son appartenance sociale, notamment sa classe socio-économique, son ethnie dans certaines sociétés multi-ehtniques, son âge, son sexe, son niveau d’éducation, sa profession, etc. Dans le contexte spécifique d’un discours, l’identité est aussi déterminée par le rapport du locuteur avec son interlocuteur, notamment le statut, lequel le situe comme inférieur, égal, ou supérieur, ainsi que sa disposition dans l’interaction. (Mufwene, 1997 : 160-161)

Cette définition soulève, malgré tout, un problème majeur. Si l’identité reste déterminée par un rapport (social et donc inscrit dans un rapport de force) entre le locuteur et l’interlocuteur, il est alors difficile de ne pas tomber dans des pièges où la subjectivité porte préjudice à certaines formes linguistiques. On peut noter que certaines attitudes face à des langues ou des dialectes viennent traduire une valeur sociale positive ou négative selon les individus. Par exemple, Honey (1989) relève en Angleterre que des expressions comme  talking posh, talking proper décrivent des accents qualifiés de «  ugly » ou encore « unbearable ». Une grande partie des dialectes et langues appartiennent à des communautés précises, elles-mêmes rattachées à des clichés et stéréotypes souvent très populaires. Qu’ils viennent de motivations individuelles ou sociales 2, ces stéréotypes jouent un rôle considérable dans notre société occidentale, et sont largement diffusés dans notre quotidien, notamment par la télévision, la radio ou encore le cinéma.

Dans le présent article, nous allons nous intéresser au film intitulé Star Wars Episode 1: The Phantom Menace 3, dont nous tenterons de faire une analyse sociolinguistique d’inspiration variationniste. Dans un premier temps, nous reviendrons sur quelques concepts concernant la linguistique variationniste. Notre analyse se basant sur ce type d’approche, il nous importe donc d’en présenter brièvement les principes théoriques et méthodologiques. Dans une seconde partie, nous proposerons une analyse du film étudié. Après avoir soulevé les problèmes théoriques et méthodologiques, nous tenterons de tirer quelques conclusions.

La linguistique variationniste

1. Sociolinguistique et linguistique variationniste

La sociolinguistique est une branche relativement récente de la linguistique. Contrairement à la dialectologie qui met l’accent sur une simple description des différents dialectes d’une même langue, la sociolinguistique envisage les productions langagières des locuteurs comme conditionnées par des paramètres sociaux précis. Si certains chercheurs, comme Fasold (1987 et 1990), distinguent la « sociologie du langage » (qui vise une connaissance plus approfondie de la société à travers son langage) de la « sociolinguistique » (qui tente d’établir une relation entre l’appartenance sociale d’un individus et ses usages langagiers), de nombreux linguistes, dont Fishman (1971), les confondent. Toutes deux forment une même science avec la même problématique. En France, Marcellesi et Gardin (1974) iront même jusqu’à réunir l’«ethnolinguistique », la « sociolinguistique » et la « sociologie du langage » sous ce qu’ils définiront comme la « linguistique socio-différencielle ».

La sociolinguistique considère, tout d’abord, que le sujet de son étude ne peut être, ni la « langue » (au sens saussurien) abordée comme systèmes de signes, ni la « compétence » (au sens chomskyen) décrite comme système de règles. Plusieurs hypothèses sont mises en place. Hymes (1972, cité dans Baylon, 1996 : 35) développe le concept de « compétence de communication ». Pour ce dernier, il ne suffit pas de connaître la langue. La maîtrise de celle-ci au sein de son contexte social est primordiale (Baylon, 1996 : 35). Parallèlement, Labov (1976) pensent que les productions linguistiques manifestent des régularités et que celles-ci peuvent faire l’objet de descriptions spécifiques.

Bien que l’objet de la sociolinguistique soit, en résumé, l’étude du langage dans son contexte socioculturel (Baylon, 1996 : 35), on distingue plusieurs approches, plusieurs « sous-disciplines » quasi autonomes (Baylon, 1996 : 36). L’« ethnographie de la parole » observe la parole comme phénomène culturel. Ainsi, Hymes (1977, cité dans Baylon, 1996 : 36) considère « que les besoins et les intentions des locuteurs semblent être irréductibles à l’analyse formelle, laquelle n’est qu’un moyen de compréhension langagier et non cette compréhension elle-même ». Gumperz (1989, cité dans Baylon, 1996 : 41) étudie le langage d’un point de vue « dynamique » et « interactionnel » adoptant la théorie de « l’ordre social » de Goffman (Goffman, 1981, cité dans Baylon, 1996 : 36). Ici, chaque locuteur est acteur. Il crée et modifie les caractéristiques du contexte social de son discours. Les « variationnistes » (dont nous traiterons plus tard) utilisent les données quantitatives statistiques créées selon un modèle de corrélations systématiques entre les productions linguistiques et des paramètres sociaux. Enfin, la « macro-sociolinguistique » (qui étudie le bilinguisme, la planification linguistique, etc.) observe, non pas des corpus d’énoncés, mais de préférence des systèmes, des variétés de langues coexistant au sein d’une même communauté.

