Introduction

L'espagnol actuel est une langue très étendue, avec un peu plus de 400 millions de locuteurs natifs, distribués sur quatre continents même si la majeure partie est concentrée en Europe et, surtout, en Amérique où vit la majeure partie de la population hispanophone, des États-Unis, qui comptent près de 20 millions d'hispanophones, jusqu'aux territoires les plus australs.

Dans une situation pareille, il apparaît nécessaire de concilier deux critères qui, à première vue, peuvent sembler contradictoires en plusieurs points : d'un côté, l'avantage évident de maintenir les possibilités de communication entre la totalité du monde hispanophone ; et d'autre part, le besoin concret de respecter les inévitables différences linguistiques qui existent au sein d'une population si nombreuse et si étendue.

L’actuelle « unité dans la diversité » de la langue espagnole pourrait de fait être mise en danger si l’on ne concilie pas les deux tendances unitaire et variationiste qui agissent sur l’espagnol. Même si la comparaison avec le morcellement passé du latin n’est réellement pas de mise, on pourrait aujourd’hui agiter pour défendre le concept de l’espagnol, langue une et indivisible, l’épouvantail du fractionnement de l’anglais en normes nationales particulières ou de sa prétendue pidginisation, situation qui, dans une moindre mesure, touche également le français.

La solution se trouve peut-être dans une politique linguistique panhispanique visant à maintenir l’unité fondamentale de la langue et dont le principal cheval de bataille serait l’éducation des hispanophones du monde entier. Mais auparavant, ce genre de politique doit résoudre un problème aigu : la détermination du modèle linguistique d’enseignement, de la variété pédagogique, c’est-à-dire, en fin de compte, le problème de la norme linguistique d’une langue internationale. Ainsi, avant de mentionner les aspects pédagogiques pouvant intégrer cette politique linguistique, il conviendra de réfléchir sur les conséquences normatives du phénomène de variation linguistique en espagnol.

La variation et le problème de la norme linguistique en espagnol

1. L’hispanophonie : un monde polycentriste

Comme pour toute langue vivante, qui plus est internationale, le problème de la norme en espagnol est intrinsèquement lié au phénomène de variation linguistique du monde hispanophone.

La science linguistique dans son développement s’est intéressée peu à peu aux différents aspects du phénomène variationnel. Ainsi, la variation linguistique dans sa dimension temporelle fut l'objet central de la linguistique du XIXième siècle, occupée fondamentalement à l'étude de l'évolution des langues. La variation géographique, quant à elle, sujet de la dialectologie, s’est développé dans la seconde moitié du XIXième siècle et a culminé dans les premières décennies du XXième. Mais c'est dans la seconde moitié du XXième que l'on va prendre réellement conscience de toutes les dimensions du phénomène de variation linguistique, qui affecte non seulement les registres d'espace et de temps mais aussi les formes d'expression de chaque communauté à un moment donné et même la manière de s'exprimer d'un individu à l'intérieur d'une communauté déterminée.

William Labov, une des figures les plus importantes dans l'étude de la variation linguistique, a exposé clairement les profondes conséquences de la variation dans toute communauté linguistique :

The existence of variation and heterogeneous structures in the speech of communities investigated is certainly well-established in fact. It is the existence of any other type of speech community which may be placed in doubt...We have come to the realization in recent years that this is the normal situation -that heterogeneity is not only common, it is the natural result of basic linguistic factors. We argue that is the absence of style-shifting and multi-layered communication systems which would be disfunctional (LABOV, 1970 : 42).

La variation linguistique ne représente donc pas l’exception mais bel et bien la règle de l’usage linguistique. Elle est en effet inévitable. Toutes les langues, même celles réduites à des aires géographiques limitées, présentent des réalisations partiellement divergentes entre elles. Le système linguistique se matérialise en effet à travers des actes de parole qui sont plus ou moins différents les uns des autres.

Cette situation permet d'établir dans ce grand ensemble dialectal hispanique de multiples classifications linguistiques. L'une de ces dichotomies recoupe justement l'opposition entre l'espagnol d'Espagne et l'espagnol d'Amérique. Il conviendra de voir cependant la justesse d'un tel regroupement. Correspond-il à la réalité linguistique ou ne représente-t-il qu'une différenciation historique, géographique et peut-être même méthodologique, commode mais irréelle? Il ne faut pas oublier, en effet, que cette supposée opposition entre l'espagnol d'Espagne et l'espagnol d'Amérique est en réalité intégrée par vingt modalités linguistiques nationales correspondant à 19 pays hispanoaméricains et à un seul pays européen.

Qui plus est, une modalité linguistique nationale qui correspond aux actes de paroles caractéristiques d'une aire géographique circonscrite à un pays, sera, à son tour, intégrée par une gamme plus ou moins diversifiée de dialectes régionaux. Ainsi, l'espagnol parlé en Andalousie comportera des différences si on le compare aux autres variétés régionales espagnoles, par exemple la variété des Canaries, de Castille, des Asturies, etc. Nous pourrions formuler pareille remarque pour toutes les modalités linguistiques nationales de la langue espagnole. Ainsi, au Mexique, l’espagnol parlé au Sonora sera différent de celui de Veracruz ou de la péninsule du Yucatan ou du Chiapas ou bien encore de la ville de Mexico. De la même manière, chacune de ces modalités linguistiques régionales sera constituée par différents particularismes locaux. La langue espagnole face à une telle diversité apparaît donc représentée par une vaste et riche mosaïque de dialectes plus ou moins différenciés les uns des autres.

Il serait donc erroné de voir l’espagnol d’Amérique comme une seule variété linguistique homogène qui s’étendrait uniformément sur l’immense territoire américain de langue espagnole. Parler de l’existence d’une norme linguistique hispanoaméricaine semble donc difficile tout comme parler d’un espagnol américain ou bien encore d’un espagnol d’Espagne. Ces considérations nous mèneraient donc à rejeter la supposée homogénéité de l’espagnol américain et à l’appréhender plutôt comme un mythe où l’appellation « espagnol d’Amérique » serait commode mais linguistiquement inadmissible. Cette désignation ne vaudrait ainsi que d’un point de vue géographique ou historique.

Étant donné cette grande variété et hétérogénéité linguistique présente sur les divers territoires hispanophones du continent américain, il apparaîtrait peu probable de pouvoir parler d’une norme hispanoaméricaine commune, sorte de norme modèle à laquelle tous les hispanoaméricains aspireraient et se soumettraient volontairement. Cette situation fut peut-être possible durant les premiers temps de l’époque coloniale où, dans de nombreuses régions d’Amérique, persistait un attachement et une dépendance envers la métropole qui permettait l’existence d’une norme de prestige, norme idéale que tous les parlers coloniaux essayaient de copier et à laquelle ils étaient subordonnés.

En ces temps coloniaux, l’Espagne et, plus précisément Tolède, centre politique et culturel inégalable à l’époque, représentaient l’unique foyer d’irradiation linguistique du monde hispanophone. Son prestige et son autorité étaient indiscutés et indiscutables ce qui allait permettre à la norme métropolitaine, c’est-à-dire la norme castillane ancrée à la cour, de pouvoir fonctionner alors comme modèle pour toutes les normes coloniales. La norme castillane était donc la norme de prestige et, grâce à cette priorité reconnue par tous, pouvait peut-être espérer garantir l’uniformité linguistique. Cependant, déjà à cette époque, les vastes étendues de l’empire colonial allaient entre autres gêner l’unité, provoquant l’inévitable gestation et apparition de la différenciation linguistique de l’Amérique hispanique. Le maintien d’une uniformité linguistique sur tous ces territoires relevait, en effet, de la gageure.

Ainsi, peu à peu, la relative homogénéité de l’espagnol transplanté en Amérique se fragilisa et se fragmenta pour en arriver à l’évidente diversité de l’époque actuelle après l’émancipation linguistique de l’époque d’indépendance. En effet, le début du XIXième siècle verra la disparition de l’unité politique accompagnant irrémédiablement la chute de l’empire colonial espagnol, situation qui provoqua la naissance de 19 nations indépendantes et favorisa bien évidemment la différenciation linguistique. La capitale administrative et linguistique de ce vaste territoire n’est alors plus une. Au contraire, elle s’est multipliée par 19, c’est-à-dire par le nombre des capitales des nations désormais autonomes. Ainsi, vont apparaître tout naturellement 19 nouveaux centres linguistiques et 19 autres normes idiomatiques, tout aussi légitimes et espagnoles (il vaudrait mieux dire « hispaniques ») que la norme castillane même si la capacité d’irradiation et le prestige ne sont pas identiques.

La situation politique et linguistique du monde hispanique a donc changé mais aussi l’attitude des locuteurs face à leur langue ainsi que celle des linguistes qui l’étudient. De nos jours, peu de personnes seraient d’accord avec la respectueuse attitude de Cuervo qui, humblement, au siècle passé, reconnaissant le prestige prioritaire de la norme castillane, la considérait comme le modèle à suivre 1 . Nombreux sont ceux qui, de nos jours, questionnent ou même nient cette supériorité de la norme péninsulaire. Ainsi, pour Angel Rosenblat, la situation actuelle est marquée par une pluralité de normes où la norme castillane partage sa position dominante avec plusieurs normes urbaines d’Amérique, détentrices également d’un grand prestige 2. Cette revendication est évidemment liée au fait de concevoir la langue comme un système intégré par une diversité de sous-systèmes dialectaux, de parlers régionaux et même locaux.

La langue espagnole sera donc constituée par un ensemble de parlers principalement européens et américains : dialectes castillan, aragonais, andalous, des Canaries, d’Estrémadure, etc., mais aussi dialectes péruvien, dominicain, cubain, mexicain, colombien, argentin, etc. Et chacun de ces différents dialectes est composé, à son tour, de divers parlers régionaux et locaux, possédant tous la même validité linguistique mais un prestige différent. Identifier la langue espagnole à une seule de ses variétés dialectales (le dialecte castillan, et plus précisément le castillan nouveau dans sa variété cultivée madrilène) est donc linguistiquement infondé.

La langue espagnole utilisée par les Espagnols 3 se caractérisera donc également par une diversité dialectale marquée par l'existence de plusieurs normes idiomatiques selon les régions et les niveaux socioculturels. Si nous considérons le cas de l'Amérique Latine, cette diversité se multiplie énormément. Et nous pouvons ajouter également les différentes normes régionales ou populaires souvent peu considérées car dans l'ombre de la norme urbaine cultivée qui jouit d'un plus grand prestige et qui exerce une influence importante sur ces dernières. En effet, la variation linguistique n’est pas uniquement d’ordre géographique (diatopique : régiolecte) mais aussi sociale ( diastratique : sociolecte) 4.

