Pour référence :
MACKEY, William Francis . 2000.
« Prolégomènes à l'analyse de la dynamique des langues » . DiversCité Langues.  En ligne. Vol. V. Disponible à http://www.teluq.uquebec.ca/diverscite

Introduction

L'objectif de ce document est d'exposer les problèmes inhérents à l'analyse de la dynamique des langues dans un cadre multidisciplinaire. Pour ce faire, nous avons tenté de signaler les multiples dimensions et composantes ainsi que l'enjeu et les rapports entre les facteurs et variables qui touchent diverses disciplines. Pour les sciences "inexactes" qui se sont penchées sur ces questions de langue, c'est aussi un appel à la précision.

Précisions

De prime abord, il est nécessaire de bien identifier le phénomène que nous nous proposons de discuter. Qu'est-ce que nous entendons par " dynamique des langues "? Que veut dire dynamique dans ce contexte et qu'y a-t-il dans une langue que l'on pourrait qualifier de dynamique?

1. Dynamique : le mot et la chose

Le terme " dynamique des langues " a été utilisé depuis une vingtaine d'années pour désigner des concepts fort hétérogènes. Entre autres, on y trouve des indices tels que la force numérique des locuteurs, la diffusion comme langue auxiliaire, la standardisation ou l'enrichissement d'une langue normalisée, le statut accru d'une langue, son expansion dans l'espace ou dans divers domaines d'utilisation, la promotion officielle d'une langue, la puissance économique ou culturelle des locuteurs, leur comportement ethnolinguistique et d'autres concepts analogues.

En même temps, on trouve chacun de ces concepts exprimés en termes différents, tels que : vitalité, puissance, attraction, Ausbau, assimilation et autres dont la signification varie aussi selon la discipline ou la théorie exposée par l'auteur. Autrement dit, la même notion est cachée derrière différents termes et les mêmes termes sont utilisés pour désigner des notions différentes. Dans un tel contexte multidisciplinaire, on peut se permettre de demander si une seule définition interdisciplinaire est possible (Sartori/Riggs/Teune, 1975).

Quoi qu'il en soit, on sait que ces notions associées à la dynamique des langues ne datent pas d'hier. On pourrait retracer l'origine de l'une ou de l'autre de ses composantes aux académies de la Renaissance, à Dante en Italie, à Antonio de Nebrija en Espagne, à Du Bellay ou Rivarol en France, à Frédéric le Grand en Prusse, aux grammairiens de Port-Royal ou aux philologues du XIXe siècle tels que Schuchardt, Humboldt, Meillet, Jespersen et Saussure ou à tous ceux qui, au XXe siècle, ont tenté de mesurer ce phénomène (voir plus bas).

Derrière toutes ces notions se trouve l'idée de force, de dynamis, mot grec qui signifie puissance, énergie et mouvement -connotations partagées par plusieurs sciences dans les mots dynamique, dynastie, dynamo et autres. C'est une notion utilisée à la fois dans les sciences physiques et dans les sciences humaines quand il s'agit de mouvement dans le temps et l'espace, donc un rapport entre le passé et le présent, l'acquis et le potentiel entre une force et le mouvement qu'il déclenche.

Comment ces notions de dynamique peuvent-elles toucher une langue donnée?

2. Langue : de quoi s'agit-il?

Tout d'abord, il s'agit de ne pas confondre l'étude du langage comme phénomène avec celle d'une langue comme système de conventions sociales. C'est d'un tel système qu'il s'agit et on se demande s'il peut posséder en soi une dynamique. Ou s'il est neutre - un objet d'observation, comme l'ont toujours prétendu les doctrines de la linguistique scientifique qui considèrent toute langue en tant que code comme étant digne d'analyse. Afin de distinguer entre ce système et son utilisation, les écoles de linguistique théorique utilisent des dichotomies telles que " langue/parole ", " langue/discours ", " compétence/performance ", et autres, également vagues, restrictives ou contradictoires. Pour nos besoins, nous préférons " code/comportement ".

2.1 La langue comme code
Par " code ", on veut dire non seulement le système de communication, mais d'abord le système conceptuel de représentation façonné, vécu et continuellement adapté par sa culture.

Il est possible d'étudier l'adaptation d'un code en tant que système de représentation selon l'évolution des cultures qui l'ont façonné. Il s'agit d'une adaptation continuelle par des générations successives aux changements dans leur environnement physique et social, y compris la nature et la durée des contacts avec d'autres langues (Mackey, 1982). Ces contacts ont été bien documentés d'ailleurs dans l'histoire externe des grandes langues européennes. Certains codes utilisés dans un environnement en pleine expansion évoluent plus vite que d'autres, à tel point parfois que cela dépasse les capacités des linguistes d'en tenir compte. Peut-on dire alors qu'un tel code est plus dynamique que d'autres? Ou est-ce la portée de son utilisation qui constitue sa dynamique. Autrement dit, ce serait le comportement qui fait la dynamique du code.

Le comportement langagier n'est pas univoque. Certaines personnes parlent une langue qu'elles ne peuvent pas écrire et écrivent une langue qu'elles ne peuvent pas parler. La même langue peut posséder deux codes : l'écrit et l'oral. Le fait que l'un est lié à l'autre est, en dernière analyse, un accident de l'histoire. Il relève de l'invention et de l'évolution de l'alphabet - artifice qui a produit des conséquences inestimables dans l'histoire de la diffusion des langues. Un alphabet permet d'écrire sa langue; une littérature permet de la lire; une population d'interlocuteurs, de lecteurs permet de la diffuser. La permanence formelle de l'écrit lui prête un dynamisme indépendant surtout s'il s'agit d'une graphie unique comme celle des langues de l'Europe occidentale, par opposition à des graphies multiples, comme celles du santali qui en utilise cinq.

Donc, on peut constater que les deux codes d'une langue, le parlé et l'écrit, qui n'ont pas partagé la même évolution, ne possèdent pas nécessairement la même dynamique. Pendant des millénaires, les codes idéographiques ont évolué indépendamment des parlers de leurs lecteurs. Ces mêmes codes sont utilisés aujourd'hui par des millions de lecteurs en Asie, y compris des codes semi-idéographiques, syllabiques ou des semi-alphabets tels que le devanagari, qui ont peu de rapport avec le parler quotidien des lecteurs. Souvent, leur langue de lecture est une langue étrangère qui possède sa dynamique propre. Après la chute de l'Empire romain, le latin parlé est devenu de moins en moins utilisé; en même temps, sa forme écrite s'est répandue de plus en plus pendant un millénaire

Si l'on a toujours séparé ces deux codes, pourquoi ne cesse-t-on de les confondre? Au début de XXe siècle, la linguistique européenne s'est séparée de la philologie, de l'analyse de textes écrits. Pour cette nouvelle science autonome, l'écrit n'était qu'un dérivé peu fidèle de la langue dont la manifestation authentique était la parole. Cette prémisse s'est maintenue à la base du développement de la linguistique occidentale - de la phonologie fonctionnelle à l'analyse du discours (Harris, 1982). Avant donc d'analyser la dynamique des langues, il faut distinguer entre ces codes. Et aussi ne pas confondre le code et le comportement, l'usage et l'utilisation.

2.2 La langue comme comportement
Par " comportement ", on veut dire non seulement la production du discours ou des textes parlés et écrits, mais tout usage de la langue dans la vie sociale et individuelle, y compris la lecture et l'écoute.

La dynamique d'une langue en tant que comportement dépend de son utilisation. Plus une langue est utilisée, plus elle devient utile; une langue non utilisée devient une langue inutile, moribonde et éventuellement désuète. Pour être utilisée, il faut qu'une langue soit utilisable : elle doit posséder un potentiel formel et fonctionnel, un statut approprié à son domaine d'utilisation - comme véhicule de la loi, de la science, de l'éducation ou autres. Ce préalable ne constitue pas pour autant sa dynamique.

