Pour référence :
BOTHOREL-WITZ, Arlette. 2000. « Les langues en Alsace ». DiversCité Langues.  En ligne. Vol. V. Disponible à http://www.teluq.uquebec.ca/diverscite

 

Introduction

La question des langues en Alsace suscite, au-delà des débats passionnés qui ressurgissent, actuellement, autour de la Charte européenne des langues minoritaires ou régionales, des visions contradictoires et non moins idéologiques (au sens propre du terme) dans la littérature spécialisée.

Le simple repérage des langues en présence, leurs dénominations respectives font apparaître d'importantes divergences qui sont diversement fondées. Elles relèvent, pour l'essentiel, de l'appréciation très variable de la place de l'allemand dans la constellation actuelle, de ses rapports d'inclusion ou d'exclusion avec les dialectes alsaciens en synchronie et, parallèlement, de la polysémie (en fonction du cadre de leur emploi) des termes : « allemand » et « langue régionale » . Les problèmes que révèle ce premier constat se voient renforcés par les insuffisances d'une représentation du « français » et des dialectes qui sont, respectivement, identifiés au seul code-norme prestigieux et à une variété diatopique et sociolectale non marquée par les effets de la modernité.

Afin de ne pas réduire la complexité de la situation alsacienne, nous chercherons, en combinant les approches sociolinguistique et psychosociologique, à rendre compte et de la dynamique des changements sociolinguistiques qui ont affecté le tableau de la situation alsacienne et des facteurs socio-situatifs réglant les diverses modalités des interactions, ainsi qu'à cerner les représentations psycho-sociolangagières et, partant, les déterminants les plus « nucléaires » des usages.

Approche sociolinguistique : connaissances et pratiques déclarées des langues

À la différence d'autres régions françaises , l'Alsace a suscité l'intérêt linguistique de l'État qui s'est traduit, depuis 1918, par des enquêtes susceptibles de mesurer le degré de pénétration du français. Ces données officielles que viendront régulièrement, après 1979, compléter divers sondages (qui ne portent plus sur l'ensemble de la population) constituent de précieux indicateurs de tendances dont il convient, toutefois, de mesurer les limites. Marquées par le contexte socio-politique du moment, les données quantitatives relèvent d'une appréciation subjective sur des variétés qui n'ont ni les mêmes fonctions et statuts, ni les mêmes valeurs sociales et symboliques ; elles ne permettent, enfin, d'apprécier ni les pratiques, ni la compétence réelles des locuteurs.

L'examen des chiffres concernant la connaissance déclarée des langues entre 1931 et 1992 Le Tableau 1 montre à quel point le rapport de force des langues en présence s'est modifié au cours des cinquante dernières années. En première analyse, l'évolution présente trois traits saillants : la progression rapide du français et sa prééminence, le recul du dialecte, le caractère problématique du taux de connaissances déclarées de l'allemand.

Tableau. 1
Connaissances déclarées des langues :
Les valeurs indiquées se rapportent aux langues que le sujet déclare savoir parler.

 

Dialecte

Français

Allemand

1931

86,7%

52,4%

Env. 80%

1936

Env. 87 %

55,6%

Env. 80%

1946

90,8%

66,5%

Env. 84%

1962

84,7 %

80,7 %

61,8 %

1979

74,7 %

-

79,7 %

1986

71,7 %

-

-

1989

62 %

-

62 %

1991

67 %

-

-

1992

60 %

-

-

1998

62 %

-

-

Sources :
I.N.S.E.E. 1956, 1962, 1979.
ISERCO-DNA1986 / ISERCO - Land un Sproch 1991/1992
DNA/CSA Opinion 1998.

1. Les connaissances déclarées du français et du dialecte
Pour des raisons plurielles et complexes qui relèvent, pour partie au moins, du « politiquement correct », la question de la connaissance du français n'a plus été posée depuis 1962. Bien que les projections de l'I.N.S.E.E. - qui prévoyaient un taux de connaissance de 99% en 1976 - ne permettent pas de conclure à une réelle compétence de la totalité de la population dialectophone à l'heure actuelle, le français constitue pour chaque locuteur et dans chaque situation, la langue « légitime » au sens de Bourdieu.

L'alsacien - qui a longtemps été l'une des langues régionales les mieux conservées de France - participe, à présent, du recul des variétés dialectales qui se manifeste, sauf exception, dans d'autres pays d'Europe occidentale. Alors qu'entre 1931 et 1962, la connaissance déclarée du dialecte reste relativement stable (entre près de 91 et de 85 %), les années 60 marquent véritablement le début d'une régression du dialecte qui va s'intensifiant et qui se traduit, entre 1962 et 1992, par une baisse de près de 25 %.

Si la vitalité du dialecte semble encore importante (le sondage DNA/CSA Opinion de 1998 révèle qu'un Alsacien sur deux déclare le « parler couramment ») par rapport à d'autres régions périphériques françaises, elle mérite d'être relativisée pour trois raisons au moins.