La langue apparaît donc comme une constellation de variétés dialectales et sociolectales bien définies. Or, l’espagnol est la langue officielle, langue première de nombreux pays de par le monde. Dans ces différents pays, du fait de l’existence d’un prestige différent selon les variétés linguistiques présentes sur le territoire, nous nous retrouvons dans une situation de diglossie dialectale comme l’a définie Ferguson (1959) : une variété « haute » (high speech) et une série de variétés régionales et/ou sociales « basses » (low speech). Ainsi, nous allons avoir un certain degré de variabilité régionale à propos de ce qui sera considéré la variété standard. Il y aura donc une certaine différence entre les hispanophones sur le contenu de la « norme », d’où l’existence d’une pluralité de normes linguistiques, une diversité de variétés standard (évidente, par exemple, en ce qui concerne la prononciation).

Dans le cas de l'Espagne, peut-on malgré tout parler d'une norme espagnole péninsulaire, commune à tous ? À l’instar de Lope Blanch (1997 : 62), nous pourrions admettre qu’il existe une norme valable pour tout le territoire espagnol qui serait représentée par le castillan, et plus précisément par le madrilène qui constituerait donc le modèle à suivre comme le fut la norme de Tolède par le passé. La situation de la norme castillane de la classe sociale élevée, et plus précisément du madrilène, dans la péninsule ibérique, semble être, en effet, privilégiée. Ce dialecte paraît jouir d’un prestige supérieur aux autres dialectes péninsulaires de telle sorte que cette norme madrilène apparaît comme le modèle de prestige, de correction, la variété exemplaire de l’espagnol européen (Barcelone de par ses revendications linguistiques catalanes aide d’ailleurs à cet état de fait). Force est de reconnaître que la même situation ne se reproduit pas en ce qui concerne l’espagnol d’Amérique.

En effet, même si aucun texte de loi ne le stipule, il est possible d’affirmer que chacun des 19 pays possédant comme langue officielle l’espagnol, se reconnaît une norme linguistique nationale propre, c’est-à-dire une norme différente de la norme des 18 autres 5. Ces différentes normes font montre de particularismes propres et d’un prestige reconnu. Contrairement à ce qui semble se passer en Espagne avec la norme madrilène, aucune des normes d’Amérique ne jouit d’un prestige définitivement supérieur aux autres et, par tous, accepté. Les hispanoaméricains pensent, la plupart du temps à juste titre, que la norme de prestige qu’ils utilisent et à laquelle ils appartiennent, est tout aussi légitime et « correcte » que les autres normes hispanoaméricaines. Parfois même, poussé par un nationalisme exacerbé, ils ne sont pas loin de penser que leur variété dialectale est meilleure que ces autres dialectes hispaniques. Ce patriotisme linguistique peut paraître bien évidemment injustifié ou même infantile mais il n’en demeure pas moins symptomatique d’un état d’esprit et il ne faut donc pas négliger ses implications psychologiques. Ainsi, demander, par exemple, à un mexicain qu’il abandonne tel particularisme lexical pour adopter la forme correspondante de la norme argentine, serait non seulement une requête inutile mais pourrait être également ressenti comme une offense.

Nous avons déjà mentionné que la variation n’est bien évidemment pas uniquement diatopique. Les divers types de variation linguistique affectent ainsi différemment les langues : la variation diatopique qui se réfère à la dimension géographique ; la variation diachronique, c’est-à-dire la variation historique ; la variation diastratique dans laquelle a lieu la variation sociale ; et la variation diaphasique qui correspond à la variation stylistique. Cette diversité dialectale qui affecte avant tout les réalisations diastratiques et diatopiques de la langue sera proportionnellement plus importante selon les dimensions du territoire linguistique concerné. Ainsi, l'immense domaine territorial de la langue espagnole implantée sur plusieurs continents provoquera de toute évidence l'existence d'un grand nombre de variétés dialectales. L'existence de ces quatre dimensions de variation acquiert en effet une importance très spéciale dans le cas de l'espagnol, langue qui compte avec plus de mille ans de tradition écrite, avec une énorme extension géographique et qui est parlée dans de nombreuses mégalopoles, comme Mexico, Buenos Aires et Madrid où il existe une complexe stratification sociolinguistique.

La situation actuelle de pluralité normative nous renvoie tout naturellement à la notion de standardisation. La linguistique contemporaine qui, peu à peu, a compris le besoin d'une analyse intégrale du langage au-delà des strictes limites de sa structure interne, s'est intéressée aux deux aspects, unité et diversité linguistique. L'uniformité linguistique nécessaire pour rendre possible la communication entre ses différents locuteurs est rendue politiquement par la notion de standardisation alors que la variation linguistique est analysée par les études sur les différents types de variation mentionnés auparavant.

En ce qui concerne la standardisation, Stewart considère que sa présence dans une langue est déterminée par l'existence de « the codification and acceptance within the community of users, of a formal set of norms defining "correct usage" » (STEWART, 1968 : 534). La standardisation renvoie donc à l’existence de la norme, concept définitoire de la notion de communauté linguistique.

D'autre part, Stewart distingue deux types de standardisation qui nous intéressent tout particulièrement dans le cas d'une langue si étendue comme l'espagnol : la standardisation monocentriste et la standardisation polycentriste. Il affirme à ce sujet :

The standarisation of a given language may be monocentric, consisting at any given time of a single set of universally accepted norms, or it may be polycentric, where different sets of norms exist simultaneously (STEWART, 1968 : 534).

Ces deux types de standardisation se réfèrent donc à une situation de singularité ou de pluralité normatives. L’hispanophonie représente donc le cas d’un univers linguistique polycentriste. En effet, étant donné l’énorme extension géographique de la langue espagnole et le fait qu’elle soit langue nationale de plus de vingt pays, il apparaît inévitable que le domaine de l’espagnol soit caractérisé par une standardisation polycentriste. Il advient même parfois que certains pays hispaniques qui possèdent une grande population et un grand territoire présentent une complexe situation normative interne marquée par l'existence de plusieurs normes nationales. Dans ces cas, on aurait affaire à une standardisation polycentriste à l'intérieur d'un même pays.

Ce polycentrisme va-t-il à l’encontre de l’unité linguistique ? Les degrés d’uniformité ou de diversité de la langue espagnole dépendront de la distance séparant ces différentes normes nationales – espagnole, mexicaine, cubaine, argentine, chilienne, colombienne, péruvienne, etc –. Ce problème de l’unité linguistique dépend, à l’évidence, de la relation que les différentes normes idiomatiques entretiennent et entretiendront entre elles. L’unité linguistique sera alors préservée si toutes ces normes nationales ne se différencient pas trop, si elles se maintiennent proches les unes des autres. En effet, l’existence et l’appartenance à une communauté linguistique reposent en premier lieu sur la croyance qu’ont les locuteurs de partager une norme commune, une sorte d’ « espagnol universel » qui ne correspondrait à aucune des variétés nationales de l’espagnol et qui serait justement garant de l’unité linguistique.

2. La norme hispanique commune

Nous aurions donc d’un côté une pluralité de normes avec l’existence des différentes normes nationales et de l’autre côté, une seule norme supranationale représentée par la norme hispanique commune. Il convient ici de voir les types de relation qui existent entre ces normes nationales et cette norme hispanique, car ces relations permettront de déterminer les caractéristiques linguistiques de cette norme panhispanique.

Représentante de toute la communauté linguistique hispanophone, la norme hispanique commune sera, comme toute norme, une création sociale, résultat d’attitudes et de comportements qu’auront les locuteurs hispanophones envers la langue. N’étant la norme objective d’aucun groupe social, sa problématique construction pourra s’appuyer sur deux idées fondamentales : celle d’un idéal de langue qui postulerait une norme hispanique « supérieure » et celle d’un tronc linguistique commun qui renvoient quant à elle à une norme hispanique générale.

2.1. La norme hispanique « supérieure »

L’évolution humaine doit beaucoup, selon nous, au fait que l’homme cherche constamment à se dépasser. En effet, il nous semble que l'être humain, depuis la nuit des temps, vit et évolue poussé par un désir de dépassement et un besoin de perfectionnement qui l'ont amené de l'âge de pierre à l'ère technologique actuelle, passant des cavernes à la surface de la lune, en quête d'un surpassement et d'un progrès constants. Dans cette situation de recherche perpétuelle d'un dépassement de soi-même, le langage qui représente une faculté inhérente et exclusive de l’homme occupe bien évidemment une place privilégiée qui l’a vu passer des premiers grognements et balbutiements du commencement de l’humanité à l’élaboration d’un système linguistique d’interaction sociale commun et économique grâce à sa double articulation. Cet instrument de communication qui définit l'être humain et le différencie de tous les autres animaux comme le signalait dès la fin du XVième siècle Antonio de Nebrija 6, va alors également être marqué par ce désir de perfectionnement général et intrinsèque à la nature humaine.

Ce processus de perfectionnement linguistique fut très présent en Amérique dès la naissance de l’empire colonial espagnol, phénomène qui accompagna ce que Angel Rosenblat qualifia d’ « hidalguisation » de la société coloniale (ROSENBLAT, 1977 : 66). Les conquistadors et premiers colonisateurs du Nouveau Monde expérimentèrent, en effet, un désir d’élévation sociale qui se répercuta inévitablement sur leurs actes et paroles qui devaient alors correspondre à la classe sociale à laquelle ils étaient désireux d’appartenir ou à laquelle dorénavant ils s’identifiaient. Ils étaient donc obligés d’agir et de parler comme de vrais hidalgos, avec propriété, correction et, si possible, élégance. À cette époque, le modèle linguistique à suivre, le paradigme de la norme idéale, était représenté par le dialecte de Tolède. De nombreux témoignages 7 confirment cette hidalguisation linguistique de la société hispanoaméricaine de l’époque.

Il ne fait donc aucun doute que ce désir de surpassement linguistique fut caractéristique de l’époque coloniale. Cette aspiration à un idéal linguistique persiste-t-elle de nos jours en Amérique ? Lope Blanch en est tout à fait convaincu pour le moins en ce qui concerne une grande partie de la communauté hispanoaméricaine 8. Le problème consiste alors à connaître de quoi va être conformé cet idéal de langue hispanique valable et acceptable pour l’expression de 20 pays souverains. Si l’on peut douter de l’optimisme de Lope Blanch et considérer, à l’instar de Eugenio Coseriu 9, que cette volonté linguistique d’atteindre une « exemplarité idiomatique panhispanique » est relativement réduite dans le monde hispanophone, on ne peut cependant nier son existence.