Les objectifs diffèrent, en fait, selon deux principaux points de vue. Une première approche donne la priorité au social sur le linguistique. Les divers aspects de l’organisation sociale sont incorporés automatiquement dans l’analyse linguistique. La théorie à établir est une théorie du langage dans son contexte socioculturel qui vise à comprendre la vie sociale. C’est une « théorie de la société » (la stratification sociale ou le modèle marxiste, par exemple) qui permet de définir les variables extralinguistiques du programme (Baylon, 1996 : 37). Un second abord considère que les problèmes linguistiques ne peuvent être résolus que par le social (c’est l’approche prise par Labov dans ses divers travaux). C’est la communauté linguistique (au sens labovien décrit ci-haut) qui fournit l’essentiel des découvertes sur le langage.

Labov (1976) propose d’aborder la linguistique sous une nouvelle perspective par une observation sociale et stylistique à travers le « degré de conscience que les locuteurs ont des variantes présentes dans leur parler et dans celui des membres de leur communauté. » (Moreau, 1997 : 285). L’objectif de ses travaux est définitivement de rendre compte de la structure des variations présentes à l’intérieur même d’une communauté linguistique. C’est à partir de ce principe que l’approche « variationniste » va se développer.

La linguistique variationniste suppose, dès ses débuts, qu’une mise en rapport quantifiée des phénomènes linguistiques et sociaux dans la structuration sociolinguistique est productive. Labov (1976) distingue cependant les variations stables des changements en cours dans une communauté. Dans le premier temps, les facteurs sociaux ne jouent en aucun cas sur les phénomènes linguistiques. Ce sont des contraintes linguistiques et non la diversité sociale, qui conditionnent la variation. Au contraire, les changements en cours au sein d’une communauté tendent, eux, à démontrer une variation linguistique dépendante des différences sociales (sexe, âge, classe sociale, etc.) entre les locuteurs.

Le programme labovien rend compte du contexte linguistique et discursif par le biais des caractéristiques sociales des individus. Ce dernier considère la langue comme un « système » dans la communauté linguistique (Moreau, 1997 : 286). Il se distingue du programme chomskyen qui définit la notion de « système » comme un ensemble de structures cognitives du cerveau humain. Malgré cette divergence, la sociolinguistique labovienne n’en est pas moins de la linguistique. Ainsi, Encrevé précise qu’« elle a le même domaine que la linguistique, la langue, et non pas un sous territoire (dialectes sociaux, co-variation) ; elle a les mêmes tâches à remplir, l’étude scientifique de la langue » (Encrevé, 1977 : 4 cité dans Moreau, 1997 : 286).

2. La méthodologie variationniste

Si certaines approches de la sociolinguistique peuvent diverger, on constate tout de même que les méthodes d’analyse adoptées par les scientifiques restent sensiblement les mêmes. L’échantillon de la population est prélevé dans une circonscription délimitée. Les principaux facteurs sociaux sont : la classe sociale, le sexe, la profession, le degré d’instruction et le revenu. L’échantillon linguistique s’effectue, le plus souvent, au moyen d’une collecte de matériaux faite sur le terrain à l’aide d’un enregistreur audio 4 (les questionnaires ne sont cependant pas exclus pour autant). Enfin, la présentation des résultats à interpréter est réalisée sous forme de tableaux et graphiques permettant une exposition directe des corrélations mise en lumière par le chercheur. Chevillet (1991) note par ailleurs que :

 

En fait, en passant de la dialectologie traditionnelle – et structurale – à la sociolinguistique, le centre d’intérêt s’est déplacé complètement : d’une stratification horizontale (c’est-à-dire, géographique), on est passé à une stratification verticale (c’est-à-dire sociale). (Chevillet, 1991 : 46)

La méthode variationniste met en relation directe des variables linguistiques (par exemple, l’utilisation partielle ou non de la négation « ne…pas », l’utilisation du tutoiement, etc.) et des variables extralinguistiques (le sexe, l’âge ou encore la classe sociale des individus) de manière quantitative. Les variables linguistiques sont sélectionnées et réparties au sein d’une communauté de locuteurs précise, et tient compte des diverses situations discursives.

L’intérêt de cette méthode est manifeste. Elle permet, par exemple, de démontrer des comportements différentiels entre des catégories sociales spécifiques (homme/femme, éduqué/non éduqué, urbain/rural, etc.). Une stratification en classes sociales indique, entre autres, une hiérarchie de valorisation de certaines formes langagières. Une stratification en classes d’âges peut souligner un éventuel changement en cours dans une communauté linguistique. Deux problèmes apparaissent cependant. Cette méthodologie s’applique-t-elle parfaitement à toutes les variations linguistiques ? Gadet (2003) souligne que :

 

Une présentation dichotomique des variables est de fait favorisée par la méthodologie, avec le double confort d’un social dichotomique et d’une conception de la langue qui semble convenir à la phonologie, mais qui, en syntaxe, soit ne traite que des phénomènes de niveau local, soit rabat les phénomènes de plus haut niveau sur des présentations simplifiée […]. La question de l’interprétation (pourquoi ?) envahit souvent celle de la description (comment ?). (Gadet, 2003 : 70)

Elle précise, un peu plus loin, qu’« au-delà d’une première approche, beaucoup de choses risquent d’échapper aux statistiques et aux corrélations, dans les contraintes de langue et dans l’appréhension du social. » (Gadet, 2003 : 70). Concernant la détermination des catégories sociales, Gadet perçoit, également, « un risque de circularité, avec la tentation de faire des phénomènes linguistiques des indices de localisation spatiale, sociale ou situationnelle. » (Gadet, 2003 :70).