En effet, il existe, comme l'a montré Calvin Veltman (1982), à partir de données non publiées en 1979 par l'I.N.S.E.E., un écart important entre l'usage potentiel (qu'autorise la compétence déclarée) et l'usage réel. Dans l'ensemble des ménages alsaciens où les deux conjoints déclarent savoir parler le dialecte, le taux de déperdition dialectale dans l'usage réel est de 34,2%. Ce taux passe à 56,5 % dans les ménages dont les conjoints ont entre 25-34 ans et sont, en conséquence, en âge d'avoir des enfants.

La nécessité de corréler, par ailleurs, la connaissance déclarée du dialecte et l'âge ressort de toutes les analyses et se voit confirmée par un sondage récent de 1998.

Tableau 2
Connaissance déclarée de l'alsacien en fonction de l'âge et du sexe

 

Dialecte parlé couramment

Dialecte parlé de temps en temps

Dialecte compris, mais non parlé

Ne parle, ni ne comprend le dialecte

ENSEMBLE

51%

11%

17%

21%

Hommes

57%

09%

19%

15%

Femmes

44%

14%

16%

26%

18-24 ans

22%

15%

24%

39%

25-34 ans

33%

11%

27%

29%

35-49 ans

49%

16%

13%

22%

50-64 ans

67%

98%

13%

12%

65 ans et plus

79%

05%

10%

06%

Source : DNA/CSA 1998

Les valeurs affectées en 1995 aux tranches d'âge enfantine (6,5% pour les 3-6 ans / 14,5 % pour les 6-11 ans) sont révélatrices d'une faible compétence déclarée. Il est toutefois remarquable que ces chiffres reposent sur les déclarations des maîtres et qu'ils ne permettent pas de faire un pronostic sur la compétence et l'usage linguistiques des futurs adultes. Bien que les différences liées à la géographie de l'usage dialectal n'apparaissent pas dans ces indications chiffrées, le nombre de dialectophones déclarés dans cette tranche d'âge est trois fois plus important dans le nord que dans le sud de l'Alsace.

Toutes les analyses convergent, enfin, pour indiquer que la combinaison des deux paramètres « femme » + « en âge d'avoir des enfants non adultes » accélère le recul dialectal au profit du français. Cette tendance est mise en évidence dès 1981 (en milieu rural de surcroît) par Andrée Tabouret-Keller et Frédéric Luckel. Les femmes, en particulier dans leur rôle d'éducatrice et de garante de l'avenir social de leurs enfants, constituent ainsi des vecteurs de francisation. Ce constat - qui semble général en France (Baylon, 1991, 117 ; Hammel / Gardy 1994, 63-69) - vaut aussi pour d'autres espaces : en Allemagne, Brigitte Schlieben-Lange (1991, 141) fait des observations convergentes sur le rôle des femmes dans la non-transmission dialectale.

Reproduisant les conduites de leurs mères, les jeunes filles parlent moins le dialecte que les garçons (Ladin, 1982 ; Denis / Veltman, 1989).

2. Les pratiques et usages déclarés du français et de l'alsacien

S'agissant des pratiques et des usages linguistiques, le locuteur dialectophone alsacien est amené à faire un choix entre le français (dans ses différentes formes parlées) et le dialecte, l'allemand parlé n'ayant jamais eu d'existence sociétale en Alsace. En simplifiant la réalité, sans toutefois la travestir, on peut admettre que l'emploi du dialecte diminue en fonction du degré de formalité perçu, de sorte que « la maison » constitue l'espace d'utilisation privilégié du dialecte. L'évidence de ce constat ne doit pas occulter les difficultés réelles d'une analyse des pratiques dont les indications chiffrées, en l'absence d'une observation participante, ne peuvent que très grossièrement rendre compte.

En effet, la « sphère intime » n'exclut pas des stratégies linguistiques et langagières différenciées que déterminent le profil et le rôle variables du sujet parlant et de l'allocuté, les données de l'interaction (lieu, thème…), les représentations (perception de la situation, sentiment de ne pas pouvoir tout exprimer en dialecte, etc.). Il s'ensuit que les catégories théorético-descriptives préexistantes que constituent « la situation » et « le domaine d'application » ne peuvent pas rendre compte des facteurs tant objectifs que subjectifs qui, dans l'interaction, déterminent les règles contribuant à la construction des rapports à autrui et, partant, au choix d'un code. Aussi nous semble-t-il devoir ramener, à la suite de Bourdieu, la notion de « situation » aux participants à l'échange et aux relations interpersonnelles qui s'instaurent entre eux : « La relation entre deux personnes peut être telle qu'il suffit à l'un d'apparaître pour imposer à l'autre sans même avoir besoin de le vouloir, moins encore de l'ordonner, une définition de la situation et de lui-même (…) qui est d'autant plus absolue et indiscutable qu'elle n'a même pas à s'affirmer. » (Bourdieu, 1982, 38)

L'idée que ce sont bien des rapports de force symboliques qui règlent les échanges langagiers ressort du discours épilinguistique des locuteurs alsaciens : ceux-ci cherchent avant tout à se conformer à l'attente supposée ou réelle de l'interlocuteur, de sorte que le français fait son apparition dès que l'allocuté ou la situation n'imposent pas l'usage du dialecte. Du point de vue des sociolinguistes du conflit, il ne serait sans doute pas exagéré de parler, à la suite de Kremnitz (1990), d'une attitude de « soumission linguistique ». Il s'ensuit que le choix des codes (dialecte ou français) relève davantage d'une appréciation subjective et d'une stratégie personnelle que des données objectives de la situation, voire de la fonctionnalité réelle des codes. On s'achemine vers un comportement linguistique et langagier de caractère plus individuel qui marque une forme de rupture avec les comportements de l'immédiat après-guerre.