Ainsi, nous pouvons percevoir, dans toute société humaine, un idéal de perfectionnement linguistique, évident chez les grands écrivains et chez ceux qui vivent et s'occupent de la langue mais également présent pour chacun d'entre nous. S'il est vrai que la majeure partie des êtres humains n'aspire pas à une connaissance étendue et un emploi raffiné de leur langue, il n'en demeure pas moins vrai que tous ou presque tous se sont vus obligés dans leur existence à utiliser des formes d'expression qu’ils considèrent supérieures à celles habituellement employées par eux. Ils ont alors conscience qu'ils ne parlent pas « bien » ou qu'ils pourraient parler « mieux », c’est-à-dire qu'ils reconnaissent un niveau supérieur de langue même s'ils ne le connaissent pas ou sont incapables de l'utiliser. Il est d'ailleurs fort probable que leur désir profond soit de connaître et de dominer ce niveau supérieur de langage car, consciemment ou inconsciemment, nous savons que perfectionner la connaissance linguistique implique un développement de l'esprit. Il existerait donc, au sein de chaque communauté humaine, avec plus ou moins de vigueur selon les sociétés, une aspiration envers une langue parfaite, exemplaire, paradigmatique, un idéal de langue supérieure qui obéit à ce désir de progrès inhérent à l'espèce humaine.

Appliqué au monde hispanophone, cet idéal pourrait recevoir la dénomination de normehispanique supérieure qui serait donc un modèle linguistique supradialectal et supranational que les locuteurs d'une variété de la langue espagnole reconnaissent comme tel, et qui représente pour eux la manière la plus correcte de s'exprimer mais que personne n’utilise vraiment. Cette norme est donc, en premier, une abstraction exemplaire qui serait au-dessus des exemplarités des normes nationales10. Cette notion renvoie à celle utilisée par Lope Blanch (1997 : 14), quand il se réfère à une norme hispanique idéale ou un idéal de langue hispanique, existant, précise-t-il, chez les personnes conscientes du caractère historique et culturel de la langue et qui la considèrent comme un fait social, indissociable de l'être humain.

Cette norme hispanique idéale serait le modèle linguistique à suivre, le paradigme supérieur que ces hispanophones essaient de copier quand ils aspirent à bien parler et à bien écrire. Dans ce besoin de correction et de qualité linguistiques, les locuteurs viseraient à atteindre un idéal. Comme tout idéal, cette norme se caractérise donc par une aspiration à l'exemplarité, par un désir de perfection mais elle s'oppose aussi à la réalité car, bien que constituée par des faits linguistiques réels, elle n'apparaît pleinement représentée par aucun des dialectes hispaniques. En effet, cette variété « supérieure » n’existe pas dans les faits. Nul ne la pratique réellement. Conviendrait-il de lui donner une représentation plus concrète, une existence réelle ? Est-ce vraiment possible pour commencer ?

La détermination ou élection de cette norme « supérieure » et, en ce sens, doublement exemplaire, apparaît de prime abord comme une tâche ardue et délicate. Dans le contexte hispanique, cette difficulté s'accentue car la langue espagnole est la langue officielle de pays souverains qui possèdent chacun leur propre norme de prestige et parfois même deux ou plus. Chaque pays possède au moins un centre linguistique prestigieux qui irradie tout le territoire national, situation qui pourrait représenter un sérieux inconvénient pour le maintien de l’uniformité expressive hispanophone. En effet, la cohésion et l’homogénéité seraient plus faciles à maintenir s’il n’existait qu’un unique centre de création et d’irradiation linguistique, c’est-à-dire un seul modèle de correction, une seule norme de prestige, un seul dialecte standard.

La difficulté d’une telle entreprise d’élection d’une norme supérieure commune est donc évidente et se doit, avant tout, à la situation politique et linguistique actuelle du monde hispanophone. L’autonomie et la souveraineté des différents pays qui composent la vaste communauté hispanique provoquent, en effet, un polycentrisme linguistique, situation de possibles conflits idiomatiques difficilement conciliable avec des décisions unitaires et uniformes.

Qui plus est, aucune des normes nationales ou locales (norme espagnole, mexicaine, argentine, colombienne ou péruvienne...) ne peut être identifiée comme la norme supérieure car celle-ci correspond à un idéal de langue, une abstraction qui ne se pratique pleinement dans aucun des territoires hispanophones.

Cette entreprise de définition d’une norme hispanique considérée comme supérieure à toutes les autres normes nationales, est vouée à l’échec si l’on part d’une idée aussi vague que celle des idéaux linguistiques. Cela signifie-t-il pour autant qu’il soit impossible de poser une norme panhispanique commune, acceptable par tous les hispanophones ?

2.2. La norme hispanique générale

Il est important de signaler ici que les divers dialectes hispanoaméricains et espagnols coïncident exactement dans l’immense majorité des faits linguistiques. Partout, en effet, il existe, par exemple, une opposition phonologique entre /a/ et /o/, entre /t/ et /d/, entre /n/ et /ñ/ ; partout, le féminin de perro est perra et le participe passé de comer, comido ; partout, l’adverbe indique une affirmation et la conjonction de temps cuando requiert un verbe au subjonctif pour exprimer une action future (cuando venga et non, cuando vendrá) ; partout, le ciel se dénomme cielo, verde sert pour se référer à la couleur verte et felicidad signifie bonheur. Les normes de l'espagnol utilisé dans chacun de ces pays coïncident donc entre elles dans l'immense majorité des cas.

Ainsi, outre les différences purement phonétiques qui, parfois, peuvent perturber la communication entre hispanophones de différentes origines, le système phonologique est pratiquement le même partout 11. Les particularismes lexicaux qui colorent et diversifient chacun des dialectes hispaniques sont, de toute évidence, relativement abondants mais le fond lexical patrimonial qui est commun à tous les pays de langue espagnole, reste plus important que ces particularismes. L'homogénéité du système morphosyntaxique apparaît encore plus forte et plus stable. Tous ces faits linguistiques –phonologiques, morphologiques, syntaxiques et lexicaux- appartiennent donc à la norme hispanique générale, réelle mais aussi idéale.

Toutes les normes de prestige qui existent en espagnol partagent donc dans la plupart des cas une même base linguistique, un tronc commun. L'ensemble de toutes ces formes et constructions linguistiques communes à toutes les normes nationales ou régionales de la langue espagnole va donc constituer ce que nous pourrions appeler une norme hispanique générale car composée de tout ce qui est général à toutes ces normes linguistiques. Cette langue de base, ce noyau linguistique commun constitué par tous les traits de la langue qui sont présents dans tous les dialectes de la langue est parfois dénommée langue neutre et renvoie à la notion de « noyau dur » de Chaudenson (1993). Cette langue nucléaire devrait donc représenter la connaissance linguistique de base de tous les hispanophones et la connaissance minimum pour satisfaire quelques objectifs que ce soit : général, particulier, quotidien, spécial, etc.

Cette langue neutre serait, en fait, constituée par la somme totale des réalisations linguistiques communes considérées comme normales et exemplaires dans chacun des parlers hispaniques, c’est-à-dire par une synthèse des différentes normes de prestige, espagnoles et américaines. Dans ce cas, la norme hispanique commune serait donc représentée par la norme hispanique générale, cette norme supranationale partagée par toutes les normes nationales et par tous les hispanophones qui auraient une conscience linguistique et une vision historique, sociale et culturelle de leur langue et qui, sans répudier les particularismes de leur norme nationale ou locale, n'adopteraient cependant pas une attitude régionaliste extrême en voulant imposer leur norme à la norme hispanique générale. Même si cette langue neutre est une abstraction, elle constitue néanmoins une base indispensable pour toute connaissance fonctionnellement utile de la langue.

Nous pouvons remarquer ainsi que cette norme hispanique générale représente donc l'élément nucléaire qui situe sur un même niveau toutes les variétés dialectales de l'espagnol et apparaît comme facteur de cohésion qui permet et favorise le maintien de l'unité linguistique fondamentale de la langue espagnole et qu’elle serait donc contenue dans la norme hispanique supérieure. Il convient également de signaler que cette norme générale est celle qui permet l’intercommunication de tous les hispanophones ainsi que l’existence d’une identité commune au-delà des différences particulières.

Mais cette norme générale est également problématique car elle ne se base que sur la variété nucléaire. En effet, que faire dans les cas où les différentes normes nationales ne coïncident pas. Il convient donc d’utiliser d’autres critères pour pouvoir postuler une norme panhispanique qui soit la référence à suivre pour tous les hispanophones.

2.3 La norme hispanique de référence

Nous savons que l’existence du phénomène de variation linguistique met en évidence des différences, soit phoniques, soit morphosyntaxiques, soit lexicales entre les nombreux dialectes de l’espagnol, diversité qui, au contraire, complique l’élection d’une norme commune. En effet, comment savoir lesquelles de ces différentes réalisations appartiennent à la norme hispanique idéale et lesquelles s’en détournent ? Ici, réside, sans aucun doute, un des grands problèmes actuels de la langue espagnole. Comment devra parler un hispanophone qui voudra bien parler l’espagnol ? Dans ces cas, une norme hispanique pourra-t-elle servir de modèle ? Si oui, quelle norme sera alors considérée la meilleure et sur quels critères se fera cette reconnaissance ? Si non, quels autres critères prévalent ?

Une norme linguistique se convertira en modèle si elle possède le prestige nécessaire, situation qui, nous l’avons vu, prévalut durant la conquête et la colonisation d’Amérique avec la norme de Tolède. Avant de voir si une des normes hispaniques actuelles pourrait, de nos jours, servir de modèle, il convient d’analyser de plus près les éléments sur lesquels fonder cette détermination.

Contrairement à l’époque coloniale où dominait une seule norme de prestige, l’époque actuelle a vu ce puissant facteur d’uniformité se diviser et les nouveaux foyers linguistiques constitués par tous les grands centres urbains hispanoaméricains vont, à leur tour, se parer du prestige que la souveraineté de leur pays leur octroie. Nous avons donc affaire, dans l’actualité, à une pluralité de normes de prestige. Ces différentes normes se situent-elles cependant toutes à un même niveau et si non, de quoi dépendra le degré de prestige de chacune d’elles ? À l’évidence, la notion de prestige ne dépend pas directement des faits linguistiques.

