Histoire et déclin du basque

Les origines du basque restent obscures, mais il s'agit probablement des derniers vestiges linguistiques de la population pré-indoeuropéenne. Le basque actuel n'est naturellement pas le basque de ces autochtones d'Europe puisqu'il a subi beaucoup d'influences latino-romanes, aussi bien dans le lexique que dans la grammaire. Il est de nos jours généralement admis que le basque est une langue isolée, même si on a essayé à plusieurs reprises de le rattacher à une autre famille de langues (caucasienne, berbère etc. ; pour une discussion cf. Trask, 1997 : 358-429). Par contre, il est le descendant de l’aquitain, qui était parlé dans la région à l’époque des conquêtes romaines. Depuis, la zone dans laquelle se parle le basque s’est progressivement rétrécie. Pour faciliter l’orientation, regardons d’abord une carte ( Figure 1) qui montre les sept territoires historiques.

Figure 1

Divisions géographiques et administratives au Pays Basque

Source : http://www.rotnroll.com/articles/baskenland/map.html

Ces sept territoires peuvent être regroupés en différentes entités administratives et/ou géographiques, comme montré dans le Tableau 1. Dans la Figure 1, Iparralde, le Pays Basque « nord » ou « français », correspond à la zone en rouge, la Navarre est en jaune, et Euskadi, c’est-à-dire la Communauté Autonome du Pays Basque, est en vert. En ce qui concerne la désignation Euskadi, elle englobe pour certains pas uniquement la Communauté Autonome, mais tous les sept territoires et remplace ainsi le nom traditionnel de Euskal Herria. Les deux termes se distinguent par leurs connotations : on pourrait dire que Euskal Herria renvoie à une entité socio-culturelle, tandis que Euskadi est perçu comme une entité politique. Dans la situation politique actuelle, seule la Communauté Autonome est une telle entité, puisqu’elle a son propre gouvernement et ses propres institutions. La Navarre et le Pays Basque nord en restent exclus.

Tableau 1 :

Désignations et regroupements des différents territoires

Situation géographique

Nom du territoire en basque

Nom du territoire en français

Regroupements

Nord

Est

Zuberoa

Soule

Iparralde (Pays Basque nord)

Nafarroa Behera

Basse-Navarre

Lapurdi

Labourd

Sud

Nafarroa

Navarre

Hegoalde (Pays Basque sud)

Ouest

Gipuzkoa

Guipuscoa

Euskadi (Communauté Autonome)

Bizkaia

Biscaye

Araba

Alava

Il est d’abord important de noter que le Pays Basque n’est que partiellement bascophone. Le sud de Navarre a été romanisé en premier, et, il y a quelques siècles, le territoire d’Araba/Alava (où se trouve le chef-lieu de la Communauté Autonome Basque, Vitoria-Gasteiz) a été romanisé à son tour (Echenique, 1997 : 64 ; Hualde & Urbina, 2003 : 9). La Figure 2 montre les limites actuelles de la zone bascophone et des dialectes. Les zones faiblement colorées en Alava et en Navarre n’ont été hispanisées que ces derniers siècles.

Figure 2

La zone bascophone et les dialectes traditionnels

B : biscayen
G : guipuscoan
ANS : haut-navarrais septentrional
ANM : haut-navarrais méridional
ANOr : haut-navarrais oriental
L : labourdin
BNOc : bas-navarrais occidental
BNOr : bas-navarrais oriental
S : souletin

Source : http://www.terra.es/personal6/landarbaso/home2.htm

A une époque plus récente, le rétrécissement s’est accompagné d’une dissolution progressive à l’intérieur de la zone linguistique, dont le signe le plus visible est la perte de la langue dans les agglomérations. Dans le cas des agglomérations périphériques, Bilbao à l’ouest, Bayonne-Anglet-Biarritz au nord-est de la zone linguistique du basque, les deux effets se sont accumulés, ce qui fait que les bascophones y sont aujourd’hui une petite minorité. On peut dire la même chose du chef-lieu de la province de Navarre, Pampelune. Saint-Sébastien, le chef-lieu du Guipuscoa, tout en étant au centre de la zone linguistique, n’a pas échappé à la romanisation des agglomérations.

Il y a quelques décennies, le basque y était très marginalisé, et aujourd’hui encore, le castillan reste la lingua franca de la rue. L’écrivain Ramón Saizarbitoria racontait que, pendant son enfance dans les années 1950, il était inutile d’interdire l’emploi du basque dans son école à Saint-Sébastien, puisque personne ne le parlait, et même ceux qui auraient su le parler ne le faisaient pas parce qu’ils avaient honte de parler la langue de « paysans et de gens pauvres » (cité dans Kurlansky, 1999 : 407).

Le déclin du basque est aussi dû à un changement dans la composition de la population. D’abord, la communauté bascophone a été affaiblie par l’émigration de ces derniers siècles, soit en Amérique du nord et du sud, soit dans d’autres villes espagnoles ou françaises. Cette perte de locuteurs est aggravée par l’afflux d’immigrés d’autres régions espagnoles, surtout dans le cadre de l’industrialisation pendant le vingtième siècle, ce qui a davantage réduit la proportion des bascophones parmi les habitants du Guipuscoa et de la Biscaye. Le basque étant considéré comme « langue rurale », les nouveaux arrivants n’avaient que rarement la motivation d’apprendre la langue, ce qui distingue la situation basque de la situation catalane où la langue autochtone avait une réputation de langue littéraire et élaborée, autrement dit, où c’était la langue des couches supérieures. En conséquence, le pourcentage des bascophones descendit de 80% en 1877 à environ 50% en 1920 (Haarmann, 1973 : 368). Aujourd’hui, il se situe à un quart de la population.