En dépit de ces dilemmes, la méthodologie variationniste a le mérite de soulever quelques questions particulièrement spécifiques. Tous les phénomènes linguistiques peuvent-ils s’inscrire dans une même démarche ? Participent-ils, de façon identique, à la construction d’une même identité sociale ? La mise en relation de ces deux types de manifestation permet-elle une nouvelle connaissance du social et du linguistique ?

3. Une approche pour observer les corrélations

La sociolinguistique rend compte de phénomènes variés. À travers une méthodologie concrète, elle analyse les fonctions, les usages du langage dans la société, la maîtrise de la langue et du discours, les attitudes sociales, etc., bref, tout un ensemble qui place le langage dans son contexte socioculturel. Si pour une théorie de la grammaire, une théorie sociale importe peu, celle-ci est capitale pour une théorie de la langue dans son contexte sociale. Les sociolinguistes tentent alors de répondre à la question suivante : quelle théorie sociale permet de définir, au mieux, les variables extralinguistiques nécessaires à la recherche sociolinguistique ? C’est le mouvement « variationniste » qui, selon nous, livrera le plus de réponse.

Devant cette approche qui analyse la diversité des phénomènes linguistiques à partir de l’environnement social des locuteurs, on peut se demander si « faire » de la linguistique variationniste ne revient pas à « faire » de la sociologie ? (Moreau, 1997 : 286) De même, on se demande comment ne pas parler de « sociolinguistique variationniste » ? Nous reprendrons les mots de Laks (1992) afin de répondre à ce problème.

 

Trois concepts clés forment le soubassement théorique de cette conception […] : le changement linguistique, l’hétérogénéité des pratiques linguistiques et corrélativement des grammaires qui les modélisent, l’existence d’une variation réglée et contrainte par le système linguistique lui-même (la variation inhérente). […] On remarque que ces trois concepts […] proposent une caractérisation théorique minimale de la langue. En d’autres termes, la variation sociale n’est qu’une conséquence des caractérisations internes de la langue, et pour Labov aussi, la sociolinguistique, au sens étroit de description de cette variation sociale, n’est qu’une partie de la linguistique variationniste. (Laks, 1992, p. 35 cité dans Moreau, 1997 : 286-287)

Ainsi, contrairement à ce que nous avons exposé ci haut, la linguistique variationniste n’apparaît plus comme une discipline autonome de la sociolinguistique (au sens de Labov). Elle devient l’ultime approche scientifique pour observer les corrélations entre des phénomènes linguistiques et la variation sociale.

L’analyse du film Star Wars Episode 1

L’étude que nous proposons ici porte sur le film Star Wars Episode 1 : The Phantom Menace. Notons que si nous ne traduisons pas le titre en français, c’est parce que nous nous sommes attachés à la version originale anglaise. Ayant observé une grande diversité des usages linguistiques, nous nous sommes demandé d’abord pourquoi les personnages ne parlaient pas tous de la même façon. On peut en effet observer que certains des individus mis en scène y utilisent des formes langagières communes, se différenciant en cela d’autres personnages.

Une seconde séance de visionnage du film nous éclaira davantage. Nous avons constaté que les individus parlant une forme d’anglais commune composaient des groupes sociaux relativement homogènes : des communautés ethniques (au sens de communautés géographiquement et culturellement déterminées), mais également des groupes socialement caractérisés par leur rôle dans l’univers du film.

Il faut noter qu’à quelques exceptions près, la majorité des personnages utilisent un anglais syntaxiquement et lexicalement standard. C’est sur le plan phonique et plus particulièrement sur le plan des accents que les différences se font le plus entendre. Nous avons donc décidé de faire porter l’analyse prioritairement sur cet aspect des productions linguistiques.

Notre première hypothèse pose que dans Star Wars Episode 1 : The Phantom Menace, l’usage d’un accent spécifique est déterminé par le rôle symbolique des personnages, autrement dit que chacun des personnages principaux parle avec un accent lié à son rôle symbolique dans le film.

Une seconde hypothèse pose qu’à chaque accent correspond un rôle social et que cette même corrélation n’est pas le fruit du hasard : les différents usages linguistiques seraient répartis selon les clichés et stéréotypes généralement partagés par le public anglophone.

1. Cadres théorique et méthodologique

La linguistique variationniste part du principe que la variation langagière relève de deux types de contraintes : des contraintes linguistiques (internes au système de la langue) et des contraintes socioculturelles (extralinguistiques). C’est la mise en rapport des unes et des autres qui permet d’observer certaines régularités dans la variation linguistique (Gadet, 2003 : 67) : à chaque « marqueur » linguistique correspond une marque sociale (au sens le plus large).