En effet, la validité, l’acceptabilité d’une forme ou d’une construction, la « qualité » d’un trait phonétique ou grammatical n’est pas seulement reliée à sa légitimité linguistique, à ses racines étymologiques ou à sa correction grammaticale mais également et surtout à des facteurs extralinguistiques, socioculturels, bien souvent difficiles à prédire. La sociolinguistique nous a d’ailleurs enseigné que la légitimité d’un fait linguistique n’est en réalité jamais fondée sur des critères linguistiques, mais a toujours pour fondement des critères extralinguistiques. Le langage étant fondamentalement arbitraire, il est donc le résultat d’une convention sociale. Par conséquent, la correction linguistique sera le fruit de cette convention, et non d’une logique ou d’une vérité. Ainsi, le signalait Amado Alonso quand il remarquait :

« Correctas son las formas del habla aceptadas como buenas por el grupo dirigente en la vida cultural. Corrección es aceptación social, prestigio social : las formas con que hablan los que tienen una educación que pasa por buena (ALONSO, 1943 : 175) ».

Un fait linguistique sera donc considéré correct et normal s’il a été accepté par la classe sociale détentrice du pouvoir linguistique, c’est-à-dire s’il est intégré à l’usage de la classe sociale élevée, indépendamment de son origine, qui pourrait être populaire ou rurale. L’acceptation, par exemple, d’un mot provenant du monde rural s’opèrera à travers un processus de normalisation émanant du dialecte cultivé. Sans importer son origine ou ses antécédents étymologiques et historiques, la validité d’un fait de langage et l’attribution du prestige linguistique seront données à travers un processus d’acceptation de la part des locuteurs de la norme cultivée. Les aspects d’ordre social l’emportent toujours sur les considérations strictement linguistiques. Ce sont justement ces facteurs extralinguistiques qui déterminent donc la validité et le prestige d’une norme linguistique 12.

Parmi ces facteurs, nous pouvons identifier des facteurs d’ordre politique, démographique, économique, historique et, bien sûr, culturel. Comme les choses ont rarement un principe de causalité unique mais obéissent plutôt à l’action d’un ensemble multiple de causes, tous ces facteurs vont donc agir de manière conjointe à la constitution et consolidation du prestige d’une norme linguistique.

D’un point de vue politique, la norme cultivée de la capitale d’un pays souverain jouira à la fois d’un certain prestige national qui sera plus ou moins grand selon le degré de centralisation du pays, et aussi d’un certain prestige international selon le poids du pays concerné dans le concert des nations, importance qui dépend aussi de manière étroite des facteurs économiques, historiques et démographiques. Il ne faut pas oublier, en effet, que les taux de croissance démographique en Amérique Latine sont élevés, situation qui, s’accompagnant d’un phénomène d’exode rural, entraîne sérieux problèmes de surpopulation dans les grands centres urbains. Ainsi, Mexico, avec ses 23 millions d’habitants, est de loin la plus grande capitale hispanique du monde et représente donc une variété linguistique numériquement très supérieure à celle de la capitale de l’ancienne métropole. Quantitativement parlant, le Mexique qui compte aux alentours de 100 millions d’habitants est, de nos jours, le premier pays de langue espagnole. Le facteur culturel est également très important dans la détermination d’une norme de prestige.

En effet, le développement culturel de l’Amérique hispanique depuis l’époque coloniale et, surtout, durant et après l’indépendance, a permis la floraison d’une personnalité linguistique et culturelle propre qui s’est vu renforcée et propagée par l’essor des universités et des maisons d’édition hispanoaméricaines, par le boom de la production littéraire hispanoaméricaine ainsi que par le rapide développement des puissants véhicules de diffusion linguistique que sont le cinéma, la radio et la télévision. Tant de phénomènes culturels qui, indéniablement, ont travaillé au prestige des normes linguistiques d’Amérique.

Il est donc aujourd’hui difficile de soutenir que la norme péninsulaire soit plus prestigieuse que les autres normes hispaniques. Cependant, quand un hispanoaméricain désire, pour quelques raisons que ce soit, éliminer de sa manière de s’exprimer ce qu’il considère distinctif, particulier, dialectal, pour se plier, dans la mesure du possible, à la norme hispanique générale, il aura tendance à se référer à la variété péninsulaire et à alors remplacer son régionalisme par la forme correspondante proposée par la norme castillane, norme qui, bien souvent, continue d’être assimilée à la norme académique 13. Tel était le principe établi, au XIXème siècle, par le philologue catalan Puigblanch et qui fut repris par Rufino José Cuervo dans le prologue de ses Apuntaciones críticas : « Los españoles americanos, si dan todo el valor que dar se debe a la uniformidad de nuestro lenguaje en ambos hemisferios, han de hacer el sacrificio de atenerse, como a centro de unidad, al de Castilla, que le dio el ser y el nombre » (CUERVO, 1907 : 32). Cette idée de variété centrale située à Madrid persiste encore de nos jours.

Ainsi, en faveur d’une unité linguistique panhispanique, les hispanoaméricains qui connaissent la norme castillane, seraient disposés, dans les cas de disparité entre normes américaines, à sacrifier leurs particularismes face à la norme castillane, supposée par eux la norme nationale la plus susceptible de s’ériger en modèle. Mais, en aucun cas, ils ne le feront face à la norme d’un autre dialecte hispanoaméricain. Un mexicain pourra alors accepter qu’il lui faille préférer, dans certaines circonstances, l’utilisation de l’hispanisme acera au lieu de son mexicanisme banqueta mais se refusera à le remplacer par le sud-américanisme vereda.

La norme castillane possèderait donc un prestige supérieur – officieux, bien sûr – à ceux des différentes normes nationales hispanoaméricaines, du moins un prestige particulier, absent de ses correspondantes américaines. De nos jours, les facteurs démographiques, économiques, politiques et même culturels ont permis aux normes des grandes capitales américaines (Bogota, Buenos Aires, Lima, Santiago, Mexico par exemple) d’atteindre un haut prestige. Ces facteurs pèsent d’un même poids pour la norme linguistique madrilène. Mais, à ces facteurs de nivellement linguistique, il convient d’ajouter en ce qui concerne la capitale espagnole, le facteur historique qui est le seul qui permette encore aujourd’hui de pouvoir parler d’une prétendue « supériorité » de la norme castillane, faisant incliner la balance normative en sa faveur. De ce facteur, dépend un autre facteur d’ordre psychologique.

La langue espagnole est née dans une région de la péninsule ibérique, la Castille et elle sera, par conséquent, le produit en partie de son histoire. Castille, berceau de la langue espagnole, est donc en quelque sorte la mère de la langue pour les autres pays hispaniques, avec toutes les considérations sentimentales que le concept maternel véhicule et les différents pays hispanoaméricains se retrouvent donc entre eux dans une relation fraternelle bien souvent conflictuelle.

Cela ne veut pas dire que les normes linguistiques hispanoaméricaines doivent aveuglément et invariablement se soumettre à la norme castillane. Si cette dernière dévie de la tradition hispanique (par exemple dans le cas du laísmo et du leísmo), elle ne pourra servir de norme hispanique de référence. Tel était la pensée de Cuervo qui, dans le Prologue de ses Apuntaciones soutenait : « cuando los españoles conservan fielmente el tipo tradicional, su autoridad es la razón misma ; cuando los americanos lo conservamos y los españoles se apartan de él, bien podemos llamarlos al orden y no mudar nuestros usos » (CUERVO, 1907 : 44).

L’existence d’une variété régionale multiforme n’est pas incompatible avec le maintien de l’unité fondamentale de l’espagnol 14. Les hispanoaméricains pourront accepter la priorité historique de la variété linguistique castillane quand les normes hispanoaméricaines sont différentes et divergentes les unes des autres. Mais quand les différentes normes linguistiques d’Amérique coïncident entre elles et sont différentes de la norme castillane, c’est-à-dire dans les rares cas où il existe une norme hispanoaméricaine commune, différente de la norme madrilène, cet avantage historique de la norme péninsulaire ne sera plus prioritaire et les locuteurs hispanophones d’Amérique préféreront utiliser alors, avec juste raison, leur forme commune au détriment du particularisme péninsulaire (par exemple, ustedes au lieu de vosotros, suyo au lieu de vuestro).

Tout essai de castillanisation serait, dans ce cas, inutile tout comme il serait inutile d’essayer de « corriger » les castillans. Il est même probable que l’énorme poids démographique, économique, politique et culturel atteint par les pays d’Amérique Latine provoquera à la longue que la norme hispanoaméricaine s’impose sur la péninsulaire. Car, comme disait Damaso Alonso (1981 : 420-421), les espagnols ne sont pas propriétaires de la langue espagnole. L’espagnol appartient aux près de 400 millions d’hispanophones et l’immense majorité d’entre eux vit sur le continent américain ce qui a provoqué inévitablement un déplacement du centre de gravité de la langue espagnole, de l’ancienne mère patrie castillane aux immenses territoires hispanoaméricains.

Il convient de noter cependant que si la variété péninsulaire reste encore, pour une bonne partie de la communauté hispanophone, la norme hispanique de référence, ce n’est aucunement dû à une quelconque décision ou imposition des espagnols mais par décision propre de ces locuteurs.

C’est donc dans les cas où les différentes normes cultivées (jouissant par conséquent d’un certain prestige) des divers pays ou régions hispaniques ne coïncident pas entre elles que le problème se pose. Il faudra déterminer alors quelle de ces réalisations linguistiques divergentes est « meilleure » et devra, en conséquence, appartenir à la norme hispanique de référence. Parfois, la présence dans cette norme d’une forme linguistique déterminée se fera sans difficulté, soit pour des raisons quantitatives liées à la fréquence d’usage (formes linguistiques majoritairement utilisées), soit pour des raisons qualitatives de correction (formes linguistiques n’obéissant pas à la règle de construction de l’espagnol). Mais, ces cas de figure ne sont pas uniques.

En effet, il arrive parfois que ces formes linguistiques divergentes soient toutes correctes et acceptables et, qui plus est, utilisées dans plusieurs normes nationales de prestige. Nous nous trouvons, dans ces circonstances, face à des cas de dualité – ou de pluralité – de normes hispaniques toutes aussi valables les unes que les autres. La norme linguistique hispanique sera alors plurielle comme le cas du yeísmo signalé par Lope Blanch (1997 : 102).