Le fait qu'une langue soit utilisable dans un domaine ne veut pas dire qu'elle soit également utilisable dans d'autres domaines; elle peut être propre à un seul domaine (comme langue rituelle, par exemple). On peut toutefois aménager une langue pour qu'elle soit utilisable dans un certain domaine comme on l'a fait, par exemple, pour les langues de certaines nations décolonisées dans le domaine juridique (Cooray, 1985). Toutefois, cet aménagement n'est pas la dynamique d'une langue puisqu'il n'est pas garant de son utilisation éventuelle, surtout si le domaine est déjà bien servi par une autre langue. En Europe, on a pris des siècles pour remplacer le latin par une langue nationale.

L'utilisation d'une langue dépend aussi du niveau propre au domaine. Un niveau rudimentaire d'un parler populaire peut suffire au marché, un niveau supérieur en langue écrite est indispensable pour l'administration publique. Une société rurale dominée par son marché public aura une dynamique de langue autre que celle d'une société dominée par sa fonction publique. Le nombre et le type de domaines dépendent de la structure de la société. Il faut donc inscrire les domaines d'usage dans le cadre plus vaste de la société dans la mesure où sa structure est façonnée par des forces économiques, politiques, idéologiques, culturelles ou autres. Ces forces peuvent agir sur le comportement langagier en direction contraire. Elles peuvent partager le domaine avec une autre langue pour maintenir le bon fonctionnement de la société, qui dépend de l'interdépendance de ses membres, et donc de leur intercommunication.


La dynamique des langues : la nature des forces

Quelles sont les forces capables de faire modifier l'utilisation d'une langue? On doit d'abord distinguer les forces d'attraction et les forces de compulsion.

1. Les forces d'attraction

Ferdinand de Saussure faisait état de deux forces d'attraction qu'il nomma " l'esprit de clocher " d'une part et, d'autre part, le besoin de prendre contact avec le monde extérieur. Depuis Saussure, les horizons se sont élargis grâce à l'accélération phénoménale dans la mobilité des populations et dans l'intercommunication entre les personnes. Toutefois, même si le clocher est disparu, il reste toujours ces deux forces d'attraction : la solidarité avec ses semblables et le désir de sortir des confins de son milieu (Mackey, 1985). Une différence de langue entre ces deux forces d'attraction peut modifier la dynamique de ces langues dans la mesure où l'une des forces est plus forte que l'autre.

1.1. Les forces de la solidarité
Parmi les forces qui renforcent la solidarité langagière d'une population, on peut compter la concentration démographique, la territorialité, l'endogamie, la fécondité, le bien-être économique et social, la scolarisation dans la langue, l'appui officiel et l'assimilation des immigrants. Cette solidarité demande parfois la conformité à une norme de comportements langagiers comme indice d'identité. C'est comme si on disait de chacun " Il parle comme nous, donc il est un des nôtres. " En revanche, les forces qui affaiblissent la solidarité langagière comprennent l'émigration, l'exogamie, la dénatalité, la pauvreté, l'éparpillement de la population ou sa décimation à la suite d'une famine, de la pestilence, de la guerre ou d'un génocide.

Ces forces contraires peuvent toutefois se compenser pour stabiliser la dynamique d'une langue, par exemple la pauvreté d'une part et la fécondité de l'autre. Toutefois, les perdants dans l'utilisation des langues peu rentables sont plus disposés à s'identifier, dans la mesure du possible, à d'autres langues dont l'utilisation fournit des avantages économiques et sociaux. Ils sont plus attirés par le désir de sortir des confins de leur milieu pour se diriger vers un horizon plus prometteur.

1.2. L'attraction des horizons étrangers
Quelles que soient les insuffisances apparentes de nos parlers, on est attiré par des langues dont la connaissance pourrait nous fournir des avantages économiques, sociaux ou culturels. La force de cette attraction dépend non seulement de la langue visée, mais également de la structure de nos sociétés, de leurs valeurs et de leurs contraintes. Les utilisateurs d'une langue dans laquelle il existe peu de choses à lire, une langue associée à une culture pauvre ou démodée, sont ouverts à l'influence d'une culture riche, littéraire, technique et d'avant-garde, à l'intérieur d'une civilisation complexe, une idéologie puissante ou une population massive. C'est ainsi, par exemple, que les minorités périphériques de la Chine et de la Russie ont été attirées par les langues dominantes de ces deux empires. Par contre, c'est la force d'une idéologie puissante associée à l'arabe qui attire les peuples du monde islamique.

L'attraction d'une civilisation supérieure a été déterminante à travers l'histoire. C'est pour cela que les peuples celtophones ont fini par adopter le latin de l'Empire romain. Les Incas, bien avant l'arrivée des conquérants espagnols, ont pu répandre le quechua à travers leur empire. L'attraction d'une grande civilisation a été plus forte que la force militaire. On sait que les conquérants germaniques de la Gaule (les Francs) ont fini par adopter le gallo-roman, porteur de la civilisation romanisée d'un peuple conquis. Tous les conquérants de la Chine ont été assimilés à la civilisation et à la langue chinoises.

Pour atteindre l'abandon total d'une langue en faveur d'une autre, il faut que l'attraction soit globale, c'est-à-dire qu'elle ne comporte que des avantages. Si l'avantage n'est qu'économique, par exemple, c'est souvent un bilinguisme instrumental qui en résulte.

Le déclin des grands empires au siècle dernier a créé des attractions linguistiques qui ne connaissent plus de frontières. Les anciennes langues coloniales dominent maintenant la majorité des États-souverains.

La mondialisation de la civilisation urbaine attire une population globale vers ces grandes langues véhiculaires qui concourent dans un marché d'utilisateurs. Cette concurrence se manifeste entre autres dans l'univers informatique.

2. Les forces de compulsion

Bien que l'on soit attiré vers les langues qui semblent offrir des avantages, on n'a pas toujours le choix de les utiliser. On est né et on vit dans un contexte linguistique. On est contraint d'apprendre la langue de la famille, celle du milieu, et celle de l'État. Si cela correspond à une seule langue, à deux langues ou à plusieurs dépend souvent de ceux qui nous gouvernent, en dernière instance de l'État, de son histoire, de son organisation et du contrôle qu'il exerce sur le comportement de ses citoyens. L'État peut imposer une langue, l'interdire ou la tolérer. De sa part, le citoyen peut embrasser la politique, lui résister, la tolérer ou la propager.

2.1. L'imposition
L'imposition d'une langue est un instrument du pouvoir. Une langue écrite commune est nécessaire à une administration centralisée. Le développement des premières civilisations a été rendu possible grâce à la permanence d'un code écrit. De même, l'évolution de l'État qui va de pair avec le rayonnement d'une langue commune. Le roi insiste pour que ses sujets le comprennent, et le rayonnement et la centralisation de son pouvoir évoluent à mesure que plus de ses sujets adoptent sa langue. Il a donc intérêt à la faire normaliser. La raison d'être de la première grammaire espagnole, celle d'Antonio de Nebrija, a été le désir de la reine de pouvoir communiquer en castillan directement avec ses sujets sans passer par une diversité de hablas locales. Cette nécessité de communication entre le gouvernement et ses administrés est devenue encore plus évidente après la création des régimes démocratiques. L'un des premiers actes législatifs après la Révolution française a été le projet de loi de l'abbé Henri Grégoire : Sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française. L'instrument privilégié pour la propagation de cette langue a été l'école nationale qui, dans le cadre de la centralisation de l'éducation, a évolué vers la scolarisation universelle et obligatoire (Furet/Ozouf, 1977). Plusieurs régimes démocratiques ont suivi l'exemple de la France : une langue normalisée et officielle, scolarisation obligatoire dans cette langue et son utilisation exclusive dans l'administration publique. D'autres pays ont dû permettre l'utilisation officielle d'autres langues à la grandeur de l'État ou à l'échelle régionale en leur accordant des pouvoirs de juridiction limitée. En attribuant ses fonctions à une seule langue, l'État augmente son potentiel. Mais sa dynamique dépend de la compétence linguistique des usagers dans chacun des domaines d'utilisation, ainsi que de la capacité de la langue à répondre aux besoins. Faute de quoi, l'État peut faire aménager le code en conséquence. À long terme, cela peut revêtir la langue d'un potentiel accru suivi d'une plus grande diffusion éventuelle.