Si nous voulons adopter une approche variationniste, il nous faudra l’adapter au cas présent. Ainsi, il est douteux qu’on puisse considérer l’ensemble des personnages comme une communauté linguistique, si l’on s’en tient par exemple à la conception de Chevillet (1991) :

 

La communauté linguistique est dominée par ce que nous appellerons la règle des trois unités (spatiale, culturelle et temporelle). L’unité spatiale est impérative : c’est pourquoi nous refusons de considérer une seule communauté anglophone. L’unité temporelle est absolument nécessaire, et la communauté ne peut s’appréhender que synchroniquement. Quant à l’unité culturelle, il faut qu’elle soit respectée : les membres d’une communauté doivent partager les mêmes valeurs et un patrimoine culturel commun. (Chevillet, 1991 : 18) 

Dans le film, les principaux personnages proviennent de plusieurs endroits de la galaxie. Par exemple, les Gungans vivent sur la planète Naboo et les politiciens du Sénat Galactique sont basés à Coruscant. Cette répartition des personnages ne permet donc aucunement l’obtention d’une unité spatiale propre à l’univers du film. On se heurte à un autre problème lorsque l’on tente de trouver une unité culturelle. Plusieurs communautés sont présentes. Les Jedis, les Gungans, les Neimoidiens ou encore les Siths évoluent certes dans un même univers, mais il semble difficile de leur attribuer une quelconque culture commune. Par exemple, les Jedis et les Siths sont des religieux qui parcourent le monde alors que les Gungans forment un peuple primitif vivant en autarcie sur la planète Naboo. En bref, l’idée de regrouper la totalité des sujets dans une même communauté linguistique ne paraît pas efficace.

Par ailleurs, on ne peut sélectionner les mêmes variables indépendantes que dans les études classiques (p. ex., Labov, 1966, 1976 ; Macauley, 1978, Milroy, 1980). Ainsi, l’âge des personnages est ici difficilement mesurable. Certains personnages (Maître Yoda, par exemple) sont censés avoir plus de 500 ans. Bien qu’il soit parfois facile de classer les individus sous le rapport de l’âge d’après leur apparence physique, il en va tout autrement ici. La variable « classe sociale » 5 pose un double problème. Outre le fait qu’elle suppose que les différents locuteurs appartiennent à une même communauté linguistique, il paraît hasardeux de constituer une hiérarchie sociale précise dans le contexte étudié. Bien que les politiciens du Sénat Galactique semblent occuper le haut de la hiérarchie sociale, nous n’avons aucune information sur la position des Neimoidiens de la Fédération du Commerce. Il en va de même des Jedis et des Siths. La variable « ethnicité » est difficilement utilisable pour l’ensemble des sujets, car chaque groupe d’individus ne forme pas forcément une communauté ethnique. Seuls les Neimoidiens et les Gungans semblent pouvoir être définis de la sorte.

En somme, nous définirons notre variable indépendante comme étant le « rôle symbolique » des personnages, et nous constituerons sur cette base les différentes catégories du tableau 1.

Tableau 1

Les rôles symboliques des personnages

 Les héros

Les Jedis et l’ordre des Siths

Les ennemis

Les politiciens

Les personnages exotiques

Les serviteurs

Anakin Skywalker

Padme Naberrie

Captain Panaka

Qui-Gon Jin

Obi-Wan Kenobi

Jar Jar Binks

Master Yoda

Mace Windu

Ki-Adi-Mundi

Qui-Gon Jin

Obi-Wan Kenobi

Darth Sidious

Darth Maul

Darth Sidious

Darth Maul

Daultey Dofine

Nute Gunray

Rune Haako

Senator Palpatine

Chancellor Valorum

Mas Ameda

Queen Amidala

Sio Bibble

Boss Nass

Captain Tarpals

Jar Jar Binks

Watto

C3PO

TC14

Shmi Skywalker

Remarquons dès maintenant que certains des personnages figurent dans deux catégories différentes. Nous en verrons les raisons ultérieurement.

Enfin, notre variable « dépendante » sera constituée par les différents accents identifiés.

2. Le recueil des informations

Nous nous sommes efforcé d’abord d’identifier les accents des 25 personnages les plus importants. Pour ce faire, nous avons fait appel à des informateurs anglophones natifs, 10 au total, de différentes origines géographiques 6. Il est certain que le nombre est peu élevé 7, mais les réponses sont très largement convergentes (nous le verrons un peu plus bas).

Nous avons interviewé ces informateurs les uns après les autres, en nous aidant d’un petit magnétophone portatif. Nous avions auparavant enregistré des parties du film faisant intervenir nos 25 personnages de manière claire mais anonyme. Après écoute de chaque passage, deux questions leur étaient posées : « What is the accent of this character ? », « How would you define this person ? ».

La première question porte évidemment sur le repérage de notre variable dépendante, l’accent du sujet. Notre seconde interrogation doit, elle, mettre en lumière les représentations sociales que peuvent dégager ces variations langagières. Il sera alors peut-être possible de déduire si oui ou non les accents de chaque personnage sont attribués au hasard ou s’ils répondent à une vision stéréotypée du monde anglophone.

3. Présentation des résultats

Afin de visualiser, de manière plus directe, les résultats obtenus après chaque entrevue, nous proposons de rassembler ces derniers sous forme de tableaux.

Tableau 2

Les accents des 25 personnages

Personnages

Accents

Watto

accent nord-africain

Shmi Skywalker
Master Yoda

accents étrangers non déterminés

Anakin Skywalker
Padme Naberrie

accent américain type : southern middle west

TC14
C3PO
La reine Amidala
Sio Bibble
Chancelier Valorum
Sénateur Palpatine
Mass Ameda
Qui-Gon Jin
Obi-Wan Kenobi
Ki Adi Mundi
Darth Sidious
Darth Maul

 

accent britannique type : Receive Pronunciation

Jar Jar Binks
Capitaine Tarpals
Boss Nass

accent des Antilles

Daultey Dofine
Rune Haako
Nute Gunray

accent étranger type : franco-germanique

Captain Panaka
Mace Windu

accent américain type : General American

Concernant la reconnaissance des accents des personnages, seul un étudiant (d’origine américaine et venant de l’état du Texas) n’a pas su reconnaître celui du personnage Watto, reconnu (à 90%) comme étant de type nord-africain. L’accent identifié comme franco-germanique nous a posé, lui, quelques problèmes. En effet, 30% des répondants l’ont formellement reconnu comme étant exclusivement germanique. Les autres 70% hésitaient fortement entre un accent qu’ils semblaient entendre lorsque des francophones français de leur milieux parlaient anglais et un accent qu’ils percevaient également venir de pays germaniques (certains interviewés faisant même référence à des étudiants autrichiens présents dans leur milieu de vie). De cette hésitation, nous avons donc (avec l’accord des intervenants) décidé de donner aux trois personnages concernés, un accent franco-germanique.