L’affaiblissement de la langue basque a été accéléré par une politique linguistique répressive pendant la période franquiste (de la fin des années 1930 jusqu’au début des années 1970) qui a retardé la divulgation du basque standardisé qui émergeait pendant cette période. Ce serait pourtant une simplification d’attribuer la faiblesse du basque à ces phénomènes plutôt récents. Historiquement, le basque n’a jamais joué le rôle de langue officielle (Haarmann, 1973 : 378).

Il y a deux siècles, donc à une époque où la quasi-totalité des habitants maîtrisait encore le basque, les discours à l’Assemblée Générale du Guipuscoa « se tenaient toujours en castillan » (Humboldt, 1920 : 49) et le basque n’était employé que pour expliquer une affaire importante à ceux qui ne comprenaient pas l’espagnol. Le basque était alors surtout la langue de la proximité, et comme l’intercompréhension entre les dialectes périphériques était difficile, voire souvent impossible, et comme il n’y avait pas encore de norme supradialectale qui aurait permis de transgresser ces divisions dialectales, la mobilité croissante favorisait, elle aussi, le castillan. Jusqu’à une époque très récente, le basque et le castillan étaient donc un exemple parfait d’une situation diglossique entre deux langues sans relation génétique.

La « romanisation » du basque

Le castillan était la langue qui servait de modèle dans l’évolution du basque méridional, autrement dit, au fil du temps, le basque s’assimilait de plus en plus au modèle castillan. Jusqu’à nos jours, « l’influence des langues romanes voisines […] ne cesse de croître au point qu’une bonne part de la locution basque actuelle n’est largement et de plus en plus sur certains points, en phonétique et lexique mais aussi en syntaxe, que du calque ou ‘décalque’ roman » (Orpustan, 2002 : 233).

La comparaison des variétés du sud avec celles du nord montre très clairement cette influence. Seulement le basque du sud distingue un ‘avoir’ auxiliaire (comme dans egin dut « je l’ai fait ») d’un ‘avoir’ possessif (liburua daukat « j’ai le livre »), à l’instar de la distinction que fait le castillan entre haber et tener, là où les dialectes du nord n’ont qu’un seul verbe. De la même façon, le basque du sud distingue entre le verbe ‘être’ qui décrit un état transitoire (Non dago ? « Où est-il ? ») et celui qui exprime une propriété durable (Euskalduna da. « Il est Basque. »), qui correspondent respectivement à estar et ser (Haase, 1992 : 86).

Ces phénomènes de convergence sont très fréquents dans des régions où plusieurs langues coexistent. Quand les locuteurs doivent manier deux (ou plusieurs) langues – qui peuvent être typologiquement différentes, comme c’est le cas du basque et des langues romanes –, ils ont tendance à les rapprocher pour établir des correspondances biunivoques entre les éléments de deux langues (cf. Haase, 1992 : 167-168). La découverte – où plutôt l’établissement – d’une équivalence entre le castillan tener et le basque eduki permet ainsi aux locuteurs d’employer eduki dans tous les contextes où ils utiliseraient tener en castillan, c’est-à-dire de mettre le verbe eduki dans des contextes où il ne figurait pas et de le bannir de contextes où il figurait, mais où le castillan ne peut pas employer tener – d’où la correspondance biunivoque entre eduki et tener. Dans ce contexte, il est utile de distinguer entre les influences romanes en basque d’une part, et les interférences basques dans les variétés régionales des langues romanes, d’autre part (Haase, 2002 : 111).

Par ailleurs, il est possible qu’il y ait des influences d’un substrat basque en castillan qui dateraient de l’époque où le castillan a émergé dans le nord de la péninsule ibérique, avant de commencer son expansion vers le sud. Si l’on tient compte du fait que la zone castillanophone était beaucoup plus réduite et la zone bascophone beaucoup plus étendue de ce qu’elles sont aujourd’hui, et si l’on regarde la toponymie et les influences lexicales du basque dans les langues romanes péninsulaires – citons l’exemple le plus connu, le mot basque ezker(ra) « gauche » qui a donné izquierda en castillan et esquerra en catalan – il semble tout à fait plausible que le basque ait joué ce rôle 1.

La romanisation du basque est pourtant plus ancienne que la frontière franco-espagnole qui, depuis le 16 e siècle, est la cause principale de l’évolution divergente du basque. Il est probable que la romanisation a commencé à l’époque des conquêtes romaines2 (Echenique, 1997 : 35-36). Cette influence se voit notamment dans le lexique que le basque a emprunté directement au latin, et qui relève surtout des sphères liées au changement de la situation culturelle (Echenique, 1997 : 62). Pour ce qui est de la morphologie, la conséquence la plus frappante de la présence du latin en terre basque est le passage d’une conjugaison synthétique à une conjugaison analytique. Cette transformation peut s’expliquer par le fait qu’il aurait été difficile d’intégrer les verbes empruntés au latin dans le système de la conjugaison synthétique (Haase, 1992 : 87).

Depuis, la perte de formes synthétiques s’est accélérée. Les grands manuels de grammaire présentent encore un grand nombre de tableaux de formes verbales conjuguées qui pourraient faire peur à l’étudiant. La plus grande partie de ces formes sont pourtant peu utilisées de nos jours : en basque moderne, la plupart des verbes n’ont que des formes périphrastiques. Le Tableau 2 montre quelques formes périphrastiques du verbe ikusi « voir ». Ces formes sont composées d’un participe qui indique l’aspect et d’un auxiliaire indiquant le temps, la personne et le mode.

Tableau 2

Formes verbales périphrastiques

Perfectif

ikusi dut

“je l’ai vu”

présent (habituel)

ikusten dut

“je le vois”

Futur

ikusiko dut

“je le verrai”

perfectif du passé

ikusi nuen

“je le vis”

Imparfait

ikusten nuen

“je le voyais”

etc.