2.2. L'interdiction
L'imposition d'une langue unique à l'ensemble d'un territoire suppose parfois l'interdiction et le remplacement d'autres langues. L'histoire de plusieurs langues est celle de l'interdiction ¾ le basque, le breton, le catalan, l'irlandais, le gallois, le provençal et bien d'autres langues écrites et parlées. Mais cela n'est pas réservé aux langues minoritaires de l'État ; cela s'applique également aux langues nationales qui dépassent la frontière. En revanche, on peut exercer le pouvoir de l'État avec tolérance envers les langues minoritaires. On peut promouvoir, par exemple, la création d'écoles ethniques bilingues ou binationales.

2.3. Opposition et résistance
On n'accepte pas toujours avec complaisance l'idée d'abandonner sa langue en faveur d'une autre, ni celle de changer son comportement langagier habituel pour satisfaire à un décret ministériel. Il est vrai que la multitude des parlers locaux dans la France pré-révolutionnaire n'a pu offrir aucune concurrence à la langue de Racine. Mais on anéantit difficilement une langue à tradition écrite. Une génération après l'annexion de la Navarre et son intégration à l'intérieur de ses frontières, la France de Louis XIV interdit l'utilisation du catalan, langue dont la tradition littéraire précède celle du français. La revendication catalane a duré déjà plus de trois siècles - et cela continue des deux côtés de la frontière franco-espagnole. Au XXe siècle, à la suite de la mondialisation des revendications ethniques, de plus en plus de minorités linguistiques ont réclamé le droit à la différence (Caratini, 1986).

2.4. L'irrédentisme linguistique
Depuis le déclin du pouvoir et de l'indépendance de la nation souveraine, couplé avec une mondialisation des rapports entre individus, on a été témoin d'une accélération notable dans le nombre et dans l'importance des mouvements de revendications par les descendants des victimes de l'histoire, y compris celles qui avaient vécu l'interdiction de leurs langues ancestrales.

Certaines de ces langues avaient survécu pendant longtemps comme parlers clandestins, comme langues secrètes ou comme symbole d'identité exclusive (Macalister, 1927). Elles ont surgi plus tard comme noyaux de mouvements révolutionnaires ou indépendantistes. Tel fut le destin de l'irlandais, du basque et du gallois et, dans un autre contexte, celui du finnois, du turc et du hongrois ¾ langue qui a survécu pendant des millénaires en dépit de l'assimilation successive de ses locuteurs par les Iraniens, les Turcs, les Slaves et les Germains, car elle avait toujours servi de puissant symbole de valeur personnelle et d'indépendance. Dans l'analyse de la dynamique des langues, on ne peut pas faire abstraction de ces mouvements d'irrédentisme (Mackey, 1979).

2.5. La propagation d'une langue
La propagation d'une langue n'est pas exclusivement l'affaire de l'État. Toute communauté linguistique consciente de sa valeur pourrait y avoir intérêt. La motivation et l'action des institutions non gouvernementales peuvent bien dépasser le potentiel d'une bureaucratie ministérielle. Le nombre cumulatif d'heures de participation aux activités para-linguistiques représente parfois une force de diffusion supérieure à ce que peut exercer une agence gouvernementale. Si l'on pouvait comptabiliser l'influence des nombreuses institutions et organisations culturelles, sociales et politiques avec leurs publications ainsi qu'avec l'impact de leurs médias, on pourrait alors concevoir l'importance de leur rôle dans la propagation de certaines langues. Tout cela peut bénéficier de la participation de l'État. mais sans la participation active de la population, cette promotion a peu d'effet.

2.6 L'inertie et l'indifférence
La propagation ou l'imposition d'une langue doit faire face à la force d'inertie de la population concernée. Il n'est pas toujours facile de modifier le comportement habituel d'une population, surtout si cela rentre en conflit avec ses autres valeurs. Le succès de la promotion d'une langue dépend de sa place dans l'échelle des valeurs sociales. Et la langue n'est pas toujours en tête de liste. Cette place est parfois réservée à une valeur économique ou professionnelle, idéologique, artistique ou autre.

Il y a aussi inertie d'une population qui, après avoir réussi une longue lutte pour la reconnaissance de sa langue, laisse à l'État la responsabilité de sa survie.

Enfin, il y a l'inertie de l'incompétence. Apprendre une langue pour atteindre un niveau de compétence utilisable et acceptable est un investissement considérable de temps et d'effort. Les résultats des cours de langue témoignent de la faillite de l'entreprise. La grande majorité abandonne avant d'atteindre le niveau de compétence désiré. La loi est impuissante devant une telle incompétence; elle ne peut guère forcer un employé à parler une langue qu'il ignore ou à l'utiliser à un niveau de compétence qu'il ne peut jamais atteindre (Mackey, 1989).

3. Le rapport des forces

Les forces qui dominent la vie d'une langue agissent à la fois sur le code et le comportement langagier, un peu comme la température modifie la forme et l'intensité des nuages du ciel et les vagues de l'océan. Elles ne sont guère statiques et prévisibles; elles sont plutôt instables et interactives. Elles peuvent s'accumuler, s'accélérer, se renforcer mutuellement pour prêter à une langue une direction décisive de régression ou de progression dans le nombre et le dynamisme de ses usagers. Une faiblesse imprévisible dans l'économie d'une région, par exemple, peut déclencher une vague d'émigration des jeunes; cela engendre l'exogamie dans cette génération, suivie d'une génération de bilinguisme transitoire et régressif qui, étant incompétente dans la langue ancestrale, est incapable de la transmettre aux générations suivantes. Un sort analogue pourrait être réservé à des centaines de langues minoritaires à travers le monde.

Il y a aussi interaction possible entre les forces d'attraction et les forces de compulsion. Les forces d'attraction peuvent servir de bien-fondé pour une politique d'imposition. Ou inversement, l'imposition et la diffusion d'une langue standardisée peuvent constituer une force d'attraction. Exemple : le français en Europe au XVIIIe siècle. Les interactions sont toutefois instables. On ne peut pas tenir pour acquis la symbiose dans la diffusion de la langue parlée et de la langue écrite. Les lecteurs d'une langue ne sont pas toujours les locuteurs et le nombre de lecteurs est rarement égal au nombre de locuteurs. Il peut être inférieur pour une langue nationale et supérieur pour une langue supranationale.

Ce rapport de forces peut jouer à l'intérieur de chaque domaine et à la fois entre divers domaines.


Les domaines de la dynamique des langues

La dynamique des langues n'est ni une abstraction ni un artifice conceptuel. Sa réalité existe à l'intérieur des domaines d'activité propre à une société, le nombre de domaines, leur segmentation et leur cloisonnement.

Le comportement langagier à l'intérieur d'un domaine dépend de son contenu, et des langues et parlers qui s'y trouvent, ainsi que de l'importance du rôle et de la compétence relative des locuteurs et du type d'usage accepté.