Les représentations des pratiques que les locuteurs livrent dans le discours viennent considérablement relativiser les données quantitatives. Bien que le dialecte puisse faire fonction de vernaculaire dans la sphère familiale, voire amicale, il peut être relayé de façon très aléatoire par le français, de sorte que tout pronostic de choix de code devient de plus en plus problématique, y compris dans les échanges avec les ascendants. En raison du caractère imprévisible et individuel des stratégies retenues, la notion de diglossie, fut-elle asymétrique , ne rend plus compte des pratiques et des usages que déterminent les fonctions du français et du dialecte.

Aussi l'un des traits saillants des changements en cours réside-t-il dans la perte de fonctionnalité du dialecte. Le processus de substitution (Hartweg, 1988, 46), qui intervient dans des domaines longtemps réservés au seul dialecte, a des répercussions concrètes sur la transmission. Concernant les possibles espaces de transmission du dialecte, il apparaît, à de rares exceptions près, que l'espace familial constitue, dans les représentations des locuteurs, le cadre privilégié. Les relais extérieurs que pouvaient, par le passé, constituer 'la rue', 'les copains' ne sont plus guère en mesure d'assurer ce rôle (Huck, 1997b).

La place que pourrait, enfin, jouer l'école comme espace de transmission suscite des discours très contradictoires et ambigus de la part des sujets. Dans la tranche des 18-24 ans, on compte, d'après un sondage récent CSA Opinion / DNA de juin 98, une proportion de 63 % de non dialectophones contre 39 % de dialectophones. Dans ce dernier groupe, les dialectophones passifs et actifs (ces derniers déclarant « parler couramment ») représenteraient respectivement 24 % et 22 %. Pour cette même tranche d'âge, un sondage ISERCO de 1991 indique, en toute logique, que seuls 19% d'entre eux envisagent de transmettre le dialecte à leurs descendants. Lorsque, dans nos propres enquêtes, les sujets jeunes glosent leurs intentions de ne pas transmettre le parler dialectal à leurs enfants, ils invoquent la non fonctionnalité du dialecte qui fait double emploi avec le français, une compétence dialectale déficiente, voire une possible mixité des couples.

3. Les connaissances et pratiques déclarées de l'allemand :

Le taux de connaissances déclarées de l'allemand fait apparaître les aspects les plus paradoxaux et contradictoires de la situation alsacienne. Ceux-ci se manifestent déjà, entre 1962 et 1979, dans la progression de près de 18% de la connaissance déclarée de l'allemand (cf. tableau 1 en annexe). La question de savoir si la compétence déclarée a été surestimée ou s'il serait plus prestigieux de savoir l'allemand standard que le dialecte reste entière.

Dans un passé plus proche, les valeurs très similaires des connaissances déclarées de l'allemand d'une part (62% en 1989), du dialecte d'autre part (60 % en 1992, 62% en 1998) sont de nature à surprendre. Si l'on considère la fonctionnalité des langues en présence, l'allemand est bien la variété qui joue le rôle le plus périphérique. Le changement profond qui modifie les fonctions et les usages des langues en présence, contribue, en particulier à partir des années 70, à réduire l'importance de l'allemand écrit en Alsace. Abstraction faite des documents électoraux rédigés en français et en allemand, d'une littérature régionale d'expression allemande qui reste d'une grande fragilité , la production écrite d'un allemand « endogène » se limite à la presse et, plus particulièrement, à l'édition bilingue des deux quotidiens régionaux. Alors que, jusque dans les années 60, le tirage de la presse régionale quotidienne « bilingue » reste supérieur à celui de la presse monolingue, les rapports se sont singulièrement inversés depuis : l'édition bilingue représente, respectivement, 11,9 % des tirages des Dernières Nouvelles d'Alsace (1998) et 7,83 % des tirages de L'Alsace (1995). Un sondage portant sur les éditions quotidiennes d'une semaine (juin 1999) des Dernières Nouvelles d'Alsace montre que la part moyenne des textes rédigés en allemand est de 17,5% .

Il est, en outre, remarquable que le seul quotidien bilingue (Le Nouvel Alsacien / der Elsässer) a cessé de paraître à la fin des années 80 . A l'exception de son possible emploi comme langue cultuelle, l'allemand dans sa forme parlée, qui n'a jamais été le vernaculaire des Alsaciens, fait l'objet d'une réception passive au travers des médias exogènes de langue allemande . A l'inverse des dialectes alsaciens dont la part est variable selon les émissions, l'allemand n'est guère utilisé dans les médias audio-visuels régionaux.