   

Source : basé sur Trask, 1997 : 104

Le même verbe avait pourtant des formes synthétiques il y a quelques siècles. Dans la forme dakusat « je le vois », les morphèmes flexionnels sont directement affixés au radical -kus- (Altuna & Azkarate, 2001 : 152). Dans les textes basques les plus anciens, on trouve une soixantaine de verbes ayant au moins quelques formes synthétiques (Trask, 1998 : 319). De nos jours, selon l’âge et le dialecte d’origine du locuteur, seulement dix à vingt verbes conservent des formes synthétiques, et elles ont quasiment disparu des parlers des jeunes Basques du nord.

L’évolution démolinguistique

A la lumière de cette « obsolescence », la situation du basque pouvait paraître plutôt morose, et certains avaient déjà prédit la disparition de la langue. Lors d’un voyage au Pays Basque en 1801, le chercheur Wilhelm von Humboldt parle déjà de la stigmatisation du basque qui se « retire de plus en plus dans les montagnes » et qui « dans moins d’un siècle, aura peut-être disparu du cercle des langues vivantes » (Humboldt, 1920 : 9). Et en 1919, Pierre Broussain, maire de Hasparren, écrivait que, si le statut sociolinguistique du basque ne changeait pas, « la langue basque progressivement et nécessairement, disparaîtra et dans 100, 150 ou 200 ans, mourra dans quelque village perdu de la Basse-Navarre, avec la dernière vieille femme ayant parlé l’antique euskara. » (cité dans Elkar, 1997 : XIX).

Pourtant, ces prévisions funestes ne sont pas devenues réalité. On peut aujourd’hui dire que la langue basque se porte plutôt bien, au moins si l’on compare sa situation à celle d’autres langues « minoritaires ». En effet, sa situation s’améliore depuis quelques décennies : le danger de la disparition a réveillé un mouvement de valorisation de la langue, et la standardisation, qui a pour objectif l’émancipation du basque, a changé la donne.

Pour revenir à la situation de Saint-Sébastien, la seule grande agglomération située à l’intérieur de la zone linguistique du basque, on peut dire qu’elle a de nos jours l’aspect d’une ville vraiment bilingue alors que, il y a seulement quelques décennies, le basque y était considéré comme la langue des gens venus des zones rurales environnantes. Cette évolution positive illustre l’émergence d’un « basque urbain » et est significative de la conquête de domaines sociolinguistiques qui étaient jusque-là réservés aux langues romanes. Cette impression est confortée par le fait que le pourcentage de bascophones actifs est plus élevé chez les jeunes : selon une enquête de 2001, 72% des Guipuscoans entre 16 et 24 ans étaient bilingues, tandis que ce pourcentage n’était que de 39% chez les 50-64 ans (ESPB, 2001).

La langue basque semble même « reconquérir » des zones qui semblaient à jamais perdues au profit du castillan. En Alava, 90% des sondés dans la tranche d’âge des 50-64 ans disaient être monolingues en castillan. Ce pourcentage est descendu de façon impressionnante à 46% chez les jeunes entre 16 et 24 ans, ce qui signifie qu’une majorité des jeunes Alavais a au moins des connaissances rudimentaires du basque.

En 2001, la langue basque avait environ 630.000 locuteurs, ce sont environ 90.000 de plus qu’en 1996. Ce nombre comprend les bilingues « actifs », tandis que les bilingues « passifs » comprenant le basque plus qu’ils ne le parlent n’y sont pas pris en compte. Le nombre des bascophones monolingues se rapproche de zéro. Environ 80% des bascophones habitent dans la Communauté Autonome du Pays Basque, les 20% restants se trouvent dans le nord de la Navarre et dans l'ouest du département des Pyrénées Atlantiques, c’est-à-dire le Pays Basque nord. La diaspora résultant de l'émigration n’est pas prise en compte. Le Tableau 3 montre la répartition des bascophones dans les différents territoires en 2001 et la compare avec les résultats obtenus en 1996.

Tableau 3

Nombre de personnes parlant le basque en 2001 et en 1996

Territoire

Pourcentage de toute la population du territoire

Nombre en milliers

 

2001

1996

2001

1996

Communauté Autonome Basque (Euskadi)

29

25

531

448

Navarre

10

10

48

42

Pays Basque nord

25

26

55

56

TOTAL

25

23

634

546

Source : Gouvernement Basque & Gouvernement de Navarre & Institut Culturel Basque. 1997 et Service Central de Publications du Gouvernement Basque. 2003.

Dans la Communauté Autonome, un quart de ceux qui sont originaires de familles castillanophones ont acquis des connaissances en basque, dans la plupart des cas à travers l’école. Ces « incorporations » à la communauté linguistique ont des conséquences sur l’évolution de la langue : les euskaldunberri, les « nouveaux Basques », comme on appelle ceux qui ont appris le basque après leur première langue, parlent souvent des variétés plus normatives, plus standardisées que les locuteurs natifs. Ces incorporations à la communauté bascophone sont certes positives, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit en général d’individus qui maîtrisent mieux – et emploient davantage – le castillan.

Pour avoir une image plus réaliste de la communauté bascophone, il est alors utile de comparer le nombre des bilingues avec celui des personnes ayant acquis le basque, seul ou conjointement avec la langue romane, avant leur scolarisation, et qui peuvent par conséquent être considérés comme locuteurs natifs du basque. On constate alors que

  • dans la Communauté Autonome, 29% de la population sont bilingues après leur scolarisation, alors que seulement 24% étaient bascophones avant d’être scolarisés, ce qui montre que les gains sont plus importants que les pertes (+5 points);
  • en Navarre, seulement 10% des adultes sont bilingues, alors que le pourcentage de locuteurs natifs étaient de 12% : pertes plus importantes que les gains (-2 points);
  • au Pays Basque nord, 31% de la population ont acquis le basque comme première langue au sein de la famille, mais seulement 25% des adultes sont bilingues. Ici, la scolarisation a un effet globalement négatif sur le développement du bilinguisme (-6 points).