1. Le nombre de domaines

Le nombre de domaines d'activité d'une société varie selon la complexité de sa structure. Le nombre et l'importance des domaines dans une communauté agricole ne sont pas ceux d'une population urbaine. Une société musulmane orthodoxe n'est guère identique à une démocratie laïque et hétérodoxe. Les différences ne sont toutefois pas permanentes. Quoi qu'il en soit, parmi les domaines possibles, on pourrait chercher à identifier entre autres :

  • L'institution familiale
  • Les groupements de métiers ou d'artisans
  • Les domaines de services (banques, restaurants, coiffure et autres)
  • Domaine de l'industrie (usines, mines, fermes)
  • Domaine des loisirs
  • Le domaine de la fonction publique
  • Le domaine de la finance
  • Les domaines scolaires (le préscolaire, le primaire, le secondaire, le post-secondaire, l'école technique ou professionnelle)
  • Les domaines de la justice (police, prisons, cour d'appel, cour supérieure)
  • Le parlement et les assemblées
  • Les médias (presse, radio, télévision, courrier électronique, Internet)
  • L'armée et la marine.

En principe, chacun de ces domaines peut avoir son propre profil langagier qui détermine la dynamique de ses langues. Tout cela nous invite à la recherche de données qui ne sont pas à portée de la main.

On peut identifier le nombre et la nature des domaines d'utilisation et la dynamique de leurs langues seulement par observation directe comme préalable à des enquêtes. Au Nigeria, par exemple, on a tenté de classer quelques centaines de langues selon leur domaine d'utilisation. Par contre, pour un seul domaine d'utilisation dans une centaine de pays on a pu pondérer l'importance relative de deux langues internationales (McConnell/Roberge, 1999).

2. Structures des domaines

Un domaine peut tolérer une langue exclusive ou une langue privilégiée. Toutefois, dans plusieurs pays plurilingues, il existe des domaines que partagent deux ou trois langues ou parlers, chacun avec sa propre fonction. La langue des plaidoyers officiels dans une cour de justice n'est pas toujours la même que celle des interventions des participants. Quelle que soit la langue officielle du pays, il existe des domaines où la langue de travail est une langue ethnique. Souvent, deux langues occupent la même fonction dans le même domaine dans un contexte de libre alternance comme, par exemple, dans certaines écoles biethniques ou binationales (Mackey, 1972).

En revanche, une langue pourrait occuper toujours la même fonction dans l'ensemble des domaines; elle pourrait servir, par exemple, de langue écrite unique. Elle peut être la seule ayant le potentiel de répondre aux besoins dans un contexte donné. Une langue régionale a plus de potentiel dans un village qu'une langue officielle mal comprise. La différence dans la dynamique de deux langues à l'intérieur du même domaine est tributaire du statut et de la fonction de ces langues à l'intérieur de la société. Car à l'intérieur de certains domaines d'activités sociales, il peut y avoir l'apport de diverses couches d'une société.


Statut, fonction et prestige

Dans l'analyse de la dynamique des langues, il est important de ne pas confondre statut, fonction et prestige; autrement dit, le pouvoir, le savoir et l'avoir; ou le futur, le présent et le passé. La dynamique entre les trois est à la fois interactive, cyclique et cumulative. Le prestige renforce le statut qui alimente les fonctions qui rehaussent le prestige d'une langue qui renforce son statut et ainsi de suite. Ou l'inverse; car la direction ainsi que l'accélération ou la décélération de cette dynamique sont déterminées par des forces d'attraction et de compulsion qui touchent l'utilisation d'une langue dans chacun des domaines d'une société. C'est le rapport et le mouvement entre le prestige, le statut et les fonctions d'une langue qui modifient son utilisation.

Le prestige, le statut et les fonctions d'une langue sont ouverts à l'influence de diverses forces extérieures ¾une découverte, un règlement, un événement ou autre hasard - qui peuvent déclencher un mouvement d'utilisation accrue. C'est ainsi, par exemple, que la découverte, à la fin du Moyen Âge, de manuscrits de l'Antiquité grecque et romaine a beaucoup haussé le prestige de leurs langues, après quoi l'invention de l'imprimerie a permis une grande diffusion de ces écrits, à tel point que le latin a pu maintenir pendant des siècles son statut de langue de la science et de l'érudition. Et plus récemment, au Québec, après que le français a été doté de statut officiel, il a assumé dans plus en plus de domaines des fonctions qui auraient été impossibles pour une langue de prestige inférieur. C'est donc l'interaction entre statut, fonction et prestige qui fait tourner, pour ainsi dire, la dynamo de l'activité linguistique.

1. La dynamique du statut

Le concept de statut (du latin statuere, établir, dérivé de stare, se tenir) est fondé sur l'idée d'établir, ce qui a engendré des connotations de disponibilité, de potentiel et d'institution.

Le potentiel d'une langue et sa disponibilité à pouvoir répondre aux besoins peuvent varier d'un domaine à l'autre. Ils sont établis soit par coutume soit par imposition. Le potentiel d'une langue peut venir de son prestige, du fruit de son passé. Mais sa diffusion dans de nouveaux domaines dépend de sa disponibilité et de sa capacité à s'adapter au présent. Plus il y a d'adaptation, plus le statut augmente, plus l'adaptation est rapide, plus le statut est dynamique.

2. La dynamique des fonctions

La distinction entre statut et fonction est équivalente à celle qui existe entre institution et utilisation. Le mot fonction (du latin fungor, functus, s'engager) a des connotations d'activité, de comportement, de compétence, de modeet de degré d'utilisation. Les forces qui déclenchent les fonctions d'une langue proviennent non seulement de son statut, mais également de ses contextes d'usage et de la compétence relative de ses usagers.

2.1 Les contraintes contextuelles
Chaque domaine suppose un niveau fonctionnel de compétence. Le domaine de la construction, par exemple, ne demande guère toutes les compétences d'une fonction publique. Certains domaines sont dominés par la langue écrite; d'autres, par la langue parlée. Pour certains domaines, une compétence de compréhension suffit; pour d'autres, les compétences de l'expression orale ou écrite sont indispensables.

La dynamique fonctionnelle d'un domaine se trouve dans le rapport entre contexte, compétence et comportement. C'est-à-dire le comportement langagier que le contexte demande face aux contraintes imposées par la compétence des usagers. Pour répondre à sa fonction, chaque domaine doit donc exclure les incompétents. Certains domaines sont plus exclusifs que d'autres (voir Figure I).

Dans l'État-nation où une seule langue est exclusive dans tous les domaines, plusieurs usagers sont exclus d'office, par manque de compétence dans la langue officielle ¾ surtout parmi les nouveaux venus et les minorités linguistiques. Cela peut causer des revendications contre l'État et son système scolaire pour ne pas avoir fourni les moyens d'atteindre le niveau de compétence voulu. En revanche, cette exclusion par manque de compétence peut inciter à l'émigration.

Dans la première instance, on peut observer, par exemple, l'évolution du comportement politique de la génération d'allophones scolarisés en anglais après l'implantation de la Charte de la langue française au Québec. Regrettant que leur niveau de compétence dans leur langue seconde soit largement insuffisant, ils ont voulu mettre fin à leur ségrégation linguistique en faveur d'une école commune et d'une scolarisation en français, qui dans l'intervalle est devenu la langue la plus rentable au Québec. Dans la deuxième instance, les minorités linguistiques de la même génération également scolarisées en anglais songent plutôt à l'émigration, étant devant l'impossibilité d'attendre le niveau de compétence en français à la hauteur de leur niveau d'instruction.

2.2. L'économie interlocutoire
Les États fédérés à deux langues et d'autres pays et institutions bilingues permettent dans certains domaines l'usage de deux langues. Cela répond à un autre type de dynamique fonctionnelle. Ici, le bien-être du domaine ou de l'institution ainsi que l'intercommunication que cela impose dépendent d'une optimisation de la compétence bilingue requise à l'intérieur des contraintes contextuelles du domaine. On tend, à tour de rôle, à s'adapter au niveau optimal dans les deux langues (voir Figures 2 et Figure 3).