Il ressort de quelques trois cents enquêtes effectuées auprès de locuteurs alsaciens dialectophones (présentant des caractéristiques géographiques et sociologiques très différenciées) qu'il existe un réel écart entre les connaissances déclarées et les usages de l'allemand. A la question de savoir avec qui, où, quand, les sujets sont amenés à parler l'allemand, la très grande majorité d'entre eux déclare avoir une pratique occasionnelle, voire rare de l'allemand (courses, excursions en Allemagne).

Approche psychosociologique : les représentations des langues et les attitudes qu'elles génèrent

Autour des notions de représentations et d'attitudes , empruntées à la psychologie sociale et expérimentale, s'est construit un objet qui est devenu central dans les sciences humaines en général, dans la sociolinguistique du contact en particulier. La définition canonique des représentations sociales (Jodelet, 1993, 39-46) se rapporte à un « savoir de sens commun » socialement élaboré et partagé, transmis par la tradition, les instances éducatives (école, famille), ce qui n'exclut pas des parts plus individuelles issus de l'expérience vécue. Se situant à l'interface du psychologique, du social et du cognitif, les représentations servent de système d'orientation des conduites et d'interprétation du réel.

Les représentations langagières qui se livrent, à travers le discours épi- et métalinguistique, dans ce que les locuteurs disent, pensent, savent (ou non) des variétés linguistiques d'un répertoire commun, de leurs pratiques langagières et de celles des autres sont de nature à donner un sens aux conduites et aux usages, à en cerner les déterminants les plus centraux.

1. Les représentations du français :

Lorsque les locuteurs dialectophones (actifs ou passifs) sont amenés à procéder à une classification hiérarchique des langues en présence, le français, indépendamment du critère retenu (fonctionnalité, statut, valeur sociale, etc.) occupe très régulièrement la première place. Le plus souvent, le dialecte et l'allemand sont, respectivement, cités en deuxième et troisième position. En d'autres termes, le français constitue le système-étalon auquel se mesurent les attributs, les fonctions et les valeurs sociales des deux autres variétés.

En première analyse, la notion même de « bon français » est identifiée au seul code-norme prescriptif et invariant qui implique l'idée de conformité à une règle. Les enquêtes portant sur d'autres régions de France révèlent des tendances analogues, de sorte que l'acceptation d'une norme exclusivement prescriptive correspond à l'acceptation la plus courante. Ce code, qui se situe au-dessus des pratiques, est d'autant plus exogène que les références normatives se situent toujours dans un « ailleurs » qui est de nature variable. Lorsque l'ailleurs est géographique, le sujet reproduit des stéréotypes (Paris, la Touraine, etc.), à moins qu'il ne prenne appui sur des données issues de l'empirie (Lille, les Landes, etc.). La référence normative peut aussi être de nature sociale ou sociétale : dans la mesure où l'École représente l'espace institutionnel où s'exerce cette norme, les sujets qui ont la possibilité de se l'approprier constituent alors le groupe de référence (ceux qui ont fait des études, enseignants, personnalités politiques nationales, professionnels de la parole). L' « ailleurs » est plus rarement de nature temporelle : les locuteurs alsaciens âgés ayant, pour part au moins, été scolarisés en allemand pensent que le « bon » français est parlé par les jeunes qui l'ont appris à l'école. Au total, le représentant de cette variété idéalisée cumule trois attributs : il est Français de l'« intérieur », jeune et cultivé. Cette vision très saussurienne de la langue renvoie ainsi à un système de représentations que l'État, l'École, le groupe dominant ont construit et qui s'impose à chaque sujet parlant.

La sujétion à ce modèle idéal, hors du champ des possibilités des agents, a pour effet une dépréciation de la compétence en français. Cette auto-dévalorisation relève « d'une démarche en deux temps : d'abord une réification de la langue en la restreignant à la norme scolaire figée, puis une sorte de fétichisme qui consiste à attribuer à ces normes les valeurs sociales, idéologiques liées à la globalité de la langue française ainsi réduite au préalable » (de Robillard, 1996, 95). Bien que cette minoration puisse se manifester avec plus ou moins d'intensité et dans des formes variables selon l'âge et le profil socio-culturel, elle reste une donnée quasi constante, même chez les sujets les plus scolarisés. Il semble que chez ces derniers, qui disposent d'un répertoire verbal étendu vers le haut (français standard), la minoration traduit la volonté de ne pas se désolidariser du groupe endogène ; elle témoigne aussi du rôle limité que joue l'École dans l'atténuation de ce complexe. La conscience prononcée de la norme légitime et le sentiment de ne pas s'y conformer génèrent une insécurité linguistique qui est « la manifestation d'une quête non réussie de la légitimité » (Francard, 1993, 13).