Certains accents (celui de Master Yoda ainsi que celui de Shmi Skywalker) n’ont, par ailleurs, pu être déterminés. Seulement quatre répondants nous ont donné une réponse formelle. Deux étudiants anglais nous ont tout d’abord confié qu’ils avaient reconnu un accent américain pour le personnage de Shmi Skywalker contre 80% qui ne pouvaient l’identifier. Un étudiant écossais disait, lui, entendre un accent de type amérindien pour le personnage de Yoda. Enfin, un étudiant américain (provenant de l’état de la Californie) reconnaissait un accent de type japonais. Devant un telle inconstance des réponses obtenues, nous avons décidé de ne pas prendre parti et donc de ne pas identifier formellement les accents de ces deux personnages. Nous verrons, plus bas, qu’il est, malgré tout, possible de tirer une interprétation relative de ce résultat.

Nous avons donc, au final, répertorié huit accents différents dont deux non identifiés : 12 personnages parlent avec un accent anglais RP 8, deux personnages ont un accent américain standard (GA) 9, 2 personnages parlent avec un accent non identifié par les répondants, un personnage a un accent nord-africain, trois personnages ont un accent franco-germanique, trois personnages ont un accent provenant, semble-t-il, des Antilles, enfin, deux personnages possèdent un accent « southern middle west » américain.

Reprenons maintenant les grandes lignes du tableau 1 en y incluant les accents. Nous obtenons alors les résultats suivants :

Tableau 3

Premier classement des personnages et de leurs accents selon leur rôle symbolique

Les héros

Les Jedis et l’ordre des Siths

Les ennemis

Les politiciens

Les personnages exotiques

Les serviteurs

accent américain type : « southern middle west » américain pour les personnages Anakin Skywalker et Padme Naberrie

accent britannique type : « Receive Pronunciation » pour les personnages de Ki Adi Mundi, Qui-Gon Jin, Obi-Wan Kenobi, Darth Sidious et Darth Mau

accent britannique type : « Receive Pronunciation » pour les personnages de Darth Sidious et Darth Maul

accent britannique type : « Receive Pronunciation » pour les personnages de Chancelier Valorum,

Sénateur Palpatine,

Mass Ameda, La reine Amidala et Sio Bibble

 

accent étranger type : créole des Antilles pour les personnages de Jar Jar Binks, Capitaine Tarpals et Boss Nass

accent britannique type : « Receive Pronunication » pour les droïdes TC14 et

C3PO

accent américain type : « General American » pour le personnage Captain Panaka

accent américain type : « General American » pour le personnage de Mace Windu

accent étranger type : « franco-germanique » pour les personnages de Daultey Dofine,

Rune Haako et Nute Gunray

 

accent étranger type : nord-africain pour le personnage de Watto

accent étranger non identifié pour le personnage de Shmi Skywalker

accent britannique type : « Receive Pronunciation » pour les personnages Qui-Gon Jin et Obi-Wan Kenobi

accent étranger non identifié pour le personnage de Master Yoda

 

 

 

 

accent type : créole des Antilles pour le personnage Jar Jar Binks

 

 

 

 

 

Le tableau 3 présenté ci-dessus montre que certaines catégories de rôle sont représentées par des personnages parlant avec des accents différents. On trouve 4 types d’accents pour la catégorie « Les héros » contre seulement 1 type pour la catégories « Les politiciens ».

Il faut toutefois se souvenir que nous avions rangé certains personnages dans plus d’une catégorie. Sans doute conviendrait-il à présent de déterminer les appartenances prioritaires des personnages. Ainsi, Qui-Gon Jin et Obi-Wan Kenobi font partie des héros, mais aussi et avant tout des « Jedis » (principal ordre religieux de la galaxie). Jar-Jar Binks est un héros, certes, mais plus particulièrement un des Gungans, peuple que l’on pourrait qualifier d’exotique. Enfin, Darth Maul et Darth Sidious, qui sont les ennemis du film, sont avant tout, des Siths (l’ordre religieux rival des Jedis). En classant les personnages selon leur rôle principal, nous obtenons alors le tableau 4.