2.3 La répartition fonctionnelle des langues
Dans la plupart des pays, une seule langue ou un seul parler ne suffit guère à remplir toutes les fonctions de la société. Celles-ci sont souvent partagées entre deux langues ou parlers (diglossie), trois (triglossie) ou quatre (tétraglossie). Avec plus de 6,000 langues logées dans moins de 200 États qui partagent une centaine de langues officielles, il est évident que la grande majorité des langues du monde ne sont guère autosuffisantes dans toutes les fonctions d'une société moderne. Pour leurs usagers, la polyglossie est donc la norme.

Le grand nombre de domaines dans une société moderne engendre la polyglossie. Dans les domaines technologiques, plus on est spécialisé, moins il y a de langues disponibles et plus il y a de probabilités que ces langues soient autres que la langue de son milieu. Il y a donc peu d'États monoglottes.

Les langues et parlers d'une société peuvent aussi se répartir entre les diverses couches de la société. Les classes supérieures de la société pourront même se distinguer par une langue étrangère (l'exoglossie); par exemple, au XVIIIe siècle, le français fut la langue de l'élite européenne, notamment en Russie jusqu'à l'invasion napoléonienne. De nos jours, la classe dirigeante en Inde parle l'anglais; au Cameroun, c'est le français. Il existe toutefois des sociétés égalitaires comme les États-Unis qui tolèrent mal de telles distinctions. Enfin, il y a les États bilingues où toutes les langues officielles peuvent occuper toutes les fonctions de la société (l'isoglossie) par opposition à ceux dont certaines fonctions sont unilingues (l'hétéroglossie) (Brann, 1990).

On peut également distinguer entre la répartition territoriale d'une langue et sa répartition démographique. Certaines langues sont conçues comme étant la propriété d'une tribu, d'un peuple ou d'une ethnie, quel que soit le lieu où ils habitent, y compris les diasporas des peuples sans État. D'autres langues sont territoriales, nationales et même supranationales. L'une peut se transformer en l'autre. Une langue ethnique peut devenir une langue territoriale. C'est ainsi que l'anglo-saxon devint la langue de tous les habitants de la Grande-Bretagne. Et la langue adoptive des Francs devint la langue des habitants de la France. La langue d'un peuple devient ainsi la langue du peuple. Et cela renforce son potentiel démographique surtout si la métamorphose affecte l'expansion territoriale ou impériale de l'État et de sa civilisation. C'est ainsi que certaines langues vernaculaires ont réussi à se transformer en grandes langues véhiculaires. Ce sont toutefois les rapports de force qui déterminent la répartition des langues de l'État à chaque moment de son histoire.

3. La dynamique du prestige

Le prestige d'une langue est le fruit de son passé; il est donc cumulatif. La notion de prestige est parfois ambiguë; le mot provient du mot latin praestigium, ce que l'on peut voir, un spectacle, ce qui comprend la réalité et l'illusion. Pour une langue, c'est son acquis; mais aussi l'idée que l'on se fait d'elle. La connotation du mot peut donc avoir une dimension attidudinale. Par exemple, par son invasion de la Russie, Napoléon a beaucoup réduit le prestige du français dans l'esprit de l'élite de ce pays.

Dans l'acquis d'une langue, on peut comprendre la somme de ce qui a été écrit dans la langue et son importance dans chaque domaine, y compris la littérature.À cela, il faut ajouter le nombre, l'importance et la durée des domaines qu'elle a dominés comme, par exemple, la diplomatie.

Aussi faut-il évaluer sa standardisation et sa diffusion. Cela est évident dans les études de sa grammaire et de son lexique et les travaux linguistiques qui en découlent; pour certaines langues, l'ensemble pourrait bien remplir une bibliothèque. Le fait qu'une langue a été étudiée plus qu'une autre ne relève pas toutefois de sa valeur intrinsèque, mais de l'intérêt et du pouvoir de ses usagers (Joseph 1987). Chaque État-nation qui en possédait les moyens avait intérêt à promouvoir l'étude de sa langue nationale. Chacun voulait posséder son propre dictionnaire, sa grammaire, l'atlas de ses dialectes et même sa linguistique. Tout cela prête à une langue une certaine permanence de sa valeur et de l'importance de son acquis dans la mesure où les générations successives y ont accès.

Cet énorme avantage est toutefois facturé. On maintient la stabilité d'un code au prix de son adaptation à chaque nouvelle réalité. La grammaire d'une langue peut exiger la même conformité que celle d'une rite sacré. Bien que la société moderne accepte toute espèce de déviation à ses mœurs traditionnelles, elle ne tolère aucune dérogation à ses règles de grammaire. Il existe des sociétés où c'est l'inverse, car certaines langues sont plus tolérantes que d'autres.

Le prestige représente une force dans la dynamique d'une langue dans la mesure où il peut renforcer son statut. Quand, par exemple, l'Inde, au moment de son indépendance, a inscrit dans sa constitution le hindi comme langue officielle, on a pris la peine de bien spécifier qu'il s'agit du hindi " en écriture devanagari " (écriture des dieux), celle du sanskrit des textes sacrés soignés et maintenus depuis plus de deux millénaires.

Comme force attitudinale, la mémoire collective du prestige d'une langue, associée aux grands moments de son histoire et de sa littérature, peut engendrer un sentiment de fierté et de solidarité chez ses locuteurs. Elle peut également motiver un désir de conserver la langue en lui attribuant des domaines d'usage élevés et exclusifs. Cela a contribué au maintien pendant des siècles des langues minoritaires (voir plus haut).


Mesurer la dynamique des langues

L'acte même de mesurer nous oblige de préciser les influences qui déterminent le sort d'une langue. Les mesures nous permettent d'évaluer l'importance relative des forces, leur stabilité, leur interaction, leur vélocité (Mackey, 1976). La mesure aide à comprendre le rapport entre statut et fonction, ainsi que la rentabilité des interventions dans la vie et le comportement langagier des usagers. Les résultats peuvent guider l'implantation de politiques linguistiques en démontrant la différence entre les lois les plus rentables, les moins rentables, les peu rentables et les contre-productives.

1. Le bien-fondé des mesures

Si la dynamique des langues se trouve dans le rapport des forces, il faut pouvoir les mesurer - non seulement par leur vélocité, leur énergie relative, mais également par leurs changements de direction.

Quoi mesurer? On doit pouvoir établir des mesures de la force d'attraction et de la force de compulsion ainsi que de leurs effets sur le comportement langagier des divers groupes. Il est déjà possible de mesurer la fécondité, le taux d'exogamie, d'alphabétisation, le niveau de scolarisation, le nombre et l'importance des publications, la portée des médias et ainsi de suite.

Où mesurer? On peut borner ses mesures à l'intérieur d'une frontière politique (le Québec ou le Canada, par exemple) ou une frontière géographique, ou un domaine (les sciences, par exemple) ou une population (les francophones, les Juifs orthodoxes, ou autres minorités linguistiques). On peut aussi se borner à une langue en faisant abstraction des frontières - comme on l'a fait souvent pour le nombre de francophones. Ou l'on peut se borner à un domaine à l'échelle mondiale, tel que les sciences et l'éducation (McConnell/Roberge, 1994).

Comment mesurer? Plusieurs méthodes de mesure sont applicables au prestige, au statut et aux fonctions des langues dans divers domaines ainsi qu'à la densité et à la vélocité des forces qui les façonnent. Mais peu ont été appliquées à la mesure des langues.

Pour l'analyse de la dynamique des langues, on peut classer les études en trois catégories : les études synchroniques, les études diachroniques (ou longitudinales) et les études de cas. On peut trouver ces études sous diverses rubriques telles que " dynamique ", " diffusion ", " vitalité " et " assimilation ". C'est la signification de l'un ou de l'autre de ces termes qui décide comment on mesure.