Si ce phénomène - qui, dans le discours épilinguistique, apparaît plus ou moins ouvertement autant dans ce qui est dit que dans la façon de le dire - est à mettre en corrélation avec des groupes sociaux (l'insécurité est maximale dans les groupes aux pratiques peu légitimes qui recherchent une forme de mobilité sociale), il est particulièrement manifeste dans les contacts de langues asymétriques et, plus particulièrement, dans des espaces francophones (Wallonie, Suisse romande) et créolophones , mais aussi dans des régions françaises périphériques comme l'Alsace. On notera, en revanche, qu'en Corse, les locuteurs ont, inversement, le sentiment de parler « un très bon français, (...) le français par excellence » (Dalbera-Stefanaggi, 1991, 170).

« Rapportés de facto à l'étalon unique, les particularismes se trouvent [ainsi] rejetés dans l'enfer des régionalismes, des expressions vicieuses et des fautes de prononciation que sanctionnent les maîtres d'école » (Bourdieu 1982, 40). C'est donc en toute logique que la variété de français parlé en Alsace (« français régional ») entre, en quelque sorte, par effraction dans le discours des locuteurs. Il est nommé par défaut, en ce qu'il est assimilé à la représentation la plus négative de l' « accent » alsacien, celle qui est conditionnée par le regard supposé ou réel du groupe exogène. Cette variété indexante - qui catégorise le locuteur ethnogéographiquement et non moins sociologiquement en l'excluant de la zone légitime - n'a pas le même statut sociolinguistique que les autres variétés en présence et ne reçoit pas le même traitement de la part de la société. On peut faire l'hypothèse qu'elle n'est jamais revendiquée comme marqueur d'identité positif, car elle est le symbole de la germanité à la différence du dialecte qui reste emblématique de l'alsacianité.

On peut rappeler, à la suite de Georges Bischoff (1993, 42), que l'image de l'Alsacien et de son trait distinctif, l'accent, « a été élaboré sur les champs de bataille, dans les hôtels du faubourg Saint-Germain » et apparaît dans l'imaginaire français comme « l'image du Germain [qui] s'accompagne de la lourdeur de son accent ». Dans les représentations, le français régional d'Alsace constitue une variété fautive et relève, en quelque sorte, de la norme du « proscrit ». Par une stratégie d'esquive, voire de compensation, certains informateurs, parmi les plus jeunes, se situent dans une perspective communicationnelle qui autorise une forme de déviance non classante. Ce faisant, ils se réfèrent alors à un français « ordinaire » ou « courant », à une norme d'usage ou communicative et au « normal ».

2. Les représentations du dialecte

Les représentations du dialecte sont, généralement, surdéterminées par les représentations du français. Par opposition à la vision unitaire du français et en totale conformité avec les vues de la dialectologie traditionnelle, le dialecte est, en contradiction avec la dénomination « alsacien », fortement corrélé aux variations dans l'espace. Bien que les variations diatopiques soient considérées comme inhérentes à la variété dialectale, elles suscitent des représentations plutôt négatives chez les locuteurs jeunes qui les considèrent comme une entrave à l'intercompréhension. Cette représentation leur permet, parallèlement, de justifier le recours à une lingua franca, le français, et d'une certaine manière, la perte de fonctionnalité des dialectes.

Lorsque les sujets sont amenés à se prononcer sur ce qu'est un dialecte, ils le font très naturellement par opposition au français identifié au code-norme. Comme dans d'autres régions patoisantes de France, le caractère éminemment oral du dialecte renvoie au statut de non-langue. Les traits de définition, « non normé », « non écrit » « sans grammaire », avec les connotations négatives qui les accompagnent, viennent confirmer l'idée longtemps répandue, chez les linguistes, que « la parole, c'est décidément autre chose que la langue » (Culioli, cité par Gadet, 1989, 40). Le fait que le code dialectal puisse être l'une des ressources pour donner un sens aux pratiques langagières, que ces pratiques « obéissent à une syntaxe, à une morphologie et à une phonétique le plus souvent rigoureuses » (Poche, 1987, 93) ne transparaît guère dans le discours.

La vision romantique d'un dialecte pur et authentique, non marqué par les interférences avec le français, est très largement prédominante quel que soit le profil du locuteur. Il s'ensuit que ce qui fait figure de « norme dialectale » est identifiée à la variété sociolectale du groupe de locuteurs âgés, ruraux, peu mobiles qui constitue l'objet mythique de la géolinguistique dialectale traditionnelle. La valorisation de cette norme muséographique que les locuteurs d'âge moyen considèrent avec nostalgie et que les jeunes situent hors du champ de leur compétence a comme corollaires les traits de « non-modernité » et de « non-urbanité » qui renvoient, en négatif, aux attributs du français.