Tableau 4

Classement final des personnages et de leurs accents selon leur rôle symbolique

 

Les héros

Les Jedis et l’ordre des Siths

 

Les ennemis

Les politiciens

Les personnages exotiques

 

Les serviteurs

accent américain type: « southern middle west » américain pour les personnages Anakin Skywalker et Padme Naberrie

accent britannique type : « Receive Pronunciation » pour les personnages Ki Adi Mundi, Qui-Gon Jin, Obi-Wan Kenobi, Darth Sidious et Darth Maul

accent étranger type: « franco-germanique » pour les personnages de Daultey Dofine

Rune Haako et Nute Gunray

accent britannique type : « Receive Pronunication » pour les personnages de Chancelier Valorum,

Sénateur Palpatine,

Mass Ameda, La reine Amidala et Sio Bibble

 

 

Accent étranger type : créole des antilles pour les personnages de Jar Jar Binks, Capitaine Tarpals et Boss Nass

accent britannique type : « Receive Pronunication » pour les droïdes TC14 et

C3PO

 

accent américain type : « General American » pour le personnage Captain Panaka

 

accent américain type : « General American » pour le personnage de Mace Windu

 

 

accent étranger type : nord-africain pour le personnage de Watto

accent étranger non identifié pour le personage de Shmi Skywalker

 

accent étranger non identifié Master Yoda

 

 

 

 

La répartition des accents est à présent plus claire. Les héros de la colonne 1 parlent à l’unanimité avec un accent américain (standard GA ou « southern middle west »). Les Jedis et les Siths (colonne 2) présentent majoritairement un accent britannique de type RP, bien que deux d’entre eux (Mace Windu et Master Yoda) parlent avec un accent GA pour le premier et non identifié pour le second (nous en verrons les raisons plus bas). Les « ennemis » (colonne 3) parlent tous avec un accent identifié comme « franco-germanique ». Les « politiciens » (colonne 4) sont représentés par des personnages parlant une fois de plus avec l’accent RP. Les « personnages exotiques » (colonne 5) parlent soit avec un accent « des Antilles » ou « nord-africain ». Enfin, les « serviteurs » (colonne 6) parlent avec un accent RP pour les deux « droïdes » et un accent étranger non identifié pour Shmi Skywalker (la mère du jeune Anakin Skywalker).

Attachons-nous maintenant au second aspect de notre étude, à savoir les stéréotypes souvent associés aux groupes sociaux. À la question « How would you define this person? », nous avons obtenu les résultats généraux suivants 10 :

Tableau 5

Accents des personnages et leurs qualificatifs

Accents des personages

Types d’adjectifs qualifiant les personnages

accent nord-africain

« swindler », « dishonest »

accents étrangers non identifiés

« calm », « peaceful », « respectful », « spiritual »

accent américain « southern Mid-West»

« childish », « innocent », « smart », « kind »

accent britannique type RP

« over-correct », « pedantic », « irritating », « authority », « related to politics », « old fashioned », « frightening », « spiritual »

accent des Antilles

« funny », « clumsy », « irritating », « ridiculous »

accent franco-germanique

« swindler », « ridiculous », « irritating », « no one can trust him »

accent américain standard GA

« heroic », « cool », « the guy you can trust », « wisdom », « intelligent », « peaceful »

De ces résultats, on voit que chaque accent est associé à une représentation stéréotypée dans l’esprit des répondants anglophones. À la lumière de cette information, nous allons maintenant tenter d’analyser nos résultats.

4. Analyse et interprétation des résultats

Afin de rendre notre analyse et notre interprétation plus simples, nous allons reprendre les catégories symboliques des personnages établies précédemment. Nous avons remarqué que les héros parlaient avec un accent américain. Anakin Skywalker et Padme Naberrie, les deux plus jeunes héros d’un film qui s’adresse à un public d’enfants et d’adolescents (voire de jeunes adultes), parlent tous deux avec un accent américain, mais plus particulièrement avec un accent « southern middle west » ; ces personnages sont par ailleurs décrits comme childish, innocent, smart, kind par les répondants. Le personnage de Captain Panaka parle, lui, avec un accent américain standard (GA). Il attire les qualifications heroic, cool, wisdom, intelligent, peaceful. En d’autres termes, les héros semblent donc posséder tous les atouts pour séduire un public constitué majoritairement d’Américains et de jeunes anglophones du reste du monde. Il apparaît alors évident que ces héros doivent parler avec un accent auquel les spectateurs puissent s’identifier.

Le cas des Jedis et des Siths est plus complexe de par la variété même des personnages. Ces deux ordres sont, comme nous l’avons mentionné ci-dessus, des ordres religieux qui seront détruits dans les épisodes suivants de la saga Star Wars. Ils évoquent tous deux des concepts religieux dépassés (la religion dite de « la force ») dont les représentants sont majoritairement vus comme des « anciens ». Une différence tout de même, les Jedis représentent les forces du bien contre les Siths adeptes du côté obscure de « la force ». Les adjectifs qualifiant les personnages parlant avec un accent RP sont parfois sévères : over-correct, pedantic, irritating, authority, related to politics, frightening, spiritual. Ici, nous retrouvons précisément les concepts d’« autorité », de « dépassé » et « spirituel » mais également de « peur » (frightening).

Deux personnages seulement dans cette catégorie ne parlent pas avec un accent britannique RP, Master Yoda et Mace Windu. Le premier parle avec un accent très éloigné des standards, mais qui ne permet pas de l’identifier précisément (on ne connaît d’ailleurs pas ses origines). Sa production comporte également des singularités syntaxiques (l’ordre des constituants variant entre OSV et OVS), qui pourraient évoquer une langue telle que le japonais 11 comme dans les exemples suivant :

  1. Hard to see the dark side is
  2. More to say have you ?
  3. Afraid are you ?

Son code vestimentaire est, par ailleurs, directement inspiré des samouraïs. Son nom même « Yoda » est conciliable avec une appartenance japonaise. Les répondants l’ont qualifié, entre autres, de calm, peaceful, respectful, spiritual. Il est, comme par hasard, le plus puissant des Jedis. Il est leur chef spirituel et reste constamment en harmonie parfaite avec « la force ». Mace Windu, le bras droit de Master Yoda, parle avec un accent américain (il est également un héros, ce qui peut expliquer son accent américain, mais cela n’est réellement précisé que dans Star Wars Episode II : The Clones War et c’est pour cette raison que nous ne l’avons classé ici que dans les Jedis). Il est également en haut de la hiérarchie des Jedis et prend les décisions les plus importantes. Les répondants l’ont également décrit comme intelligent et peaceful.