1.1. Études synchroniques ou descriptives
Si l'on définit la dynamique d'une langue comme étant le rapport entre le nombre de locuteurs de langue maternelle (M) et de langue seconde (S), on mesure en conséquence par l'indice M/S (Breton 1990). De là découlent des indices de diffusion (le rapport S/M), des indices de régressions (le rapport A/E entre allophones et ethnophones) et autres. Ces mêmes indices ont été utilisés durant les années 1960 par Stewart et autres pour mesurer ce qu'ils appelaient la "vitalité " d'une langue. Par contre, d'autres définitions de la vitalité, comme celles de McConnell et Giles, ont produit des mesures différentes y compris la pondération des fonctions et du nombre de domaines où elles figurent. On a mesuré la " vitalité absolue " de la langue dans chaque domaine, et aussi la " vitalité relative " par rapport aux fonctions des autres langues dans le même domaine et par rapport aux fonctions dans le même domaine d'une langue dans diverses régions.

Fort des résultats d'enquêtes sur les modes et degrés d'utilisation des langues écrites du monde, McConnell a pu élaborer une mesure de vitalité à quatre dimensions : linguistique (les formes), sociale (les institutions), temporelle (l'historique) et spatiale (géographique). Pour chaque dimension, on fait état du mode (oral/écrit), le nombre de domaines et de niveaux en fonction du nombre d'usagers. Les données proviennent de réponses à un questionnaire standardisé de 400 questions (McConnell/Gendron, 1988).

Ces études synchroniques peuvent nous décrire le prestige, le statut et les fonctions d'une langue dans un domaine situé dans tel endroit à un moment donné. Elles peuvent servir de base pour des mesures de la portée et de la vitesse des changements dans l'utilisation d'une langue. Mais elles ne sont pas en soi des mesures de la dynamique d'une langue. On sait où on est sans savoir où on était et encore moins où on va (Mackey, 1983). Il faut donc faire appel aux études diachroniques.

1.2. Les études diachroniques et longitudinales
La plupart de ces études ont été réalisées en démographie (Henripin, Castonguay, Paillé) et en géographie (Breton, Cartwright, Louder). Elles se servent surtout des données provenant des recensements du passé, ce qui permet de mesurer des tendances à long terme. Les données du recensement ont également permis d'élaborer des indices intergénérationnels en comparant la compétence attribuée aux jeunes avec celle des grands-parents. Lorsque peu de jeunes comprennent la langue de leurs ancêtres, il est peu probable que cette langue se diffuse dans leur région. On peut chiffrer cette probabilité par des indices d'assimilation (Castonguay) ou des indices de rétention : le rapport entre les compétences des usagers de deux générations d'ethnophones (Breton, 1990). Si le recensement contient un nombre de questions touchant la langue (comme c'est le cas au Canada), on peut élaborer d'autres mesures nous permettant de chiffrer les gains et les pertes dans l'utilisation d'une langue à divers endroits (Mackey/Cartwright, 1979).

1.3. Les études de cas
Compte tenu du grand nombre de variables dans la dynamique du statut et des fonctions d'une langue sur une certaine période de temps, c'est surtout les études de cas qui expliquent mieux le sort d'une langue à un endroit donné - surtout si l'étude comporte une quantification temporelle des variables. Les études en profondeur de la réalité vécue nous révèlent les causes et effets de l'assimilation et de l'acculturation d'une part, et de la rétention et de la diffusion de l'autre.

2. Critique des mesures

Avant d'utiliser de telles données dans un calcul de la dynamique d'une langue, il serait souhaitable de vérifier leur provenance, de bien séparer les unités non identiques, d'attribuer la langue aux usagers et non pas aux espaces, de distinguer entre langue et personne, de séparer les domaines et de bien interpréter les résultats.

De prime abord, on peut constater que la plupart des études dont on a fait état sont des descriptions de la diffusion d'une langue et non pas de la mesure des forces qui en sont la cause.

2.1. Provenance des données
Pour mesurer la force de ses facteurs et son effet sur l'utilisation d'une langue, il faudrait comparer les chiffres provenant d'au moins deux périodes de temps (étude diachronique).

Bien que le nombre d'usagers d'une langue fournisse un indice de son usage, cela ne constitue pas une mesure directe de son utilisation.

2.2. Fausse sommation des données
On ajoute parfois des chiffres sur la langue provenant de différents types de recensements. La première langue est parfois identifiée comme " langue maternelle ", " langue du foyer ", " langue usuelle ", " langue paternelle " ou " première langue apprise et toujours comprise ". On sait, toutefois, qu'il y a des millions de personnes en Asie et en Afrique, par exemple, pour lesquelles la langue usuelle n'est pas la première langue apprise.

2.3. Attribuer une langue aux espaces vides
Le dénombrement et la répartition spatiale des langues officielles sont souvent cartographiés. Les régions de même langue figurent en couleurs identiques. Cela projette toutefois une image de la force relative de ces langues qui est souvent illusoire. Par exemple, de vastes régions du Nord canadien non habitées et non habitables sont colorées comme francophones, anglophones ou bilingues.

2.4. Une personne - une langue
Dans la compilation comparative du nombre d'usagers de telle ou telle langue, la signification de termes comme " usager ", " locuteur ", " francophone " " anglophone " ou autre peut couvrir une grande diversité de comportements et de compétences qui ne sont pas reflétés dans l'attribution d'une langue à une personne. On attribue souvent la langue officielle à l'ensemble de la population. Il y a plusieurs pays en Afrique et en Asie où la grande majorité de la population ignore la langue officielle surtout si la scolarisation (s'il y en a) se fait dans une langue tribale ou régionale et le répertoire de langue usuelle change selon l'évolution de la carrière et les déplacements que cela exige.

2.5. Le domaine témoin
Toute utilisation d'une langue se fait à l'intérieur d'un contexte. C'est là où on peut l'observer et la mesurer. La dynamique des langues n'est pas la même dans chaque domaine. La dynamique de la langue scolaire n'est pas celle du foyer. Pour les mesures, il faut les placer sur une diachronie comparable pour voir s'il y a rapport entre les deux. On pourra examiner à titre d'exemple la population allophone de Montréal durant la période d'implantation de la Charte de la langue française. Peut-on conclure que la langue scolaire a modifié la langue du foyer? Et en quelle mesure? Il y a évidemment une corrélation; mais il faudra l'interpréter.

2.6. L'interprétation des résultats
Une corrélation n'est pas une cause. Pour bien comprendre la dynamique, il faudra découvrir le mécanisme de transfert entre école et foyer. Est-ce que c'est la langue d'enseignement qui est transférée ou la langue commune des élèves, la langue du milieu. (Rappelons que les écoles françaises pour les petites minorités francophones ne semblent pas avoir modifié l'usage de l'anglais comme langue de communication entre les élèves).

Il faudrait savoir également si le nombre d'enfants provenant de la même famille est un facteur décisif. Deux enfants ou plus peuvent continuer au foyer à parler entre eux la langue de leur milieu scolaire, ce qui n'est pas le cas pour l'enfant unique qui, à la maison, ne parle que la langue de ses parents. Autrement dit, la fécondité allophone peut favoriser l'usage de la langue scolaire (voir tableau).

3. Les lacunes à remplir

Ce n'est pas les méthodes qui manquent. On dispose maintenant d'un nombre de techniques d'analyse et de mesure du comportement langagier (Rietveld/van Hout, 1993). Ce qui manque, ce sont les limites de mesure stables et précises ainsi que la rigueur des applications. Il manque également énormément de données.

Si l'on disposait des données nécessaires, on pourrait démontrer pour chaque domaine une progression, une régression ou une stabilité dans l'usage des langues en fonction de la densité de la population et ses types d'activités. L'intégration de ces dynamiques nous permettrait de fournir pour une région et pour chacune de ses langues un profil de sa dynamique pour savoir si les tendances sont naissantes, progressives, stables, régressives ou simplement résiduelles (Mackey 1990).