L'auto-évaluation des compétences dialectales est déterminée par l'appartenance au pôle « tradition » versus « modernité » et par l'usage. La bonne compétence dialectale que revendiquent les locuteurs du pôle « tradition » est mise en rapport avec le fait que le dialecte constitue la « langue naturelle », la « langue maternelle » dans le double sens de première langue parlée et de langue usuelle. Chez les locuteurs du pôle « modernité » (plus particulièrement dans la tranche d'âge des 18-25 ans), la forme d'incompétence plus ou moins prononcée que la plupart d'entre eux se reconnaissent est reliée à un usage intensif du français et, parallèlement, à une pratique dialectale limitée. Les rapports entre le dialecte et le français paraissent exclusifs, puisque la compétence dans l'un des codes ne s'acquiert qu'aux dépens de l'autre. Ces représentations semblent traduire les effets d'une politique linguistique scolaire qui a longtemps eu pour objectif prioritaire l'acquisition du français. Le fait que les traits structurels de la variété dialectale des locuteurs ayant une pratique régulière ou intensive du français puissent relever d'une évolution normale ou marquer l'appartenance à un autre monde socio-culturel n'est jamais considéré. Cette attitude témoigne, en marge des politiques actuellement mises en œuvre, d'une vision négative du contact de langues.

Ce n'est finalement que dans la dimension identitaire, d'une part, et dans la dimension affective, d'autre part, que le dialecte n'entre pas en concurrence avec le français. Bien que chez les locuteurs du pôle « tradition », le dialecte qu'ils parlent reste le marqueur le plus important de l'identité alsacienne, la connaissance et la pratique de la langue deviennent plus symboliques chez les locuteurs du pôle « modernité ». Ces éléments sont de plus en plus souvent relayés, comme le montrent nos propres enquêtes, par d'autres indices identitaires (« vivre en Alsace », « connaître son histoire, ses traditions », etc.). Selon Josiane F. Hamers (1997), cette présence plus symbolique ne serait pas de nature à favoriser une possible mobilisation du groupe ethnolinguistique. Le Rapport d'étude sur l'identité régionale de septembre 1996 (ISERCO Consultants / DNA) montre, par ailleurs, qu'une « identité linguistique moderne » passe, pour 69% des enquêtés, par l'enseignement précoce de langues étrangères européennes et, pour 31%, par la pratique dialectale.

3. Les représentations de l'alternance de codes :

Perpétuant la vision romantique d'un dialecte pur, authentique, les sujets assimilent l'alternance de codes - qui peut, dans d'autres situations de contact de langues, être perçue comme mode d'expression spécifique du bilingue - à une violation de la langue. Son emploi est presque toujours nié par ceux qui le pratiquent. Ainsi « tout métissage, quel qu'il soit, et même si celui-ci s'avère, dans son contexte social propre, une réponse créative et appropriée » (De Pietro 1988, 78) engendre une réaction puriste.

4. Les représentations de l'allemand

L'auto-évaluation des compétences en allemand donne lieu à des discours très contrastés. Dans le groupe des locuteurs plus âgés dont le dialecte représente la langue usuelle, l'auto-évaluation très positive de la compétence en allemand peut aller jusqu'à la surestimation. Cette compétence perçue comme une bonne compétence de communication (« je me débrouille », « je peux me faire comprendre ») est le corollaire d'une pratique dialectale régulière et, inversement, d'un usage peu fréquent du français. Dans la classe d'âge intermédiaire, les appréciations de la compétence varient en fonction du niveau d'instruction et de l'activité professionnelle. En règle générale, les témoins se reconnaissent une compétence de décodage et une forme d'aisance dans la production orale où une variété d'allemand dialectalisé peut, si nécessaire, prendre le relais du standard.

En revanche, l'expression écrite est, sauf exception, jugée difficile, voire problématique. Reproduisant la vision unitaire du français réduit au code-norme prescriptif, les locuteurs jeunes livrent une représentation très scolaire d'un allemand qu'ils identifient à une langue étrangère et qu'ils s'efforcent de parler comme ils l'ont apprise à l'école. Il s'ensuit que la compétence normative prend le pas sur la compétence communicative. Dans ce système de représentations, le dialecte peut constituer la source de productions fautives. Dans la mesure, toutefois, où l'allemand n'est pas investi des mêmes valeurs sociales et symboliques que le français, les déviations ne constituent pas véritablement des éléments indexants qui catégoriseraient le locuteur géographiquement et l'excluraient d'une zone légitime.

Au total, si nous considérons les différents groupes de locuteurs (des tranches d'âge moyenne et jeune), l'auto-évaluation des compétences en allemand contraste avec le pourcentage élevé de connaissances déclarées dans cette même langue (cf. supra).

Les représentations de l'allemand révèlent des aspects très contradictoires qui témoignent de la complexité de la situation alsacienne. Lorsque l'allemand est considéré dans ses relations avec les dialectes alsaciens, la question de l'apparentement des deux variétés, le problème de la catégorisation des dialectes alsaciens comme dialectes de l'allemand constituent des thèmes à forte charge idéologique qui génèrent, chez la quasi totalité des sujets, une gêne réelle. L'analyse du discours révèle des conduites langagières échouées qui se traduisent par des auto-corrections, des énoncés inachevés, des pauses vides ou pleines, une rupture de la ligne argumentative, des demandes d'approbation, etc.).