Cette égalité en termes d’acceptabilité et de correction linguistiques n’étant que rarement présente, il sera nécessaire parfois de déterminer laquelle de ces normes divergentes utilisées dans des dialectes hispaniques prestigieux est « préférable » ou plus « adéquate ». Dans cette optique, outre les critères susmentionnés, il existe des critères d’une autre nature qui peuvent permettre également d’établir la « référencialité » d’une des formes de langage. Ainsi, pour éviter le problème qui consiste à choisir comme norme de référence, une norme géographique, on a souvent recours à un autre critère : la langue écrite, et, plus précisément, la langue littéraire.

Depuis l’Antiquité, les écrivains ont, en effet, été considérés comme les juges indiscutables en matière de langage. Les formes linguistiques générales devaient ainsi recevoir l’aval des écrivains pour qu’il leur soit assigné le label de correction et pour qu’elles puissent de la sorte s’ériger en modèle. Les conceptions traditionnelles des grammaires se basent sur ce critère littéraire (exemples de Panini et Dionysos de Thrace). Déjà, pour Quintilien, l’art de parler correctement devait se baser sur une étude de la langue des poètes qui, digne d’imitation, allait alors servir de modèle. Antonio de Nebrija, premier grammairien de la langue espagnole, partageait la même conception. Plus près de nous, Vicente Salva définissait la grammaire comme un « conjunto ordenado de reglas del lenguaje que vemos observadas en los escritos o conversaciones de las personas doctas que hablan el castellano o español » (SALVA, 1883 : 1), définition qui combine à la fois la langue parlée et la langue écrite mais ici la langue parlée n’est admise comme paradigme que si elle est une fidèle réplique de la langue écrite.

Ces quelques témoignages montrent l’importance de la langue écrite qui représente donc, en matière de correction, la référence. La langue écrite a donc souvent servi d’exemple, se convertissant ainsi en une norme écrite. En espagnol, la distance séparant la langue écrite de la langue parlée s’est voulu, suivant en cela les vœux des premiers grammairiens espagnols 15 , la plus minime possible. Si nous inversons l’ordre des choses, nous pourrions dire que, dans le domaine phonétique, l’écrit définit en quelque sorte ce qui devrait se dire. En effet, la langue écrite est beaucoup plus conservatrice, plus stable et plus rigide que la langue parlée 16. Au gré des siècles et des changements phonétiques et articulatoires, l’espagnol, comme tout autre langue, a vu ses règles d’écriture évoluer. Ces répercussions accompagnent inévitablement la vie d’une langue. Cependant, la langue écrite freine cette inexorable évolution 17 en contrôlant la force impétueuse et changeante de l’expression orale et en étant représentante bien souvent de la correction linguistique.

Cette relation entre langue écrite et correction linguistique apparaît sous plusieurs formes :

    • le phénomène littéraire : durant des siècles, l’attention des grammairiens s’est tournée presque exclusivement sur la langue littéraire. Les grammaires et les dictionnaires admettaient comme valables et exemplaires les mots ou tournures qui avaient été employés par les écrivains reconnus. La nécessité de compter sur des exemples perdurables qui puissent faire autorité obligea, en effet, à diriger l’attention sur la langue écrite. La langue parlée, de nature éphémère et fugitive, ne pouvait apporter la garantie nécessaire aux nouveaux ouvrages grammaticaux et lexicographiques qui, un peu partout, apparaissaient en Europe. La langue littéraire qui s’associe donc ici à la langue écrite 18 devient ainsi le modèle à suivre. Étant considérée comme la plus belle et la plus élégante manifestation de la langue, elle va contribuer alors, à maintenir face aux tendances fragmentaires des parlers populaires l’unité fondamentale de la langue espagnole 19.
    • la transcription orthographique : la langue écrite servirait ici avant tout dans le domaine phonétique où son influence serait plus bénéfique notamment dans la conservation des traits phonétiques fondamentaux de l’espagnol et dans la détermination de la prononciation correcte. Dans le cas de différences entre normes géographiques de prestige, elle pourra ainsi établir quelle d’entre elles peut être prises comme modèle et, par conséquent, s’identifier avec la norme hispanique de référence 20. En effet, quelle que soit la manière dont ils prononcent le mot, tous les hispanophones scolarisés écrivent escuchado même s’ils ne sont pas des écrivains. Et cette forme orthographique peut être conçue comme dictant le choix entre « bonne » et « mauvaise » prononciation. L’écriture peut donc fonctionner ici comme norme écrite et servira alors à élucider l’incorrection de certains phénomènes phonétiques.
    • la formalité de la langue écrite 21 : pour la plupart des écrits, on utilise une langue plus formelle que dans la plupart des productions orales. Et la formalité est souvent associée à « correction ». L’acte d’écriture étant une activité plus consciente, plus méditée et plus soignée que l’acte improvisé et spontané de parole, cette norme écrite pourra donc permettre également de lutter contre la propagation de certaines incorrections ou déviances par rapport à la norme idéale qui ont lieu dans la langue parlée. Ainsi, au niveau morphosyntaxique, les phénomènes d’utilisation abusive de « que » en lieu et place de « de que » (phénomène connu comme queísmo ou dequeísmo) chaque jour de plus en plus commun dans les actes de parole des locuteurs cultivés, seront majoritairement absents dans la langue écrite. De la même manière, au niveau lexical, certains particularismes ou néologismes fréquents en langue parlée seront remplacés par des correspondants plus neutres, plus généraux, c’est-à-dire moins marqués socialement ou géographiquement ou par une expression synonymique afin d’éviter un possible malentendu. Cependant, le niveau lexical est sûrement le plus perméable à l’intrusion en langue écrite de phénomènes de la langue parlée.

Cette norme hispanique de référence qui se nourrit donc de la norme générale mais aussi de la norme hispanoaméricaine commune, de la norme péninsulaire et de la norme écrite, pourrait constituer cette norme commune qui pourrait œuvrer au maintien de l’unité fondamentale de la langue espagnole.

À la lumière des différents aspects signalés, nous allons maintenant nous pencher sur les critères qui vont gouverner l'enseignement de l'espagnol comme langue maternelle et qui viseront à maintenir l’unité linguistique constitutive de la communauté hispanophone.

Le maintien de l’unité linguistique à travers l’enseignement de l’espagnol comme langue maternelle 22

Nous pouvons remarquer deux cas différents de politique linguistico-éducative visant à la conservation de l’unité linguistique selon que l’objectif pédagogique prenne ou non en compte le phénomène de variation linguistique.

1. Un enseignement unidialectal centré sur la norme hispanique de référence.

Il s’agit là d’une politique linguistique réductionniste qui vise la diffusion pour tous d’une variété unique de l’espagnol, ignorant de la sorte la pluralité normative régnante. Cette vision puriste de l’enseignement de langue maternelle se base exclusivement sur la notion de norme hispanique de référence.

Les raisons qui poussent à choisir cette norme comme modèle linguistique pour tous sont reliées à son prestige qui en fait au niveau panhispanique la plus utile. Tout d’abord, étant générale, c’est la norme qui va posséder la plus ample distribution géographique, servant en quelque sorte de variété véhiculaire pour tous les hispanophones mais aussi pour tout autre locuteur étranger confronté à l’apprentissage de l’espagnol. Cette couverture géographique de la norme hispanique générale s’accompagne d’une couverture fonctionnelle. En effet, tous les sociolectes et dialectes de l’espagnol ne couvrent pas la même extension territoriale et la même gamme de fonctions linguistiques. La norme hispanique de référence en tant que dialecte panhispanique standard possède les ressources pour couvrir aussi les diverses fonctions du langage : officielle, administrative, juridique, éducative, scientifique, technologique, commerciale, journalistique, etc. En fait, certaines de ces fonctions ne s’accomplissent qu’à travers l’utilisation de ce dialecte standard qui fonctionne comme variété de prestige dans cette situation de diglossie intralinguistique (FERGUSON, 1959).

La deuxième raison se réfère à ce que cette norme maintient une étroite relation avec l’expression écrite. Comme nous l’avons vu, tous les dialectes standards de l’espagnol tendent plus entre eux à la ressemblance qu’à la différence et le système d’écriture reflète en général plus le dialecte standard général que les autres dialectes (surtout en ce qui concerne la prononciation). L’importance de la norme écrite avec sa présence obligatoire dans le processus d’alphabétisation, objectif principal de l’enseignement primaire, représente alors, à n’en pas douter, un élément qui favorise l’enseignement de la norme de référence.

La dernière raison est d’ordre pratique. La sélection de ce modèle d’enseignement de l’espagnol a l’avantage de proposer l’enseignement des formes linguistiques les plus étudiées et les plus décrites de l’espagnol. En effet, il reste beaucoup à faire dans l’étude des nombreux et différents dialectes de l’espagnol. La norme pédagogique sera donc représentée par le dialecte le mieux connu en termes descriptifs, ce qui constitue un avantage indéniable.

L’enseignement scolaire de l’espagnol se centre donc ici sur cette norme hispanique de référence. Bien évidemment, pour que cet objectif pédagogique soit réalisable, il faudra commencer par la formation linguistique des enseignants afin qu’ils atteignent une connaissance ample et précise de la langue espagnole, si importante notamment pour les maîtres d’école et les professeurs chargés de la très délicate et fondamentale formation pré-universitaire. Il sera également nécessaire de leur faire prendre conscience de l’énorme responsabilité qui leur revient dans le maintien de cette unité linguistique.

La langue étant la base et l'instrument de tout enseignement, tous les enseignants à quelque niveau éducatif ce soit et indépendamment de la matière qu’ils enseignent doivent dans cet optique également prendre conscience de leur responsabilité dans l’apprentissage et la correction linguistique de leurs apprenants et, par conséquent, devront se considérer aussi comme professeurs de langue espagnole avec toutes les implications pédagogiques que cela entraîne (formation, consacrer temps et énergie à l’analyse des erreurs, détermination, discrimination et correction des erreurs...). Ce sont les garants de la correction idiomatique.