L'étude de la dynamique des langues

Il s'agit donc d'un grand nombre de mesures et de corrélations effectuées à divers endroits et à différents moments à base d'unités identiques spécifiques, commuables et standardisées. Il est improbable que cela puisse se faire à l'intérieur d'une seule discipline puisqu'il n'existe guère d'activités sociale ou humaine qui ne soit pas touchée par la langue.

On est en face de disciplines qui ont chacune construit son propre édifice théorique à partir d'artifices conceptuels exprimés dans un métalecte exclusif. Chacune découpe la réalité observable à sa façon et nomme les pièces dans son propre jargon. Il s'est avéré impossible de combiner les apriorismes de ces disciplines, et surtout pas leur terminologie. Car il serait nécessaire d'identifier, de définir, de nommer et d'accepter des unités de base communes. Dans toutes ses dimensions, il faudrait savoir dans quels domaines ou espaces une force est dominante ou décisive, et cela à l'intérieur d'un cadre socio-écologique où tout se tient (Mackey, 1994).

Il faudrait pouvoir analyser une réalité multidimensionnelle instable et toujours à la recherche d'un équilibre. Il peut y avoir adaptation dans un domaine et remplacement dans l'autre. Puisque tout a lieu par degré et dans une certaine période de temps, cela est mesurable.

Si une langue, ou un parler, ne peut pas s'adapter aux besoins d'un domaine, elle sera remplacée par une autre. Car une société, comme la nature, tolère mal le vide. L'adaptation ou le remplacement se déroule dans le temps à une vitesse qui est aussi mesurable.

La nécessité d'adapter ou de remplacer une langue dans un domaine ou dans une région peut engendrer un conflit entre les usages et entre les usagers. Du côté des usages, le conflit peut avoir lieu entre les éléments d'une langue ou entre ses variétés, entre la création et l'importation de nouveaux éléments, entre la stabilité d'une langue face à une autre et l'évolution vers une symbiose des deux. L'intensité et la vélocité de ces changements sont également mesurables puisqu'ils se déroulent dans le temps. Une évolution peut prendre une génération ou plusieurs.

La direction, l'intensité et la vitesse de cette évolution dans un domaine, dans une classe sociale ou dans une région sont le fruit de l'enjeu entre les forces positives et négatives d'attirance et de compulsion.

Pour étudier ce type de phénomène il faudrait que les études multidisciplinaires des langues engendrent une étude interdisciplinaire. Cela suppose la formation de chercheurs interdisciplinaires axés non pas sur une discipline après l'autre, mais englobant un phénomène de taille, à l'instar de ce que l'on a réalisé depuis une vingtaine d'années dans les sciences écologiques. Car la dynamique d'une langue ne peut exister qu'à l'intérieur de son écologie sociale.

Figure 1
L'économie interlocutoire : parler


Le niveau de compétence dans la langue parlée du locuteur B est insuffisant; c'est celui du locuteur A qui permet un comportement C qui répond aux besoins du domaine, ce qui peut comprendre, par exemple, le service à la clientèle.

Figure 2
L'économie interlocutoire : lire

Le niveau de compétence en lecture des deux locuteurs, bien qu'inégal, est suffisant pour les besoins du domaine dont l'essentiel serait, par exemple, l'analyse de documents.

Figure 3
L'économie interlocutoire : lire et parler

Bien que les deux locuteurs parlent difficilement la langue de l'autre, ils la comprennent suffisamment pour travailler ensemble. Ils peuvent, par exemple, étudier le même document et évaluer son contenu chacun dans sa langue.

Tableau 1 : Les enfants allophones de Montréal

Sources :
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2. B. Villata " Montréal " Dans : W.F. Mackey (2000) Espaces urbains et co-existence des langues, Terminogramme (Montréal, OLF, à paraître).

*Enfants âgés de 9 à 12 ans. Il s'agit de la langue utilisée avec les autres enfants (frères et sœurs) de la même famille. Pour les cas où l'on signale une intercommunication dans deux ou trois langues (par exemple, italien-français, italien-français-anglais), on a ajouté les composantes au pro rata à chacune des langues. Quand deux enfants de la même famille fréquentent la même école, il est probable qu'ils adoptent comme langue interpersonnelle celle du milieu scolaire, même à la maison.