Si nous disons que la communauté bascophone au sens étroite est composée des bascophones dont le basque est aussi la première langue, nous pouvons être a peu près sûrs que ce nombre ne comprend que des locuteurs actifs qui s’expriment facilement en basque et dont le basque est en général un signe d’identification. En outre, ces chiffres ont l’avantage d’indiquer une évolution à long terme, à la différence du nombre des bilingues de toutes origines qui dépend fortement de la politique linguistique du moment. Selon cette statistique, le pourcentage de bascophones natifs est toujours plus élevé au Pays Basque nord (23%) que dans la Communauté Autonome (21%), mais celle-ci reste bien évidemment démographiquement dominante avec plus de 80% du total des bascophones. Au total, il y avait, en 2001, environ 460.000 locuteurs natifs du basque, bilingues, de plus de 15 ans.

Tableau 4

Nombre de locuteurs natifs du basque (seul ou avec une langue romane) et bilingues en 2001

Territoire

Pourcentage de toute la population du territoire

Nombre en milliers

locuteurs natifs

dont bilingues

locuteurs natifs

dont bilingues

Communauté Autonome Basque (Euskadi)

24

21

432

371

Navarre

12

8

56

36

Pays Basque nord

31

23

69

51

TOTAL

22

18

557

458

Source : Gouvernement Basque & Gouvernement de Navarre & Institut Culturel Basque. 1997 et Service Central de Publications du Gouvernement Basque. 2003.

La standardisation : d’un ensemble dialectal à une langue pluricentrique

Les différents dialectes basques (voir Figure 2) sont traditionnellement divisés et regroupés selon l’axe est-ouest. Entre des dialectes voisins, l’intercompréhension ne pose généralement pas trop de problèmes, alors que les dialectes périphériques, le biscayen à l’ouest et le souletin à l’est, sont aussi différents l’un de l’autre que peuvent l’être le français et l’espagnol.

Les dialectes se laissent regrouper selon des traits caractéristiques. Le Tableau 5 fournit une statistique de deux signes qui distinguent les différentes variétés dialectales : le premier est lexical, il s’agit du verbe « dire » qui est erran au nord-est et esan au sud-ouest. Le deuxième est morphologique, le suffixe du futur après certains verbes étant –en au nord-est et –go au sud-ouest. Pour ce qui est des corpus de référence, il s’agit d’une part d’une collection d’articles journalistiques rédigés dans des variétés dialectales, d’autre part d’une collection d’articles journalistiques diffusés dans le Pays Basque entier (appelé ‘ bastext’), et d’un corpus de comparaison, euskaracorpusa, qui réunit des textes de tous genres datant du 20 e siècle.

Tableau 5

Variation régionale dans les médias bascophones

Divisions géographiques

Corpus

Erran/esan

Futur en

-en/-go

( des verbes eman, egin, joan, egon, erran/esan)

Pourcentage de erran

Pourcentage de futur en

-en

Nord

Est

labourdin

42/0

66/0

100

100

bas-navarrais

13/0

64/0

100

100

souletin

37/0

26/0

100

100

Sud

haut-navarrais

37/11

133/5

77

96

Ouest

guipuscoan

0/24

0/48

0

0

biscayen

0/68

0/105

0

0

Général

Bastext

34/1432

59/872

2

6

général

Euskaracorpusa

1152/12810

2019/8085

8

20

Source : corpus régionaux à partir d’articles parus sur Internet

Le Tableau 5 permet de dégager des zones « macro-dialectales ». D’une part, les variétés du nord/est, à savoir le labourdin, le bas-navarrais et le souletin, où l’on emploie sans exception erran et le futur en –en après les verbes mentionnés. D’autre part, les variétés du sud/ouest, c’est-à-dire le guipuscoan et le biscayen, qui emploient sans exception esan et le suffixe du futur –go. Le haut-navarrais occupe une position intermédiaire.

Au premier abord, il semble plus proche des variétés du nord. Il est pourtant moins cohérent que celles-ci, et il est problématique de le classer avec les variétés du nord, car tantôt, il se comporte comme celles-ci, tantôt il se rapproche des variétés de l’ouest. Avec celles-ci, il partage bien sûr la « castillanisation » du vocabulaire, mais aussi quelques traits morphosyntaxiques, comme l’emploi des formes de possibilités des auxiliaires (dezaket dans l’Exemple 1), là où les variétés du nord préfèrent toutes la construction périphrastique (avec la particule modale ahal dans l’Exemple 2).

Exemple 1 . Ikus deza-ke-t
SBAS voir PRS.SUBJ.ABS.3.SG-POT-ERG.1.SG
« Je peux le/la voir. »

Exemple 2 . Ikus-ten ahal du-t.
NBAS voir-IPFF pouvoir PRS.ABS.3.SG-ERG.1.SG
« Je peux le/la voir. »

La variation régionale dans l’expression de la possibilité fournit d’autres « isoglosses » qui permettent de regrouper plusieurs dialectes. Le Tableau 6 montre que ahal se combine tantôt avec le participe du perfectif (ici exemplifié par –tu), tantôt avec le participe de l’imperfectif en -t(z)en (comme dans l’Exemple 2). Au futur, on trouve aussi différentes alternatives morphologiques selon les variétés.

Tableau 6

Les relations syntagmatiques de ahal

Divisions géographiques

Corpus

-tu ahal

-t(z)en ahal

ahal izango/

izanen

ahalko

% de -tu ahal

% de ahal izango/-en

Est

Nord

labourdin

1

70

0

12

1

0

bas-navarrais

6

25

0

17

19

0

souletin

8

34

0

1

19

0

Sud

haut-navarrais

45

32

23

2

58

92

Ouest

guipuscoan

12

0

5

0

100

100

biscayen

21

0

10

0

100

100

général

bastext

165

30

29

14

85

67

Source : corpus régionaux à partir d’articles parus sur Internet

Le Tableau 6 montre que la particule ahal n’apparaît pas dans les mêmes constructions dans les variétés du nord et celles du sud. Une fois encore, les variétés occidentales, à savoir le guipuscoan et le biscayen, sont très cohérentes, car elles emploient ahal toujours avec le participe perfectif, et avec l’auxiliaire izan pour former le futur. Les variétés du nord par contre préfèrent le participe imperfectif et la forme ahalko. Le haut-navarrais occupe, comme souvent, une position intermédiaire.