Cependant, l’enseignement de la langue doit se différencier de l’enseignement de la grammaire. Les grands écrivains ne sont pas nécessairement des grammairiens de même que les linguistes ne sont pas obligatoirement de grands écrivains ce qui ne signifie pas bien sûr qu’ils ne puissent s’exprimer avec correction et précision. L’enseignement de la langue espagnole ne doit pas avoir comme objectif, celui de convertir tous les hispanophones en grands écrivains (la qualité artistique de l’écriture demande bien plus qu’une simple maîtrise de la langue) mais plutôt d’en faire des personnes capables de s’exprimer avec correction et exactitude. La compétence grammaticale aide, sans aucun doute, à la bonne connaissance de la langue et en représente le premier réquisit. Elle est donc une condition nécessaire mais pas suffisante. D’un autre côté, il ne s’agit pas non plus de former des spécialistes en grammaire.

Dans cette vision pédagogique, l’enseignement de la langue doit cependant se centrer sur les structures morphosyntaxiques, phonétiques et lexicales fondamentales (enseignement de l’orthographe et de l’orthoépie) de cette norme hispanique de référence. Cet enseignement propose donc l’enseignement d’une norme qui se trouve en décalage par rapport à la norme nationale standard de l’apprenant. La relation entre modèle pédagogique et normes nationales pourra être alors source de conflits et de difficultés d’apprentissage car en cas de litige normatif, les normes nationales ne seraient pas suivies.

Une des questions qui se pose alors correspond justement au devenir des particularismes et des anomalies linguistiques qui sont disséminés de part le vaste monde hispanophone. Sur le besoin et l’utilité d’une action correctrice autoritaire, les avis sont partagés (LOPE BLANCH, 1997 : 162).

Pour Lope Blanch (1997 : 115), il faudra, en premier lieu, corriger les anomalies linguistiques, surtout dans les cas où il s’agit de déviances différenciatrices. Bien sûr, toute langue vivante change, évolue et se transforme inexorablement à travers le temps et l’action de la société. Aussi, si ces altérations ou ces changements linguistiques sont généralisés et communs à tous les hispanophones ou apparaissent majoritairement étendus à toute l’hispanophonie, ils seront alors les bienvenus. Seules, les innovations particulières, locales mériteront ici l’attention car elles peuvent mettre en danger le maintien de l’homogénéité linguistique. Lope Blanch (1997 : 115-116) signale à ce sujet deux exemples de changement local : les termes « computador » et « computadora » utilisés en Amérique contre le gallicisme utilisé en Espagne « ordenador » et l’utilisation particulière au Mexique de la préposition « hasta », contraire à l’utilisation générale. De tels exemples montrent un « esprit de clocher », c’est-à-dire une attitude linguistique autonomiste qui tend à rompre l’homogénéité. Les espagnols et les mexicains devraient faire preuve d’une conscience linguistique panhispanique et sacrifier ces particularismes lexicaux et syntaxiques sur l’autel de l’unité linguistique.

Nous admettrons aisément la difficulté d’une entreprise qui vise à corriger des particularismes linguistiques solidement établis ou en voie de normalisation. Pour les tenants de cette vision pédagogique, la tâche est effectivement difficile mais pas impossible. Pour preuve, les différents témoignages qui démontrent que des innovations linguistiques peuvent tomber en désuétude et dans l’oubli si un processus de correction et de rectification d’origine cultivée se met en place. Amado Alonso et Pedro Henriquez Ureña rappellent à ce sujet que : « Durante el siglo pasado se extendieron mucho por todas las clases sociales de Castilla las pronunciaciones páis, máiz, cáido, pión, pior, váyamos, téngamos, etc. Las usaban hasta grandes escritores. Pues bien, a medida que se fue fortaleciendo en España la cultura, las personas educadas fueron reaccionando contra esas pronunciaciones, por muy castellanas (de Castilla) que fueran, en nombre del español general. Hoy, en Castilla, sólo los rústicos dejan de pronunciar correctamente país, maíz, vayamos, etc. La Argentina, poco después, ha realizado la misma rectificación » (ALONSO & HENRIQUEZ UREÑA, 1973 : 16). Toutes les grammaires normatives œuvrent d’ailleurs dans ce sens correcteur. Tel fut l’objectif de celle d’Andrés Bello (1847). Amado Alonso reconnaît à ce propos dans le prologue à la Gramática de la lengua castellana que les avertissements et les remarques de l’illustre vénézuélien recueillirent « espléndidos frutos …en la educación idiomática del pueblo chileno » et permirent que « la casi totalidad de los usos viciosos que Bello denunciaba hayan desaparecido del hablar de las lenguas educadas » (ALONSO A, 1951 : 11-12).

Lope Blanch (1997 : 117) rappelle également que la diphtongaison du hiatus –ía des morphèmes verbaux de l’imparfait accompagnée d’un transfert accentuel – (tenié, habié au lieu de tenía, había), phénomène courant au Moyen Âge, peu à peu, céda face à la réaction d’origine cultivée en faveur de la conservation du hiatus conformément au témoignage de Gonzalo Correa.

Corriger les altérations ou les innovations linguistiques injustifiées ou potentiellement différenciatrices serait donc possible même si la plupart du temps l’entreprise peut paraître très difficile. Sa réussite dépend en grande partie de la volonté et de l’effort mis en place. Si le particularisme linguistique ne s’est pas totalement généralisée à tous les hispanophones, à tous les niveaux socioculturels mais surtout dans la classe sociale élevée qui possède le réel pouvoir de décision politique, le succès normatif pourra encore s’obtenir. Pour cette optique puriste, l’effort doit s’étendre à tous les dialectes hispaniques à travers la propagation de la norme hispanique de référence, garante de l’homogénéisation et de l’unification linguistique.

La position de Damaso Alonso qui souhaitait une action moins autoritaire, nous paraît plus conciliante. Selon lui, il faut accepter comme valables toutes les formes linguistiques qui auront été acceptées comme telles par les locuteurs cultivés des divers pays de langue espagnole, sans tenter d'éliminer les différences même légères qui existent entre eux mais bien en essayant d'homogénéiser l'évolution linguistique de sorte que les innovations inévitables dans la vie d'une langue soient connues dans toutes les nations hispaniques. Il ne s'agit pas d'être puriste. Le problème ne s'exprime pas en termes d'impuretés mais plutôt en termes de possibles fractures idiomatiques 23. Il privilégie donc l’unification linguistique sur le purisme 24.

Ces actions de nivellement linguistique ne devront pas s’intéresser alors à de supposées « impuretés » linguistiques mais devront plutôt chercher à diffuser une connaissance au mois passives des particularismes pour qu'ils deviennent communs à tous. Il ne s'agit pas de censurer mais bien de maintenir l'actuel équilibre linguistique, c’est-à-dire conserver, dans la mesure du possible, la manière actuelle de parler des sociétés cultivées de chacun des pays hispanophones, proche les unes des autres tout en agrandissant auprès de toutes les autres couches sociales la connaissance de la langue à travers l'enseignement de la norme hispanique générale. Ce qui importe, comme le reconnaît Damaso Alonso 25 qui a tant insisté sur la question, c'est la conservation de tout ce qui est commun à tous ces hispanophones cultivés.

La position de Damaso Alonso, moins teintée de purisme que celle de Lope Blanch, a l’avantage de proposer un conservatisme linguistique évolutif. La conservation de l’unité n’est pas la conservation d’un état de langue mais plutôt celui d’un rapport de force entre variation et unité linguistiques. Il n’y a donc pas refus du changement comme dans les visions puristes mais bien recherche d’une évolution commune.

Ainsi, en ce qui concerne les futures créations linguistiques que la vie moderne impose, il serait judicieux de les uniformiser, d’harmoniser par exemple les néologismes afin de maintenir l’homogénéité du système. S’il convient de respecter les différences existantes, il est également souhaitable d’éviter de nouvelles divergences. Le principe de base devra être le suivant : l’innovation linguistique devra être connue, acceptée et commune à tous les pays hispanophones.

Le mot étranger n’est pas forcément l’élément à combattre même si c’est surtout l’aspect lexical qui devra faire l’objet d’une attention redoublée.

Ce qui se poursuit ici, ce n’est évidemment pas une unité linguistique totale entre les divers pays hispanophones. Cette unité est, en effet, comparable à une gajeure ni souhaitable, ni réalisable. L’objectif est une unité de base sur le modèle des locuteurs cultivés de langue espagnole.

Ce propos unitaire requiert d’un important travail éducatif de diffusion de la culture à toutes les couches de la société. L’avenir de la langue espagnole dans le monde dépend, alors, en premier lieu, de l’enseignement que ce soit primaire, secondaire ou supérieure.

Dans cet enseignement unidialectal, la lutte contre la possible fragmentation de la langue passe donc par une augmentation et une intensification par tous les moyens possibles d’une connaissance linguistique de la norme hispanique de référence. L’éducation publique, l’instruction générale devront donc promouvoir la connaissance pour tous de cette norme. La diffusion de la culture pourra ainsi combattre les vulgarismes et les dialectalismes qui mettent en danger selon les puristes l’ homogénéité linguistique 26.

Cette norme de référence est donc, selon cette approche, essentielle pour maintenir l’unité. Dans cette optique, il conviendrait donc de pourvoir à son implantation et à sa propagation à l’intérieur de toute l’hispanophonie par tous les moyens utiles. L’idée fondamentale des puristes est que, si le but est de contribuer au maintien de l’homogénéité essentielle de la structure linguistique commune, tous les hispanophones devraient donc combattre toute diversité pouvant provoquer une fragmentation et essayer de s’approcher, linguistiquement parlant, le plus possible de cette norme hispanique de référence. Le problème est de savoir si cette volonté linguistique existe vraiment au sein de l’hispanophonie et si elle est réellement recommandable. Nous nous permettons d’en douter.

2. Un enseignement pluridialectal centré sur la norme régionale

Si nous situons l'utilisation que chaque individu fait de sa langue en un point où s'entrecroisent les axes de variation diachronique, diatopique et diastratique -avec la respective classification diaphasique que chaque acte de parole détermine-, il est évident que l'enseignement de la langue maternelle ne peut ignorer cet état de fait. Ceci ne signifie pas bien entendu que nous devions nous croiser les bras et nous limiter à reconnaître cette situation, limitant ainsi les apprenants à la seule connaissance de leurs propres usages linguistiques. L'enseignement de l'espagnol pour ces locuteurs natifs doit justement signifier le contraire, c’est-à-dire ouvrir l'étudiant à toutes les vastes possibilités de la langue, même si cela n'implique pas une maîtrise active de chacune d'elles.