NOTES

  1. En mars dernier (2000), le plus important dictionnaire d'usage de la langue anglaise (le Oxford English Dictionary) a créé dans Internet un site ouvert consacré uniquement à absorber les changements quasi quotidiens dans l'usage de l'anglais.
  2. À partir de la Renaissance, le latin a graduellement cédé sa place comme langue écrite internationale successivement à l'italien, au français aux XVIIe et XVIIIe siècles, place que ce dernier partagera plus tard avec l'allemand et l'anglais à la suite de la Révolution industrielle.
  3. On a imaginé la langue comme étant une entité autonome, un système unifié, qui se manifeste en divers usages, plutôt qu'un ensemble d'usagers aptes à se servir d'elle dans diverses situations (Renate Bartsch, 1985).
  4. Cela a pénétré le lexique et même la structure de plusieurs langues telles que le swahili, le persan, le turc, l'ourdou, l'ouzbek et autres. On peut en dire autant du sanskrit dans les pays bouddhistes. Et l'attirance du français pour les élites de l'Europe au XVIIIe siècle a également laissé des traces permanentes dans le lexique des langues nationales.
  5. Les Vikings ont aussi abandonné leur langue pour adopter celles des pays qu'ils avaient conquis ¾ le français, le slave et l'anglo-saxon tout en laissant des traces dans toutes ces langues, notamment dans l'anglais.
  6. Ce fut le cas du malais en Indonésie, du tok pisin en Océanie et du swahili en Afrique orientale
  7. Plus de la moitié des États souverains du monde ont comme langue officielle ou co-officielle l'anglais, le français, l'espagnol ou l'arabe.
  8. Dans Internet, invention américaine, l'anglais a maintenu son monopole pendant une décennie, après quoi son pourcentage d'utilisation a rapidement diminué en faveur du français, de l'allemand, du japonais, du chinois et de l'espagnol. De 90% en 1995, il est tombé à 78% en 1999. Dans l'espace d'un an, de janvier 1998 à janvier 1999, le nombre d'abonnés en France est passé d'un demi à trois millions et le nombre d'heures d'usage de 4 millions à 25 millions (Economist 2000, le 11 mars, 55).
  9. Par français il voulait dire la langue d'une élite nationale et internationale, et par patois, tout autre parler, y compris le provençal, le breton, le basque et le catalan (De Certeau et al.).
  10. Ce fut le cas du bahasa en Indonésie, à la suite de la politique de Soekarno et du swahili grâce à la politique de Julius Neyere.
  11. L'Italie a même interdit l'usage au Haut-Adige de la langue de son allié allemand d'outre-frontières durant le régime de Mussolini.
  12. Ce fut effectivement l'abandon d'une telle politique de tolérance précisée et élaborée dans la constitution de la Fédération yougoslave qui déclencha dans les Balkans la guerre des années 1990.
  13. Selon une enquête de Guylaine Poissant, il existe des communautés acadiennes qui, en dépit d'une longue promotion du français, considèrent la survie de la langue comme étant moins importante que leur survie économique (Interface 21/2, 2000, p. 11).
  14. Ce fut le cas de l'irlandais après l'indépendance de l'Irlande, à la suite de quoi l'importance des institutions populaires consacrées au maintien de la langue (tel que la "Gaelic League") n'a cessé de diminuer.
  15. Pour le Nigeria, par exemple, on a tenté de classer quelques centaines de langues par domaines d'utilisation : éducation primaire orale (quelque centaines de langues orales telles que le holma, le dogbo et le kiong); éducation primaire (une cinquantaine de langues ethniques telles que le bini); éducation secondaire et médias régionales (une douzaine de langues régionales telles que l'efik); éducation post-secondaire y compris les autres niveaux et le mass-media (trois langues fédérales : le hausa, le igbo et le yoruba); éducation professionnelle ou religieuse, l'administration publique, mass-media (l'anglais, l'anglais nigérien et l'arabe) (Brann, 1988).
  16. Partout il y a des langues qui servent surtout à certains groupements de personnes. Par exemple, au Cameroun, le français est la langue de la classe supérieure; au Kenya, l'anglais est la langue urbaine, en Afrique musulmane, l'arabe est la langue des hommes, le berbère la langue des femmes; en Afrique du Sud, l'afrikaans est la langue des Blancs; en Papouasie, le hiri motu est la langue de la police; en Turquie, l'arabe est la langue des Musulmans et le turc en Allemagne est associé aux ouvriers immigrants; en Australie, parmi les tribus autochtones, le dyirbal est la langue des vieux, et ainsi de suite.
  17. Un statut n'est pas une fonction. Le prestige non plus. Par exemple, bien que l'irlandais possède le statut de langue officielle, il remplit peu de fonctions dans la vie quotidienne des Irlandais.. Le swahili a beaucoup de fonctions mais peu de prestige. Le latin a beaucoup de prestige mais peu de fonctions. Il est donc important de ne pas confondre ce qu'on pourrait faire avec ce qu'on fait ou ce qu'on a fait avec nos langues.
  18. D'où le bien-fondé du titre d'une histoire du statut du français :L'institution du français de Renée Balibar (voir mon compte-rendu dans History of European Ideas vol. 13 (1991) Oxford, Pergamon Press, p. 125-130.
  19. Ce fut, par exemple, l'objectif de la création du " Greater Quebec Movement " qui réclama l'abrogation de l'article 73 de la Charte de la langue française, en faveur d'une école française commune pour permettre l'intégration de tous les citoyens dans la société québécoise. On a fait état de sondages qui démontraient que, en dépit des divers programmes d'enseignement du français langue seconde, y compris celui d'immersion totale, peu de diplômés anglophones étaient capables de travailler en français.
  20. Entre les années 1991 et 1996, par exemple, selon les données de Statistique Canada, il y a eu 24,125 anglophones, en majorité des jeunes, qui ont quitté le Québec. Pour sonder la réalité derrière ces chiffres, un professeur de science politique dans un collège anglophone de Montréal a interrogé la quarantaine d'étudiants qui se trouvaient dans sa classe. Cent pour cent ont répondu qu'ils se sentaient incapables de faire carrière au Québec et qu'ils avaient l'intention de le quitter... (L'Actualité, 15 juin 1999, 36)
  21. Par exemple, nos recherches ont démontré que deux interlocuteurs celtophones bilingues vont passer à l'anglais lorsque le niveau d'incompétence de l'un commence à entraver le flot de la conversation. De même, dans les travaux des comités (Mackey, 1979). L'accommodement est la norme. Ce qui explique la dynamique des langues mixtes et la genèse des créoles. Car la société tolère mal ce qui entrave son fonctionnement.
  22. Ne pas confondre la tétraglossie linguistique avec la tétraglossie métalinguistique qui comporte les quatre fonctions du langage (conceptuelle, communicative, rituelle et identitaire) telles qu'elles ont été signalées par Malinowski, Wittgenstein, Casirer et autres. (voir Gellner, 1998 ; Gobard, 1976).
  23. Le plus évident de l'acquis d'une langue se trouve dans les écrits que l'on peut diffuser et transmettre d'une génération à l'autre. On peut les évaluer, les classer et les compter. La classification de Heinz Kloss, par exemple, comprend les textes sacrés, les traductions, les écrits littéraires, administratifs et scientifiques. Cela a servi de base de recherche sur le développement des langues écrites, c'est-à-dire leur Ausbau. (voir Kloss et McConnell, 1978-1998 ; Goebl, 1998).
  24. Cela suppose qu'une compétence de lecture ainsi que des habitudes livresques soient également transmises. Donc, l'importance que l'on accorde à la scolarisation dans sa langue.
  25. Toutefois, si l'on prend l'État comme cadre, on constate que toutes les langues sont minoritaires quelque part au monde, même celles qui comptent des centaines de millions de locuteurs ¾ le hindi, le chinois mandarin, l'anglais et autres.
  26. Ce sont ces indices qui seraient appliqués dans un programme de recherche en dynamique des langues (Dylan) en Afrique, programme qui serait administré par un observatoire permanent, proposé par Roland Breton (1990).
  27. Cela est analogue aux illusions transmises souvent dans les graphiques statistiques (Huff, 1954).
  28. L'équation une personne - une langue remonte à la création de l'État-nation en Europe. L'idée a connu son apogée durant la période du romantisme politique. On a imaginé la langue nationale comme une sorte d'être vivant avec sa propre existence et son esprit qui devint l'âme d'un peuple. Il fallait donc soigner sa langue et la défendre, tout en respectant la permanence de ses formes. Voir, par exemple, les écrits de August Schleicher. Ne pas confondre avec la formule Grammont (1902) d'une personne - une langue, stratégie pour la promotion du bilinguisme familial.
  29. Par exemple, la symbiose entre le basilecte anglo-saxon et l'acrolecte franco-normand créa, après deux siècles de coexistence, l'émergence d'une autre espèces de langue, l'anglais moderne (Ogura, 1990).
  30. Ce n'est pas la première tentative de rapprochement de disciplines dans ce domaine. Depuis une trentaine d'années, on y consacre des publications et des colloques multidisciplinaires. Dans cette même optique, on a fondé des centres de recherche à Québec, à Bruxelles, à Barcelone et ailleurs. Par exemple, en 1965, l'Unesco m'a demandé d'organiser une rencontre entre quelques spécialistes de diverses disciplines qui avaient étudié les problèmes du contact des langues. J'ai demandé à chacun de faire le point sur ses méthodes de mesure, après quoi j'ai soumis chaque texte pour commentaires à un autre spécialiste, les deux textes étant publiés avant la rencontre. Les questions interdisciplinaires et les problèmes soulevés sont restés sans solution. J'ai demandé à mon élève Louis Kelly de préparer les actes (Kelly, 1969).

    En 1983, on a organisé une autre rencontre, cette fois-ci entre deux centres de recherche multidisciplinaires, l'un consacré à l'étude de la situation linguistique de Bruxelles et l'autre, à Québec, axé sur les problèmes posés par le contact des langues. Donc deux centres (le Interdisciplinair Centrum de Bruxelles et les Centre international de recherche sur le bilinguisme à Québec). Encore une fois, pas de travaux vraiment interdisciplinaires. Il suffit ici de citer le bilan de l'organisatrice bruxelloise, Els Witte. " Il est beaucoup plus question de multidisciplinarité que d'interdisciplinarité. " (Els Witte, " Cinq années de recherches se rapportant au problème de Bruxelles " dans Hamers/Gendron/Vigneault, 1984, 1-8. Voir aussi W.F.Mackey. " L'interdisciplinarité et l'écologie des langues " dans la même publication (101-109).

    En 1989, on a organisé encore un colloque : une rencontre entre géographes, sociologues, politologues, linguistes et psychologues pour se pencher sur la question de la diffusion des langues. Comme dans les autres colloques, on a terminé avec un appel à l'interdisciplinarité et autres vœux pieux. Citons seulement, pour terminer, le dernier propos du conférencier Roland Breton : " La dynamique des langues, particulièrement, dont chacun reconnaît le caractère complexe, ne peut être correctement appréhendée et représentée que grâce à un outillage auquel les linguistes ne sont pas toujours familiers et qui requiert à l'évidence, plus que jamais, une profonde et permanente collaboration interdisciplinaire ". Dans : Laforge et McConnell (1990), 216.

Références

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