Sur les points mentionnés, il est plus proche des variétés occidentales, avec la différence que la forme de l’auxiliaire est en général izanen en haut-navarrais et izango en basque occidental. Le Tableau 6 montre donc une autre division entre le basque septentrional et le basque méridional. Pourtant, la comparaison avec bastext montre que la forme ahalko semble se répandre au-delà des variétés du nord. Cette forme se combine 10 fois avec le participe perfectif, la construction occidentale, et seulement trois fois avec le participe imperfectif, la construction septentrionale.

Passons sur ces détails morphologiques, car ces comparaisons avaient pour seul but d’illustrer que la Haute-Navarre peut être considérée comme une zone de transition entre les deux grands sous-ensembles régionaux, le nord-est et le sud-ouest, d’autant plus qu’il n’existe pas de variété haut-navarraise homogène, mais un haut-navarrais septentrional et méridional, et il est possible que ces deux variétés soient influencées à leur tour par le guipuscoan et le bas-navarrais qui sont parlés dans certaines zones frontalières de la Haute-Navarre.

Dans ce contexte, on peut aussi mentionner que les isoglosses (si tant est qu’il s’agisse encore de nos jours de vraies isoglosses plutôt que de différences statistiques) ne se recouvrent pas. Ainsi, bien que les deux traits dont il est question dans le Tableau 5 semblent clairement distinguer les deux sous-ensembles, on constate que le futur en –en est plus répandu que ne l’est la forme erran. Il n’est pas seulement mieux représenté dans les corpus, mais –en se combine aussi avec esan, tandis que la combinaison errango n'existe pas. Dans euskaracorpusa, la forme esanen se trouve 64 fois, ce qui n’est pas très éloigné des 118 occurrences de erranen, la forme septentrionale. Comme on pouvait s’y attendre, la forme occidentale esango reste largement dominante avec ses 1 354 occurrences. Pour ce qui est du haut-navarrais, on pourrait résumer sa position en disant que l’histoire et la dialectologie le regroupent avec les variétés du nord, tandis que le présent et la sociolinguistique le rapprochent des variétés du sud-ouest, celles d’Euskadi. Autrement dit, pour l’étude du basque du 21 e siècle, la division sud-nord, c’est-à-dire, selon la terminologie basque, Hegoalde (« le sud » : Guipuscoa, Biscaye, Alava, Navarre) vs. Iparralde (« le nord » : Labourd, Basse-Navarre, Soule), semble devenir plus importante que la division est-ouest.

L’objectif de la standardisation avait été de trouver des règles communes pour la langue écrite. Avant, en l’absence d’un standard, les dialectes de la Biscaye, du Guipuscoa, le navarro-labourdin et, dans une moindre mesure, le dialecte souletin, étaient utilisés dans la littérature, et étaient appelés, de ce fait, les « dialectes littéraires » (Trask, 1997 : 48). Mais en 1964, l’Académie basque (« Euskaltzaindia » en basque) promulgue l’orthographe standard, et au début des années 1970, l’Académie propose des désinences verbales et nominales pour le nouveau standard (Trask, 1997 : 79).

Néanmoins, cette standardisation n’a pas abouti à la création d’un standard unique qui serait utilisable à travers tout le Pays Basque. Les formes du standard sont essentiellement basées sur les variétés du centre que sont le navarro-labourdin au nord, et le guipuscoan au sud. Par conséquent, le substrat guipuscoan domine dans le standard du sud-ouest, utilisé dans la Communauté Autonome, et le substrat navarro-labourdin reste très visible dans le standard du nord. Cela signifie que le basque est passé du stade de langue non-standardisée, d’un groupe de dialectes, au statut de langue «  pluricentrique »3. C’est ainsi que l’on dénomme les langues qui ont plusieurs centres normatifs, comme c’est le cas de l’anglais (britannique vs. américain), du français (de France/du Québec), ou bien de l’espagnol (péninsulaire vs. américain) (Voir Stewart, 1968 : 534). Les différences entre les standards respectifs permettent de reconnaître l’origine du locuteur, mais n’empêchent pas la compréhension dans la mesure où les interlocuteurs se rapprochent chacun d’un standard fictif, abstrait.

Par la suite, je donnerai quelques traits caractéristiques des standards septentrional et méridional, qui sont, pour certains, des différences dialectales comme celles mentionnées dans les Tableaux 5 et 6 qui se perpétuent dans les variétés semi-standardisées. Les différences les plus évidentes sont celles que l’on trouve dans le lexique, dont le Tableau 7 donne un aperçu. Il peut s’agir de formes d’origine commune ayant évolué de manière divergente (esan/erran « dire », ondo/untsa « bien », ardo/arno « vin »), d’emprunts à différentes langues romanes (kale « rue » et diru « argent » de l’espagnol, karrika « rue » de l’occitan, sos « argent » du français), de termes administratifs qui dépendent de choix plus ou moins arbitraires dans le cadre de différents environnements politiques (alkate/auzapez « maire », udaletxe/herrikoetxe « mairie »), ou bien de synonymes en distribution diatopique (eduki/ukan « avoir », oso/biziki « très », atzean/gibelean « derrière », aurrean/aitzinean « devant »).