En premier lieu, il est nécessaire que l'apprenant, s'il est locuteur d'une variété sous-standard, soit progressivement amené à la connaissance et, dans ce cas également, à la maîtrise active de la variété standard régionale. Pour cela, il semble évident, et d'une importance capitale, de connaître les différentes normes cultivées hispaniques, travail dans lequel de remarquables progrès ont été fait ces dernières années grâce notamment à la mise en place du Proyecto de Estudio Coordinado de la Norma Lingüística 27. La reconnaissance de l'existence d'une pluralité normative implicite dans ce projet représente une avancée importante et ses conséquences doivent pouvoir affecter non seulement le plan théorique mais aussi le plan pratique, c’est-à-dire l'enseignement. Par exemple, cette connaissance des normes nationales mais aussi régionales devra servir à l’élaboration si fondamentale des textes pédagogiques, des manuels d’apprentissage.

La règle d'or sera dans tous les cas d'éviter d'imposer une variété régionale étrangère à l'apprenant et à son environnement. Faute de quoi, l'apprentissage de la langue n'en serait que plus difficile, provoquant inévitablement un mélange anarchique des formes linguistiques défendues par la norme « étrangère » que l'on prétend imposer et les formes autochtones. Cette situation entraînerait, enfin, selon toute vraisemblance, des problèmes d’apprentissage et peut-être même le rejet de l'étude de la langue maternelle de la part des apprenants.

Il y a déjà longtemps, Diego Catalan exposa clairement les risques de ce type d'enseignement. Étudiant le cas particulier des Îles Canaries mais indiquant de manière explicite que le problème est similaire dans toute l'Amérique, Catalan affirma ainsi :

En el mejor de los casos, la lengua literaria permanece apartada de la formas coloquiales, incapaz de animarse con las experiencias vivificantes del habla cotidiana. Por lo común, una formación primaria y secundaria bastante deficiente no ha bastado para dotar al hombre culto canario de un dominio de la lengua escrita que le permita expresarse en ella con corrección y soltura ; así, incluso la minoría pretendidamente selecta de estudiantes y licenciados universitarios (sin excluir los de Letras) suele enredarse en la enorme maraña constituida por la dualidad mal percibida de normas lingüísticas (CATALAN, 1964 : 248)

En conclusion, Catalán signale que le maintien d'une norme « surimposée » peut accentuer le problème, problème qu'il qualifie de « diglossie naissante » et contre laquelle il préconise la reconnaissance de la pluralité normative dans l'enseignement de l'espagnol :

Este liberalismo normativo liberaría a grandes sectores de la población hispanohablante de la inútil y deformante carga que supone el aprendizaje en la propia lengua materna de todo un conjunto de "normas" por completo extrañas a su saber lingüístico previo... Tal variabilidad normativa, convenientemente codificada, lejos de atentar a la unidad del idioma, contribuiría a establecer una mayor intercomprensión entre las diversas modalidades del español hoy en uso (CATALAN, 1964 : 249).

Conformément à ces critères, l'enseignement de l'espagnol à des locuteurs d'une variété sous-standard devra se faire à partir du système qu'ils utilisent quotidiennement, pour les amener progressivement à l'utilisation de la variété standard régionale. Ceci implique, d'un côté, l'élimination des formes sous-standard en recul dans la région et le maintien, d'un autre côté, des traits qui sont généraux aux différentes variétés diastratiques régionales.

L'enseignement de la langue maternelle devra avoir également comme fonction celle d'instruire les apprenants sur 'utilisation des différentes nuances de la variation diaphasique, en distinguant, particulièrement dans le domaine lexical où elle est plus perceptible (bien entendu, ceci n'est pas exclusif), les formes caractéristiques des styles plus informels, qui sont, en général, ceux que l'enfant possède à son arrivée à l'école, des formes plus élevées de langage. Nous pouvons inclure dans cet objectif l'enseignement de la différenciation des formes propres de la langue orale et de langue écrite, et, dans ce dernier cas, l'enseignement des caractéristiques de la langue discursive et de la langue littéraire, ce qui représentera, en même temps, une introduction utile aux postérieures études littéraires. En ce qui concerne la maîtrise active de la langue écrite, il est évident que la priorité absolue doit se situer dans l'obtention d'un maniement efficace de la langue discursive que l'apprenant devra utiliser dans ses travaux écrits non seulement dans les classes d'espagnol mais aussi dans les autres matières.

Une fois obtenue une certaine maîtrise de la variété standard régionale, l'apprenant pourra passer à l'apprentissage d'autres variétés de la langue qui mettent en jeu les autres axes de variation linguistique : l'axe diatopique, l'axe diachronique et l’axe diaphasique. Nous pourrions citer, à l’instar de Lope Blanch (1997 : 119), l’exemple mexicain de l’enseignement scolaire de la seconde personne du pluriel des pronoms et des verbes. Le paradigme verbal y est enseigné de la sorte : « nosotros cantamos, ustedes cantan, ellos cantan ». Il nous apparaît évident qu’il faut les élèves mexicains avec les formes « vosotros cantáis » car, comme le signale Lope Blanch 28, ces formes s’utilisaient dans l’espagnol mexicain d’autres époques, s’utilisent dans d’autres normes linguistiques hispaniques et continuent même à s’utiliser dans des registres particuliers de l’espagnol mexicain actuel. Nous voyons ici qu’il faut donc enseigner également la langue espagnole et non seulement le dialecte particulier d’une région ce qui permettra de connaître les traits essentiels de la riche variété de la langue espagnole.

D’un point de vue linguistique, le respect viendra également d’une connaissance réciproque. Les hispanophones de toutes les latitudes doivent être au courant des principales particularités qui caractérisent les différents dialectes hispaniques afin de pouvoir les respecter (par exemple le voseo argentin, le leísmo castillan, le seseo ou zezeo des différents dialectes hispaniques, etc.).

L’enseignement de la langue doit donc se centrer sur les structures morphosyntaxiques, phonétiques et lexicales fondamentales (enseignement de l’orthographe et de l’orthoépie) mais aussi sur les aspects historiques et dialectaux afin que chaque locuteur puisse acquérir une connaissance des réalités linguistiques d’autres époques et surtout d’autres normes dialectales.

Dans cette approche variationnelle de l’enseignement de la langue maternelle, il ne faudra pas perdre de vue deux aspects fondamentaux. Premièrement, que l'objectif de cet apprentissage réside principalement dans une maîtrise passive de ces variétés, c’est-à-dire dans sa compréhension et non dans son utilisation obligatoire. Il ne s’agit pas de remplacer la variété régionale standard de l’apprenant. Deuxièmement, que la présentation de nouvelles variétés devra être graduelle, de sorte que l'apprenant soit confronté dans une première étape avec des formes de la langue pas trop éloignées de sa propre variété pour peu à peu l'introduire dans des variétés plus différenciées après qu'il ait acquis une certaine expérience. Ainsi, dans le cas de la variation diachronique, il est préférable sans aucun doute que l'apprenant ait affaire dans un début à des textes du début du XXème et du XIXème siècle, avant d'affronter les difficultés que peuvent présenter les textes antérieurs.

Ce qui se recherche en résumé, c’est l’enseignement progressif d’une compétence passive du diasystème complet de la langue espagnole.

Pour mettre en pratique de manière efficace ce que nous venons d’exposer, une vision ample (interne et externe) du langage est nécessaire non seulement chez les spécialistes mais également dans le cadre de la formation des enseignants. Pour ce faire, il faut absolument former les professeurs de l’enseignement primaire et les professeurs de langue du secondaire à cette approche des phénomènes linguistiques qui ne se limite pas exclusivement à l’étude de la structure interne de la langue et qui leur permettra ainsi de comprendre l’existence de la variation linguistique et des facteurs qui conditionnent le changement linguistique mais aussi le besoin d’une standardisation polycentriste qui leur fera changer la manière d’aborder l’enseignement de la langue maternelle. S’il n’en est pas ainsi, on court le risque de voir continuer l’enseignement d’une variété linguistique unique (et son imposition comme compétence active avec les conséquences néfastes que nous avons déjà signalées), variété qui, la plupart du temps, appartient à une aire géographique différente, qui ne correspond pas à notre époque ou qui se réfère à un registre, habituellement le registre écrit et formel, complètement étranger aux variétés régionales et familières que l’apprenant devra utiliser le plus fréquemment.

Cette approche variationnelle de l’enseignement de l’espagnol comme langue maternelle a l’avantage de se baser sur les connaissances linguistiques des apprenants, pour peu à peu les étendre en ouvrant le panel dialectal, de lui permettre l’accession à une compétence active de sa norme nationale et à une compétence passive des autres variétés.

Il convient de parvenir à l’unité linguistique en partant de la diversité. Admettre l’existence d’une norme régionale, d’un autre nationale et d’une autre supranationale permettra ainsi de construire une échelle qui facilitera l’enseignement, qui dévoilera une réalité linguistique multiple, qui évitera la discrimination et la marginalisation sociales, qui favorisera la cohésion interne et la communication externe, œuvrant également de la sorte à l’unité de la langue espagnole dans le vaste monde hispanophone.

La politique linguistique chargée de la mise en place de cet enseignement permettra ainsi de concilier en même temps le besoin de respecter une standardisation qui puisse assurer la communication dans le vaste cadre du monde hispanique -richesse culturelle que ces différentes nations hispaniques ont reçue et à laquelle elles ne peuvent ni ne doivent renoncer-, et le respect à la variation qui est inhérente à chaque communauté linguistique.

Dans cet enseignement pluridialectal, la lutte contre la possible fragmentation de la langue passe donc par une augmentation et une intensification par tous les moyens possibles d’une connaissance linguistique réciproque entre les hispanophones, en partant des connaissances dialectales de chacun.

Conclusion

Le monde hispanique a tout à gagner à favoriser la tendance unitaire dans le respect des différences. Il conviendrait donc de promouvoir une politique linguistique panhispanique garante de l’unité et tolérante envers le phénomène de variation. Toute dictature glottopolitique alimentée de conservatisme linguistique et visant à implanter une norme hispanique unique aux détriments des normes particulières, est donc à proscrire. Ce genre de politique n’est bien évidemment ni désirable, ni vraiment réalisable dans l’hispanophonie actuelle. Cependant, nous ne croyons pas non plus à un libéralisme glottopolitique, représenté par une attitude fondée sur le principe du « laissez faire », en l’occurrence, le « laissez parler » consistant à ne pas intervenir pour ou contre une norme, une variété ou une langue, et à laisser agir les tendances dominantes. Nous pencherons plutôt pour un libéralisme normatif, représenté par une diversité normative qu’il conviendra de gérer au mieux afin de pouvoir maintenir l’unité de la langue aux quatre coins de l’hispanophonie.