Les ennemis sont les Neimoidiens de la Fédération du Commerce. Ils sont reconnus, dans le film, pour être des traîtres avides de pouvoir. Une fois de plus, les adjectifs qualifiant les personnages sont sévères et stéréotypés : swindler, ridiculous, irritating pour n’en citer que trois. Pourquoi des personnages parlant avec un accent franco-germanique sont-ils perçus de la sorte ? La réponse à cette question ne va pas de soi. Sans doute faut-il renvoyer d’une part au rôle de l’Allemagne nazie durant la seconde guerre mondiale et au fait que la France fut pendant longtemps regardée comme un pays traître par la Grande-Bretagne et les États-Unis, pour avoir collaboré avec l’ennemi. Il est, certes, très probable que le jeune public ne puisse faire un tel rapprochement. Rappelons, cependant, que les jeunes adultes, eux, ont très certainement un minimum de connaissance des faits historiques de la seconde guerre mondiale. Un tel stéréotype peut, dans ces conditions, prendre toute sa signification.

Les  politiciens forment la classe la plus homogène de notre étude. En effet, tous parlent avec un accent britannique RP, et leur façon de parler est associée notamment, comme pour les Jedis et les Siths, aux termes pedantic, irritating, authority, related to politics, old fashioned, etc. En outre, tout comme l’ordre des Jedis et des Siths, cette république est vouée à la disparition lors de la guerre des clones et l’avènement de l’Empire Galactique (épisodes II et III de la saga Star Wars). Il semble, une fois de plus, que ces personnages austères et froids parlent avec un accent jugé fort négativement (le même que celui de la famille royale d’Angleterre) et qui les caractérise dès la première écoute du film.

Les personnages exotiques font partie de deux peuples : les Gungans et les Toydarians (dont Watto est le seul individu). Les Gungans forment un peuple vivant dans les contrées marécageuses de la planète Naboo. Leur technologie est primitive et ils sont souvent considérés comme des arriérés par le reste de la population. Leur rôle est, ici, de donner une touche plus distrayante et plus légère à certaines situations beaucoup plus tendues. Leur accent fut identifié comme provenant très probablement des Antilles anglaises. Par ailleurs, certaines particularités morphosyntaxiques (ajout d’un suffixe –sa sur les pronoms singulier et d’un suffixe –san sur les pronoms pluriels), mais aussi certains emprunts lexicaux 12 ressemblent à certaines formes que l’on trouve dans ces îles. En voici quelques exemples:

  1. Hey yousa! Stop there!
  2. No again Jar Jar!
  3. Yousa in big dudu this time!
  4. Yousa cannot be there!
  5. Wesa no like the Naboo!
  6. If me going back there!

Les adjectifs utilisés par les répondants s’avèrent correspondre au rôle symbolique des personnages : funny, clumsy, irritating, ridiculous. Mais pourquoi donner à ces personnages un accent, voire un dialecte, provenant des Antilles ? Il est possible que l’opinion publique maintienne toujours en place un stéréotype présentant les peuples sous-développés comme des peuples avant tout d’origine africaine ou créole. Bien que la société occidentale évolue, les inégalités entre les groupes ethniques subsistent toujours et favorisent les individus de couleur blanche.

Watto le Toydarian vient, lui, de la planète désertique de Tatooine 13 (inspirée directement de la ville de Tataouine en Tunisie). Elle est le refuge des bandits et escrocs de tout genre. Notre personnage n’en est pas des moindres, puisqu’il possède une petite boutique de revente de pièces de vaisseau spatial le plus souvent acquises frauduleusement lors de paris et autres jeux de hasard. Il est, par ailleurs, le maître de deux esclaves: Anakin Skywalker et sa mère Shmi. Les principaux adjectifs le concernant furent  swindler et dishonest. Ici encore, on joue sur divers stéréotypes, que le lecteur aura sûrement reconnus.

Pour terminer, nous parlerons des « serviteurs ». Deux droïdes utilisent une fois encore l’accent RP. Ils représentent les parfaits serviteurs de la bourgeoisie galactique dépassée. De même que pour les politiciens, le stéréotype lié à la bourgeoisie anglaise est identifiable sans difficulté. Les adjectifs employés par les répondants sont les mêmes que pour les Jedis, les Siths et les politiciens. Ils soulignent le caractère « snob » et « démodé » de l’accent et des personnages qui l’utilisent. Ici encore, un tel stéréotype prend toute sa signification pour un public d’adolescent et de jeunes adultes anglais ou américains.