Tableau 7

D ifférences lexicales

Français

Sud-ouest

Nord(-est)

« dire »

esan

erran

« bien »

ondo

untsa

« vin (rouge) »

ardo (beltz)

arno (gorri)4

« rue »

kale

karrika

« argent »

diru

sos

« maire »

alkate

auzapez

« mairie »

udaletxe

herriko etxe

« avoir »

eduki

ukan

« très »

oso

biziki

« derrière »

atzean

gibelean

« devant »

aurrean

aitzinean

Sources: Corpus personnel

Bien évidemment, les différences concernent également la prononciation. Ici, deux exemples devront suffire, à savoir la prononciation des sons correspondant aux graphies <rr> et <j>. Le digraphe <rr> est réalisé comme une vibrante alvéolaire au sud (comme en castillan), mais comme une fricative uvulaire au nord (à peu près comme en français, mais souvent plus allongée et/ou moins voisée). Pour <j>, la standardisation est en train de changer les habitudes. Alors que <j> correspondait, comme en castillan, à une fricative vélaire non voisée dans les dialectes d’une grande partie du sud (au Guipuscoa et dans les zones frontalières adjacentes de Navarre et de Biscaye), et à une occlusive palatale voisée (un peu comme en anglais) dans une grande partie du Pays basque nord (à l’exception de la Soule), le standard a promu une prononciation « neutre », l’approximante palatale (comme le <j> en allemand ou le <y> du castillan), qui semble être la prononciation la plus conservatrice et qui s’était maintenue en haut-navarrais septentrional (Echenique, 1997 : 89). Par ailleurs, les palatalisations après /i/ sont fréquentes dans les variétés du sud. Par exemple, oina « le pied », prononcé [o ¥ ina] au nord, se prononce plutôt [o ¥ i ­ a] ou [o ­ a] en Euskadi.

Mais les différences concernent également la morphologie et la syntaxe. Le suffixe de l’allatif est -ra dans le sud-ouest et –rat au nord (Baionara(t) « à Bayonne »), celui du futur après certains groupes de verbes est –go au sud-ouest et –en au nord. La comparaison de l’Exemple 3 avec l’Exemple 4 montre que les différences peuvent également concerner la syntaxe. Il s’agit de la marque casuelle de l’objet direct dans la subordination par nominalisation. Dans ce type de constructions, l’objet direct est en général au génitif dans les variétés septentrionales ( Exemple 3), tandis qu’il reste à l’absolutif dans les variétés du sud-ouest ( Exemple 4) (Rebuschi, 2003 : 43).

Exemple 3. egia-ren erra-i-te-ko
NBAS vérité-GEN dire-0-NR-MR
« pour dire la vérité »

Exemple 4. egia esa-te-ko
SBAS vérité dire-NR-MR
« pour dire la vérité »

En résumé, la variation régionale concerne la prononciation, le lexique, mais également la morphologie et la syntaxe. Des conditions qui suffiraient pour parler de (au moins deux) langues différentes, si le contexte socioculturel le favorisait. Mais même s’il semble aberrant de parler de deux langues basques, il est assez évident que la standardisation a fait émerger non pas un standard unique, mais des standards régionaux. L’exemple du basque montre ainsi que le statut de langue pluricentrique n’est pas réservé aux langues de large diffusion.

Depuis la standardisation, les bascophones vivent dans une situation de double diglossie : la première diglossie était celle entre les variétés locales du basque et les langues romanes officielles. Le processus de standardisation y a rajouté une deuxième diglossie entre les variétés locales parlées en famille et dans un cadre géographique restreint d’une part, et un standard régional qui domine dans les médias, l’enseignement et tous les contacts interrégionaux, d’autre part. Bien évidemment, ces registres s’influencent mutuellement.

Comme certains médias s’adressent à la zone bascophone entière, le langage médiatique n’est pas homogène. En effet, les différents standards s’y côtoient : dans la presse, on peut trouver un article rédigé dans le standard septentrional à côté d’un article dans la norme du sud-ouest, ou bien dans la variété « intermédiaire » de Navarre. Mais il n’est pas surprenant que dans le corpus de textes journalistiques bastext, les formes du sud-ouest, autrement dit, celles de la Communauté Autonome du Pays Basque, sont largement majoritaires. Cela est dû au fait que ce territoire regroupe plus de 80% des bascophones et représente la zone la plus vitale de l’aire bascophone. Comme conséquence d’une telle constellation, on pourrait s’attendre à une occidentalisation des variétés orientales, mais il est encore trop tôt pour faire un tel pronostic.

Pour le moment, il est plus prudent de parler de l’émergence de standards régionaux, celui du nord basé sur le navarro-labourdin, et celui du sud, basé essentiellement sur le guipuscoan, tout en constatant que certaines formes activement employées dans le sud entrent dans le standard du nord sous forme de connaissances passives ou alternatives stylistiques. L’inverse s’observe plus rarement. En même temps, les variétés du nord continuent à subir l’influence du français, tandis que les variétés du sud sont marquées par la présence du castillan qui reste la langue majoritaire. Ces phénomènes de contact concernent surtout le langage informel.

Contexte de la description linguistique du basque contemporain

On peut observer que la langue basque sort de plus en plus de son oralité, ce qui était un des objectifs de la standardisation : entre 1545 et 1974, on publiait en moyenne neuf livres par an en basque. Entre 1974 et 1994, cette moyenne s’élevait à 625 (Kurlansky, 1999 : 404). Les médias bascophones constituent également une avancée considérable. Depuis une vingtaine d’années, on peut lire et écouter le basque quotidiennement.

Figure 3

Les logos du quotidien en basque berria, de la revue Argia, et de la radio-télévision basque EITB

Asteazkena , 2004ko urtarrilak 14

L’émergence d’un basque médiatique a joué un rôle unificateur : d’une part, les médias ont contribué à une connaissance passive de variantes dialectales en dehors de leur zone d’origine. Les bascophones ont ainsi pris conscience de la variation et ont appris un grand nombre d’expressions autres que celles de leur dialecte d’origine. Les médias offrent ainsi un forum de contact pour les différentes variétés et contribuent à leur rapprochement.