Ces indices témoignent d'un sentiment d'insécurité qui transparaît autant dans le fond que dans la forme du discours. Ce malaise peut être diversement fondé. Il peut découler de l'absence, dans la mémoire collective, de l'histoire linguistique de l'Alsace : la recherche des origines du dialecte dans un passé obscur ou dans un passé très récent (après 1870) est révélatrice à cet égard. L'embarras peut aussi être la manifestation d'un conflit larvé entre la réalité objective, l'empirie et l'imaginaire, entre la quête de l'altérité en même temps que son refus. Il apparaît, comme l'a montré Maurice Halbwachs (1925), que la restitution de l'histoire est conditionnée par le contexte social et sociétal actuel. Tout se passe comme si le locuteur cherchait à reconstruire des référents historiques collectifs qui soient plus conformes aux vecteurs de modernité et à l'image qu'ils souhaitent donner d'eux-mêmes. Pour ce faire, les dialectes sont en quelque sorte décrochés de l'allemand et privés de leur langue-toit historique. Cette forme d'autonomisation se reflète aussi dans la dénomination du code dialectal : le glottonyme alsacien / Elsassisch a progressivement pris le relais de allemand / Ditsch et de allemand alsacien / Elsasserditsch.

Il arrive, enfin, que pour échapper à tout acte de catégorisation, certains sujets optent pour une solution de compromis en considérant le dialecte comme le produit d'un métissage linguistique qui témoigne de l'histoire mouvementée de l'Alsace. Il est remarquable que le métissage linguistique connoté très négativement en tant que mode d'expression, constitue, dans ce contexte particulier, une possible issue de secours.

En d'autres termes, lorsque les sujets livrent leurs représentations de l'allemand dans ses rapports avec le dialecte, ils optent le plus souvent et indépendamment de leur groupe d'appartenance pour des stratégies de distanciation qui tendent à enfermer le dialecte dans un espace clos et à faire de l'allemand une langue étrangère de proximité renvoyant à une autre entité stato-nationale.

Face au français qui fonctionne comme le symbole de la légitimité, du prestige et de la modernité, l'allemand rejoint, dans les représentations, la variété dialectale, en ce que les deux - réunis pour la bonne cause - renvoient, inversement à un groupe de locuteurs ancré dans la tradition, le passé et dont le dialecte constitue le vernaculaire et l'allemand, la langue de culture.

En totale contradiction avec les représentations de l'allemand dans ses rapports avec les dialectes ou face au français, les locuteurs élaborent un autre type de raisonnement, lorsqu'ils se placent sur le terrain des enjeux socio-éducatifs ou économiques. Dans cette perspective géo-économique qui marque aussi les politiques linguistiques scolaires actuelles, l'image de l'allemand associé au marché du travail est connoté très positivement. On peut rappeler que la connaissance de l'allemand est jugée très utile par 68% des enquêtés et assez utile pour 29% d'entre eux. Le rôle que peuvent jouer les dialectes, précédemment décrochés de l'allemand, comme levier d'accès à l'apprentissage de l'allemand, voire de l'anglais est mis en relief par la majorité des sujets. Cette fonctionnalité du dialecte dans l'apprentissage de l'allemand, voire de l'anglais entre ainsi en conflit avec la représentation très répandue d'une pratique dialectale qui entraverait l'acquisition du français. On observe une contradiction évidente entre le rôle que pourrait jouer le dialecte dans l'acquisition de l'allemand et l'acceptation tacite de la perte de sa fonctionnalité et, partant, de sa non-transmission.

La part qui reviendrait, en revanche, à la connaissance de l'allemand dans l'apprentissage du dialecte ou le retour vers le parler dialectal est très rarement évoquée par les informateurs, comme si cette possibilité se situait en marge de la réalité.

Mise en perspective des politiques linguistiques scolaires (école élémentaire) et des représentations

Cette mise en perspective tend à montrer le rôle des politiques linguistiques du passé dans la construction des représentations des langues (français, dialecte, allemand) en même temps que le possible décalage entre des mesures politiques récentes - qui marquent une rupture avec le passé - et les attentes d'un corps social dont les représentations ont évolué moins vite.

Les effets d'une politique scolaire, dont jusque dans les années 70 le souci principal reste l'acquisition du français, se manifestent dans la représentation fantasmée du français, dans l'idéalisation prescriptive et, parallèlement, dans l'auto-dévalorisation de ses propres compétences linguistiques. L'idée clairement exprimée dans les textes réglementaires du passé que la compétence en français ne s'acquiert qu'aux dépens d'un autre code n'est sans doute étrangère à la réticence que aussi manifestent les parents d'élèves des régions « les plus dialectophones » à l'égard des sites bilingues à parité horaire (français / allemand).

Le jeu alterné de distanciation ou de proximité avec l'allemand qui se livre à travers le discours épilinguistique constitue une reproduction des tergiversations et des revirements des politiques linguistiques éducatives dont la période de 1920 - 1927 est révélatrice . Le rôle de « langue auxiliaire et accessoire » qui est dévolu à l'allemand trouve sa justification dans la grande proximité linguistique postulée avec les dialectes . A la fin de cette période (1926/1927), l'accent est, inversement, mis sur la distance entre l'allemand et le code dialectal. On jette ainsi les premières bases d'une politique linguistique géo-économique : l'allemand devient « une langue voisine utile à la profession future » . En d'autres termes, entre 1920 et 1927, à travers les instructions d'une même autorité scolaire, les dispositions et les arguments contradictoires s'inscrivent dans la logique d'une politique visant à faire de l'allemand une langue étrangère de proximité.