Le dernier personnage de Shmi est pour le moins intriguant. Elle est la mère du héros Anakin Skywalker et pourtant son accent ne fut pas identifié comme étant américain, type « southern middle west ». Peut-être a-t-on voulu ici souligner le côté mystérieux de ses origines ? Shmi est en effet une femme esclave dont personne ne connaît l’histoire. Personne ne sait d’où elle vient mais il semblerait qu’elle ait souvent voyagé lors d’échanges d’esclaves entre maîtres de différentes planètes. Elle est représentée comme une femme sage, une sainte qui donna naissance à un enfant dans les mêmes conditions que la vierge Marie. Il n’est donc pas surprenant que pour la qualifier, les informateurs utilisent des adjectifs tels que calm, peaceful ou encore spiritual.

Synthèse et conclusion

Nous retiendrons, dans un premier temps, que les 25 personnages principaux de ce film pratiquent huit variétés différentes de l’anglais. Dans le cas présent, si l’on ne peut mettre les faits d’ordre linguistique en relation avec des appartenances sociales ou géographiques, on voit que la répartition des accents se conforme au rôle symbolique des personnages. Par exemple, les héros parlent avec un accent américain, voire un accent plus spécifique (southern west american) pour les plus jeunes d’entre eux. Par opposition, les politiciens ont tous un accent britannique de type RP.

Nos répondants ont écouté des extraits du film enregistrés sur un petit magnétophone et nous leur avons demandé de décrire chacune des personnes qui parlaient. Les adjectifs utilisés pour décrire les personnages tels que leur langage les donne à percevoir sont eux aussi en relation avec leur rôle effectif dans le film. On note en particulier que les accents américains sont associés à des valeurs positives (cool, etc.), et l’accent britannique à des caractéristiques négatives : (old fashioned, pedantic, etc.), même si la liaison n’est pas toujours aussi simple et systématique.

Il semble tout de même plausible que les caractéristiques linguistiques, et plus spécifiquement les accents de chaque personnage, renforcent les stéréotypes, sur lesquels, joue Star Wars Episode 1. Si le film est un divertissement, l’idéologie qu’il véhicule explicitement et implicitement pourrait porter préjudice à certains groupes 14 sociaux. La question est d’autant plus cruciale que le film vise un public jeune, susceptible d’intégrer, partiellement ou totalement, les clichés qui lui sont présentés et qui sans doute, reflètent probablement une importante partie de l’opinion publique.

À la suite de la première projection du film, une association fut créée, « The International Society for the Preservation of Jar Jar Binks ». Elle protesta notamment contre l’attribution, au personnage de Jar Jar Binks (dont l’image n’est pas des plus positives) d’un accent créole, ceci confortant la manière dont les peuples noirs et créoles sont souvent perçus par une importante composante du public. Malgré la polémique, aucune modification au film ne fut faite. Le problème est donc, présentement, non pas seulement cinématographique mais bien social. Il touche le degré d’acceptabilité de tels stéréotypes. Dans une société où les problèmes d’identité 15, de distinction 16 et de rapports de force prennent de plus en plus d’ampleur, il semble difficile d’échapper à de telles conséquences. Au final, Star Wars : The Phantom Menace offre non seulement les batailles d’une épopée galactique, mais peut-être également un bref portrait des problèmes d’identité et d’opinion présents dans le monde anglophone. Dans une perspective plus large, ce film nous montre comment la société (du moins la société occidentale) est basée sur des a priori, et des jugements de valeur. La question est maintenant de savoir comment les gérer pour éviter tout effet néfaste sur un public de plus en plus conditionné et, de fait, sans doute de plus en plus réceptif.

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Notes

  1. Accent de certaines couches sociales défavorisées de Londres.
  2. Voir à propos des origines des stéréotypes Amossy (1997 : 39-43).
  3. Ce film, dont le réalisateur et producteur est Georges Lucas, est sorti sur les écrans en Mai 1999.
  4. Voir à ce sujet, Calvet & Dumont (1999)
  5. Terme pris au sens de Trudgill (1995) ou encore de Labov (2001)
  6. Ils se répartissent comme suit : 3 étudiants américains (un étudiant de Californie, un étudiant ainsi qu’une étudiante du Texas), 3 étudiants anglais (2 étudiant venant de Londres et une étudiante venant de Manchester), 2 étudiants (dont une étudiante) écossais (les deux venant d’Édimbourg) et 2 étudiantes canadiennes (les deux venant de Vancouver).
  7. Les conditions de la recherche (réalisée en France, dans la ville de Tours) ne nous permettaient pas d’obtenir plus de répondants.
  8. RP étant l’acronyme de Reveive Pronunciation, accent aussi connu sous l’appellation de Queen’s English ou BBC English (Honey, 1989)
  9. GA étant l’acronyme de General American, accent défini comme standard américain (Chevillet, 1991).
  10. Les entrevues ayant été faites en anglais, nous ne traduirons pas les adjectifs afin de préserver plus facilement leur sens. Par ailleurs, la question qui fut posée étant de type « ouverte », nous n’avons rassemblé ici que les principaux adjectifs et expressions qualificatives qui ressortaient le plus souvent dans les réponses données.
  11. Voir à ce propos l’article de David Crystal (1987)
  12. Voir à ce sujet Romaine (2000)
  13. Voir à ce sujet, Reynolds (1999)
  14. Le terme préjudice est, ici, employé au sens de Harding (1968), qui précise les attitudes envers des membres d’un groupe extérieur dont la représentation est négative.
  15. Voir à ce sujet Edwards (1985)
  16. Terme pris au sens de Bourdieu (1979 & 1982)