Les nouveaux standards régionaux qui y dominent représentent justement un compromis entre les dialectes d’origine et un standard absolu, normatif et abstrait qui serait privé de tout ancrage géographique, comme le suggère l’appellation « basque unifié » – euskara batua en basque – qui a été donnée aux normes proposées par l’Académie basque. Ce passage d’une variété dialectale à une variété standardisée est plus facile pour les locuteurs natifs du guipuscoan et du navarro-labourdin, variétés qui servaient de substrat au(x) standard(s), tandis que les Souletins et les Biscayens se trouvent dans une véritable situation de diglossie.

En raison de leur rôle central dans le processus de normalisation, les médias offrent un terrain idéal pour l’étude du basque au 21 e siècle. Surtout dans le sud, les médias jouent un rôle très important dans la divulgation du standard et nombreux sont ceux qui l’ont appris en regardant la télévision basque fondée en 1982. Les médias, et notamment la presse écrite, illustrent l’évolution de la langue : la nécessite d’exprimer des contenus parfois complexes exige un langage plus élaboré que la pratique exclusivement orale qui est en général moins soignée et tend vers la simplification.

En outre, une grande partie des informations doit être traduite en basque dans la mesure où elles reposent sur des sources rédigées dans d’autres langues. Cela entraîne une harmonisation du basque avec les langues indo-européennes qui dominent dans la communication internationale. De l’autre côté, les médias doivent trouver un équilibre subtil entre une variété territorialisée proche du langage populaire d’une part, et l’objectif d’une langue unifiée qui permettrait de communiquer avec l’ensemble de la communauté bascophone d’autre part. Par ailleurs, il est important de noter que la distinction sociolinguistique entre langue parlée et langue écrite est pertinente pour le basque comme pour toute autre langue. Même si l’on trouve en basque écrit des traces dialectales, l’écrit y a ses propres règles dans la mesure où il correspond en général à des registres soutenus.

Ces registres sont plus conservateurs et emploient, voire réintroduisent, des formes considérées comme archaïques par une grande partie des locuteurs. Le seul fait d’écrire une langue qui, dans le cadre d’une situation de diglossie, avait été cantonnée plutôt à l’oral contribue ainsi à son élaboration. À moyen terme, les bascophones, à qui ce langage élaboré est dirigé, adopteront ce nouveau registre (en plus des registres de proximité qu’ils maîtrisaient déjà), ou autrement dit, ils élargissent leur répertoire diaphasique (correspondant à la variation en fonction des situations de communications).

On peut alors constater que la standardisation et l’élaboration de la langue réduisent – dans certains contextes (éducation, administration, textes écrits, communication suprarégionale) – la variation diatopique (dans l'espace), sans pour autant la faire disparaître, mais élargissent la variation diaphasique en mettant à la disposition des usagers des répertoires mieux adaptés à certaines situations formelles. Cela signifie que la diglossie basque/castillan5 commence à céder la place à une alternance interne, même s’il reste encore un long chemin à faire dans l’émancipation du basque. L’introduction de nouveaux registres peut entraîner une variation diastratique, c’est-à-dire : selon les groupes sociaux, dans la mesure où les locuteurs de certains groupes sociaux seront plus à l’aise dans la maîtrise des différentes variétés, comme c’est le cas de ceux qui ont été scolarisés en basque, à la différence de ceux dont l’enseignement s’est fait dans une langue romane.

Qu’est-ce que cela signifie pour la linguistique descriptive ? Tout d’abord, la standardisation et le contact interdialectal sont suffisamment avancés pour qu’on puisse oser une description « du basque », plutôt que de décrire un dialecte particulier comme devaient le faire les linguistes du passé. À l’état actuel, une telle démarche ne pourrait que donner une image incomplète du fait que les variétés se mélangent de plus en plus. Mais « l’unification de la langue » n’est pas suffisamment avancée pour qu’on puisse négliger la variation, qu’elle soit régionale, stylistique ou diachronique. La variation est ainsi le point de départ et un état transitoire. En même temps, elle peut laisser présager un état futur où la variation serait neutralisée ou remplacée par une autre.

L’environnement socioculturel dans lequel vit la communauté linguistique ainsi que le statut sociolinguistique de la langue déterminent aussi en grande partie les méthodes employées pour décrire la langue. À cet égard, la description du basque se situe à mi-chemin entre des descriptions de langues exclusivement orales et celles de langues de grande diffusion. Les « petites langues », sans standard, souvent sans écriture, généralement parlées par seulement quelques milliers de locuteurs vivant dans des régions difficilement accessibles, rendent nécessaire la présence du chercheur à l’intérieur de la communauté linguistique pendant une période prolongée.

Le linguiste doit constituer un corpus et l’analyser sur place. Un travail sur une langue de grande diffusion avec une histoire littéraire de plusieurs siècles, une présence massive dans les médias et des dizaines de millions de locuteurs qui sont de surcroît scolarisés dans leur langue maternelle, est une activité très différente, étant donné que le linguiste dispose d’un grand nombre de sources facilement accessibles. Par conséquent, le contact direct avec des locuteurs, l’élicitation ciblée n’est pas toujours nécessaire.

On a déjà vu que la langue basque a été standardisée très tardivement, pendant le 20 e siècle, et on a constaté que la standardisation n’est pas terminée et ne le sera peut-être jamais, car les différences entre les variétés régionales continuent à se manifester dans le, ou plutôt les standards. Le travail des bascologues du 19 e siècle, citons Humboldt et Schuchardt, était à certains égards semblable à celui des linguistes qui travaillent actuellement sur les langues de l’Amazonie. Ils ne pouvaient faire autre chose que de noter des impressions linguistiques pendant des voyages à travers le Pays Basque. Le bascologue du 21 e siècle est et sera dans une situation complètement différente. Il trouve la langue dans un grand nombre de contextes : médias, administration, grammaires, littérature, écoles, et – chose très rare dans le cas des « petites langues » – il pourra trouver des travaux sur la langue dans la langue.

