Les langues en contact dans l’espace plurilingue alsacien font l’objet d’une double approche sociolinguistique et sociopsychologique. Au-delà de la description, l’accent est, plus particulièrement, mis sur les aspects problématiques et souvent contradictoires d’une situation linguistique complexe.

D’un point de vue sociolinguistique, l'évolution de la situation peut se résumer en trois points :

  • A la fin du XXe s., le français constitue, pour chaque locuteur et dans chaque contexte d’énonciation, la langue légitime au sens où l'entend Bourdieu.
  • Bien que le recul du dialecte aille s'accélérant et se manifeste par une baisse de près de 30% de la connaissance déclarée entre 1946 et 1998, l’alsacien conserve une vitalité qui reste supérieure à celle d’autres langues régionales (en 1998, un Alsacien sur deux déclare le parler couramment). Les chiffres doivent, cependant, être relativisés. Il existe, en effet, un écart entre l'usage potentiel lié à la compétence déclarée et l'usage réel (Veltman, 1982). Depuis 1960, les dialectes ont perdu une part importante de leurs fonctions, de sorte que même dans la sphère familiale et intime, ils peuvent être relayés à tout moment par le français. Dans l’interaction verbale et dans la mise en place des rapports à autrui, le choix des codes dépend davantage (compte tenu des potentialités) d’une appréciation et d’une stratégie personnelles que des données objectives de la situation et de la fonctionnalité réelle des codes. Ce comportement plus individuel marque une forme de rupture avec les comportements de l’immédiat après-guerre. Il s’ensuit que la notion de diglossie, fut-elle asymétrique, devient inopérante pour la description.
  • Les valeurs des connaissances déclarées de l'allemand (autour de 60 % en 1989/1992), proches de celles du dialecte, suscitent des interrogations. La compétence déclarée entre en contradiction avec l’usage et les pratiques d’une part, et avec la fonctionnalité réduite d’un allemand endogène écrit (l’allemand parlé n’ayant jamais fait fonction de vernaculaire).

Le système de représentations objectivé dans le discours épilinguistique montre que le français fonctionne comme l’étalon unique auquel se mesurent la fonctionnalité, les valeurs sociales et symboliques des autres codes. Son identification avec la norme autoritaire et, partant, avec un code exogène, conduit, le plus souvent, à une auto-dépréciation des compétences linguistiques et à un sentiment d’insécurité linguistique. C’est, en toute logique, que le français parlé en Alsace apparaît comme une variété stigmatisée qui est assimilée à l’ " accent " dans sa part la plus douloureuse, conditionnée qu’elle est par le regard réel ou supposé de l’out-group.

À l’exception de la dimension identitaire, voire affective du dialecte, celui-ci présente tous les attributs en négatif du français : non langue, non écrit, non normé, non moderne, etc. La connotation très négative du métissage linguistique conduit à la valorisation d’une norme dialectale " muséographique " qui se situe hors du champs des possibilités des sujets qui font un usage intensif du français.

Les représentations de l’allemand révèlent les aspects les plus contradictoires de la conscience linguistique des Alsaciens. Interrogés sur l’apparentement des dialectes et de l’allemand, les sujets optent, sauf exception, pour une stratégie de distanciation qui tend à isoler l’alsacien dans un espace clos et à faire de l’allemand une langue étrangère de proximité. En considération des enjeux socio-éducatifs ou géo-économiques, l’allemand suscite, inversement, des attitudes très positives. Dans cette perspective, les dialectes précédemment " décrochés " de leur langue-toit historique constituent, alors, un précieux levier d’accès à l’allemand.

La dernière partie tend à montrer le rôle des politiques linguistiques du passé dans la construction des représentations des langues en même temps que le possible décalage entre des mesures politiques récentes et les attentes d’un corps sociétal dont les représentations ont évolué moins vite.