L’enseignement de l’espagnol comme langue maternelle doit donc se faire dans un esprit de tolérance qui puisse respecter à la fois ces deux objectifs apparemment contradictoires : le besoin d’unité linguistique et le respect des particularismes dialectaux. Pour ce faire, nous pensons qu’il est souhaitable de partir d’un enseignement qui utiliserait comme modèle pédagogique le dialecte de l’apprenant pour en arriver peu à peu à la connaissance active de la norme hispanique nationale et à la connaissance passive de la norme panhispanique.

On comprendra mieux maintenant la difficulté de cette entreprise de maintien de l’unité linguistique en contextes plurinationaux qui montrent forcément des situations de variation linguistique. Il nous semble malgré tout qu’une éducation respectueuse des différences et de l’unité demeure à tout égard la réponse adéquate.

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Notes

  1. « Cuál será la norma a que todos hayamos de sujetarnos? Ya que la razón no lo pidiera, la necesidad nos forzaría a tomar por dechado de nuestra lengua a la de Castilla, donde nació y, llevando su nombre, creció y se ilustró con el cultivo de eminentísimos escritores ». (CUERVO, 1954 : 6).
  2. « No hay más remedio que admitir que el habla culta de Bogotá, de Lima, de Buenos Aires o de México es tan aceptable como la de Madrid. La realidad lingüística postula, para la lengua hablada culta, una pluralidad de normas. » (ROSENBLAT, 1967 : 24.).
  3. Rappelons ici que la langue espagnole n'est pas la seule langue parlée sur le territoire espagnol. Ainsi, tout comme dans l'Amérique hispanophone, on parle d'autres langues que l'espagnol comme par exemple le nahuatl, le maya, le quechua, le chibcha, le aymara, etc., en Espagne cohabitent également avec l'espagnol d'autres langues comme le catalan, le basque, le galicien, etc.
  4. Ou encore stylistique (diaphasique : registre, style). Ces différentes variations sont d’ailleurs difficilement séparables les unes des autres, et se retrouvent ensembles dans les usages particuliers de chaque locuteur, dans leur idiolecte.
  5. Il existerait également la possibilité d’une pluralité normative au sein d’une même nation comme dans le cas de l’Argentine où deux normes linguistiques différentes seraient présentes. Ainsi le signale Lope Blanch (1997 : 63) sans préciser cependant les critères de distinction entre elles.
  6. « La lengua... nos aparta de todos los otros animales, i es propia del ombre. » (NEBRIJA, 1492).
  7. Guitarte (1984 : 132) cite le témoignage de l’Abbé Meléndez, fier défenseur de l’élégance et propriété linguistiques de l’espagnol en Amérique (MELÉNDEZ, 1681 : 1349, vol. II). Nous pouvons également ajouter les exemples connus de Juan de Cardenas (1591 : 176-177), Bernardo de Balbuena (1604 : 111) pour l’espagnol de Mexico et de Martín de Murúa (1611 : 203) et Buenaventura de Salinas (1630 : 246) pour l’espagnol de Lima, qui allaient même jusqu’à assurer que les natifs des Indes Occidentales s’exprimaient mieux que les propres espagnols.
  8. « ¿Subsiste hoy en América esa misma aspiración a la propiedad expresiva, ese “ideal de lengua”? Creo sinceramente que sí, al menos en un importante sector de su población...no me cabe duda alguna de que los hispanoamericanos –de que muchos hispanoamericanos, de mente lúcida y espíritu elevado- tienen, sienten, ese ideal de perfección lingüística. » (LOPE BLANCH, 1997 : 33).
  9. « ...para alcanzar una ejemplaridad idiomática panhispánica, es necesario una firme voluntad lingüística en tal sentido por parte de los hablantes, pero lamentablemente, parece que precisamente esta última falta o es, por el momento, muy escasa en el mundo hispánico». (COSERIU, 1990 : 72). .
  10. Cette définition recoupe la proposition faite par Eugenio Coseriu (1990) de « una lengua ejemplar unitaria de segundo grado, por encima de las ejemplaridades existentes” (1990 :70). Plus loin, il ajoutait à ce sujet : “ejemplaridad que podría integrar en un todo único rasgos españoles y rasgos americanos…» (COSERIU, 1990 : 71).
  11. Cas, par exemple, du « ch » argentin et mexicain, du / q / espagnol.
  12. Même s’il convient de ne pas oublier, bien entendu, l’action de certains spécialistes des questions du langage (grammairiens normatifs, écrivains) qui, avec leur conscience linguistique, aident à instaurer le « bon usage », défini bien souvent en fonction du passé linguistique (à travers par exemple la lutte pour la correction étymologique et grammaticale). Malgré cet essai de légitimation linguistique de la norme, celle-ci n’en demeure pas moins une affaire de jugements de valeur, jugements épilinguistiques qui censurent certaines évolutions de la langue (considérées alors des déviations illégitimes mais qui avec le temps pourraient devenir légitimes) et en acceptent d’autres, les intégrant alors dans le bon usage en tant que déviations légitimes. La légitimité ou non d’un changement linguistique n’a évidemment que très peu à voir avec la langue elle-même.
  13. Jorge Díaz Vélez (1968 : 10) signalait à ce sujet que : « Todavía hoy Castilla, o cierta región de Castilla encarna para muchos el ideal de pureza idiomática.» Il nous semble que ce jugement est toujours d’actualité de nos jours.
  14. « Varietà nell’unità e unità nella differenziazione» comme disait Max Leopold Wagner (1949).
  15. Ce principe apparaît par exemple chez Nebrija quand il dit : « Que así tenemos descreuir como hablamos y hablar como escriuimos. Este es de sí manifiesto, porque no tienen otro vso las figuras de las letras, sino representar aquellas bozes que en ellas depositamos, para que ni màs ni menos tornen a dar de quanto dellas confiamos» (NEBRIJA, 1492 : 5).
  16. Comme le dit le célèbre adage latin « Verbo volant, scripta manent».
  17. Raison pour laquelle Nebrija construisit son oeuvre comme le remarque Lope Blanch (1997 : 148) mais aussi bien avant lui le premier grammairien hindou connu, Panini.
  18. La langue littéraire n’a bien évidemment pas toujours été associée à la langue écrite. Dans nos sociétés, le phénomène littéraire est massivement écrit mais a longtemps été oral et continue de l’être dans les sociétés agraphes ou avec peu de traditions de la langue écrite comme c’est le cas dans bon nombre de communautés indigènes du Mexique.
  19. Nonobstant, force est de reconnaître que, dans certains cas, la langue littéraire ne peut s’ériger en modèle. Même si l’étude des différents facteurs qui permettent la reconnaissance littéraire et la qualité normative d’un écrivain dépassent les limites de ce travail, on peut remarquer, par exemple, à ce sujet, le cas des libertés linguistiques dont certains écrivains font preuve. Ces singularités propres à leur idiolecte, qu'il faut mettre bien souvent sur le compte de la créativité littéraire (quand il ne s’agit pas de limitations personnelles), difficilement pourront servir de modèles de correction car elles ne sont pas partagées ou acceptés par la majorité des locuteurs cultivés.
  20. Lope Blanch cite les exemples suivants : les diphtongues des hiatus /eó/, /eà/, /oé/, la supression de la /d/ intervocalique dans la terminaison –ado, le changement de la /s/ implosive en aspiré /-h/ ou sa suppression, la simplification de la séquence /ks/ (écrit « x » ) par l’élimination de la plosive, l’assibilation des vibrantes /r/ et /rr/, la vélarisation de la vibrante /rr/ en /x/, la neutralisation des liquides implosives /-r/ et /-l/, l'articulation fricative interdentale de la /d/ implosive, l'assourdissement de la palatale /y/ en /ch/, traits phonétiques qui s’éloignent de la transcription écrite et où la solution conservatrice que procure la langue écrite semble préférable pour Lope Blanch (1997 : 106-108).
  21. Ce travail laisse de côté l’importante problématique de l’enseignement de l’espagnol comme langue seconde (dans le cas, par exemple, des nombreuses communautés indigènes d’Amérique) ou comme langue étrangère (l’enseignement de l’espagnol hors des territoires hispanophones) qui mériteraient chacune d’elles une attention pleine et particulière.
  22. « Por dialecto particular en Castilla la Nueva, Mancha i Estremadura i partes de Andalucia mudan la o en e con el azento en esta forma : ie, ies, ie, iemos, iedes ó ieis, ien i se usa mucho entre no letrados, como avié, aviés…dizié, diziés … quirié …por avía, avías, dezía… mas no està rrezibido entre los elegantes, aunque pudiere pasar por dialecto de tan nobles provinzias, demas que ansi se usó i halla en buenas istorias de los pasados» (CORREA, 1625 : 269, cité par LOPE BLANCH, 1997 : 117).
  23. «...no se trata de impurezas, sino de próxima rotura.» (ALONSO D, 1956 : 44).
  24. « Unificación antes que purismo. El purismo puede resultar inoportuno.» (ALONSO D, 1964 : 267).
  25. « Lo que pretendemos es la conservación de una estructura significativa –la lengua castellana- en el estado en que hoy la usan los hablantes cultos de todos los países de nuestra comunidad lingüística. Lo importante es, pues, la conservación de todo lo que sea común a todos los hispano-hablantes cultos».´(ALONSO D, 1964 : 392).
  26. « El enemigo idiomático dentro de cada nación, de nuestra koiné idiomática, es el vulgarismo y el dialectalismo, y el porvenir de la lengua castellana en el mundo depende de la difusión de la cultura, de la enseñanza : la escuela, la segunda enseñanza y la universidad» (ALONSO D, 1964 : 261)
  27. les aspects généraux et l’évolution de ce projet, voir Lope Blanch (1971 ; 1977 ; 1986).
  28. « Hay que evitar que a un escolar mexicano de nuestro tiempo puedan causarle extrañeza los versos de Sor Juana Inés de la Cruz –“Hombres necios que acusáis.. sin ver que sois la ocasión de lo mismo que culpáis »- o la expresión de algún español que diga que “Los mexicanos tenéis mucho sentido del humor”, o la invocación del Presidente de la República que tome juramento a los militares preguntándoles si “Estáis dispuestos a defender la patria…”, etc.” (LOPE BLANCH ; 1997 : 119).