Néanmoins, en ce qui concerne le cas spécifique du basque, le travail à distance peut fausser la description ou la laisserait incomplète. L’écart entre la nouvelle norme artificielle et les variétés locales est parfois énorme. La description doit alors tenir compte des deux. Pour atteindre cet objectif ambitieux, le bascologue du 21 e siècle dispose de différentes sources de données : les corpus de textes journalistiques6 (www.berria.info, www.eitb.com, www.argia.com), des corpus régionaux (consulter par exemple www.herriak.info) qui permettent de dégager les structures majoritaires dans les différentes variétés, des collections de textes classiques (comme www.vc.ehu.es/gordailua) à l’aide desquelles on peut faire des études diachroniques, un corpus général beaucoup plus large de 4.658.036 mots qui réunit un grand nombre de variétés et de genres (www.euskaracorpusa.net) et qui permet de voir des exemples de structures plus rares ou, le cas échéant, de constater que certaines structures ne sont pas attestées, et bien sûr, un nombre de plus en plus important d’autres textes qui paraissent sur Internet et qui sont accessibles à travers des moteurs de recherche classiques.

Malgré cette abondance de corpus informatisés, le contact avec des locuteurs reste très utile. Il montre des convergences et des divergences et fait apparaître les facteurs sociolinguistiques qui peuvent en être la cause, il facilite l’interprétation des données, permet de trouver des alternatives, des restrictions d’usage et des nuances sémantiques. Bien que les corpus écrits offrent une grande diversité de données, il ne faut pas oublier que la langue vit dans les locuteurs et que ce sont les locuteurs qui la font vivre.

Bibliographie

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Aurnague , Michel & Roché, Michel (Éds.). 2002. Hommage à Jacques Allières. Romania et Vasconia. Tome 1 : Domaines basque et pyrénéen. Anglet : Atlantica.

Echenique Elizondo, Maria Teresa. 1997. Estudios lingüísticos vasco-románicos. Madrid : Istmo.

Elkar. 1997. Hiztegia/Dictionnaire Basque-Français. Français-Basque. Donostia & Baiona : Elkar.

Gouvernement Basque & Gouvernement de Navarre & Institut Culturel Basque . 1997. Enquête sociolinguistique au Pays Basque [ESPB] 1996 : La continuité de la langue basque II.

Service Central de Publications du Gouvernement Basque . 2003. Enquête sociolinguistique du Pays Basque [ESPB] 2001 : La continuité de la langue basque III.

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Humboldt , Wilhelm von. 1920. Die Vasken, oder Bemerkungen auf einer Reise durch Biscaya und das französische Baskenland im Frühling des Jahres 1801 nebst Untersuchungen über die Vaskische Sprache und Nation, und einer kurzen Darstellung ihrer Grammatik und ihres Wörtervorraths. Wilhelm von Humboldts Werke. Herausgegeben von der Preussischen Akademie der Wissenschaften, Band XIII, Berlin : B. Behr’s Verlag, 5-196.

Kurlansky , Mark. 1999. Die Basken. Eine kleine Weltgeschichte. München : Claassen.

Orpustan , Jean-Baptiste. 2002. ‘Tu’ hi et ‘vous’ zu en basque. In Aurnague & Roché (Éds.), Anglet : Atlantica, 221-233.

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Stewart , William A. 1968. A sociolinguistic typology for describing national multilingualism. In Fishman, Joshua A. (Éd.). Readings in the Sociology of Languages. The Hague/Paris/New York : Mouton, 531-545.

Trask , R. L. 1997. The History of Basque. London & New York : Routledge.

Trask , R. L. 1998. The typological position of Basque : Then and now. Language Sciences, 20(3), 313-324.

Corpus

Sources : collection d’articles journalistiques rédigés dans des variétés dialectales, collection d’articles journalistiques diffusés dans le Pays Basque entier et corpus de comparaison, EUSKARACORPUSA.

Abréviations dans les traductions interlinéaires

0

élément euphonique

1

Locuteur

2

Allocutaire

3

Délocuté

abs

Absolutif

erg

Ergative

gen

Genitive

ipfF

Imperfectif

mr

Modifieur

nr

suffixe nominalisant

pot

Potential

prs

Present

sg

Singulier

subj

Subjonctif

Remerciements

Je remercie Andrée Borillo et Michel Aurnague pour leurs conseils et leurs encouragements, ainsi que l’Equipe de Recherche en Syntaxe et Sémantique (ERSS) à l’Université de Toulouse-Le Mirail pour leur soutien. Je suis en outre reconnaissant à la fondation Gottlieb Daimler et Karl Benz pour avoir financé mes recherches sur le basque.

Notes

  1. Voir aussi Echenique (1997 : 130) : « el castellano tiene su origen precisamente en zona colindante (e incluso conviviente) con la lengua vasca ».
  2. « […] en los últimos años parece haber mayor número de indicios que hablan de vida romana más asentada, al menos en Guipúzcoa […] Poco a poco, los datos obtenidos de la tenaz investigación arqueológica nos permiten intuir relaciones estrechas con el mundo romano […] el contacto vasco-latino se habría prolongado, sin solución de continuidad, en el contacto vasco-románico ».
  3. Stewart (1968 : 534) distingue entre une standardisation ‘monocentrique’ et ‘polycentrique’.
  4. Il s’agit de toute évidence de calques des expressions des adstrats romans vino tinto vs. vin rouge (beltz « noir » ; gorri « rouge »).
  5. Le basque est très peu utilisé dans des contextes formels au Pays Basque « français ».
  6. Le journal Euskaldunon Egunkaria a été fermé par les autorités espagnoles le 20 février 2003. Son successeur Berria, dont le premier numéro est paru le 21 juin 2003, est de format comparable.