Il n'est pas étonnant que dans les années 80, qui marquent une véritable rupture avec les politiques antérieures, le discours officiel cherchant à légitimer l'enseignement de l'allemand en Alsace suscite un réel clivage entre la volonté politique d'une part, les représentations et les attentes du corps sociétal et du corps enseignant, d'autre part. Ce décalage devient manifeste lorsque l'allemand, sous sa double forme, parlée (dialectale), écrite (allemand standard), devient en 1985 « l'une des langues régionales de France » en même temps qu'elle est « la langue du voisin » . Une telle redéfinition des rapports de l'allemand et des dialectes, le regroupement de deux codes sociolinguistiquement différents, l'allemand et le dialecte, sous le terme de « langue régionale » implique un acte de catégorisation et une redéfinition des frontières subjectives. Or, la distanciation entre l'allemand et les dialectes (que révèle le discours épilinguistique) témoigne de la transformation d'une frontière politique en une frontière linguistique subjective. Cette discrépance n'est sans doute pas étrangère au fait que la politique scolaire va progressivement se détourner d'une orientation franchement régionale pour pratiquer une politique linguistique plus géo-économique et géopolitique (Huck 1995b, 120).

Les représentations du dialecte comme « non-langue », sa définition par des traits soustractifs (non normé, non écrit, etc.) reproduisent l'idée très présente, dans les textes réglementaires, qu'une langue qui existe à l'état pratique et qui n'est pas surplombée par un double représentatif et normatif (Quéré, 1987, 62) est un code aux structures rudimentaires. C'est ainsi que, dans les Instructions rectorales du 31 janvier 1927 (p. 15), on lit sous la plume du Recteur Charlety : « J'ai cru remarquer qu'en plusieurs circonstances, la simplicité grammaticale du dialecte, s'opposant, dans l'esprit de l'enfant, à la complication des déclinaisons et des conjugaisons allemandes, déroutait un peu l'élève dans l'étude du haut allemand ».

Dans un passé plus proche, une note de service de 1987 concernant l'enseignement précoce de l'allemand montre combien cette vision réductrice du dialecte est persistante : « Pour diverses raisons, les dialectes n'opèrent pas au même niveau de complexité que l'allemand couramment parlé » ou encore : « On partira du modèle le plus performant, de la Hochsprache, perçue dès le départ, comme une totalité organisée de sens ». En dépit des liens de solidarité entre l'allemand et les dialectes qu'induit la définition de la « langue régionale » (1985) d'une part, de la volonté affichée de « tirer parti du fonds dialectal » d'autre part, une telle vision du code dialectal est lourde de conséquences.

Concernant l'enseignement de l'allemand en Alsace, il n'est pas de nature à favoriser l'élaboration d'une méthodologie d'enseignement (à l'école élémentaire) qui prendrait réellement appui sur la dialectophonie des enfants. Force est de constater qu'à l'exception de quelques tentatives, qui n'ont pas réellement abouti , un tel outil pédagogique fait toujours défaut à l'école élémentaire.

Le processus de valorisation des dialectes qui, en 1982, se traduit par la volonté affichée d'encourager la pratique de la « langue maternelle » à l'école pré-primaire a été suivi de peu d'effets (Huck, 1999b). L'emploi du concept mythique de « langue maternelle » en référence aux dialectes relève d'un acte de catégorisation qui est de nature à provoquer un bouleversement de l'environnement social, à amener les agents à revoir la classification des acteurs sociaux (et de leurs langues) et, partant, à reconsidérer leur place et celle des autres (Wald, 1987, 106-108). L'ambiguïté du discours épilinguistique se traduit par des positions inconciliables : le souhait de voir l'École fonctionner comme un possible espace de transmission du dialecte et, conjointement, la crainte d'être en marge de la réalité. En d'autres termes, il semble que le corps social mais aussi le corps enseignant n'aient pas été en mesure de résoudre ces problèmes. Aussi « l'usage du dialecte à l'école n'a-t-il reçu (…) qu'un sens fonctionnel, avec un statut d'extrême précarité dans la mesure où le français se substitue au dialecte dès que possible » (Huck, 1997b).

En d'autres termes, le peu d'écho que suscitent les dispositions de caractère plus régionaliste témoigne de l'écart entre une volonté politique qui marque une réelle avancée et un corps sociétal et des enseignants dont les représentations restent par trop marquées par une éthique monolinguiste et par l'application d'une loi socialisante qui a contribué à déloger les enfants de leur langue maternelle. La difficulté à restituer, dans les représentations des uns et des autres, une fonction sociale aux dialectes est renforcée par les exigences du marché de biens symbolique et par l'ancrage des parlers dialectaux dans un passé révolu.

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